DÉMOSTHÈNE ET PHOCION
les douze cents chameaux qui venaient apporter les tributs des nations aux pieds du grand roi ; que les mercenaires eux-mêmes lui vendraient leurs services sur le Gange et sur l’Oronte, mais jamais contre les Grecs (1). Il n’ignorait pas, cependant, la dépravation de ses concitoyens. Philippe ne nous méprise pas , disaitil, Mais il a su par ses ambassadeurs ce que je vous ai dit en pleine assemblée, que notre nation est la plus inconstante du monde ; qu’elle est, comme l'onde de la mer, facile à s’émouvoir ; que celui qui y compte des amis peut ce qu’il veut : l'on va, l'on vient, mais personne ne pense au bien public. C’est ainsi qu’intrépide et véhément, il foudroyait ses ennemis et faisait retentir, aux oreilles d’une multitude efféminée, les noms tombés en désuétude de gloire, d'intérêt public et de patrie : puissance morale qui proteste contre la force physique.
Phocion, au contraire, voyait les choses en homme trop désabusé ; il se défiait de son caractère et des ressources de sa patrie, tout en l’aimant et en la servant avec plus de courage et de probité que Démosthène lui-même, mais presque comme un médecin qui assisteun malade de la guérison duquel il désespère. Croyant que le citoyen est tenu, ainsi que le héros d'Homère, de savoir, d'agir et de narler, il avait étudié l’éloquence, non pour en faire étalage, mais afin de pouvoir s’expliquer de la manière la plus concise et la plus efficace. Quelqu'un, le voyant méditer profondément au moment de prendre la parole, lui dit : À quoi pensestu donc, Phocion? — Je pense, répondit-il, aw moyen d'abréger ce que je vais dire. Il disait à Léosthène : Tes paroles, mon enfant, ressemblent aux cyprès, qui s'élèvent bien haut et ne portent pas de fruits. Son intègre pauvreté contrastait noblement avec la dépravation et la vénalité de ceux qui l’entouraient. Loin de flatter la populace, il opposait à ses entraînements la plus rigide fermeté. Étonné un jour de l'entendre applaudir à son discours : Est-ce qu'il m'est échappé quelque sottise ? demandatil à un de ses amis. Comme Démosthène lui disait : Le peuple te tuera s’il devient fou, il lui répondit : Et toi, s'il devient sage. Cet inepte et déplorable Charès s’étant mis à tourner en ridicule les épais sourcils de l’orateur philosophe : Mes sourcils, dit-il, 6 Athéniens, ne vous ont jamais causé le moindre dommage, mais les bouffonneries de pareils hommes vous ont coûté souvent bien des larmes.
Démosthène était donc un homme d'enthousiasme, qui, loin d’aspirer aux avantages faciles , démontrait que le salut pub'ic doit
{1} Voyez la harangue Sur les classes des armaleurs.
venir après l’honnête etle beau ; Phocion, utilitaire, le rappelait à la réalité, au calcul : épreuve dangereuse pour l’éloquence, et qui faisait dire à Démosthène : Cet homme est la hache de mes discours.
Démosthène et Phocion avaient pénétré depuis longtemps le projet héréditaire des Macédoniens, et comprenaient que ce mélange de ruse et d’audace , de violence et d’égards de Philippe causerait la ruine de la liberté grecque. Ils s’employèrent donc contre lui de tout leur pouvoir; mais ce qui étonne, c’est de voir que Pbocion, qui fut investi quarante-cinq fois du commandement, conseillättoujours la paix, tandis que Démoshène, poltron desa nature, ne prêchait que la guerre. Phocion répondit à un citoyen qui lui demandait s’il osait encore venir parler de paix : Oui, je lose, bien que je sache qu'en querre tu aurais à m’obéir, tandis qu’en temps de pa” v, c'est moi qui dois t’obéir. Il conseillait donc sans cesse de re point exaspérer Philippe par la résistance, et lorsqu'il entendait déclamer contre ce roi, il montait à la tribune pour blàmer les accusateurs. Lorsqu’on proposaitune expédition, il disait : Je crois qu'il vaut mieux recourir aux prières. Il faut étre les plus forts, ou les amis des plus forts. Et au peuple : Je vous conseillerai la querre lorsque vous pourrez la soutenir, et que je verrai la jeunesse obéissante et courageuse, les riches généreux envers la république , les orateurs décidés à ne plus voler le trésor public.
Les orateurs, en effet, apportaient à la tribune le désir vaniteux de la victoire, non la conviction su bien, et les sophistes enseignaient dans l’école à faire assaut d’arguties, non à démontrer la vérité : la défense d'Athènes était confiée à des bras mercenaires; la jeunesse se plongeait dans la débauche ; les revenus publics étaient gaspillés en représentations théâtrales et en spectacles, et la proposition d’en faire un autre emploi eût été un crime capital; la justice se vendait, et l'intrigue faisait obtenir les magistratures et les commandements ; le besoin d’une vie de jouissances était substitué à l'amour de la gloire, le scepticisme et la raillerie aux croyances religieuses : or, quand un peuple barbare vient recueil lir l’héritage d’une civilisation moribonde, le triomphe ne saurait lui échapper.
Philippe, devenu Grec, et dès lors en droit d’être respecté et obéi, veut laisser au temps le soin d’affermir des sentiments nouveaux ; il s’en retourne donc en Macédoine, et, comme s’il n’eût jamais pensé aux affaires de la Grèce, il porte ses armes contre la Thrace, l’Illyrie, la Chersonèse, étendant son royaume jusqu’au
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