‹ Histoire universelle publiée par une société de professeurs et de savants sous la direction de M. V. Duruy Histoire de l'Italie depuis l'invasion des barbares jusqu'à nos joursChapitre 300 sur 347 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

nombre des crimes et délits n’avait pas beaucoup diminué. Il avait suivi à peu près la progression de la population , un peu au -dessous dans la Lombardie et la Toscane, au-dessus dans les États de l’Église et le royaume de Naples. Le nombre des crimes contre les personnes, des assassinats, habitude traditionnelle dans la péninsule, avait peut-être légèrement diminué, mais les attentats contre la propriété, les délits, avaient suivi plutôt une échelle de progression. Les crimes restés impunis, faute d’en connaître l’auteur, étaient toujours très-considérables; le despotisme du gouvernement, l’arbitraire de la justice, entretenaient ce préjugé qui considère le simple témoignage devant les tribunaux comme une dénonciation.

Depuis un certain nombre d’années , la libéralité des particuliers entraînant celle même des gouvernements , avait beaucoup fait sur certains points pour soulager les misères et l’ignorance du peuple par l’établissement d’hôpitaux, d’asiles, de maisons de travail, de caisses d’épargnes, et surtout d’écoles publiques ; mais il restait encore plus à faire.

Le royaume Lombardo- Vénitien paraissait surtout en première ligne sous le rapport de l’instruction publique : on y comptait en 1841, pour l’instruction primaire, plus de 100 écoles principales, et a peu près 8700 écoles ordinaires pour les garçons, et 1700 pour les fdles ; cependant le tiers des garçons et les deux tiers des filles en âge d’apprendre à lire et à écrire ne jouissaient pas encore de ce bienfait. L’instruction secondaire, divisée en gymnases comprenant six années d’études , et en lycées comprenant deux années, comptait à peu près 6000 écoliers dans les établissements de l'État, et 2300 dans les établissements privés. Les deux universités de Pavie et de Padoue comptaient à peu près chacune 1500 étudiants; l’instruction primaire était gratuite là où les communes avaient pu faire les frais d’établissement d’une école. Malheureusement la défiance du gouvernement central, en ôtant à renseignement toute liberté , toute originalité, paralysait tant d’institutions, depuis les universités, où les professeurs nommés par le gouvernement enseignaient sur des textes expédiés de Vienne, jusqu’aux écoles

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primaires , où les devoirs des sujets envers leur souverain étaient comparés dans le catéchisme autrichien à ceux d’esc laves fidèles envers leur maître.

' En 1810, une nouvelle ordonnance sur l’instruction publique avait fait faire un grand pas au royaume de Sardaigne, qui compta bientôt près de 300 établissements assez importants d’instruction publique; un plan d’étndes plus libéral fut adopté, une part plus grande faite à l'élément laïque, la loi d’ignorance de 1842 tomba en désuétude ; cependant il y avait beaucoup à regretter pour l’enseignement primaire , principalement dans l’ile de Sardaigne.

Mais la Toscane , le royaume de Naples , les États de l’Église, malgré quelques tentatives, faisaient encore honte à lEurope civilisée. A côté des deux universités de Pise et de Sienne, qui comptaient 650 élèves, des écoles secondaires aussi assez florissantes, la Toscane , sur 284 000 enfants en âge de fréquenter les écoles, n’en comptait en 1843 que 23 300 jouissant de l’enseignement primaire. Outre l’université et quelques établissements à Naples, le royaume ne comptait encore en 1840 que 4 lycées, à Salerne, Catanzaro, Bari, Aquila. Sur 100 habitants, en 1836, au dire de l’intendant de la province de Molise, on en trouvait un sachant lire. Dans la Sicile c’était encore pis. Le roi Ferdinand avait enfin en 1840 ordonné l’établissement d’une université à Païenne. Dans les Etats de 1 Église, outre les grands établissements universitaires de Rome et de Bologne, on ne trouvait d’écoles publiques que dans les grandes villes, à Pérouse, Spolète, Ancône, etc. Dans les campagnes, l’ignorance de la lecture y était générale. A Rome même , il y avait encore des quartiers ou l’enseignement primaire était insuffisant, et on pouvait évaluer à 15 sur 100 le nombre de ceux qui ne savaient pas lire.

Bccriideecence libérale et révolutionnaire en Italie; Insurrection* de Ktmliil et de In Calabre (1913-1840..

Une pareille situation ne pouvait manquer de préoccuper en Italie les esprits éclairés et les cœurs généreux. Ces progrès lents , mais sensibles; ces lacunes, bien plus grandes

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encore , reportaient les imaginations italiennes sur la situation politique de leur patrie. Le défaut d’unité, l'absence d'un centre d’action et de vie, l'injure de la domination étrangère, l’absence d’institutions politiques, se trouvèrent, après dix années d'oppression , plus vivement ressentis que jamais, mais on ne s’entendit pas davantage sur les moyens de remédier au mal.

Quelques-uns, effrayés de l’ascendant de l’Autriche, qui représentait jusqu’à un certain point le progrès matériel, et ne se faisait pas faute de s’en glorifier, songeaient à opposer dans le pape le principe guelfe au nouvel empire autrichien; d’autres s’éloignaient avec horreur d’un pouvoir qui ayait toutes les rigueurs et tous les vices du despotisme , et qui laissait ses peuples dans le plus misérable état matériel et moral. Ici, on prétendait ne plaider les droits de l’Italie que par la parole , et n’avoir gain de cause qu’à force de patience et de résignation ; là on ne prenait conseil que du désespoir, on était prêt à tout tenter.

Des esprits distingués et des écrivains brillants représentaient ce mouvement plein d’effervescence; le professeur Alontanelli demandait que Léopold 11 ajoutât à la douceur de son gouvernement le bienfait d’institutions constitutionnelles et libérales. Un philosophe d’un profond mysticisme, Al. Gioberti, en 1843, dans son livre Del prhnato morale e civile deyl' Italiani , voulait réconcilier l'Église avec la liberté pour faire pénétrer l’esprit politique et national dans les masses. 11 ne voyait de salut pour l’Italie que dans l’unité spirituelle, dans une confédération d’États ayant le pape pour président et arbitre ; et dans son livre intitulé Le Jésuite , il prétendait arracher le saint-siège à ses vieux errements, et accommoder le souverain pontificat*. aux besoins du siècle. Le comte lîalbo, dans ses Speranze d'Ualia, cherchait au dedans à réconcilier les princes avec le libéralisme, en attendant de leur générosité les constitutions qu’on avait voulu leur arracher. Au dehors , il mettait son espoir dans les institutions militaires du Piémont , et la réconciliation des peuples avec leurs princes ; il convoitait la Lombardie pour la maison de Savoie, mais il était résigné à

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attendre que l’Autriche eût l’occasion de se dédommager en Turquie. Moins mystique que Gioberti, et moins politique que Balbo, esprit indépendant et modéré, Mamiani , exilé depuis 1831 , tentait de relever le courage de ses compatriotes en répandant les principes d’une philosophie qui était un compromis entre la raison et le sentiment, la science et la foi.

Deux poètes, tirailleurs plus hardis et plus aventureux, attaquaient à la fois guelfes et gibelins; Nieolini, dans sa tragédie d'Arnauld de Brescia , exaltait le premier tribun de l’Italie, l’ennemi des papes, le fondateur du principe républicain, brûlé à Rome dans un moment de trêve par le pape Adrien IV et l'empereur Frédéric Barberousse. L’anonyme toscan, Philippe Giusti, dans ses chants, dans ses vers clandestins, demandait à Dante s’il regrettai! encore que César eût abandonné les jardins de l’empire. « Si l’Italie est morte , répondait-il à Lamartine, que veulent ces armées qui veillent sur elle nuit et jour? Esl-ce pour empêcher les morts de se réveiller que l’Allemagne envoie ses soldats camper en Italie? Est-ce que les ossements de nos pères épouvantent l’héritier des Césars? » Plus hardis encore , les comités des exilés a Malte et à Londres, réveillaient la Jeune Italie. Mazzini formulait décidément son programme religieux, politique et social. Il remplaçait le catholicisme par une sorte de théophilanthropie dont Dieu et le peuple étaient les deux termes; il prétendait reconstituer l’Italie par l’unité et la centralisation , dans une république indivisible et démocratique dont Rome serait le centre. Après la Rome des Césars et la Rome des papes, il annonçait l’avénement de la Rome du peuple.

Quelques bruits de guerre entre la France et l’Europe, en 1840, suffirent déjà pour provoquer çà et là des explosions. En I84i , la ville d’Aquila , dans le royaume de Naples, vit cinquante de ses enfants envoyés en prison , quatre fusillés. En 1843, l’effervescence éuyt générale dans les Etats romains et les I)eux-Siciles. Au moment de l’action les Calabres restèrent immobiles. Quelques jeunes gens des plus hardis de Bologne marchèrent au combat malgré le contre-

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ordre, et furent réprimés par les carabiniers pontificaux. Les troupes suisses dans la Romagne , les garnisons autrichiennes à Rovigo et à Ferrare , furent renforcées. Les commissions militaires s’ouvrirent à Naples et dans les États romains, et elles agirent avec une telle cruauté qu’elles provoquèrent de nouveaux mouvements. Les frères Bandiera, en 1844, fils d'un amiral autrichien, avec quelques marins italiens, tentèrent de secourir les Calabres, échouèrent encore, et payèrent leur entreprise de leur tète.

Les persécutions de la police obligèrent dans la Romagne les citoyens les plus recommandables de la contrée à s’enfuir et à se cacher dans les Apennins, retraite ordinaire des bandits. Traqués comme des bêtes fauves, et en assez grand nombre, ils prirent le parti désespéré de s’emparer de Rimini et d’adresser à l’Europe une solennelle protestation, dans laquelle ils se contentaient de dénoncer, avec douleur, l’oubli du mémorandum de 1831 , comme la cause de tout le mal. Ce manifeste ne sauva pas plus ces malheureux que la prise de Rimini : chassés bientôt de leur conquête, obligés de s’enfuir sur le territoire de Toscane , ils furent livrés aux vengeances pontificales par le grand-duc, obligé de céder aux exigences de la diplomatie.

Le pape Grégoire put terminer son règne en paix; la défense courageuse, quoique inutile, de quelques pauvres religieuses martyrisées par le czar, releva seule ses derniers jours. La plaie de l’Italie paraissait cependant appeler plus énergiquement que jamais le remède; M. d’Azeglio, noble piémonlais, dans ses Ulthni casi di liomagna, prenait en 1846 la défense des insurgés de la Romagne, dont il avait sondé les plaies pendant un voyage de. plusieurs mois. « C’étaient, disait-il, des hommes qui n’avaient plus un coin de terre où poser le pied, qui étaient toujours à la veille de perdre la liberté ou la vie. » « Tel qo’il est., disait le vénérable Cino Capponi en mai 1846, le gouvernement romain ne peut régir l’État , parce qujil est réduit par la nécessité de sa nature à craindre toute réforme, à empêcher toute amélioration. Dans l’état actuel , on dirait que la justice est en lutte avec la religion. » De jeunes écrivains toscans, Ga-

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leotti , Canuti, en exprimant d’ardents désirs de réformes , adjuraient les peuples de prendre patience, et conjuraient les princes de faire quoique chose. Tout en respectant l’autonomie de chaque État, ils se réunissaient cependant dans cette pensée que le pape, dans les États de l’Église, cessât de gouverner pour se contenter de régner. Moins confiants, les affiliés ardents de la Jeune Italie travaillaient dans l’ombre à réaliser leur conception de l’unité absolue et démocratique de la péninsule.

Tel était donc en 1846 l’état de l’Italie. Les souverains ne faisaient pas assez ou ne faisaient rien pour leurs peuples. La terreur était a peu près le seul ressort du gouvernement. Dans la nation , l’aristocratie et la haute bourgeoisie ressentaient vivement leur infériorité et leur servitude. Elles souffraient de voir l’étranger regarder leur pays comme un musée historique, et une terre de délassement et de convalescence ; il ne leur suffisait point que l’Italie régnât dans la musique par ses maestri et ses virtuoses. Elles se rencontraient dans la pensée d’unir toutes les forces vives du pays, la religion , les princes et les peuples, de les retremper par la concorde et la confiance, pour les tourner vers le double but de la liberté et de l’indépendance. Aigries par l’oppression et la misère, dans les États de Rome et dans les Deux- Siciles, et partout plus développées qu’a l’époque de la première révolution , les masses avaient moins de confiance dans leurs souverains , moins de foi dans la modération et la patience; elles écoutaient plus volontiers les conseils qui leur venaient de l’exil et qui les poussaient contre leurs maîtres; mais elles étaient aussi travaillées d’un besoin vague d’indépendance; sans s’en* rendre compte, elles désiraient, elles attendaient quelque chose. Ainsi l’Italie émigrée n’était point complètement d'accord avec l’Italie restée chez elle, les hautes classes avec les masses; le libéralisme et le radicalisme se disputaient en face du despotisme vivant. Cependant toutes ces divergences des idées et des passions, aussi bien que les vieilles rivalités provinciales , commençaient à se fondre dans un sentiment très-vif : la haine de l’Autrichien, le véritable et le seul maître de la péninsule.

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