CARACTÈRE DE PHILIPPE
pays d'où ne nous vint jamais seulement un esclave qui valüt quelque chose ; le patriotisme faussait son jugement ou exagérait l'expression de sa pensée, Corrompu et corrupteur, prodiguant l'or à des bouffons, à des proxénètes, à d’impudiqués Thessaliens ; profond dans l’art de dissimuler et de feindre, généreux seulement par calcul et d’une mauvaise foi effrontée, Philippe méprisait le genre humain, qu’il croyait pouvoir facilement acheter ou frapper d’épouvante; mais, au milieu de ses vices, il se montra parfois le digne élève d’Épaminondas. Ce n’était pas un barbare que celui qui se plaisait à entendre la vérité, dont la voix est si importune à l'oreille des grands : il disait même que les orateurs d'Athènes lui avaient rendu un grand service en lui reprochant ses défauts, puisqu'il pouvait ainsi s’en corriger. Un prisonnier qu’on allait vendre l’accablait de reproches : Meitez celui-ci en liberté, dit-il ; je ne savais pas qu’il füt de mes amis. Comme on Pexcitait à punir quelqu'un qui avait dit du mal de lui : Voyons d’abord, reprit-il , st nous luien avons donné sujet. Une femme qu’il avait condamuée au sortir d’un banquet, s’écria : De Philippe ivre j'en appelle à Philippe à jeun. I revit l'affaire , et prononça avec plus d'équité. Une autre , à laquelle il refusait audience , en lui disant : Je n'ai pas le temps, lui répondit impunément : Cesse donc d'être roi. Démocharès , ambassadeur d’Athènes , venait de lui exposer avec beaucoup d’insolence, la mission dont il était chargé; Philippe lui ayant demandé, en le congédiant, s’il ne pourrait rien faire qui fût agréable à la république, en obtint pour réponse : Oui, en te pendant. Les assistants, indignés, s’apprètaient à le punir, quand Philippe leur dit : Laisses en paix ce bouffon; et s'adressant aux autres ambassadeurs : Dites à vos compatriotes que celui qui insulle ainsi est bien au-dessous de celui qui pardonne avec le pouvoir de punir.
ILétait plutôt l’arni deses soldats que leur général.Dans Pella, ornée de nouveaux édifices , il appela les lettres st les beaux-arts, qu’il protégea ; il honorait le mérite jusque ‘#5 ses ennemis , et son ambition lui inspirait le désir d'introduire dans ses États les arts et l'élégance pour lesquels la Grèce était si vantée. Lors de la naissance d’Alexanüre , son héritier présomptif, il écrivit à Aristote : Il m'est né un fils: :: remercie d'autant plus les dieux qu'ils me l'ont accordé de ton vivant. J'espèr: qu'élevé par tes soins. il sera digne de me succéder (1).
(1) Le texte de ‘ette lettre nous a été conservé par AuLU-G&LLE, Nuits At{!ques, III, 9,
258 TROISIÈME ÉFOQUE.
Il répudia par la suite Olympias, fille du roi des Molosses et mère d'Alexandre, pour épouser Cléopâtre. Attale , oncle de cette seconde reine, ayant dit dans un repas qu’elle donnerait à Philippe un héritier légitime : Quoi / suis-je donc un bâtard ? s’écria le jeune Alexandre , et il lui lança une coupe à !a tête. Philippe , irrité , se leva pour le châtier : mais le vin qu'ii avaïi bu avec excès le fit chancele: ; il sembarrassa parmi les lits, «: tomba. Alexandre se mit à le plaisanter : Quoi ! tu veux passer d'Furopr en 252, lui dit-il, quand tu ne neux passer d'un tit à un autre! Cetie scène le brouilla avec son père, et il dut sortir c'u royaume. Soit effet de sa vengeance ou de celle d'Olympias, soit à l’instigation de la Perse, désireuse de conjurer l’orage qui la menaçait , soit ressentiment personnel, un certain Pausanias assassiné Philipe à Æges, pendant les fêtes du mariage de sa fille ; il était âgé de quarantesept ans, et en avait régné vingt-quaire.