‹ Histoire universelle [microforme] (volume 5)Chapitre 99 sur 245 · GUSTAVE III · texte numérisé non relu

GUSTAVE III

sur le trône, parvint à les terminer. Gustave III, l’un des princes les plus illustres du siècle, ferme dans ses desseins, habile à les dissimuler comme à profiter des troubles de ses voisins, entreprit de briser ce joug honteux. En attendant un moment et une occasion favorables, il paraissait tout occupé de littérature ; en même temps il se conciliait le peuple et les soldats ; puis, s’étant mis à la tête de l’armée, il convoqua la diète, et, après avoir communié, il s’y présenta avec les insignes royaux tels que les portait Gustave-Adolphe. Les états furent obligés de jurer la nouvelle constitution qu’il leur présenta, et cette révolution si prompte ne coûta pas une goutte de sang. « Le roi, qui s’était levé le matin le plus effacé de tous les souverains de l’Europe, se trouva en deux heures aussi absolu que le roi de France ou le Grand Seigneur. Le peuple vit avec plaisir la puissance passer des mains d’une aristocratie insolente et corrompue dans celles d’un roi qui possédait l’estime et l’amour de la nation (1). » :

Par la nouvelle charte, le roi conservait les états ; il ne pouvait sans eux faire ou abroger les lois, déclarer la guerre, mettre de nouveaux impôts, sauf le cas de défense; mais il pouvait convoquer les diètes où et quand il lui plaisait. Dix-sept sénateurs, à sa nomination , avaient voix consultative, et la couronne restait maîtresse de prononcer les décisions, de conclure les traités de paix et d’alliance, avec le commandement des forces de terre et Ce mer, la nomination aux hautes charges civiles et militaires, et de conférer la noblesse. Les commissions extraordinaires de justice furent abolies, et l’on défendit de distinguer personne par les noms de Bonnets et de Chapeaux.

On reproche à Gustave d’avoir détruit les libertés de son pays.

Nous ne profanerons pas ce nom sacré en l’appliquant à l’anarchie. Nous remarquerons seulement que cette révolution fut regardée avec déplaisir par le Danemark, qui désirait l’affaiblissement d’une puissance voisine, de même que par la Russie, qui, cherchant avidement un prétexte pour intervenir dans le pays, comme en Pologne, ne voulut jamais reconnaître le changement qui venait d’y être opéré, et soutint ainsi le parti des mécontents.

Autant la noblesse épiait l’occasion de ressaisir le pouvoir, autant Gustave la surveillait avec soin. Il affranchit les paysans des taxes personnelles , et rétablit les anciens usages nationaux, entre autres l’Eric gata, ou le voyage à cheval du roi dans le royaume ; du reste, il s’abstint de toute vengeance. Bien qu’il

(1) Scneninan, Histoire de la dernière révolution de Suède ; 1783.

Gustave III, 12 février.

1772, 19 août.

employât d'ordinaire la langue française, il fut le premier depuis Charles XII à parler et à écrire la langue nationale. Il embellit d’édifices et de monuments la capitale, qui, sous son prédécesseur, avait été la proie d’un incendie.

A limitation de Frédéric IE, son oncle , ilintroduisit beaucoup d'améliorations ; il abolit les fêtes trop multipliées , la torture, les visites domiciliaires , simplifia la procédure , rétablit la liberté de la presse , chercha , en faisant adopter un costume national, à refréner le luxe des particuliers, tandis que celui de la cour était excessif ; il institua des maisons de travail et de refuge pour les orphelins et les vieillards , sous la surveillance de Pordre chevaleresque des Séraphins, outre une banque d’escompte et des assurances contre l’incendie, Il encouragea l’agriculture, afin que la Suède pôût se nourrir elle-même, donna toute liberté au commerce

‘des grains, fit adopter de meilleures méthodes pour l’exploitation

des mines et là navigation, favorisa la pêche du Groënland et distribua généreusement des secours pendant la famine qui désola toute l’Europe. Il défendit la distillation de l’eau-de-vie, dont on faisait un abus incroyable, et s’en réserva la vente , comme monopole royal; il donna une nouvelle version de la Bible, et laissa à tous les chrétiens la liberté de leur culte.

La littérature commença aussi à fleurir à cette époque. L’Aca-

” démie d’Upsal , qui dès l’année 1720 publia ses mémoires en latin, . devint académie royale en 1766 ; celle de Stockholm, vouée sur-

tout aux sciences pratiques , fut érigée en 1739; Louise-Ulrique en fonda une autre en 1753 pour les lettres, qui éclaira les antiquités du Nord. Le comte Hopken, les sénateurs Scheffer, Hermansson et Fersen, les poëtes Oxenstiern et Gyllenborg, les historiens Botin et Celsius, les poëtes dramatiques Adlerbeth et Kelgern appartenaient à l'Académie suédoise fondée par Gustave. Chaque année il donnait un prix à l’éloge de quelque homme illustre ; or le premier ouvrage qui obtint fut reconnu pour être de Gustave lui-même. Quelques écrivains s’appliquèrent à fixer la langue, et, parmi les philosophes, il convient de mentionner Olaüs Rudbek, ne füt-ce que pour avoir soutenu que la Suède a été le premier pays habité, l’Atlantide de Platon, le berceau de la civilisation (1).

Dansl’histoire, Jacques Wilde recourut aux sagas pour détruire les rêveries de Jean Magri : concernant les antiquités nationales,

(1) Atlantica, seu Manheim vere Japheti posterorum sedes ac patria ; 4 vol., avec atlas,

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et remit au jour les anciennes constitutions du pays (1). Olof de Dalin, chancelier de la cour, fut chargé d'écrire en langue vulgaire l’histoire du pays, qu’il conduisit jusqu’en 4614, mais sans critique; celle d'André Botift, qui va jusqu’en 1389, n’est pas plus estimable. Olof de Dalin avait reçu du roi cette missidh à cause de son Atgus suédois, journal qu’il avait publié dans sa jeunesse : il se fit le législateur du goût; mais , Comme poëte, il n’a d’autre mérite qu’une certaine verve comique: L’épopée fut tentée par Sjhôldebrand dans la Gusfaviude , par Celsius dans le Gustave Wasa, par Gyllenborg dans le Passage du Bell, poëmes qui tous ont péri: Les productions de l’esprit furent du reste peu nombreuses , et il ne pouvait guère en être autrement dans un pays resserré et pauvre en ressources. Cependant les diètes . fournirent des occasions souvetit heureuses àl’éloquence, et l'esprit religieux qui prédominait alors occupait vivement les théologiens:

Le nom de Charles Linné suffit à l'honneur des sciences. Christophe Polhen s’immortalisa par des constructions hardies, et plusieurs inventions , tant en mathématique qu’en physique, sont dues au célèbre visionnaire Emmanuel Svedenborg:

il était naturel que les innovations de Gustave causassent des mécontentements , fomentés par la noblesse, surtout dans les provinces. Les sommés qui furent dépensées pour soutenir à la cour un luxe qui se modelait sur celui de Versailles étéignirent l’enthousiasme qu'avait excité le triomphe d'une politique habile sur une inprudence sans force. La défense de l’eau-de-vie excita dans la Daléearlie une révolte qu’il fallut réprimer par les armes ; enfin l'esprit d’opposition éclata dans la diète de 1786, à tel point que la plupart des propositions du roi y furent rejetées.

Catherine de Russie, tout entière à ses ambitieux projets ‘ voit: lait être assurée qu’elle n’y trouverait pas d'obstacles chez cette puissance voisine. Elle invita donc Gustave à se rendre près d’elle, et il paraît qu’au milieu des fêtes ils se mirent tous deux d’accord ; mais, tout en se prodiguant mutuellement les égards; ni Pun ni Pautre n’oubliaient, Catherine l'influence qu’elle avait perdue en Suède, Gustave le désir de se venger des intrigues qu’elle y fomentait, pas plus que ses sarcasmies contre sa pauvreté fastueurse. Lors donc que la guerre éclaté entre la czarine et la Porte, Gustave renouvela l’ancienne alliance de la Suède avec

Constantinople , et occupa la Finlande russe à la tête de trente-six mille combattants. Il songeait à tomber sur Saint-Pétersbourg et

(1) Sueciæ historia pragmatica, quæ vulgo jus publicum dicitur.

Paix de Varela.

44 août.

296 DIX-SEPTIÈME QUE. à y dicter la paix, quand il fut arrêté dans ses projets par la. no-

blesse suédoise, qui, toujours en éveil pour ressaisir l’autorité ,

l’accusa d’avoir violé la constitution en déclarant la guerre sans l’aveu des états; à l’instigation de Catherine , plusieurs officiers conclurent un armistice.

Gustave accourut indigné à Stockholm. Le peuple désirait la guerre contre la Russie, et le clergé , les bourgeois, les paysans, en demandaient la contiuuation. Le roi, certain de ret appui , se décida à consommer l’abaissement de la noblesse. Affrontant l’opposition violente de la diète , il dit qu’il aurait pu, au mois d'août 4772, obtenir une monarchie absolue ; qu’il y avait pourtant renoncé spontanément , mais qu’il ne souffrirait pas le retour de l'anarchie, et il fit arrêter vingt-cinq nobles des plus turbulents.

Alors il publia un nouveau statut ou acte d’union et de sûreté, par lequel il réservait au roi seul le droit de gouverner et de défendre le royaume, de faire la guerre, la paix, les alliances, d’administrer la justice, de nommer aux emplois. Le sénat, réduit à n'être qu’une cour suprême de justice, ne devait plus participer au gouvernement ; tous les Suédois étaient déclarés citoyens libres avec des droits égaux, sous la protection des lois ; les emplois ne seraient acquis que par le mérite, à l'exception des charges de cour réservées à la noblesse; tous jouiraient de le liberté individuelle et du droit de propriété.

Les trois ordres inférieurs adhérèrent à ces dlascaltités: les nobles protestèrent-et se démirent de leurs charges ; mais la fermeté de Gustave l’emporta. Il obtint des subsides pour continuer la guerre , qui pouvait d’abord se terminer d’un seul coup, ‘dura trois années et coûta beaucoup de sang. Une foule de petits faits d’armes sur terre et sur mer ne décidèrent rien; enfin la victoire des Suédois à Suenksund amena la paix de Vars, qui remit les choses sur l’ancien pied.

Gustave, qui avait des mœurs init , voulut amener sa femme à se prêter à d’autres embrassements pour assurer un héritier au trône; elle y consentit, mais après un divorce secret avec le roi et un mariage avec celui qui la rendit mère de Gustave IV. C’est du moins ce qu’on raconte (1); comme Gustave III légua à l’université de Stockholm une cassette en fer qui ne devait être ouverte que cinquante ans après sa mort, on croyait y trouver la révélation de ce mystère. Lorsque le terme attendu avec tant

(1) Voy. Brown, les Cours du Nord (anglais), et le livre XVIII du présent ouvrage.

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