CHAPITRE XII
Bertrand de Goth, archevêque de Bordeaux, son plus ardent adversaire, un esclave obéissant, en lui assurant latiare(1305). Le nouveau pape, Clément V, après avoir promis tout ce . qu’on lui demanda, se fit couronner à Lyon et fixa son séjour en France, où il commença la véritable, la longue captivité', celle de Babylone. Ainsi le pape manqua à l’Italie après l’empereur. Ce n’était pas assez que « le césar tudesque méritât la colère divine pour avoir refusé d’enfourcher les arçons de l’Italie, cette bête féroce si rebelle à l’éperon, et permît que ce jardin de l’empire devînt un désert ; » Clément V, « ce pasteur sans loi, venu de l’Occident, plus coupable que les plus simoniaques , alla , nouveau Jason , sous un nouvel Antiochus, abriter la laideur de ses actions sous la protection du petit-fils du boucher de Paris1, racine de cet «arbre coupable qui nuit à toute la terre chrétienne ; » et la péninsule, pendant quelque temps, n’eut plus au dessus d’elle que l’ombre de ces deux puissances qui l’avaient si souvent fatiguée de leurs interminables combats.
Prospérité de (‘Italie; Industrie, commerce, arts, sciences,
lettres; Dante.
Il semble au premier abord que la double chute de l’empire et de la papauté n’était pas faite pour exciter les plaintes et les malédictions du poète national de l’Italie, de celui qui aimait et défendait la liberté comme un guelfe , et qui s’élevait en vrai gibelin contre « le jour où Constantin avait enrichi le successeur de Pierre , et appris à la cour de Rome le trafic quotidien du Christ. » L’Italie , pendant deux siècles, avait déployé toutes les ressources de la politique la plus mobile et du courage le plus persévérant pour conquérir la liberté, en opposant l’un à l’autre le pape et l’empereur. Maintenant, par la ruine de tous deux, elle était en possession de cette indépendance longtemps poursuivie.
Quelles cités au moyen âge étaient plus maîtresses d’ellesmêmes que les républiques maritimes ou celles de la Tos-
». Allusion à la prétendue origine des Capétiens, Dante : Divine comédie.
cane? Dans quelques villes de la Lombardie, il est vrai, certains seigneurs cherchaient déjà à rendre permanente entre leurs mains et héréditaire dans leur famille la charge de podestat. Mais ils n’y réussissaient guère qu’avec le consentement du peuple, souvent assez las de l’anarchie pour préférer à la liberté une dictature qui soumît la turbulente noblesse à la loi commune ; et quand ils faisaient passer leur propre intérêt avant celui de tous, le peuple leur rappelait assez fréquemment qu’ils n’étaient pas encore passés maîtres. En 1302, les Milanais, mécontents de la gestion de Matteo Visconti, le forcèrent à se démettre du pouvoir. En 1303, Alberto Scotto, podestat de Plaisance, fut violemment dépouillé de la charge qu’il voulait garder ; Modène, Reggio, en 1306, secouèrent le joug d’Azzo d’Este, et en 1308, les héritiers de celui-ci furent privés pour neuf ans du pouvoir exercé depuis si longtemps par leurs ancêtres dans-la ville de Ferrare. C’était encore là le dernier degré de la liberté avant d’être le premier de la servitude.
A l’abri de ces formes variées d’une indépendance tumultueuse, mais forte et féconde, l’Italie avait atteint un degré de prospérité et de civilisation qui faisait l’étonnement et l’envie du monde du moyen âge ; elle était devenue le centre, l’entrepôt du commerce de l’Orient et de l’Occident, le foyer des lumières et des arts. Jetée au milieu de la Méditerranée , elle reliait non-seulement tous ses rivages par son commerce , mais les contrées les plus éloignées du levant et du couchant, du midi et du septentrion. Chaque ville était venue se jeter à son tour dans cette carrière du commerce pour y recueillir les richesses êt la gloire.
Pise venait d’être frappée par la bataille de Meloria, il est vrai ; elle avait perdu la Corse, et ne possédait plus que la Sardaigne. Mais avant de subir le sort qu’elle-même avait infligé à Amalfi, eîle avait monopolisé le commerce de la Palestine, de l’Afrique et de l’Espagne. Maintenant Venise et Gènes atteignaient l’apogée de leur puissance , bien que la première tombât sous le joug d’une aristocratie d’ailleurs rude pour elle-même et soigneuse des intérêts du peuple, et que la seconde commençât à aliéner sa liberté entre les