CHAPITRE LU
Ulrich Schmidel quitte le Rio Parana , et continue son voyage par terre. — Ce qui lui arriye chez les Toupins.
Plus loin commence le territoire du roi de Portugal habité par les Toupins. Dans cet endroit , nous fumes obligés de quitter le Parana et nos canots 9 et de nous avancer par terre pendant environ six semaines à travers des montagnes et des forêts , sâns/ pouvoir re-
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poser une seule nuit en paix à cause des bétes féroces.
Les Indiens de cette nation dévorent leurs ennemis , et n'ont pas d'autre occupation que la guerre. Quand ils ont fait des prisonniers , ils les conduisent en pompe dans leurs villages comme on conduit une noce dans notre pays. Lorsqu'ils veulent tuer un captif pour le manger, ils préparent une sorte de triomphe ou de solennité. Celui qui est chargé de le garder, lui donne tout ce qu'il demande ou qu'il parait désirer, soit des femmes, des vivres ou toute autre chose, jusqu'à ce que le moment de sa mort soit arrivé. Cette nation n'a pas d'autre plaisir ni d'autre amusement que la guerre.
Ils passent les jours et les nuits à s'enivrer et à faire bonne chère : ils aiment beaucoup la danse. En un mot, ils mènent une vie si sauvage et si épicurienne , qu'il est difficile de l'exprimer ou de la décrire : ils sont fiers, orgueilleuxs et insolent. Us préparent avec du
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blë de Turquie une boisson fermentée , dont ils s*enivrent comme si c'était le meilleur vin. Ils parlent la même langue que les Carios , à très-peu de différence près.
Nous nous dirigeâmes ensuite vers uo village nomme Carieseba , habité aussi par les Toupins qui font la guerre aux chrétiens : ils étaient autrefois leurs alliés. Le dimanche des Rameaux nous avions traversé uil village situé à quatre milles de là , où Ton nous avait avertis de nous défier de ceux de Carieseba.
Les provisions commeaçaient à nous manquer, mais nous pouvions encore avancer plus loin. Cependant deux de nos compagnons , épuisés de fatigues , méprisèrent nos avertissements et entrèrent dans le village.
Nous leur promîmes d'attendre leur retour ; mais à peine y eurent - ils mis le pied qu'ils furent saisis et dévorés. Une cinquantaine d'Indiens sortirent ensuite et s'avancèVent jusqu'à trente pas de nous. Ils
avaient mis les habits de nos compagnons , 5. 16
et commencèrent un discours. Or> quatid ces Indiens s'arrêtent devant leurs adversaires et leur adressent la parole , c'est la preuve qu'ils ont de mauvaises intentions/
Dès que nous les vimeé se comporter ainsi, nous primes nos armes , nous préparant à nous défendre de notre mieux , et nous leur demandâmes ce que nos compagnons étaient devenus. Ils nous répondirent que ceux-<!i nous attendaient dans leur village , et ils nous invitèrent à y entrer, ce que nous refusâmes , connaissant leur perfidie.
Ils nous lancèrent quelques flèches , et retournèrent chez eux en courant. Bientôt nous les vîmes sortir de nouveau au nombre de plus de six mille. Nous n'avions qu'une graqde forêt pour nous mettre à l'abri, et, pour nous défendre , quatre arquebuses seulement et vingt Indiens Carios venus de l'Assomption.
Nous soutînmes cependant leur attaqup pendant quatre jours, et le cinquième nous nous échappâmes à travers la forêt, car les vivres
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commençaient à nous manquer, et comme le nombre des assaillants augmentait à chaque instant, nous nous rappelâmes le proverbe qui dit : Qu'un grand nombre de chiens sont la mort du lièvre ( i )
Nous marchâmes pendant six jours à travers des forêts si sauvages , que dans tout le cours de mes voyages je n'avais jamais vu d'aussi mauvais chemins. Nous n'avions pour toute nourriture que le miel et les racines que nous trouvions, car la crainte des sauvages nous faisait tellement hâter notre marche , que nous n'avions pas le temps de chercher du gibiei^.
Nous arrivâmes ensuite chez une nation nommé Biesaie. Ces Indiens nous fournirent des vivres , mais nous étions trop peu nom^ breux pour oser entrer dans leur village.
Leur territoire est traversé par une rivière nommée Urquan, où j'ai remarqué un grand
( i)Viel hundeseimd der hasen todC.
nombre de serpents, qu'on appelle en espagnol schue^Ejrba-'Tuescha ( sic ). J'en ai vu un qui avait seize pas de long, et dont la circonférence était de quatre brasses. Ces reptiles sont très-dangereux : ils enlacent avec leur queue les hommes ou les animaux qui se baignent dans la rivière, les entraînent au fond et les dévorent. On les voit souvent élever leur tête au-dessus de l'eau et regarder autour d'eux s'ils peuvent découvrir un homme ou un animal pour en faire leur proie.
Après un mois de marche nous parvînmes à Shebetuebuy village à onze milles plus loin : nous y restâmes trois jours pour nous reposer, ne vivant que de miel : il est facile de voir combien nous étions épuisés. Il y avait longtemps que nous souffrions toutes sortes de misères, et que nous étions privés de vivres et même de sommeil. Nous n'avions pour nous coucher qu'un lit de coton, du poids de quatre ou cinq livres , que chacun
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portait avec lui : c'est une espèce de filet qu'on su$pend à deux arbres , et dans lequel on couche à la belle étoile ; car il est beaucoup plus sûr pour les chrétiens qui voyagent dans les Indes et qui ne sont pas en trcs-grapd nombre , #e dormir dans les bois Ifue dans les vil-loges.
Nous arrivâmes enfin à un village habité fav des chrétiens dont le chef ^ nommai* Jean Reinviell^ HeureuSi^fliiSat pour nous»
qu'il était absent 9 ear ce village m'avait 4i0ui l'air d'un repaire de brigands. Reinvielle était allé chez d'autres chrétiens qui habitaient un village nommé f^icenda, pour conclure un traité avec eux. Les Indiens de ce pays ainsi qu'environ huit cents chrétiens qui vivent dans ces deux villages, sont vassaux du roi de Portu^i|,) mais ils sont gouvernés par Jean Reinvielle. Celui-ci prétend, qu'ayant fait la guerre pendant quarante ans dans les Indes et conquis ce pays, il^est bien juste que ce soit hii qui le gouverne. Il
:â4^ relation D ULRICH SCMIDËt.
faisait la guerre aux Portugais qui ne voulaient pas reconnaître ses droits. Reinvielle est si puissant et si considéré , qu'il peut mettre jusqu'à cinq mille Indiens sous les armes , tandis^qu'on n'en réunirait pas deux mille sous la 4)anniére du roi. Nous ne trouvâmes que son fils : nous en fûmes très-bien reçus quoiqu'il nous inspirât plus de méfiance que les Indiens eux-mêmes , et cb quittant cet endroit nous rendîmes grâce au ciel d'avoir pu en sortir sains et saufs,