I. Nué reconnoissable dans plusieurs histoires
Je ne fais ici qu'indiquer quelques-unes de ces histoires , où Noé est reconnoissable ; car le détail me mèneroit trop loin , et m'écarteroit trop de mon objet présent. On trouvera les preuves à leur jjlace dans chaque histoire particulière.
Plusieurs savants ont déjà cru retrouver Noé dans le Deucallon des Grecs , lequel l'epeupla la terre après un déluge. Une preuve à laquelle ils n'ont pas fait attention , cjue je sache , c'est que le nom même de Deucalîon n'est qu'une traduction en greo de celui de Noé en hébreu.
Lamech, père de Noé , donna ce nom de Noé à son
fils ' , parce qu'il devoît être pour lui une consolation y un repos , un adoucissement au milieu de ses peines. Ce nom signifie proprement repos ; mais comme le repos est un adoucissement , le mot hébreu , surtout dans ses dérivés , se prend aussi pour douceur et adoucissement. On le voit dans niéué et niée , dérivés de nuê * , qui signifient également repos et douceur, parce que , dit Buxtorf , le repos est une douceur après les fatigues. On le trouve dans ce sens à l'endroit où l'Ecriture dit * que le sacrifice de Noé fut d'une odeur douce ou agréable à Dieu.
Or le nom de Deucalion se forme naturellemem en grec du mot deucos ^ , qui signifie douceur ; comme le nom de Sigalio^ , Dieu du silence , se forme de sigé ^ , qui signifie silence. Deucos a pu avoir ses dérivés , comme sigé à les siens, sigélos, sigaleos, sigaloeis.
Voilà donc Deucalion qui , par son nom même, se retrouve être Noé.
Si l'on veut celui de Pyrrha , que les Grecs lui don-* nent pour épouse , le voici encore. Pyrrha en grec ^ signifie rouge , de couleur de feu. L'Ecriture ne marque point le nom de l'épouse de Noé. Les Grecs ont cependant su l'y trouver, fl y est dit ', que Noé fut homme de
' Gènes. 5. 29. Vocayitque nomen cjus Noë, dicens : iste con* solàbitur nos ab operibus et laboribus manuum nostrarum. JVot, f^atahl, Allusio est ad nomen JYoah , quod est requies, id est, recreabit nos ab srumnis et moles tiis.
> ni3 qaies: flinO; finO» quies^ suavitas; res grata, ut quies solet etse defessis.
^ Gènes. 8. ai. Odoratusque est Dominas odorem suayitatis, heb. nnO niée.
4 Acvxoç, suayitas, dulcedo.
^ liyyi silentium; ai^noXoç, 9iyaltoç^ atyaUccçj tacitus ^ qui silentium inducit.
^ Uvppoçy rufuS; ignei coloris.
7 Gènes. 9. 20. nDlKil V^^KFI^ Noe vir terrs.
Noé. 175
terre , c'est-à-dire , un homme qui cultiva la ten-e. Le mot hébreu qui , en cet endroit , signifie terre , est adme ' , qui signifie originairement rouge , et qui s'applique en particulier à la terre rouge ou à l'argile, dont le corps d'Adam fut formé.
Les Grecs , ou leurs interprètes , ont entendu que Deucalion , c'est-à-dire , Noé , fut l'homme ou le mari de la rouge, en grec Pyrrha. On voit si j'ai tort de dire que les Grecs ont traduit , et mal traduit l'Ecriture.
Pour les pierres dont Deucalion etPyrrha repeuplèrent la terre , plusieurs savants ont déjà pensé avec raison que cette fable vient de la ressemblance du mothnim *, qui veut dire fils , et du mot abnim ^ , qui signifie pierres ; mais il falloit ajouter que les païens et les Grecs en particulier, ont traduit de même l'Ecriture, depuis le commencement de la Genèse jusqu'à la fin du livre des Juges, pour s'en faire une histoire, et le montrer par un rapprochement suivi* Ce n'eût plus été simple conjecture sur quelques traits particuliers. Passons à d'autres peuples.
Noé se retrouve aussi dans ce que nous savons des Phrygiens , et sous un nom encore plus reconnoissable pour ceux qui savent l'hébreu , puisque c'est le nom même de Nach , ou Noé, un peu défiguré. Suidas dit ^, que les Phrygiens avoient eu un roi ti'ès-ancien , nommé Nannacus , qui , prévoyant un déluge , réunit les siens dans un temple , ou dans un asile sacré.
' rtD'IK nibra; subintelligitur terra.
• CDOa filii.
' a>33X lapides.
^ Suidas I ^« ÎNavvaxoç. ^. tk krth Nayvoaov. lïayyaxoç, tvaXacoç
upoy, pclà ^oxpvoiy Ixclcvorc.
iy6 MÈNES,
Sans m'arrêter îcî à rendre raison des altérations des Phiygiens , dont on a déjà vu un échantillon dans Bereschith^ devenu la déesse de Bérécynthe, on voit assez que Nannac, ou Nannacus, est Nach, ou Noé. On retrouve aussi Menach, nom approchant, ouMenacbius, à la suite de Menas ou Menés; et de Manchœus, dans une liste de rois d'Egypte par les Arabes '. Ce sont trois noms fonnés de celui de Noé , prononcé différemment ; ^cdiV mnée , qui signifie repos , a pu se prononcer Mcnachah et Manchah, jet se prononce encore Menuchali.
Les Caldéens comptoient aussi pour dixième roi Seiaithrus , Sisuthrus , ou Xisuthrus * , qui ayant construit un navire , se sauva du déluge. Je n'entre point ici dans le détail de cette histoire , où Noé est bien reconnoissable ; je la l'éseiTC pour la seconde partie, où je parlerai des Caldéens.
Noé fut en effet le dixième patriarche, à compter d'Adam ; le nom de Seisithrus, ou Xisulhrus ', peut signifier celui qui reste , et de qui tout renaît ; et dèslors il convient au mieux à Noé, qui fut conservé avec sa famille , pour repeupler la terre. Ce fut comme une seconde naissance, ou un renouvellement du genre humain.
Les savants qui ont tant travaillé sur Sanchoniaton, semblent avouer qu'il n'y est point mention de Noé ni du déluge. Du moins le Philosophe de l'histoire , dans un assez long chapitre sur cet auteur , ne l'y fait point remarquer. Je croîs cependant l'y reconnoître.
Sanchoniaton, dans les lambeaux qui nous en restent,
■ Bochart Phaleg. 1. 4; c* ^8.
• Ëuscb. Prnpp. 1. 9, c. 12. — Syncell. pag. 24, 3o, 38, Sg. 3 v^^niC?» Xéix; lC7>nQ séix, repullulans. *li1V iullir, reliquusy residuus.
dit que n an temps d'ime race de géants, race extrême- » ment corrompue, Usoiis % au milieu de pluies vio*- » lentes , ayant pris un arbre , osa le premier s'exposer B sur la mer , et consacra ensuite des colonnes au feu ■» et aux vents ; qu'il les adora , et leur sacrifia dés ani- » maux qu'il ayoit pris. » Sanchoniaton dit immédiatement auparavant qu'Usoiis fut le premier qui se couvrit de peaux de bêtes.
On peut voir que ces pluies violentes , du temps d^une race de géants extrêmement corrompue, sont une altération du déluge , envoyé pour punir les crimes d'une race appelée aussi race de géants dans l'Ecriture *• !L'arbre ou bois, car en hébreu c'est le même mot '« est l'arche construite par Noé.
Le nom d'Usoùs ( comme ceux de Jehosua ou Josué, d'Hosea ou Osée , et le nom adorable de Jésus ), vient du mot hébreu * qui signifie sauver , et conviei^kt parfaitement à Noé , qui fut le seul avec sa famille sauvé du déluge. Les Musulmans l'appellent encore , celui qui a été sauvé , et qui a sauvé4es autres *. Noé fut le premier qui eut une permission expresse de se nourrir de la chair des animaux ; il éleva un autel pour en sacrifier au Seigneur. Je réserve pour la mythologie phénicienne le détail des traits , et les raisons des altérations. J'ajoute seulement ici que les noms des trois fils de Noé se trou-
' Euseb. praep. 1. 1 , C« 10. Pocy^afoy êi ycvo/A/vuy ^/ui^poy... ievSpov 91 Xa^ofuyov xhv OvattOf xaà 2c^oxXa9cvaracy1a , tjpwlov xo)in%nn tlç tâôi—
* Geqes. 6. 4* Gigantes autcm erant super terram in diebus ilUc..« y, 19... Omnis qiiippè caro corroperat TÎam Attam.
' yy lignum, arbor.
4 y>;c;in euxiâ, hoschiah; 8a,1yayit.
* Herbelot, Biblioth. orient. F. JYouh al IfabU
yenl peu auparavant mal rendus en grec par Pliilon de Biblos , traducteur de Sanchoniaton* Je les dévoilerai ailleurs.
Je pourrois encore faii*e reconnoître Noé chez d'autres peuples ; je le ferai dans leur histoire ; il ne faut pas trop m'écarter de celle des Egyptiens. Je crois avoir assez monti'é qu'en s'appropriant Noé , ils n'ont rien fait qui ne soit commun à plusieurs nations. Toutes en elTet ont un di^oit égal de prendre pour elles ce second père du genre humain. C'est aussi le titre que les Egyptiens lui donnent) du moins équivalemment.