XVII. Ce que prouvent les exemples qu'on a cités
Si même des interprètes juifs tdis que les Septante , où des chrétiens tels que les auteurs de la Vulgate , d'ailleurs si habiles , et incomparablement plus au. fait que des étrangers et des païens» de* la langue , du style et de la suite des livres saints, eh un mot, de tout ce qu'il faut pour les bien traduire ; si ces Juifs et ces chrétiena , malgré leur capacité, leur attention et bien d'autres avantages , n'ont pas laissé de traduire quelquefois euxmêmes si diversèm.ent» dans des choses.à la vérité non
esâ^itlelles : combien est-il natiu'el que des Egyptiens et des Grecs idolâtres , qui rapportoient tout à leurs idées païennes, se servant probablement d'interprètes qui n'entendoient pas bien l'hébreu, ou dont ils n'entendoient pas bien eux-mêmes Tinterprétation ; peutêtre sur des exemplaires mal écrits, où la signification des* mots n'étbit point déterminée par les points voyelles, qui sont d'un usage bien postérieur; où les mots mêmes et les plirases n'étoient point séparés et distingués avec la même attention qu'on y apporte aujouixl'hui ; combien , dis-je , est-il naturel qu'ils aient fait de méprises et d'altérations ?
Dans ces anciens temps où l'on n avoit pas , à beaucoup près , tous les secours littéraires qu'on a aujourd'hui ; où il n'y avoit ni grammaires, ni dictionnaires, iùi critique ; on peut bien croire que les interprètes • devinoient souvent , ou traduisoieni au hasard ; que ^ ;sur quelques mots qu'ils entendoient , ils se faisoient . un sens , comme on voit des sourds , sur quelques ps^rôles qu'ils distinguent , s'imaginer souvent qu'on parle de toute, autre chose que ce dont on parle effectivement ; et quelques-uns ijnêmes sans être sourds, prendre ce qu'on dit à contre-sens, et se faire une histoire à laquelle on n^a pas pensé.
Les Egyptiens et les Grecs auront eu des traductions des livres saints par quelques Phéniciens , Syriens ou Arabes , dont les langues , quoique appirochantes de l'hébreu^ ne lui ressembloient que camme nos langues modernes dérivées du latin , ressanblezo; au latin même, ou se ressemblent entr'elles ; qu,e comme l'italien ressemble à l'espagnol, au portugais et au frai^ çois ; langues où >des mots , qui ont à peu près le méma : son , et qui viennent de la même racine , ont qi]fil<pjie-
fois des significations fort différentes , comme déjeûner en françois et digiunare , qui veut dire jeûner ^ en italien.
Eussent-ils des traducteurs hébreux , c'étoient quelques vagabonds , nés sur les frontières, comme les Liégeois et les Luxembourgeois qui vont enseigner le françois en Allemagne , et dans les amtres pays du Nord -; -comme ces fils de prêtres juifs , qu'Esdras ' éloigna du sacerdoce, lesquels parloient plutôt la langue d'Azot que celle des Juifs ^ en faisan t^un mélange barbare de ces deux langues.
On verra que c'est en effet après lexetotir de la captivité de -Babylone , où les Egyptiens s'étoîent tix)uvés avec les Juifs, que s'est formé d'extraits de l'Histoire Sainte , ce qui nous reste d'histoire d'Egypte. Pour l'histoire fabuleuse de k Grèce , elle est beaucoup plus ancienne , car Homère et Hésiode sont bien antérieurs; la mythologie grecque ne va guère que jusqu'à la fin du livre des Juges.
XVIII. Exemples de traductîoAs des livres hébreux par les Phé->
niciens.
Pour preuve des bévues dont un Phénicien , par exemple , étoit capable en traduisant THistoire Sainte^ j'en cite une de* Sanchoniaton , stir le commencement même , sut les ji^emîers mots de la fienèse ?.
t< Au commencement, dit l'Eci'iture, Dieu créa le i> ciel et la terre » ; en hebre\i,B]^a^th bra aleim ^^ou. comme on prcmonce Bereschkh bara elofùnu
* Esdr. i5. ^4* Et ^Hi eoram ex média psfrte loqaebantuh Aïo«> ticèy et nesciebant loqui Jadaïcè, et loquebantur juxta linguam populi et populi.
• Gènes, i. i. t3inS« in3 n>tt^Kn3»
«c II y eut , dit Sanchoniaton , un certain Elioun ' , » et une femme nommée Benith^ qui eurent un flLs » nommé Ciel , et une fille nommée Terre, m
Sanchoniaton a si visiblement pris ici , mais mal pris les premiers mots de la Genèse , qu'il est étonnant que plusieurs savants n'y aient pas fait attention. Il est vrai que nous n'avons qu'un fragment de Sanchoniaton, entremêlé de notes ou interpolé par Philon de .Byblos , son traducteur , qui étoit aussi païen ; ce qui empêche d'aborjd d'en voir tous les rapports, que je développel'ai dans les mythologies.
Pour m'en tenir à l'eu droit que je viens de citer^ on voit que du mot Elohim , qui signifie Dieu , Sanchoniaton a fait un certain Elioun ; et pour qu'on n'^n doute point,. Philon y en a joint l'interprétation en grec , Hypsislos , le Très-Haut , qui répond exactement A la signification du mot hébreu * ; car Aie ou Aleim^ signifie en effet une personne élevée en dignité, et s'applique en particulier à Dieu , qui est le haut par excellence , ou le Très-Haut.
De Braxith ou BerescJiith, qui signifie au comment cernent , Sanchoniaton en a fait la femme d'ElIoun , nommée Beruth. Il a voulu sans doute rapprocher le nom de celui de Bérythe.sa pajtrie, pour faire honneur à cette ville d'unie uès-ancienne fondatrice^
Les Phrygiens qui avoient dans leur pays un mont ,Bérécynth<Bi \ , n'ont pas manqué de conseryer mieux le
« Ëuseb. ^rœpar.lib. i , c. lo. ycvtlal ttç Eitdî3* xtùt^iu^fiçT^t^fti, Cçcpov ixaXcaav Ôvpavov.... ytvvSlai St tovI» à^c^^^ ex tuv irpo ct^— • nSt< Peus , ab excellentia.
3 ,,,,,, Berecjntbîa mater
Lcta De&mparttti eentum complexa nepotes.
PRéLIMINAIRBS. 49
mothéhrevL Bereschith; ils en ont fait la déesseBérècyur thienne ou Gjbèlè ; le nom. même de Cjbèle , en grec ' Kjbélé , n'est qu'mie traduction de raxith * ou reschith ({ui signifie tête ; hereschith signifie à la tête ou au commencement. Kjbé ' signifie aussi tête en grec ; les Phrygiens en ont fait Cybèle ^ pour Taccommoder au nom de leur mont Cybelus. Cybèle étoit la mère de tous les dieux ; c^est que les Phrygiens ont Xx^iàmlBereschith^ la déesse Bérécynthiexme ; Bara eut pour fils Elohim , les dieux.
Le mot hara , qui signifie créa, ressemble en effet à bar y qui veut dire fils, comme on le voit souvent dans l'Evangile; et c'est sur cette ressemblance que Sanchoniaton , ou les Phéniciens, ont traduit , Elioun et Be^ ruth eurent un fils nommé Ciel^ et une fille nommée Terre ; ce qui est pris , comme on voit , des paroles de la Genèse i Au commencement Dieu créa le ciel et la terre.
On peut voir que c'est aussi le commencement le plus -mtlinaire de la mythologie grecque , à cette différence près, que les Grecs, qui ne s'intéressoient pas tant que Sanchoniaton à la vill^de Bérythe , ont laissé là Elioun avec sa femme Beruth , et ils ont fait du ciel, le plus ancien, des dieux. Ce fut lui qui engendra les premiei's , de la terre son épouse.
Ces premiers furent les Titans , au nombre de sept. Je ferai voir dans les mythologies que ces Titans, que D. Pezron fait régner chez les Celtes , sont les six jours de la création avec le septième ou le jour du repos. Le Titan nommé Oceanos , est le jour où -Dieu forma la
* KuSAvi , C^béle.
* VK*1 caput , i1>Vfin capat , principium.
' iMn y caput.
5o OBSERVATIONS
jner ; Hypérion le quatrième, père du soleîl et de la lune , est le quatrième jour où Dieu forma en effet ces astres. Pour Saturne, le septième et le dernier à qui ses aînés cédèrent Tempire , c'est le septième jour , le jour 'du sabbath ou du repos. Le nom même de Saturne, en grec * Kronos , en latin Saturnus , n'est qu'une traduction du mot * xbd , qui signifie sept , et qui , lu sans point , signifie aussi rassasié. Kronos qui vient de ^ /foreo , d'où se {oxm.ekorennymi , le signifie aussi en grec, et Saturnus en latin, où il vient de Satur. On sait que Saturne dévoroit ses enfants.
Jupiter, en grec Zeus , en latin /u, /om (on y a ajouté , au nominatif , le titre de pater ou de père ) y c'est Jehos^a , nom de Dieu qui se trouve , pour la première fois , au second cbapitre de la Genèse , aprôs le récit des sept jours.
Minerve , en grec Atbéné , qui sort du front de Jupiter , c'est Adn ou Aden , que J^bova créa * ab antrorsîim , c'est-à-dire à l'orient, que les Juifs appellent la partie antérieure. Les Grecs l'ont entendu de la partie antérieure , ou du devant de la tête. J'ai déjà indiqué comment les Egyptien» ont aussi pris Aden pour le nom d'Atbènes.
^ On peut voir d'avance comment toute la mytbologie grecque n'est qu'une traduction altérée de l'Ecriture ; mais il faudra plusieurs volumes pour en développer toute la suite , jusqu'à la guerre de Troie , qui répond à la fin du livre des Juges , et encore au-delà. Je me contente d'en indiquer ici ce peu de traits , que j'appuierai de preuves.
* Kpovoç , Saturnus*
* y^X) septem , ^aturari , satur.
' Kop/oi , xocevvv^t , saturo.
4 tZDpnO a^> anlrorsùni, Gcnes. a. 8.
PUËLIMIISATUES. 5l
Je ne dois pas manquer de faire encore observer ici une bévue assez remarquable de traducteurs païens, sur le commencement de la Genèse.
Quelques-uns disolcnt ' « qu'Hercule avoît engen- » dré un œuf d'une grandeur excessive : l'ayant froissé n avec trop de violence , cet œuf se brisa en deux.. La » partie supérieure prit la forme du ciel ; celle qui se M porta en bas , prit celle de la terre. »
On ne devlnerolt peut-être pas quel est ici cet Her-r cule ou Héraclès ; car ailleurs ce n'est pas le même. Cest l'esprit de Dieu, en hébreu * rue aleim^ ou, comme on prononce, rouach elohim , qui, suivant l'Ecriture , reposoit sur les eaux ; ou , pour rendre mieux la force du mot hébreu , les couvoit ^ comme l'explique le Talmud.
En abrégeant ruach eloliim^ les païens en ont fait ruach el , qu'ils ont pris pour Héraclès ou Hercule. Comme TEcriture dit qu'il couvoit, ces interprètes ignorants, prenant le mot à la lettre, ont entendu qu'il s'agissolt d'un œuf.
Dieu partagea les eaux en deux ; il sépara celles de la terre d'avec celles du ciel ; j'abrège ici le récit de la Genèse*
Les païens ont entendu que la partie supérieure prit la forme du ciel , et la partie inférieure prit la forme de la terre.
De rue aldni ou ruach elohim , la plupart des païens,
* Athenag. Légat, pro Christ, pag. 994» Upoex^v); ly/yyv]oty v^sp— ^ytltç «00» , Z <TV|XffXv]povfuyoy , v«o Siaç xev ytyt>nix6%ç Ix «ap«—
. • Gènes. 1. a. JlAmO Ca^rOK im* — Sanctis-Pagnin. Spîtitua Dei inciibabat. Qucmadmodùm columba incubât pullis (mis* Cod, Taluu Chagiga , eap^ a > /o'» i5. f^. Bu&torf. F', ffVy*
5a OBSBnVATIONS
par une bévue aussi étrange , ont fal^ la déesse Rhoia ou Rhée, qui est originairement Roé ou Ruach. Ils en ont aussi fait Héra ou Junon , épouse de Jupiter. Hêria en grec, suivant les étymologistes , vient du mot aè>, qui répond au mot esprit , dans le ^ens de souffle , vent.
On sait qu'Homère fait suspendre Junon entre le ciel et la terre , au-dessus des eaux de la mer.
Mais c'est assez d'exemples de bévues des païens en traduisant les livres hébreux \ on voit de quoi ils ont été capables.
XIX» D'où les Egyptiens disoient avoir tir^ leur histoire.
Hérodote ne parle que des prêtres d'Egypte , qui, lui ayoient raconté ce qu'il écrit. On peut toutefois observer que dans plusieurs endroits, où il s'agit de religion , il affecte des réticences qui peuvent donner quelque soupçon ; mais je ne m'arrête point à ces conjectures.
Manéthon *, qui étoit prêtre égyptien , et scribe ou notaire des archives sacrées du temps de Ptolomée Philadelphe, disoit qu'il avoit tiré son Histoire des lettres sacrées. Il disoit aussi , du moins dans.un autre ouvrage , qu'il avoit tiré ce qu'il écrivoit , des colon-, nés sacrées qui étoient dans la terre Sériadique , sur
■ Joseph. 1. 1. contra Apion. p. io5!S , edik. Crispin. MavcOwy
ovI7oç , ô rv)v A^TVfrlcouci^v tçoptav ix tufv Upûlv ypo^alwy fu6epp.v)vu»civ
Syncell. chronograph. pag. 4o. Ex tiSv Iv t?! Ztipta^tx^ y?» xe(f*/v«>i> ^'viXuv UfCf-y ^7t , iioikixita nùki ispoypa^txot; ypotpfLOtvtv xtx«potx7vip(9ffc/voi}v vtrb 0«l>.^ Tou tirp«i>1ou £p/xov y xâct cp/xiQycv» ^etvuv jxcTà roy xolaxXuapioy ex t^iç ûpÀç ^ta^cxlov é(ç Ty)y ÉXXvivc^a ^wvviy ypapfMto'iv {cpoyXv^txofç ^ xoet ic^oliGcvIuy {y /Jf^Xoiç vir^ xov Aya6ov ^at^ovoç vtov xov ^cvlcoov £pp.ov I iva7p)»{ iï Tov Ta7 , ly toTc a^u7otf Twy Ufiit Ai^viclov.
lesquelles Thoth , le premier Hermès , avoit écrit en langue jet en lettres sacrées ; elles ayoient été traduites , après le déluge , de la langue sacrée en langue grecque , en caractères hiéroglyphiques , et mises en livres par Agathodsemon , fils du second . Hermès et père de Tat , dans les archives des temples d^Egypte.
Cette généalogie des Mémoires, de Manéthon est un peu longue : aussi s^étoit-il écoulé bien du temps depuis le déluge. Je ne la crois pas plus certaine que celle de Ptolomée Philadelphe, qu'il fait descendre dans sa dédicace, d'Hermès Trismégîste *. Je n'entreprendrai pas non plus de la débrouiller tout entièi*e. -On est sans doute surpris d'y voir des mémoires antérieurs au déluge , et traduits aptes le déluge , en langue grecque et en caractères hiéroglyphiques..
Cependant , tout n'est pas aussi faux qu'il le semble d'abord ; je ferai voir, et dans cette première partie , et dans les mythologies , que les Egyptiens ont appelé déluge , non-seulement le déluge universel du temps de JVoé , mais encore la submersion de leur armée dans la mer Rouge , et même un grand désastre, tel que celui qu'ils avoient essuyé sous Nabuchodonosor ; car Nabuchodonosor , de l'aveu du Philosophe de l'histoire, conquit l'Egypte; et suivant les prophètes , il dut la dévaster étrangement , et en emmener les habitants en captivité.
Je m'en tiens ici à quelques observations sur Thoth, qu on n'a point encore faites , que je sache.
« Tout ce que les anciens ont dit de Thoth est en- » veloppé des plus épaisses ténèbres, dit l'auteur d'un » très-bon Supplément à la Philosophie de l'histoire *.
■ Syncell. ibid, vich rov tarpoTronopoç -^t^tycçov EpfAOv. * Nouvelle édiU pag. a5o et suiv.
54 * OBSEHVATIOirS
» Il y a grande apparence, ajoute-t-îl, que cette pré- « tendue divinité n'étoit que symbolique. . . . Les Egypn tiens mettoient sous son nom tous leurs écrits , ils M lui dédioient toutes les inventions.,.. De là vient la » quantité prodigieuse de livres attribués à Hermès. »
Il est surprenant que quantité de savants , qui ont fait des recherches sur Thoth ou Athoth , n'aient pas observé que c'est le même mot qui en hébreu * signifie signes et lettres, parce que les lettres sont des signes des mots. Authiuth , qu'on prononce othioth , et qui vient à!athut ou othoth , signes , est le mot constamment employé dans toutes les grammaires hébraïques , pour signifier les lettres. Ce mot nous indique donc que bien des choses attribuées à Thoth ou Âthoth , chez les Egyptiens , peuvent avoir rapport aux signes des Hébreux ; et le mot de signe , chez les Hébreux , signifie quelquefois des signes naturels , quelquefois des signes miraculeux ^ et enfin des signes artificiels, tels que les lettres. Je montrerai en effet par-là l'origine d'un Thoth aussitôt après le déluge ; d'un autre dans Moïse , qui a bien droit à ce nom , et par les signes miraculeux qu'il opéra , et par les signes ou lettres sacrées qu'il écrivit. C'est ce que je développerai et prouverai dans la suite des règnes.
Pour m'en tenir à l'Histoire des Egyptiens , prise des monuments de Thoth, ce seul mot nous amène assez naturellement à penser que ces monuments pouvoient bien être les lettres sacrées , ou l'Ecriture sainte des Hébreux , dont les Egyptiens auront fait des extraits , qu'ils auront ensuite travestis et amplifiés à leur manière.
Je pourrois encore faire observer bien des mots hé-
■ mnt( BÎgna, nvmfct lUtcrœ.
PRéliIMlNA][IiES, 55
breux , dans ce qui nous reste de ceui de la langue sa- ^ crée des Egyptiens. Cneph ', par exemple , le nom dtu Dieu créateur , qulls représentpient avec des ailes , pour marquer que (f étoit un esprit , comme nous représentons les anges, n'est que le mot hébreu chnph ',. qui signifie aile, ailé ; Anubisy Taboyeur ^, peut venir de, nbé y qui , en hébreu , signifie aussi aboyer. Il en est ainsi de quantité d'autres , dont je parlerai ailleurs. ,
Pour la terre Sériadique, où les monuments de Thoth^ s'étoîent conservés , les savants l'ont beaucoup cherchée. Je ne rapporte point ici leurs conjectures. Je soupçonne que c'est la Syrie-Judée ou Judaïque. La Judée , après la captivité de Babylone , fut comprise sous le nom de la Syrie , appelée Xur dans ces temps-là. Hérodote bien antérieur à Manéthon , dit la Syrie-Palestine ; Ptolémée , à la vérité bien postérieur , dit expressément la Syrie- Judée. De Xur-Ieude a bien pu se foiy mer le nom de Sériadique , ou Syriadique ; car il y a quantité de variantes. Ce fut en efTet de la Judée , comme toute l'histoire le prouvera , que les Egyptiens tirèrent des mémoires.
L'histoire universelle composée en anglois ♦ , dit : « qu'après que dambyse eut emporté leurs mémoires , 3t tes prêtres égyptiens , suivant toutes les apparences, » pour réparer leurs pertes et conserver leurs préten- » tions d'antiquité , en composèrent de nouveaux ^ » dans lesquels ils firent, non-seulement de toute né- » cessité plusieurs fautes , mais ajoutèrent aussi beau-
* Euseb. prapar. 1. 3» c. |1. Tbv 9ri^oyfy\it , Sv Ky^^ oc Atyvicîtoc
vpovoeyoptuovacir. S7c vecpêiç xcyttlai , èCh i| 7ov v7cpoû ^aiç «y
«^ KCfoi^vî xctlou. — (|X3 ala , alatus , etc.
* Latrator Anobis.
* naj lalravit.
^ HisL unir, trad., tom. i. p. 43a. ^
56 0BSERVATZ017S
» coup de leur invention , principalement à Pégardl lé des temps reculés. »
Si les Egyptiens perdirent réellement leurs mémoires , comme le disent ces écrivains , et qu ils aient voulu ensuite en composer de nouveaux ; n'est-il pas naturel (fa en faisant pour cela des recherches , ils aient eu recours aux Juifs leurs plus proches voisins , avec qui d*ailleurs ils avoient eu tant de rapports , dont les trae ditions leur avoient sans doute conservé le souvenir?
Les Egyptiens ont certainement fait plusieurs fautes, en recomposant leur Histoire ; leurs fables le démontrent ; mais ils nVuront pas tant ajouté de leur invention, en puisant dans FHistoire Sainte, comme je montrerai qu'ils l'ont fait. On voit, pour l'observer en passant, que bien loin de renverser toute FHistoire des Egyptiens , comme quelques-uns pourroient m'en accuser, je trouve au contraive, le seul moyen de sauver du moins le fond de ce qui nous en reste dans les auteurs profanes. On verra de plus si ce moyen est prouvé.
XX* Gomment les Juifs et les Arabes ont formé des listes de
rois d'Egypte.
On trouve dans quelques auteurs juifs ou arabes des listes d'anciens rois d'Egypte. Le P. Kircher % Bochart et d'autres savants en citent. On y voit des noms qui semblent d'abord n'être point pris de l'Histoire Sainte, et n'avoir non plus aucun rapport avec ceux qui se trouvent dans les auteurs profanes^. D'où ces noms ont-ils été tirés ? Plusieurs pensent que c'est des anciens mé-
■ Kircher. (Edip. AEgypt. tom. i. syntagm. t, p. 81. Bochart, Phaleg. L 4> <2* ^» Herhelot. Biblioth. orient. aiA noms que je cite.
PR^LIMII^AIllES. 5y
moires des Egyptiens. Le Philosophe de lliîstbire , qui n'a pas sûrement vérifié le fait, cite même qnelquesnns de ces rois , que les Coptes , ou Egyptiens modernes, disent avoir construit les pyramides avant le déluge. Un mot que j^ai déjà dit du nom du déluge, donné aussi par les Egyptiens au désastre de la mer Rouge , peut servir à dévoiler la bévue des Coptes. Us ont placé avant le déluge universel, quelques rois à qui les anciens Egyptiens attribuent d'avoir fait bâtir les pyramides avant la submersion de leur armée dans la mer Rouge. J'éclaircirai ce point dans la suite de Thistoire.
Quant à ces noms d'anciens rois d'Egypte., qu'on trouve dans les auteurs juifs ou arabes , lorsqu'on les examine de plus près , on voit qu'ils ne sont foimés que sur l'Histoire Sainte , quoiqu'on ne les y trouve pas d'abord.
Par exemple, ces auteurs donnent le nom de Tulis au roi qui enleva Sara épouse d'Abraham; car ils parlent de cet enlèvement. L'Ecriture ne nous dit point le nom de ce roi , mais les Juifs ou Arabes l'ont pris du fait même. Thull signifie ravisseur ' ; on trouve thulUm au pluriel ', dans le psaume 157, j^. 3 (suivant l'hébreu], et le paraphraste caldéen l'interprète bzuzna , qui signifie ravisseurs. Les Juifs ou Arabes ont donc donné ce nom de Tulis au roi qui enleva Sara , parce qu'il fut en effet thull ^ ou ravisseur.
Manéthon l'appelle Tlas , nom qui se forme aussi de ihll^ qui est la racine de thùlL Pline parle dé brigands ou ravisseurs arabes ' , appelés AttaU , nom qui revient
« Ca^SSlil Psaîm. 13;. 3. Chald. Pârapb. ibid. ■ KJT1T3 raptorcs nos tri.
' Plin. lib. 6 > cap. à6. Infestant AttaU latrones 1 Arabum gens.
58 OBSERVATIOirS -
à celui de Tlas, pour qui sait la marcIie des langues orientales^
Yoilà donc un nom de roi d^Egypte , cité par les auteurs juifs ou arabes , ainsi que par Manéthon , et un nom formé sur ce que dit l'Ecriture , quoiqu'il ne s'y trouve pas expressément. Il en est de même du nom de Riyan , donné au Pharaon dont Joseph interpréta les songes. Ce nom de Rlyan n'est formé que du mot raie qu'on prononce riahj et qui signifie vision ', parce que ce Pharaon avolt eu des visions , ou vu en songe plusieurs objets. C'est le roi qu'Eratosthène appelle. Ravosis , nom formé aussi de rae , voir.
J'ai déjà parlé du Kahus de ces Juifs ou Arabes, roi d'Egypte du temps de Moïse , selon eux. J'ai dit que c'est le Cheops d'Hérodote , et le Chembès de DIodore, et que tous ces noms sont également formés de chah » ^ qui en hébreu signifie afBiction , parce que ce roi affligea ou opprima les Israélites.
On trouve deux rois de suite, dans ces auteurs qui les rappoitent encore au temps de Moïse , Massaab et Valid.
Massaab est formé de mxab ^, qui signifie sufloquer, signification qu'a ce mot, suivant la Yulgate , dans le Cantique de Débora.
Yalld est formé du mot uld ^ , qu'on prononce *va-* lad^ et qui signifie enfant , et surtout|^enfant nou^ veaxL-né.
Yoilà donc deux rois de suite , Massaab et Yalid ,
■ mKI Visio, rtKI vidit
* 3KD qui se prononce chaab, cheeb, et dans son dériva mckab 3K30t macheob, ^ Judic.S. 11. tiaOKtPO {O ubi... aaffocatus est exercitus; ^ *l7l Proies I Gènes, ii. 3o.
PRÉLIMINAIRES. 5g
deux rois du temps de Moïse , dont les noms ont été formés pfir les Juifs ou Arabes , sur Tordre que donna le roi d^gypte de suffoquer ou d'étouffer les enfants des Hébreux qui naitroient.
On trouve encore un roi nommé .T'a/ma. Ce fut lui/ dit un auteur juif , qui fut submergé dans la mer du temps de Moïse. Il n'est pas douteux que ce fut en effet Talma , puisque ce nom de Talma , en hébreu tlma , n'est formé que du mot tll , qui signifie couvrir, enveloppé , et de mim , qu'on prononce maint , en contraction mi ou meiy qui signifie eaux ' ; en sorte que ce nom signifie , celui qui fut couvert ou enveloppé des eaux , c'est-à-dire , submergé.
On voit par-là comment se sont formés, sur ce que dit l'Ecriture , des noms de rois égyptiens, qu'on n'y apercevoit pas d'abord. Je suis surpris que Kircher et Bocbart n'en aient pas vu l'origine.
C'est comme si l'on faisoit un nom de roi du titre de conquérant de l'Asie , donné à Alexandre ; de celui de conquérant des Gaules, qui convient à Jules-César; de celui de restaurateur des lettres, que nous donnons à François I.*' Les Arabes, dans leurs histoires, donnent bien à saint Louis, comme son nom propre et paiaiculier, celui de Redefrans , ou Ridefris , formé du titre de roi de France *.
Par la manière dont se sont formés ces noms d'anciens rois égyptiens, qui se trouvent dans des auteurs juifs ou arabes , on peut juger de l'origine de bien des noms qu'on lit dans Hérodote , dans Diodore, et surtout dans Manéthon et dans Eratosthène ; d'autant plus
• 7 /O tcgcrc, D>0 aqu«.
* Herbelot^ Biblioth. orient, yoy. Redefrans.
ôo OBSERVATIONS
qu'il j a de ces noms, comme on Ta déjà vu , qui se trouvent également dans les uns et dans les autres.
Pfous avons donc de plus en plus des indices, que ce qui nous reste de l'ancienne Histoire des Egyptiens a été pris de ce qu'en dit THistoive Sainte.
XXL Contes de Juifs et d'Arabes formés de bërues sur THistoire
Sainte.
On trouve chez les auteurs arabes , surtout dans TAlcoran et dans ses commentaires , et même chez les juifs, quantité de contes sur plusieurs personnages de l'Histoire Sainte. On ne voit pas d'abord l'origine de ces contes; on ne se douteroit pas qu'ils ont souvent leur source dans des bévues sur le tea^te même de l'Ecriture. J'en citerai seulement quelques exemples , par lesquels on puisse juger de l'origine des autres.
ce Les Musulmans, dit M. d'Herbelot ' , ont trouvé , » je ne sais où , que Joseph avoit sur l'épaule un point » lumineux , qui ressembloit à une étoile ; ils l'appel- » lent , en arabe , Dhaial , et veulent que ce fût un ca- » ractèré ineffaçable du don de la prophétie , et de sa » future grandeur. »
Je ne suis pas aussi familiarisé avec les Orientaux ^ que 1 etoit M. d'Herbelot ; mais je crois pouvoir montrer, sans beaucoup de peine , l'origine de ce conte. La voici dans l'Ecriture même, sur laquelle ces Arabes ont fait une bévue.
Joseph , fils de Jacob , étant encore dans la maison paternelle " , vit en songe le soleil , la lune et les étoiles qui l'adoroient. C'étoit un présage de sa future gran-
' Biblioth. orient. P^oy, Jousouf ben Jacob.
' Gènes. Zy. g Vidi per somniumi quasi solem, et lunam,
et stcll«45 undecim adorare me.
deur que Dieu lui donnoit; le soleil, la lutie, et les étoiles désignoieat son père, sa mère, ou plutôt sa belle-mère , et ses frères , qu'il devoit un jour voir audessous de lui , et dans sa dépendance , comme ils y furent en effet, lorsqu'il devint, en quelque sorte, le maître de l'Egypte , où il les établit.
On peut déjà voir où les Arabes ont pris Té toile;, mais où ont-ils trouvé qu'elle étoit sur l'épaule de Joseph? On ne le devîneroit peut-être pas. C'est que Joseph étoit alors à Sichem , ou aux environs ; l'Ëcriture , immédiatement après avoir rapporté le songe , dit qu il vint à Sichem , qu'il y vint trouver ses frères *.
Qu'on consulte seulement l'interprétation des noms hébreux , qui se trouve ordinairement jointe à la Vulgâte , soit à la fin , soit au commencement. On y trouvera que Sichem signifie épaule* Joseph étant à Sichetny ou près de Sichem , eut dans les étoiles qu'il vit en songe, un présage de sa grandeur. Sichem signifiant épaule , les Arabes ont entendu que Joseph eut une étoile sur son épaule , pour marque de sa grandeur.
Cette bévue m'en rappelle une qui ne porte pas sur r£criture , mais que je ne laisserai pas de citçr en paç^ saut. Homère dit qu'après un combat où Ajax s'étoit signalé , on lui servit un alloyau , ou , suivant le mot grec, un rable de bœuf tout entier. Platon cite ce| endroit d'Homère dans sa République. La Pillonière , en traduisant Platon * , dit « qu'Homère nous montre » Ajax, après un de ses premiers exploits , porté sur » les épaules de se$ eamarades en triomphe. » La Pillonière, comme on voit , a pris le rable d'un bœuf pour
' 1%. Cumque fratres illiiis.... morarentiir in Sichem.... t4**>* Venit in Sichem. CSDIC^) Xcbm, Sichem, humérus. * Rcpubl* de Plat, trad., liv. 5. ,
6a OBSERVATIONS
les épaules des compagnons d'Ajax. Le dernier traducteur de la République a relevé cette bévue de la Pillonière.
Nous verrons aussi, dans l'histoire d'Egypte , d'où est formée une prétendue inscriptiondeSésostris^dans laquelle il disoit avoir conquis une contrée par ses épaules ; inscription qui , au rapport d'Hérodote , s'étendoit aussi d^une épaule à l'autre. Ce que j'ai déjà dit à l'occasion de l'épaule de Joseph pourra servira l'expliquer.
Les Arabes disent encore que le roi d'Egypte , lorsque Joseph parut devant lui paur la première fois , lui fit des questions en soixante-dix langues, et que Joseph lui répondît dans toutes ces langues.
C'est que le roi d'Egypte demanda à Joseph ce que signifioient les sept épis et les sept vaches qu'il avoit vus en songe. Joseph lui répondit que ces sept vaches et ces sept épis annonçoient sept années '•
Comme les mots qui signifient sept et septante ou soixante-dix , se ressemblent assez en hébreu , et que d'ailleurs le mot sept est plusieurs fois répété en cet endroit de l'Ecriture , les Arabes ont multiplié sept au décuple , et en ont fait septante ou soixante-dix , et ils ont imaginé que le roi d'Egypte fit des questions à Jo~ seph en septante ou soixante-dix langues.
' Ce n'est pas la seule fois que les Arabes ont mulltplié au décuple ce que dit l'Ecriture. Us mettent, comme on le peut voir dans M. d'Herbelot , huitante ou quatre-vingts personnes dans l'arche de Noé , au lieu des huit qu'y compte l'Ecriture.
C'est aussi , comme on le verra , par une double multiplication au décuple , que les Egyptiens se sont fait
* Gènes. 4i«
PRÉIilMIl^AIRES. 65
trois cent trente rois des trois fils de Noé ; la multiplication de trois au décuple, fait trente, et la multiplication de trente fait trois cents ; ce qui fait les trois cent trente.
Je ne m'arrête pas plus long-temps ici à expliquer et à prouver ces bévues, dont j'aurai occasion da reparler dans Thistoire d'Egypte.
Je pourrois en citer aussi d'auteurs juifs , et en par^ ticulier de Thistorien Josèphe, qui, trompé par quelques contes formés d'altérations de FEcriture, rapporte des faits de Moïse dont THistoii'e Sainte ne fait point mention; mais cela me mèneroit trop loin., pour de simples observations préliminaires.. J'en parlei*ai dans l'Histoire même.
On voit assez , par le peu que j'en ai indiqué , comment des récits qui semblent, et qui sont en eUet tout différents , se sont formés de récits de l'Ecriture mal pris par les païens et les mahométans...Je n'ajoute plus que quelques courtes observations.
XXIL Comment les auteurs païens, qui parlent ouvertement des Juifs, en ont obscurci ou altéré Thistoirc.
Tacite , avant que de raconter la prise de Jérusalem par Titus , voulant remonter à Torigine des Juifs, nous mpntre, par ce qu'il en dit, comment les auteurs païens avoient tout obscurci ou altéré. Je n'en cite que quelques traits ; j'aurai occasion d'en parler plus au long dans cette Histoire.
Tacite dit * que quelques-uns faisoient venir les Juifs de l'île de Crète , sur la ressemblance des noms
• Tacit. Hist. lîb. 5, cap. a. Judœos Grctà insulâ profugo*, noTÎssima Libyse insedisse memorant, quâ tempestate SatumHS Ti Jovis pulsus cesserit regnis. Argumentun^ é nomine petitur.
64 OBSERVAllOltSr
dlda et de Juda ; d'autxes les faisoient descendre des Solymes , nation dont parle Homère , snr la ressemblance des noms de Solymes et d^Hiérosolymes ^ c'es(-*. à-dire , de Jérusalem. Les premiers les disoient chassés de Crète , dans le temps que Saturne , dépossédé par Jupiter , s'en étoit enfui. Ce que j'ai déjà dit de l'origine de Saturne , formé originairement du septième jour ou du sabbath , et de Jov , ou Jupiter , qui est , dans l'origine , le nom même de Jehoya , met sur les voies de découvrir la source de cette fable.
La plupart , continue Tacite ' , les disoient descendus d'Ethiopiens obligés de s'expatrier du temps du roi Céphée. La retraite de Moïse dans la terre de Madian , comprise sous le nom de Chus, nom souvent rendu par celui d'Ethiopie, en est.^le fondement. Pour le roi Céphée * y c'est le Cheops d'Hérodote , le Chembès de Diodore , le même que le Kabus des Arabes , roi d'Egypte du temps de Moïse. Ce nom , comme je l'ai déjà dit , est formé de l'affliction ou de l'oppression des Israélites.
Tout ce que Tacite ajoute est dans le même goût. Je le dévoilerai ailleurs.
Eupolemus , Artapan , Alexandre surnommé Polyhistor , et d'autres anciens auteurs cités par l'historien
Inclytum in Gretà Idam montem; accolas Idaeos, aiicto in barbarum cognomento, Judaeos Tocitari.... Plerique AEtfaiopum prolemi qaos rege. Cepbeo, metus atque odium matare sedes perpulerit... Clara alii Judaeorum initia : Solymos carminibus Homeri celebratam gentem , conditae urbi Hierosolymam nomen è suo fecisse.
* Numer. ta. i. Locutaqi^e est Maria et Aaron contra Moysen propter uxorem ejus ^AEthiopissam. Hebr. X)WD y chusilh , comme on prononce. ni3 > f^^*^» signitie brûler, comme àc^w^ d'où tient
* IlfeOi ckahf cbeeb^ cheob^ etc*| dolofi afHictio.
PKÉLIMIIQAIRES. 65
Jodèphe, on par Eusèbe, dans sa Préparation évangélicpie ' , quoiqu'ils parlent ouvertement des Juifs , en obscurcissent pareillement on en défigurent Tliistoire. n suffit de dire que Polyhistor , cité par Suidas , donne Moso , qui est évidemment Moïse , pour une femme législatrice des Hébreux.
Justin , abréviateur de Trogue-Pompée , dit ' qu'Abraham et Israël 9 c'est-à-dire, Jacob, furent des rois j qu'Israël eut dix fils , qui furent autant de rois. On doit , après cela , être moins étonné de les voir devenir aussi des rois considérables dans l'histoire des Egyptiens.
Combien de fables les païens ne débitoient-ils pas. aussi sur les premiers chrétiens , qui vivoient cependant au milieu d'eux? Ils les accusoient de manger, dans leurs assemblées , un enfant enveloppé de pâte , d'avoir un chien au milieu d'eux ; ce qui venoit de la réception du dorps de Notre-Seigneur , sous l'apparence du pain ; et du mot prêtre , en hébreu clien , ou colwn ^ , encore usité chez ceux des Juifs qui étoient devenus chrétiens , et pris par bévue ou par dérision , pour kyon , en grec , ou canis en latin.
Je pourrois citer quantité d'imputations aussi absurdes , formées pareillement de mille altérations , sur lesquelles on est encore forcé de répondre sérieusement dans ce siècle des lumières.
Le Philosophe de l'histoire ne prétend-il pas que les Juifs étoient anthropophages, sur ce qu'un prophète
* Suidas* Voy, Môsô. Mcdcrw ywrj iffpoîta, -^ç cçî o-vyypap^a, o trap*
* Justin, lîb. 3ê| oapk a....» Abrabam, et I&raKel reges faére. Sed Israhclem felix decem filiorum proventus majoribiis «uis clariorem fecit. Itaque populumin dccem régna divisum iiliis tradidit.
' tn5 Bacerdos.
66 OBSEUYATIONS
invite les animaux carnassiers à se repaitxe des cadavres de leurs ennemis?
XXIII. Les altérations sont d'autant plus grandes, qu'un auteur
est plus conséquent.
On le voit par les enfants mêmes , auxquels on donne quelque morceau à traduire. Plus ils ont d'esprit et de jugement , plus ils continuent de s'écarter du sens de l'auteur , quand ils l'ont une fois mal pris. Qu'un enfant ait commencé par prendre Caligula pour une petite botte , il la tournera en mille manières. Qu'il ait pris Quintus Lutatius Gatulus pour un petit chien , il le fera lutter ou se battre , lui cinquième ^ et au lieu des Cimbres , peut-être lui fera-t-il vaincre les singes.
Un homme mur raisonne davantage ; il est encore plus conséquent. Qu'il ait commencé par une bévue en traduisant , elle sera plus soutenue. On en verra un exemple assez frappant dans l'histoire d'un architecte , de la façon d'Hérodote , ou plutôt des Egyptiens qui la lui avoient contée , ou de leurs interprètes. Je n'en aurois jamais deviné la source , si toute la suite de Thistoire d'Egypte ne m'y avoit amené , et ne m'avoit , pour ainsi dire , forcé de la reconuoître.
XXIV. Il ne faut pas exiger que les histoires fabuleuses ressem-
blent parfaitement aux yëritables.
Les histoires fabuleuses , dès qu'elles sont fabuleuses,, ne doivent pas ressembler pai^faitement aux histoires véritables d'où elles peuvent être prises. Ce n'est que par leurs altérations et leurs travestissements qu'elles sont devenues fables dans cette supposition. Ainsi ce seroit une contradiction formelle , d'exiger une parfaite ressemblance.
Quelque sentiment qu'on embrasse sur l'origine des
fables , à moins qu'on ne prétende que toutes sont des emblèmes , des énigmes , ou des allégories , on doit convenir qu'il y a du faux ; et le faux ne peut jamais s'accorder entièrement avec le vrai.
Mais , dira-t-on , en supposant partout des bévues , des traductions bizarres , en un mot des altérations ; en recourant à des étymologies , preuve aujourd'hui fort suspecte , il est aisé de trouver tout ce qu'on veut ; on peut , avec cela , donner le blanc pour noir.
Je crois pouvoir rassurer le lecteur sur ce point ; je vais commencer par mettre sous ses yeux toute la suite des rois d'Egypte, tels qu'ils se ti'ouvent dans Hérodote , qui est le plus andien historien qui nous reste : et qui , dès-lors doit être regardé comme le moins.altéré. J'y joindrai les traits principaux et comme caractéristiques de chaque règne , et je les rapprocherai dans le même ordre et dans la même suite de ce que l'Ecriture nous dit de l'Egypte.
Ou pourra juger, sur les rapports de ces traits principaux , la plupart indépendants d'étymologies et d'autres preuves de ce genre, si Taccord de l'histoire an-, cienne d'Egypte avec ce que l'Histoire Sainte nous apprend de l'Egypte , est aussi réel , aussi marqué , aussi constant que je l'annonce.
C'est même sur le rapprochement de ces traits plus considérables que je me fonde le plus ; quoique j'espère qae le détail qu'on trouvera ensuite de chaque règne , ne laissera pas de donner une nouvelle force à la preuve ; mais quand même , dans le détail , je ne serois pas toujours heureux , ou que je me tromperois dans le rapprochement de quelques tiaits , je ne crois pas que le fond de l'ouvrage en souffre , ni que la proposition générale en soit moins prouvée.
Du reste , pour se convaincre, il n'est pas besoin d'enti'er ici dans de longues et savantes discussions; tous les lecteurs peuvent saisir les traits les plus considérables. Tous sont à portée de consulter du moins l'Histoire ancienne de M. Rollin ; tous ont quelle connoissance des principaux faits de l'Histoire Sainte , concei*nant l'Egypte.
Afin qu'on ne dise pas que je mets , à mon gré , toute l'Ecriture à contribution , et que je prends sans règle , et comme bon me semble , de côté et d'autre , tout ce qui m'accommode, je prie d'observer que je ne prendrai dans l'Ecriture que les endroits où il est fait mention de l'Egypte , ou qui y ont quelque rapport ; <ieux , par conséquent, que les Egyptiens, ou leurs interprètes, ont eu quelque droit ou quelque raison d'en extraire , pour composer leur histoire. Je prie encore de remarquer que tout , dans l'histoire d'Egypte , se trouvera à peu près dans le même ordre que tout ce qui regarde l'Egypte , se trouve dans l'Ecriture.
C'est , comme on voit , me prescrire des bornes assez exactes; et si avec cela je fais voir le rapport sensible et soutenu des deux histoires , je pense que la preuve ne peut être suspecte.
Je m'attacherai surtout à Hérodote , parce que c'est là première source qui nous reste pour Thisloire d'Egypte ; le plus ancien auteur de ceux que nous avons , qui ait recueilli ce que disolént les Egyptiens ;. celui qui d'ailleurs est le plus simple , le moins embarrassé, et où le rapport avec l'Ecriture est plus aisé à reconnoître , comme cela doit être , si ce rapport est réel. Hérodote étoît moins éloigné de la source primitive; il a écrit d'après les plus anciennes versions des Egyptiens eu3;-mêmes ; versions que ni eux , ni les Grecs >
PRÉLIMINAIRES. 6g
qui devinrent maîtres de l'Egypte après les Perses, n'ar voient pas encore eu le temps d'altérer autant qu^iU 1q firent depuis.
Je ne laisserai pas de joindre constamment à Héror dote, Diodore de Sicile, parce que son récit porte à peu près sur le même fond que celui d'Hérodote , quoiqu'il soit plus altéré. De plus Diodore , qui avoit fait des ror cherches en Egypte , ajoute quelquefois des traits , ou même des règnes entiers qu'Hérodote a omis , soit que les Egyptiens ne lui eussent pas tout dit , soit qu'il uq se soit pas donné la peine de l'écrire.
Hérodote et Diodore sont les deux seuls dont nou9 ayons une suite d'Histoire d'Egypte un peu détaillée^
Quant aux I^ynasties de Manéthon , ce ne sont que des suites de no^is , sans aucuns faits , à quelques mor-? ceaux près , que Josèphe en a cités, et quelques notes qu'on trouve dans la Chronographie de Georges-le- Syncelle. D'ailleurs les noms sont souvent d'une façon suivant Jule- Africain , et d'une autre suivant Eusèbe* J'en éclaircirai néannpioins assez pour qu'on puisse voit comment sont formées ces dynasties , et qu'elles viennent originairement de la même source que l'histoirç ^u'on trouve dans Hérodote et dans Diodore. Je ferai la même chose pour la liste des rois de Thèbes d'Eratosthène , qui n'e3t aussi qu'une suite de noms ,. avec peu de notes. Je me servirai même de quelques listes de rois d'Egypte , d'auteurs juifs ou arabes. Tout s'éclaircira réciproquement , et on pourra voir clairexoent par un auteur, ce qui est obscurci par un autrç^ En un mot, tout se conciliera , autant qu'on peut raisonnablement l'espérer dans une histoire obscurcie ,^ altérée, et entremêlée de quantité de fables. On verra comment tout ce que disent Hérodote , Diodore , Ma-
yo OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES.
néthon , Ëratostbène , et les auteurs juifs ou arabes , n'est , dans le vi'ai , que la même chose ; un simple extrait altéré et défiguré de ce que l'Ecriture nous apprend de l'Egypte jusqu'à l'empire des Perses. Si on ne Fa pas reconnu jusqu'ici , c'est que nous n'avons l'iiistoire d'Egypte que par fragments ou par lambeaux , comme cela doit être , puisque Ce n'est qu'un, extrait altéré de ce que l'Ecriture dit de l'Egypte , et que l'Ecriture passe quelquefois plusieurs siècles sans en rien dire. On a pris les rois d'Egypte qu'on trouve dans les auteurs profanes , comme s'étant succédé immédiatement les uns aux autres , au lieu qu'il se trouve souvent un grand intervalle. C'est ce qui a dû empêcher d'en voir le rapport, et d'en faire le rapprochement avec ce que dit l'Histoire Sainte.
On pourra en conclure que toute la peine que se sont donnée plusieurs savants , les uns pour faire valoir les Dynasties de Manéthon , les autres pour suivre le calcul d'Hérodote ou de Diodore, a été, dans le vrai, une peine assez inutile; encore plus celle des prétendus philosophes qui ont cherché à combattre l'Histoire Sainte par l'histoire ancienne d'Egypte ; puisque celleci dans ce qu'elle a de vrai , bien loin de la contredire , ne fait au contraire que liii rendre un témoignage constant et soutenu ; que ce n'en est au fond qu'un extrait, quoique souvent défiguré , et peu reconnoissable à la première vue.
Pour couper court aux objections qu'on ne manqueroit pas de faire , voyons d'abord , par un rapprochement général , si cet extrait est néanmoins reconnoissable.
Afin qu'on puisse consulter et vérifier les différentes listes des rois d'Egypte , je commence par les mettre toutes ici, .
ANCIENS ROIS D'EGYPTE