CHAPITRE XII
champ consacré une douce et sereine tristesse. Les illustres morts trouvèrent dans les deux Orcagna , les dignes interprètes de leur vie glorieuse et tourmentée. Florence, née plus tardivement pour les arts comme pour la liberté , atteignit bientôt ses devancières. A la fin du xur siècle, Arnolfo di Lapo descendu de la montagne d’Assise, où il avait élevé la belle église des franciscains, mêla encore plus hardiment l’ogive et la rosace à l’ordre toscan dans les églises de Santa Croce et de Santa Maria del Fiore , surmontée un peu plus tard par Brunelleschi de ce dôme que Michel Ange ne devait pas dédaigner d’emprunter pour en couronner la mère de toutes les églises. Le campanile élevé un peu plus tard portait encore plus l’empreinte de l’invasion gothique , venue à la suite de la domination allemande. Au xvi* siècle, il étonnait Charles-Quint accoutumé à la richesse des architectures arabe et flamande. Ces temples offraient un digne asile aux essais de Cimabue, qui affranchissait la peinture de la
LE CÀHPO SANTO
manière traditionnelle des Byzantins, et du Giotto, qui ajoutait la grâce de l’expression à la sévérité du dessin de son maître.
Dans un autre ordre de faits, l’Italie était toujours la source originale des seules grandes sciences connues au moyen âge : le droit et la théologie. Les quatre fameux docteurs de Bologne, que nous avons trouvés en possession de la célébrité au temps de Frédéric Barberousse, avaient laissé des successeurs dignes d’eux, et qui firent longtemps autorité dans l’Europe entière. Accurse, né à Florence en 1182, disciple d’Azzo, professeur à Bologne, doué d’une mémoire prodigieuse, avait recueilli dans sa Grande Glose toutes les remarques , toutes les observations faites par ses prédécesseurs; il fut pendant tout le xniB siècle X idole des jurisconsultes , malgré les erreurs où l’entraîna souvent son peu de connaissance de la littérature ancienne. Bientôt Barthole, né en 1313, professeur à Pise, éclaircit par des Commentaires plus développés les Gloses d’Accurse, et, dans un traité intitulé : Du Gouvernement et de la Tyrannie , signala la pente où se laissait glisser sa patrie.
Au xi* siècle, Lanfranc, né à Pavie en 1005, plus tard archevêque de Cantorbéry; Pierre Damien, né en 1001; saint Anselme, né à Aoste en 1034, successeur de Lanfranc, avaient réellement les premiers fondé la science de la scolastique, en appliquant le raisonnement à démontrer les choses de la foi, et la science à appuyer l’autorité de l’Église. Au xu* et au xin* siècle encore, l’inspiration italienne soutenait, renouvelait cette science à double tranchant aussi utile pour bâtir la cité ecclésiastique du moyen âge que pour édifier la Jérusalem céleste faite à l’image de la première. Pierre le Lombard, né en 1164 près de Novare, donnait à la théologie les plus solides et les plus profondes assises dans son livre intitulé : Le Maître des sentences, tout entier fortifié de propositions extraites des Pères. Saint Bonaventure, né en 1221, surnommé le docteur séraphique , voyant le souverain bien dans l’union avec Dieu , et la vérité dans la contemplation du divin Être, surmontait l’édifice comme d’une mystique couronne. Saint Thomas d’Aquin, né en 1245, coordonnait, cimentait le tout avec la logique sévère d’Aristote, d’après le système complet et vigoureux qu’il laissa dans sa Somme, théologique. Une seule tentative, celle de Jean de Parme,
CUAPITHE XII.
avait menacé l’unité et la continuité catholique du système ; sa voix avait été promptement étouffée ; il fut obligé par Martin IV de déposer le généralat des franciscains.
Il n’y eut pas au moyen âge jusqu’à la médecine qui ne prît son essor en Italie pour dominer de là l’Europe entière. L’École de Salerne, déjà célèbre au ix' siècle, érigée en Académie par Roger de Sicile, et confirmée par Frédéric Barberousse, délivrait des licences et des diplômes non-seulement pour l’Italie , mais pour tous les pays voisins , et la fleur de la sagesse de l’école salernitaine, quod flos medicinæ vocatur, composée pour la première fois par un poète médecin pour un roi d’Angleterre, faisait autorité partout.
C’était dans la péninsule aussi que naissait une des grandes littératures modernes. 11 n’y avait pas encore bien longtemps que Guillaume de Pouille rimait en latin les exploits de Guiscard ; le chapelain Donizon , la piété de la comtesse Mathilde, et Mussato, les crimes d’Eccelino. Au jubilé de l’an 1300, Yillani eut l’idée d’écrire l’histoire, « pour la gloire de Florence sa patrie, qui s’élève tandis que Rome est sur son déclin, » et depuis, il s’acquitta de cette tâche avec une intelligence des choses et une gravité de style qui décelaient l’étude des modèles et la pratique de la vie politique.
Enfin la poésie italienne abandonnait les voies frayées par les poètes siciliens et les troubadours lombards, imitateurs de ceux de la Provence. On n’était pas encore bien loin du temps où l’âpre et dur Sordello de Mantoue offrait en festin le cœur du brave chevalier Blancas au césar de Rome pour lui donner du courage. Un moine mendiant, frà Jacopone, venait dernièrement encore de livrer en vers burlesques la mémoire du pape Boniface VIII au mépris et à la risée des Italiens; mais Brunetto Latini , Guido Cavalcanti, Florentins, savants et poètes à la fois, avaient préparé le chemin. L’instant de la maturité était arrivé ; Dante Alighieri révéla à l’Italie sa langue nationale , vulgaire , sa volgare eloqucntia, et laissa dans un poème immortel l’expression la plus complète et la plus vraie de cette époque tourmentée et féconde. La profondeur mystique de saint Bonaventure et la
dialectique ardue de saint Thomas d’Aquin, la haine et l’amour, le cri de guerre de l’homme de parti et le soupir du troubadour, la théologie et la politique, l’orthodoxie d’un moine à l’égard de la doctrine de l’Église et le libre penser d’un patarin à l’égard de ses membres, l’attachement d’un guelfe pour la liberté et celui d’un gibelin pour l’ordre, le ciel et la terre , le monde et Florence semblaient se mêler, se confondre à l’envi dans la Comédie divine , comme pour nous livrer le secret de l’Italie avec celui de l’exilé florentin et de l’amant de Béatrix transfigurée.
Ce n’était pas cependant sans un sentiment obscur mais réel aussi des choses que le poète, frappé d'une tristesse infinie par l’abaissement de l’empire et du saint-siège, ensevelissait pour ainsi dire cette vivante épopée italienne dans les cercles de l’autre monde, du Paradis et de l’ Enfer. Au sein de la prospérité publique, Dante, éclairé par les chagrins et l’amertume de l’exil, mettait le doigt sur les germes d’une décadence prématurée. L’empereur et le pape avaient, il est vrai, déchiré le plus souvent l’Italie, mais ils étaient pour elle aussi un principe d’union et de grandeur. C’était sous leur égide que la péninsule avait parfois trouvé quelque unité, et avait pu se croire encore, dans son orgueil traditionnel, maîtresse des peuples. Dante n’avait pas assez d’admiration pour tout ce qui avait porté le titre d’empereur, pour Aug liste , Justinien , Charlemagne , ces bras du Christ , qui avaient réformé les lois, protégé l’Église et donné la paix au monde. « Mon siège, mon siège, s’écriait aussi saint Pierre par la bouche du poète, mon siège est vacant devant le fils de Dieu, et n’est plus qu’un cloaque de sang et de pourriture. » L’Italie, en effet, errait comme égarée depuis qu’elle n’avait plus les deux pôles entre lesquels elle avait si longtemps oscillé. Mise en face de ses divisions, elle s’y livrait sans mesure, abritant ses intérêts et ses passions sous les vieux noms de guelfe et de gibelin , triste héritage de haine laissé par le pape et l’empereur. Nobles puissants dans les campagnes et riches bourgeois dans les villes, se disputaient le pouvoir sous des drapeaux qui ne trompaient plus personne. « Que les gibelins, avouait Dante lui-même, prennent