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VIII. Grand lac creusé par Mœris

Mœris , comme on vient de le voir, aimoit à travailler en grand , c'étoit déjà beaucoup que ses éléments de géométrie; mais suivant les Egyptiens , il n'en resta pas là , ils lui attribuoient encore le plus grand ouvrage en fait d'hydraulique, qui ait jamais été entrepris ; c'est d'avoir fait creuser le fameux lac Mœris pour la décharge des eaux du N il , lorsque l'inondation seroit trop grande ; et pour y suppléer lorsqu'elle ne se-* roit pas assez considérable; c'étoit la plus grande entreprise qu'on eût jamais faite , au rapport d'Hérodote ' , qui dit avoir vu ce lac : il lui donne jusqu'à trois mille six cents stades de circonférence. A prendre le plus petit stade , évalué par M. d'Anville à cinquante-une toises , cela fait cent quatre-vingt trois mille six cents toises , ou plus de soixante lieues de trois mille toises; ce qui n'est guère possible pour un lac creusé de main d'homme jusqu'à cinquante brasses de profondeur en quelques endroits.

Aussi Hérodote • est-il un peu embarrassé à deviner ce qu'étoit devenue la terre qu'on avoit tirée en creusant ce lac : je suis surpris qu'étant persuadé comme

' Hcrodot. lib. i , n. i49« "h Mofpioç xaXcofx/vn) ^^t^wi,.., t^ti "fà inpi-^ fu7poy x7,q irep(0(ïov iiaiçaiêioi eÇaxo9(ot xa) xpia/ilioi,..,

* Herodot. ibid. n. i5o. •hpoii.-nv,,,,* Sxov ii-n o ^ova h iiopvjfittç^

a8a MOERis», ^

il l'étoît , que toute TEgjpte avoU été autrefois un ma rais , il n'ait pas fait employer cette terre à exhausser le pays , elle eût pu y suffire : on peut , si l'on en est curieux , se donner la peine d'en faire le calcul.

Les relations modernes nous assurent que ce lac n'a qu'une demi-lieue de largeur, etune jouniée de chemin de longueur ' , et douze ou quinze lieues de circuit » ce qui est encore beaucoup , si le lac a été tout creusé de main d'homme : il ne l'aura pas été sous un seul règne , et de plus , on aura profité de quelque vallée ou de quelque enfoncement ménagé par la nature : l'ouvrage du moins n aura pas été fait du temps de Mœris ou Mesraïm , père des Egyptiens , et fondateur de leur royaume. Les habitants du pays ne donnent aujourd'hui pour creusé de main d'homme, que le canal qui va du Nil à ce lac , et ils l'appellent le canal de Joseph , parce qu'ils attribuent à ce saint patriarche, qui fut ministre d'un roi d'Egypte, d'avoir fait faire cet ouvrage , ainsi que beaucoup d'autres , ce qui a du moins plus de vraisemblance. Nous verrons sous les règnes de Sésostris , de Protée , de Rhampsiuite et des rois pasteurs , formés de l'histoire des Israélites en Egypte, qu'indépendamment de l'histoire qui s'y rap-i porte toute , il y avoit encore même parmi le peuple, des traditions relatives aux Israélites. Le nom de Sesos ou pasteurs, pris de la langue vulgaire, et donné à Jacob et à ses descendants, en, est du moins un indice assez fort*

Pour nous en tenir ici au lac de Mœris , j'ai déjà dit que Mesraïm ou Mesr , est également et le nom du père des Egyptiens , celui de l'Egypte même : le nom de

' Lucas, Voyag. tom. ITI.

M£SRÀÏM. fi63

Mœris , Mjris ou Mares en est formé ; il peut donc se rapporter à TEgypte, comme à son fondateur. Gela posé , le lac Mœris aura pu être ainsi nommé , parce que c'étoît le grand lac de Mesr ou d'Egypte , son lac par excellence , comme on dit le lac de Genève , le lac de Gonstance , et ainsi de quantité d'auti*es.

Mesr , comme l'appellent ordinairement les orientaux est appelé Metsrim ' dans l'Ecriture ; im est ordinairement la terminaison du pluriel ; les interprètes égyptiens auront trouvé de trop pour le nom d'un seul homme, cette terminaison plurielle im : or , im • pris séparément, signifie mer ou lac. Il n'a pas fallu d'autre fondement à ces interprètes ^ pour attribuer à Mesr ou Mœris , d'avoir fait creuser le grand lac de Mesr ou d'Egypte i ils auront d'autant plus volontiers adopté cette idée, que l'entreprise étoit grande et belle, et capable de faire honneur à leur nation.

Hérodote ' , dira-t-on , apporte une preuve positive de ce qu'il avance; c'est que deux pyramides, dont chacune portoit une statue colossale placée sur un trône , s'élevoient de trois cents pieds au milieu du lac, et occupoient sous les eaux un pareil espace : « ainsi M elles faisoient voir, dit M. Bossuet ^ , qu'on les avoit » érigées avant que le creux eût été rempli , et mon- •I troient qu'un lac de cette étendue , avoit été fait de » main d'homme sous un seul prince. »

L'objet de M. Bossuet , qui est assez admirable par d'autres endroits , n'a pas été de vérifier le récit d'Hérodote. Je ferai voir ailleurs que le père de l'histoire met

■ D>13fD Mtsrim , Mesraïm»

* O^ lacus t mare.

' Hcrodot. lib. i , n. i4d*

^ Disc, sur i*Hist. r 3." partie , ch< s^

284 MOBRIS,

jusque dans san pays des inscriptions copiées mot pour mot , et seulement mal traduites de l'Ecriture , comme celle de Sésostris qui ayoit conquis la terre par ses épaules. Le récit d'Hérodote sur l'étendue du lac , se trouve démenti par les relations modernes ; il peut pareillement être révoqué en doute sur les pyramides dont il s'agit , d'autant plus que , suivant ces relations , on n'en aperçoit plus de vestiges. On voit bien les restes du pont de Trajan dans un endroit où le Danube ^st extrêmement profond et rapide , et où ils aui*oient dû être plutôt détniits par le courant , que les pyramides par les eaux tranquilles du lac d'Egypte.

Je dois de plus observer que les auteurs , tant anciens que modernes , ont fort varié jusque sur la position du lac Mœris. M. d'Anville pense avec le P. Sicard , que le vrai lac Hœris n'est pas celui où aboutit le canal qu'on appelle aujourd'hui le canal de Joseph; mais un autre parallèle et plus méridional , appelé aujourd'hui Bathen, nom assez approchant, comme je l'ai déjà observé , du nom de Boëthus , que Manéthon donne à Mœris : M. d'AnviUe pense même que Tétenr due qu'Hérodote donne , ou semble donner à ce lac en périmétrie ou circonférence , n'est que l'évaluation de son étendue en surface , ce qui prouve combien il faut peu prendre à la lettre ces sortes de récits.

Hérodote , comme certains voyageurs , en dit quelquefois plus qu'il n'a vu : ce n'est pas que je révoque en doute tous les monuments dont il parle : il y en a d'assez constants ; mais il n'est pas exact touchant les pyramides mêmes qui existent encore : un voyageur ne volt souvent les choses qu'à demi , et il achève ses mémoires sur des ouï-dire et des bruits confus.

Quant aux vrais auteurs des monuments d'Egypte ,

^âm

MESRÀlM. a85

les Egyptiens , après tous leurs désastres ,| n'en, étoient plifs assez instruits du temps d-Hérodote : ils étoient sur ce point, comme le sont aujourd'hui les habitants de Sélines ^ autrefois Athènes , sur des antiquités qui y restent encore; comme on l'est sur celles de Tadmor ou. de Palmyre; comme on le seroit à Rome, s'il ne res- . toit plus d'inscriptions ou d'anciens auteurs : les monuments des Egyptiens ' sont muets , de l'aveu d'un philosophe qui a écrit sur ce sujet.

Ce que j'ai dit du lac attribué àMœris, je puis le dire du superbe portique du temple deYulcainàMemphis, qu'on lui attribuoit encore , au rapport d'Hérodote. En général y comme il y avoit en Egypte beaucoup de monuments qui, parleur solidité, avoient échappé aux. ravages du temps et des conquérants , il falloit bien que les Egyptiens , se donnant pour instruits , quoiqu'ils ne le fussent plus sur ce point , en fissent honneur à quelqu'un des rois qu'ils s'étoient formés d'après leurs extraits de l'Histoire Sainte : un Cicérone , qui vous explique les antiquités en Italie , ne veut jamais rester court, et c'est presque partout la même chose.

Mœris en particulier, étant le nom du père des Egyptiens , et celui d'Egypte même , ne devoit pas être oublié dans le partage de monuments abandonnés au premier occupant : plusieurs étant le fruit de la vanité humaine , Dieu a voulu que les noms de leurs vrais auteurs fussent ensevelis dans un profond oubli»

On a, je crois, asse^ reconnu que Mœris, Myris, Marès,^ Busiris et Boëthus„ ne son t que le même nom de Mesraïm, Mesr, Belsar, ou Beithir > diversement prononcé ou altéré. On a vu leur identité , i •" par la succession immé-

* Reeherch. philos, sur les Egyptiens.

386 MOKRIS., MESRAÏM.

diate aux descendants de Menés ou aux fils de Noé. s.** Far la proximité de Caeacliôs ou Choûs ^ qui est du moins en partie Chus , frère deMesraïm. 5,^ Par la se* paration de terre arrivée de son temps à Bubaste , qui, dans le vrai, est Babel. 4«° P&i* le nombre de buit descendants , qui est le nombre de ceux de Mesraïm. 5.** Par l'invention même de la géométrie et par la formation du lac Mœris, que le nom de Mesraïm et le partage de la terre commmencé de sou temps , lui ont fait attribuer.

La suite de Thistolre des Egyptiens , toujours rapprochée de l'Histoire Sainte , nous prouvera de plus en plus cette identité de Mœris et de Mesr ou Mesraïm.

SUCCESSEURS DE MŒRIS.

Hérodote , qui n'a recueilli que les règnes les plus mémorables , passe tout de suite de Mœris a Sésostris ; mais Diodore compte entre eux sept générations , dont à la vérité il ne dit rien ; il n'en marque pas même les noms , excepté celui de Sasychès , dont il parle en un autre endroit par occasion. J'ai déjà fait voir que Sasy-* chèssigniiîoit en égyptien vulgaire , roi pasteur ou rois pasteurs*

Il y a en effet sept générations marquées dans TEcrîture depuis le temps de Mesraïm , qui est Mœris , jusqu'à celui d'Abraham , qui fut l'ancêtre des rois pasteurs. Mesraïm est collatéral d'Arphaxad au même degré , étant petit fils de Noé par Cham , comme Arpbaxad l'est par Sem. Or entre Arphaxad et Abraham * il y a sept patriarches: i. Salé, fils d'Arphaxad . 2. Héber, fils de Salé : 3. Phaleg, fils d'Héber : 4. Reù , fils de Phaleg : 5. Sarug, fils de Reû : 6. Nachor, fils de Sarug : j.Tharé, fils de Nachor, et père d'Abraham.

Abraham fut le premier appelé de Dieu pour former cette famille choisie , dont les Egyptiens , comme on le verra , ont fait les rois pasteurs.

Abraham lui-même alla en Egypte; mais il ne fit qu'y voyager; il ne s'y éublit point. C'est poui-quoi les Egyptiens n'en ayant pas fait un morceau considérable de leur histoire, Hérodote et Dîodore n'en parlent point. Mais Mané thon qui, comme prêtre égyptien,

■ Gènes. 11.

s88 MOEHIS, MESRAÏM.

élolt plus à portée de recueillir tous les traits, n^a pas laissé tant de vide. Dans sa seconde dynastie , après Boëthus et Caeacliôs ou Choiis , qu'on a déjà vus , il nomme le roi Binotliris. Voyons comment ce roi est encore formé de ce que dit l'Ecriture.

il, . ur

BINOTHRIS.

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