CHAPITRE XIX
Les Athéniens, qui n’avaient plus d’espoir que dans la mort de Philippe, croyaient pouvoir respirer enfin sous son fils Alexandre. Persuadés qu’ils allaient avoir affaire à un prince inhabile et vain, ils accueillirent avec d’insolentes manifestations de joie la nouvelle de l'assassinat. Démosthène, oubliant qu’il avait dit : Si Philippe meurt, vous en créerez bientôt un autre (1), se montra couronné de fleurs, et proposa même de voter des actions de grâces aux dieux et des couronnes à Pausanias; mais Phociou disait : L'armée qui nous vainquit à Chéronée n'est diminuée que d'un homme.
Il était réservé au jeune Alexandre d’accomplir avec plus de grandeur les projets de son père ; car il avait profité de ses leçons dans la politique, comme de celles d’Aristote dans les sciences, pour diriger vers un but élevé son ambition naturelle. Cette ambi-
(1) Cette parole révèle le grand homme qui voit les événements naître de l’enchaînement des faits, nor de la personnalit‘ :iars laquelle ils se manifestent, ni de l'accident minime qui les détermine, * ‘:+::2 dit, en racontant la mort Je Charles VI, empoisonné par un champigne… :: 2 ce champignon changea la face de l'Europe. La balance européenne qui ‘+. sous le poids d’un champignon, r À une idée grandiose !
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tion dut être encore aiguillonnée par la lecture habituelle de l’Iliade , qu’il appelait le guide de l’art militaire ,et dont les héros, plus ou moins au-dessus des hommes, gâtèrent peut-être le caractère de celui qui était le plus digne de régénérer la Grèce. On lui demandait un jour si, comme son père , il disputerait la palme aux jeux Olympiques : Oui, répondit-il, quand les concurrents seront des rois. Lorsqu'il vitles ambassadeurs de Perse à la cour de Macédoine , il ne s’informa ni du luxe, ni des réceptions fastueuses , ni du trône d’or de leur maître, mais bien des forces, des distances, des chemins du royaume; aussi dirent-ils : Notre roi est riche, mais Alexandre sera grand. Lorsqu’il entendait parler des conquêtes de Philippe , il s’écriait en soupirant : Mon père prendra tout, il ne me laissera rien à conquérir.
A la mort de Philippe , les seigneurs macédoniens espéraient recouvrer les priviléges dont il les avait dépouillés; mais Alexandre fait échouer leurs complots , et, pour se concilier l'aristocratie, il l’exempte de tout impôt et lui donne dans armée les postes d'honneur. Alors il marche contre les Triballes , les Illyriens, les Gètes et les Thraces, dont il punit sévèrerhent la rébellion. Les Thessaliens le proclament chef de leur féodalité , et lui fournissent, mais surtout les Agriens, de la cavalerie légère ; après avoir reçu ce renfort , ilse dirige vers la Grèce.
Il jouissait auprès des Grecs d’une réputation si contestée que sa destinée future semblait dépendre des premiers actes de sa vie militaire. À Démosthène , qui ne lui avait pas épargné les outrages, ilécrivit : Tu m'as traité d'enfant quand j'étais dans le pays des Triballes ; de jouvenceau,; quand je passai en Thessalie ; devenu
Q] , \ 0 Q sn ? \ D t homme, j'espère arriver bientôt sous les murs d'Athènes. La Grèce Destruction
entière était soulevée: mais à ces communes , comme à celles du moyen âge, manquaient l’accord et la persévérance; tout se résolvait en déclamations d’orateurs et en décrets non exécutés. Thèbes, qui avait égorgé sa garnison, fut ruinée de fond en comble; il vendit 30,000 de ses citoyens (1), et n’épargna que les prêtres, la maison et les descendants de Pindare. Une femme thébaine précipita dans un puits un soldat de Thrace qui voulait lui faire violence; on l’amena devant Alexandre, à qui elle dit : Je suis Tim: clée, veuve de Théagène, mort à Chéronée, en combattant coutre lon père pour la liberté de la Grèce. Alexandre l’admira.
Athènes est épouvantée; Démosthène fait encore appel aux ar-
(1) Cette vente lui ripporta, pour sa part, 440 talents (près de 2,420,000 francs ).
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mes; mais Phocion s’écrie : Que les Grecs secontentent de pleurer Thèbes, et fassent en sorte de n'avoir pas à pleurer aussi Athènes. En effet, elle s’empresse de demander la paix, et le vainqueur laccorde (1), à la condition qu’on lui remettra Démosthène , Hypéride , Lycurgue, Charidème et d’autres instigateurs de la révolte; mais Démade, s'étant transporté auprès de lui, obtint qu’il leur pardonnât , et il se contenta de bannir Charidème, qui se réfugia près de Darius.
Les amphictyons confirmèrent à Alexandre le commandement général de la Grèce ; l’assemblée réunie à Corinthe le déclara chef de l’expédition contre la Perse. La pythie lui répondit : O mon fils, tu es invincible. Poëtes , philosophes, orateurs , accoururent le complimenter, Diogène le cynique fut le seul qui refusa de lui rendre hommage. Le jeune roi alla le voir, et lui demanda en quoi il pouvait lui être agréable ; Diogène lui répondit : En te mettant de côté pour que je jouisse du soleil.
Si l’expédition de Perse , projetée par Philippe , n’était pour lui qu’un moyen, elle était le but principal d'Alexandre. IL confie à Antipater le gouvernement de laMacédoine, et, pour se concilier l’affection des généraux , il leur donne tout ce qu'il possède , ne gardant pour lui que l’espérance. Parmi les Thraces et les Illyriens, auxiliaires turbulents , il choisit les meilleures troupes pour son ar- | mée.Il laisse à la Grèce son entièreadministration intérieure, dansla persuasion qu’elle seraitaffaiblie par les factions bien plus que par sa vigilance ; puis, après avoir célébré la solennité des Muses, il part avec trente-cinq mille hommes d'élite (2) guidés par des capi-
(1) On retrouve quelques-unes des conditions de cette paix généreuse dans s la harangue de Démosthènes (ou peut-être d’Hypéride ), sur le traité conclu avec Alexandre, 6 nepi vôv mpès AhéEavêpov Guiuixé» : « Les Hellènes seront libres £ et se régiront par leurs propres lois... Ceux qui détruiront les gouvernements S établis dans chaque État à l’époque de la prestation du serment pour la paix, é seront ennemis de tous les confédérés.. Le conseil chargé de veiller sur les in- c térêts communs empêchera, dans les cités confédérées, tout supplice, tout bannissement illégal, les confiscations , le partage des terres , l’extinction des dettes, q l'affranchissement des esclaves , enfin toute innovation... Il est interdit aux émigrés de partir armés d’aucune des villes confédérées pour en attaquer une autre, P sous peine d'exclusion du traité pour la ville d’où ils seront partis. Les , confé- sl dérés auront la mer libre , nul n’arrêtera et n’emmènera un seul de leurs navires ;
quiconque violera cette défense sera un ennemi pour la confédération. » En outre, n aucune trirème macédonienne ne devait entrer dans un port d'une ville confé- ti dérée, sans qu’elle y eût consenti. Ë
(2) C’est-à-dire 12,000 Macédoniens , 7,000 allié”, 5,000 mercenaires, tous à à c pied ; 5,000 Odryses , Triballes, Illyriens; 1,000 archers agriens, 1,500 cavaliers 4 q macédoniens, même nombre de cavaliersthessaliens, 600 cnvaliers grecs, 900 éclai- d
reurs de Thrace et de Péonie : en tout, 30,000 fantassins et 4,500 chevaux. Puis,
eurer taines expérimentés, soixante-dix talents et des vivres pour un ènes. | mois, afin d’accomplir la plus vaste entreprise quieüût encore été queur tentée par les Européens.
1ène , Cette armée, déjà préparée par Philippe , se composait d’armes =. la ré- de toute sorte. Les forces macédoniennes, qui en formaient le «w'alexanire. obtint noyau, étaient soutenues par la grosse cavalerie, corps redouta- , qui ble auquel la Grèce ne pouvait opposer rien de semblable ; elle était même, pour l’armure, le nombre et l’habileté dans les maement nœuvres, supérieure à la cavalerie romaine. Les hommes a chef | étaient choisis parmi la noblesse macédonienne, et la reprén fils, sentaient. L’infanterie qui composait la phalange se recrutait ent le dans le peuple, dont elle était si bien la représentation qu’on la le lui réunissait pour prononcer sur un crime capital. A défaut d’amour da en | de la liberté , ces nobles Macédoniens avaient pour mobiles l’or- > inet- gueil national et le sentiment de leurs propres droits. Loin d’être des instruments aveugles dans la main d’un chef, ils faisaient la ur lui guerre comme un peuple qui marche contre un autre peuple; nfie à aussi Alexandre dut-il revenir sur ses pas lorsqu'ils ne voulurent erl’af- plus le suivre. Les Macédoniens seuls lui étaient attachés par la € qar- naissance , les habitudes , l'intérêt. Il devait se concilier lesautres riens , par l’affabilité et les récompenses; mais il ne les traita jamais SON al- comme sa nation , à laquelle il réservait exclusivement les com-
ansla mandements supérieurs, sa familiarité , ses largesses.
ue par Les argyraspides, choisis dans la noblesse ixférieure, tenaient ses, il le milieu entre la grosse infanterie et les fantassins #rr6s à la lécapi- gère; combattant avec une lance et un bouclier plu; :: :amode à manier, leurs évolutions étaient plus faciles. Les autres peuples se dans servaient dans l’arme où ils étaient le plus redoutables : les Odry- Mis | ses, les Triballes et les Illyriens, dans lestroupes légères ; les Thesements saliens, dans la grosse cavalerie. Les Thraces et les Péoniens a paix, | étaient employés comme éclaireurs , à la manière des Tyroliens et les in- des Pandours ; du reste, point de femmes et d’enfants, au plus ons | quelques chariots pour le transport des bagages. ut drie A Sestos , il passe sur 160 trirèmes, outre les navires de transe autre, port, et rendun nouvel hommage au génie gré: - … prosternant .confé- | sur le tombeau d’Achille, dont il envie la destinée, bien que mé ; mort jeune, parce que le chantre méonien lui avait assuré l’immorcomfé- talité, Éphestion rendait aussi des honneurs à Patrocle, comme un
tous à Li comme renfort, il recueillit tout ce qu'ii put de cavalerie, et forma des dimnaavaliers 4 ques, espèce de dragons, qui combattaient :à pied et à eheval;; beaucoup d'hommes armés à la légère, avec un corps composé uniquement de Macédoniens, à pied et à cheval, lui servaient de garde. ;
Perse,"
grand hommage à l’amitié qui le liait, lui aussi, au héros macédonien : les jeux célébrés sur la tombe des héros, et les sacrifices offerts à Neptune qui avait détruitles remparts d’Ilion, rappelaient à la mémoire la première expédition des Hellènes unis contre les Asiatiques. La même pensée dirigeait la nouvelle entreprise , la ni: :rauce de lantiquité, et à laquelle il ne rzanqua qu’un Homere
Jetons maintenant un regard sur ceux qu'ils vont assaillir. Nous avons déjà vu que, depuis Xerxès , les Perses s’acheminaient vers leur déclin. Sortis nomades et guerriers de leurs vallées natales, ils élevèrent sur les ruines de la Médie un -mpire dont l’organisation tenait de leur ::! rimitif de vagabondage armé; loin de perdre, ense civilisant, la manie des conquêtes, ils portèrent toujours à la plus grande distance l'esclavage et la! dévastation : les ruines de Babylone , de Thèbes en Égypte, de Sidon, d'Athènes, furent les tristes monuments de leur vaillance. Leurs conquêtes accrurent le nombre de leurs ennemis , et les jetèrent parfois contre des peuples qui, comme les Grecs , les taillèrent en pièces. Plus souvent ils furent vainqueurs ; mais l'excessive étendue de leur domination lui enlevait toute consistance : car un vaste empire n’est pas une création naturelle , et vingt peuples différents ne sauraient guère se fondre dans cette unité qui seule peut donner une force durable.
Ils avaient, en retour, contracté les vices de la civilisatin; ainsi qu’il arrive toujours, les vainqueurs furent énervés pa à mollesse et les vices des vaincus : ils adoptèrent le luxe et le despotisme des Mèdes ; leurs rois furent entourés de femmes et d’eunuques, et leur histoire se remplit d’intrigues, de conjurations, de révoltes. Cet assemblage de peuples hétérogènes avait pour centre les satrapes de chaque pays, vassaux plutôt que ministres du roi. Floignés ou indépendants, les satrapes exerçaient sur les peuples une tyrannie insupportable, et si le monarque voulait y mettre un frein, ils se déclaraient en rébellion c"verte; car il y a dans le despotisme quelque chose de violent et de désordonné , qui souvent oppose au droit l’audace de la force ou les perfidies de la dissimuiation. L'armée ne se composait que de horde: ‘ansdiscipline ni sentiment commun, et que l'aristocratie & 1ssait à la guerre.
Un sembl:' édifce, sile choc vigoureux de l’étranger vient le heurter, sera certainement abattu, puisqu’on ne pourra rien attendre de l'honneur et du patriotisme de peuples qui n’ont de commun que la servitude,