SOCRATE
d’autant plus que tous jouissaient du suffrage, et voulaient attester leur droit en faisant des lois, en intervenant dans les jugements. Par les réformes démocratiques de Périclès, les jugements étaient transférés de l’Aréopage à des tribunaux publics, composés parfois de 500, de 1,000, de 1,500 membres élus au sort. Devant cette tourbe, Socrate aurait-il pu expliquer sa philosophie? Convenait-il à son système de combattre les rites nationaux pour montrer l’excellence de ses innovations? Aussi, croyant qu’il y aurait folie à vouloir les convaincre, et Jâcheté à renier ses propres croyances, il ne voulut pas faire usage, devant ses juges, d’aucun des artifices oratoires auxquels les accusés avaient habituellement recours pour se faire absoudre, disant qu’ils lui siéraient aussi mal que des brodequins d’Ionie à ses pieds. Quelqu’un lui demandant pourquoi il ne songeait pas à sa défense : J'y ai songé toute ma vie, réponditil, en ne faisant rien qui méritât d’être puni. Quand ce fut à son tour de prendre la parole, il prononça ce discours, playdoyer puérile, d'une haulteur inimaginable, dit Montaigne (1) :
« Je suis séptuagénaire, et c’estla première fois que je me pré- « sente devant un tribunal. Je suis donc absolument étranger à « l’artificieux langage de mes adversaires ; mais je vous parlerai, « seulement pour obéir à la loi, comme vous m’avez toujours en- « tendu le faire sur la place, devant les boutiques et ailleurs. Mes « accusateurs m’imputent de scruter les choses qui sont au-dessus « et au-dessous de nous, de rendre bonnes les choses mauvaises et d'enseigner aux autres à en faire autant. Je ne saispourtant « rien de tout cela, et, puisque j’ai toujours parlé en public, que lon dise si quelqu'un m'a jamais entendu proférer rien de pareil, ou si plutôt ces jeunes gens qui m’ont écouté, parvenus à l’âge « adulte, ne continuent pas à m’aimer. Ma science est tout humaine, et si l’oracle m’a déclaré le plus sage, c’est uniquenent « parce que je sais que je ne sais rien. Et pour l'avoir dit, je me « suis attiré l’inimitié des philosophes, des artistes et des poëtes, « qui croient savoir beaucoup. La jeunesse qui m’'entend apprend « à ne pas faire grand cas de leur prétendue science ; voilà pour- « quoi ils disent que je la corromps ; voilà pourquoi ils ont excité « contre moi Mélitus, Anytus et Lycon, qui me reprochent de cor- « rompre les jeunes gens, de ne pas croire aux dieux et d’en in- « troduire de nouveaux. Mais la première imputation ne saurait « être crue, car personne ne voudrait, à coup sûr, rendre exprès
CS
(1) T. V, p. 103, édit. de M. Le Clerc; Paris, 1826. Puérile, c'est-à-dire
« les autres méchants, pour qu’ils lui nuisent après ; si je l’ai fait « par crreur, pourquoi mes accusateurs ne m’ont-ils pas repris et « éclairé à temps? Quant au second chef, ilest en contradiction « avec le troisième ; car, lorsque je parle de mon démon, je montre « bien par là que je crois qu’il est des dieux. Ce démon m’a com- « mandé de philosopher, et je lui obéis comme j’ai obéi à vos capitaines, à Athéniens, à Potidée, à Amphipolis, à Délium. Si « vous me renvoyez absous, à la condition de cesser de philoso- « pher, je ne voudrais pas, pour vous obéir, désobéir aux dieux, « ne pensant pas pouvoir leur rendre un plus grand hommage que « d’employer tous mes efforts à persuader aux jeunes gens et aux « vieillards de ne pas s'occuper des richesses et des biens du corps, « de préférence à ceux de l’âme. Si je me défends à cette heure, ce « n’est pas tant pour moi que par rapport à vous, afin qu’en me faisant périr innocent, vous ne péchiez pas contre Dieu, qui n’a placé sur votre cité comme un taon sur un noble coursier, pour l’aiguillonner et le tenir en haleine. Or, bien que je n’aic « jamais rempli de magistrature, je crois avoir rendu de grands « services à la patrie, en n’abandonnant jamais la cause de la jus- « tice, en ne cédant ni à la force ni à l'autorité, soit du peuple, « soit des tyrans. Je n’aurai donc pas recours, pour vous disposer « en ma faveur, à des moyens que je crois moins bons et moins « justes; mais comme, contrairement à ce que m’imputent mes « accusateurs, je crois en Dieu plus qu'aucun d’eux, je m’en remets « de mon jugement à Dieu et à vous. »
Ayant le choix desa peine et pouvant se condamner à une amende, il refusa ce moyen de salut, pour ne pas paraître s’avouer coupable. Comme ses amis voulaient qu’il se dérobât par la fuite à l’exécution du jugement, il refusa encore, disant qu'il n’y avait aucun lieu dans l’Attique où l’on ne mourût pas. La fuite, en effet, aurait porté atteinte à la dignité de sa cause, tandis que sa constance l’a fait honorer par la postérité.
Quandilentendit sa condamnation (1), il s’écria : «La nature m’a- « vait condamné avant mes juges. » Puis, s'adressant à ceux-ci : « J’ai grand espoir, reprit-il, qu’il est avantageux pour moi d’être « condamné à mort ; car, de deux choses l’une : ou tout finit avec « la mort, ou une autre vie lui succède, Si tout finit, combien il « sera doux de reposer enfin tranquillement, sans rêves, après les « peines si nombreuses de la vie! S'il est une autre existence,