CHAPITRE XVI
propre fils Pierre-Louis, gonfalonier de l’Église , les duchés de Nepi et de Castro, et l’envoya châtier rudement la ville de Pérouse qui avait méconnu son autorité. A Florence, le jeune duc Cosme désabusa cruellement ceux qui l’avaient élevé dans l’espoir de gouverner sous son nom ; il les éloigna tous, le cardinal Cibo, Yettori, Guicciardini, Vitelli môme; il attira à lui seul toute l’autorité, dirigea arbitrairement les délibérations du sénat, la justice, les finances, et fut assez puissant pour se passer des troupes espagnoles et en armer pour son propre compte.
Le pape Paul III, dont le neveu Ottavio avait épousé Marguerite, fille naturelle de Charles-Quint , parut mettre aussi sa puissance spirituelle au service de l’empereur ; il scella l’esclavage des corps par celui des consciences. Sous l’empire d’une forte réaction de l’esprit catholique commençait à se répandre à la cour pontificale l’opinion que la renaissance des lettres, l’étude de l’antiquité profane, étaient la source des désordres dont l’Église souffrait alors. Paul III ne se contenta pas de fonder en 1540, sur la proposition d’Ignace de Loyola ot de François-Xavier l’ordre des jésuites, destiné à combattre partout l’hérésie, et à raffermir.la foi; en 1542, il ressuscita la vieille inquisition dominicale, et la centralisa à Rome par l’établissement d’un tribunal supérieur et universel dont il confia la présidence à l’inflexible Caraffa. Dès ce jour le plus inoffensif examen des choses de la foi fut interdit. Le cardinal Contarini dont les opinions religieuses inclinaient vers la justification, et qui tenta un accommodement en Allemagne avec les protestants, fut comme disgracié. Tout ce qui sentait la nouveauté fut surveillé, proscrit. Le livre du Bienfait du Christ fut brûlé, Bernard Occhino, moine prêcheur et bien d’autres, exilés. En l’année 1543, Caraffa interdit l’impression d’aucun livre ancien ou moderne sans sa permission ; l’année suivante parut le premier Index qui contenait soixante et dix ouvrages , et la persécution et la terreur se répandirent dans toute la péninsule.
Toute la littérature s’cn ressentit. L’historien Paul Jove mit sa plume vénale à la discrétion des oppresseurs de son
DERNIÈRE RÉSISTANCE DE L’iTALIE. 391
pays. Guicciardini complice de l’asservissement de Florence laissa, des luttes de l’ambition, de l’intérêt, de la haine, de l’envie où s’abîma sa patrie, un tableau effrayant de netteté, mais où ne trouvent leur place, ni le regret ni la plainte.
Les poètes évitèrent tout sujet sérieux et traitèrent les autres avec la plus grande froideur. La baguette magique de l’Arioste, elle-même, perdit toute sa puissance. A la place du Roland furieux , Alamanni écrit alors Giron le Courtois , et Bernard Tasso Amadis de Gaule. Berni chante les anguilles, le chardon, la peste; Fracastor une maladie honteuse; Firenzuola la joie et les cloches; Varchi les œufs durs et le fenouil. Dans les arts on élève plus de forteresses et de palais particuliers que d’églises et de monuments publics. La grande sculpture descend aux détails de l’ornementation ; l’art qui avait animé les murailles du Vatican se rabaisse aux proportions du portrait. Sangallo élève à Rome le palais Farnèse, et les citadelles de Civita Vecchia, d'Ancône, de Florence, de Monlefiascone, deNepi, de Pérouse. GaleasAlezzi ouvre à Gènes la Rue Neuve , et bâtit ces beaux palais des Grimaldi, des Sauli, des Banchi où ne s’abritent plus la force et l’indépendance mais l’opulente oisiveté. BenvenutoCellini, le plus fantasque des caractères du temps , au lieu de s’immortaliser par quelque grande œuvre dont il était bien capable, dépense son talent à des ouvrages d’orfèvrerie qui lui rapportent davantage , et le Titien ne consacre sa merveilleuse science du coloris et de l’expression qu’à représenter les grands personnages de son temps. Pour tout dire, en un mot, un effronté et cynique valet, l’ignoble Arétin, devient à beaux deniers comptants l’arbitre du goût et le dispensateur de la gloire, se fait redouter des souverains comme un fléau, et décorer par ses compatriotes du nom de divin !
Un seul homme qui survivait à toutes les gloires du commencement de ce siècle, Michel-Ange, proteste par sa sombre tristesse autant que par son talent contre cette décadence. A soixante-deux ans il entreprend, sur la demande du pape, d’achever le couronnement de Saint-Pierre, et commence sa fameuse page du Jugement dernier ; maintes fois cependant, au milieu môme de son ouvrage , il se sent gagné par le