VERSIGNY
Il m'engagea ardemment à patienter et à abandonner un projet qui pourrait avorter misérablement et compromettre mon parti lui-même et ses chances d'avenir.
Il m'assura dans les termes les plus chaleureux que lui et ses amis n'oubliaient pas, qu'ils écrivaient l'histoire de l'Assemblée et la leur propre, et que jamais ils ne descendraient de la ligne de conduite digne et élevée qu'ils avaient suivie dès l'origine'''.
Contre Bonaparte, ils organiseront la conspiration gouvernementale des influences sociales-, ils mineront à la longue, et par un travail de fourmis, le terrain gouvernemental, et à jour fixe, jour éloigné peut-être mais inévitable, il tombera dans le vide fait sous lui et autour de lui.
Il se considère toujours comme président de l'Assemblée nationale, et à ce titre il a investi plus de cent de ses collègues de missions et d'instructions dans ce sens.
Des généraux donneront leur démission (de Rullière, d'Arbouville, etc., ont tenu parole); la cour de cassation cassera les arrêts des conseils de guerre j etc., etc. . . . — Voilà, me dit il, notre guerre à nous, avec nos armes et sur notre terrain. C'est ainsi que nous voulons arriver à restaurer en France toute la liberté nécessaire pour que les éléments rationnels de conservation et d'opposition aient, sinon le gouvernement, du moins le droit de vivre.
Je le quittai sur ces protestations.
Le lendemain dans la nuit, Perrinon revenait à Paris. 11 n'avait pu pénétrer à Douai. Deux cents citoyens et des officiers avaient été arrêtés; il n'y avait plus aucune espérance de ce côté.
Poursuivi a vue par les sergents de ville, je suis parti pour la Belgique.
''i Si M. Hugo ignore les détails de la résistance qui a précédé celle de la mairie du x'' arrondissement, je les lui donnerai d'après M. Daru.
404 CAHIER COMPLEMENTAIRE.
Victor Hugo avait perdu de vue, pendant l'exil, la plupart de ses collègues de l'Assemblcc législative, et à son retour en France un grand nombre avaient disparu. Parmi les survivants il y avait Versigny, qui mourut deux ans après la chute de l'empire. Nous reproduisons cette note des carnets de Victor Hugo :
« 2 décembre 1872.
«Il y a vingt et un ans, un de mes collègues à l'Assemblée entra dans ma chambre à huit heures du matin et me dit : — Levez-vous et allons combattre, le coup d'État est fait.
«Je me levai, je sortis avec lui et nous commençâmes immédiatement la lutte. Ce représentant était Victor Versigny, un brave. J'apprends aujourd'hui 2 décembre qu'il vient de mourir.»
(Madier de Montjau était avocat; il mettait au service des accusés politiques une éloquence tumultueuse. Il défendit plusieurs insurgés des journées de juin et fut envoyé à l'Assemblée législative seulement en 1850. Son élection fut annulée; mais il fut réélu et siégea à la Montagne. Lorsque éclata le coup d'Etat, il montra une activité prodigieuse, provoquant des réunions, exhortant le peuple à la résistance, se montrant dans tous les quartiers où s'élevaient des barricades, prononçant des discours, et réussissant à dépister les recherches de la police. Le décret du 9 janvier 1852 l'expulsa de France. Installé en Belgique, il était du groupe des proscrits qui luttaient encore à l'étranger contre le coup d'Etat. Il ne rentra dans la vie politique qu'en 1874.
Madier de Montjau avait joint à la déposition qu'il envoyait à Victor Hugo la lettre suivante. )
29 mai.
Mon cher collègue,
Si tardivement que vous soient fournies les notes que vous m'avez démanchées, j'espère qu'elles vous arriveront encore à temps pour trouver place dans votre grand travail et servir à l'histoire qui marquera Bonaparte du sceau de l'infamie.
Je rappelle aussi brièvement que possible les faits qui me sont personnels et ceux venus à ma connaissance par rapport à d'autres, qui me paraissent avoir le plus d'importance.
Votre bien dévoué collègue, A. Madier de Montjau aîné.
Dans la matinée du 2, accompagné de Millière, ancien rédacteur du Journal du Puy-de-Dôme^ de Gazon, avocat, et de Jules Bastide, j'ai fait de vains efforts pour grouper d'abord ou retrouver quelques-uns de nos collègues, déjà dispersés et mis en mouvement par la nouvelle des grands événements qui avaient commencé à s'accomplir pendant la nuit. Après avoir été, tour à tour, infructueusement, au lieu ordinaire des réunions de la Montagne, chez Michel, chez Bixio, où nous apprîmes de Ferdinand de Lasteyrie et de Flandin (depuis membre de la commission consultative, je crois) l'insuccès de la réunion essayée au x" arrondissement, nous nous rendîmes successivement au faubourg Saint-Antoine et à Belleville pour y susciter des défenseurs à la République. Dans le premier quartier deux choses me frappèrent : la froideur des citoyens dont les affiches bonapartistes
4o6 CAHIER COMPLÉMENTAIRE.
semblaient à peine exciter l'émotion ; l'attitude singulière d'une foule compacte d'hommes et de jeunes gens qui, placés devant un régiment de ligne et presque dans ses rangs, l'accompagnaient en criant : Vive la Ke'publique! sans que les chefs militaires non plus que les soldats en eussent l'air préoccupés le moins du monde. Je considérai ces hommes non comme des citoyens dévoués à notre cause, mais comme des agents bonapartistes destinés à tromper par leurs cris la population du faubourg sur la portée véritable du coup d'État et sur les tendances du fripon de l'Elysée.
A Bclleville, nous vîmes, Bastide et moi, dans un cabaret que je savais être le rendez-vous ordinaire de quelques démocrates dévoués, trois ou quatre citoyens auxquels je recommandai vivement de préparer leur faubourg à la lutte, de mettre les hommes de bonne volonté en permanence, prenant l'engagement de remonter me mettre à leur tête, soit pour combattre dans le faubourg extérieur, soit pour opérer une jonction avec Paris aussitôt que la résistance commencerait soit dans l'un des faubourgs intérieurs, soit au centre.
Je rejoignis enfin mes collègues, grâce à un avis de Schœlcher, chez Beslay, rue de la Cerisaie, où j'eus le plaisir de me trouver un instant à côté de vous. Vous vous rappellerez peut-être qu'au moment où commença la délibération, je formulai à peu près ainsi mon opinion : Sur le boulevard ou nom étions ilj a quelques hiBants Baffide et moi, Michel {de Bourges) du haut d'une fenêtre a proclamé la déchéance du président, sa mise hors la loi, et a fait appel au peuple, C'efî jusqu'ici, à notre connaijiance , le seul a^e qui ait produit quelque émotion-, je propose en conséquence que, ceints de nos écharpes , groupés par deux ou trou, nom parcourions immédiatement les différents quartiers de la ville pour faire prendre les armes aux citoyens et diriger leur aBion. Plusieurs d'entre nom payeront sans doute leur énergie au moins de leur liberté, mais s'ilj a un moyen d'agiter la population c'elî celui-là, et je le conseille vivement.
Cet avis fut goûté de quelques-uns, repoussé par d'autres : je n'ai pasbesoin de vous rappeler comment on proposa de préparer l'esprit public à un mouvement par des proclamations, des affiches j comment un ouvrier imprimeur appelé à la séance fut chargé de faire tirer à la brosse un premier placard qui devait être porté le soir chez Lafon -, comment chez notre collègue du Lot (quai Jemmapes) nous fûmes, Michel, vous, J.Favre,Carnot, de Flotte, Faute (du Rhône) et moi, désignés par nos collègues et les autres citoyens présents pour diriger le mouvement, coordonner la résistance, prendre sans contrôle, individuellement ou collectivement, toutes les mesures qui nous paraîtraient utiles : Fa>s magna fuifîi !
Nous avons dans cette même soirée, Favre, Carnot, moi, Michel ensuite.
essayé chez Landrin une réunion qui n'eut pas d'autre suite parce que M. Sautugra vint nous prévenir que, par un malentendu, vous ne comptiez pas nous rejoindre là et que nous devions nous retrouver chez Cournet, ancien officier de marine, rue Popincourt, 80. Avant de nous y rendre nous passâmes tous chez M. Hovyn, lieutenant-colonel de la f légion, ami du National, et dont nous espérions un utile concours. Interrogé par Bastide et Favre, il se montra pour son compte plein de résolution et de dévouement, mais il nous déclara en même temps qu'il avait trouvé une froideur glaciale chez les officiers qu'il avait voulu tâter, qu'ils voulaient voir, attendre, et qu'à son avis on ne devait guère compter sur la garde nationale que si la résistance se dessinait nettement et énergiquement en dehors d'elle.
Chez Cournet où nous étions rendus quelques instants après, une scène courte, mais dramatique, eut lieu dès notre arrivée. Cournet, garçon énergique, plein de courage et d'ardeur révolutionnaire, et qui avait pri^ part à l'insurrection de juin 48, apercevant Bastide, que j'avais décidé à se joindre à nous, l'interpella vivement : « Je vois ici^ dit-il^ le citoyen J. Bastide, il était notre adversaire quand bon nombre d'entre nom combattaient derrière les barricades de juin; avant que nom délibérions avec lui ou devant lui je lui demande quels sentiments il apporte au milieu de nom... » J'intervins non moins vivement j je dis à Cournet que les sentiments de Bastide ne pouvaient être douteux^ qu'amené par moi il avait, par lui-même, comme pour moi, droit à toute confiance, à tous égards, et déjà on lui tendait la main, quand Bastide m'interrompant et s'adressant à Cournet d'une voix émue, mais avec autant de calme que de fermeté, répondit : aC'eB moi qui suis interpellé, c'eM a moi de repondre : l'affaire de juin a été un déplorable malentendu : j' ai fait alors ce que j'ai cru que mon devoir me commandait : la manière dont je l'ai accompli alors dit comment je l'accomplirai aujourd'hui. ^Quand la Képublique eB attaquée, trente ans de ma vie répondent à tom des sentiments qui m 'animent et de la conduite que je tiendrai. » On se rapprocha immédiatement^ une approbation unanime fut donnée à ces loyales paroles et après une courte discussion, rendue quelque peu tumultueuse par le grand nombre de personnes réunies dans un très petit local, rendez-vous fut pris pour le lendemain à la salle Roysin faubourg Saint-Antoine, où Cournet devait se trouver avec le plus grand nombre d'amis possible.
Je couchai quelques heures chez Bastide et nous étions à sept heures du matin en route pour le faubourg. Partis de chez notre ami en voiture, nous nous fîmes déposer au coin de la rue Popincourt pour mieux juger, en par-
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courant à pied ce faubourg populeux, de ses dispositions. Elles nous parurent et elles étaient réellement désespérantes. A peine une certaine animation se manifestait-elle çà et là. Sur quelques portes ouvertes on causait des faits accomplis, de ce qui allait se passer encore, mais comme de chose indifférente et qui eût intéressé non Paris, mais Pétersbourg ou Berlin. Nous arrivâmes sous l'impression douloureuse de cet examen attentif au lieu du rendez-vous où étaient déjà réunis de Flotte, Maigne, Dulac, Brillier, un ou deux autres encore et notre malheureux et regrettable Baudin.
Schœlcher y arriva bientôt, calme comme d'ordinaire, soigné et irréprochable dans sa tenue comme il l'était à l'Assemblée. Il venait du côté du boulevard, suivi par un petit groupe qui criait : V^ive la Képublique ! ]^ive la Montagne! On sortit à son arrivée de la salle Roysin dont une escouade de police eût pu fermer trop aisément les étroites issues. Après quelques instants de délibération sur le trottoir, à un signal donné par Schœlcher, les quelques hommes de bonne volonté réunis autour de nous commencèrent à élever avec une charrette de laitier, un ou deux tonneaux, im omnibus, je crois, une barricade si imparfaite, si peu solide, qu'aux deux extrémités elle ne rejoignait pas même les murailles et n'aurait pas tenu devant une attaque sérieuse de quelques minutes. Pendant que quelques hommes restaient à la garder, nous nous rendions au poste du marché Lenoir qui fut désarmé en un clin d'oeil sans coup férir. On l'avait enveloppé des deux côtés, par la rue dont le marché fait un des côtés et par la porte de la halle qui fait face au corps de garde. Les jeunes soldats stupéfaits, ou qui avaient peut-être ordre de ne pas engager si promptement la lutte, se laissèrent enlever sans résistance leurs armes et leurs munitions. J'étais à côté du factionnaire au moment où un ouvrier de Belleville de mes amis (Charles Broquet, bijoutier) lui prenait son fusil. Le jeune soldat par un mouvement instinctif avait rapidement porté la main à la gâchette de son armcj en l'arrêtant brusquement, Broquet, avec cette gaieté narquoise qui n'abandonne] jamais l'ouvrier parisien, lui dit : (.a Doucement, mon petit, ne nous fâchons pas ; vous vous ferie'^ mal et a nous aup; il ne faut pas. » Et il prit le fusil et les cartouches. Dans un coin du corps de garde un soldat, en ôtant son shako pour y prendre je crois des cartouches, avait laissé tomber son mouchoir. Un autre ouvrier le ramasse et le lui rend avec la grâce qu'aurait pu déployer un gentleman relevant au milieu d'un bal le gant ou l'éventail de sa danseuse. Mais pendant ce temps (mauvais signe dans les faubourgs!) une ou deux femmes venues à notre suite, au lieu d'exciter les hommes à la lutte, s'eiTorçaient avec des cris et des sanglots d'éloigner leurs maris ou leurs frères du lieu du danger et de leur faire poser dans un coin les fusils qu'ils venaient de prendre.
Pendant que quelques-uns d'entre nous retournaient du côté de la barricade qui n'était pas encore menacée, Bastide, Gindrier, Broquet dont j'ai parlé tout à l'heure et moi , nous entrions dans les rues adjacentes du faubourg Saint-Antoine et nous longions la rue Popincourt pour les faire barricader et monter à Belleville chercher du renfort. Gindrier et moi nous avions nos écharpes déployées à la main. Broquet disait aux ouvriers qu'il rencontrait sur son chemin : Courage , voila les Montagnards cette fois parmi nom. ¥ ait es votre devoir] commence'^ a faire des barricades-, nom les défendrons tout a l'heure ensemble.
Je répétai cet ordre ainsi que Gindrier, ainsi que Bastide j nous invitions en agitant nos écharpes les hommes qui étaient aux portes et aux fenêtres à descendre, à mettre la main à l'œuvre. Nulle part nous ne trouvâmes ni entraînement, ni dévouement j au moment où les quelques coups de fusil tirés dans la rue Saint-Antoine et qui tuèrent le pauvre Baudin furent entendus, toutes les portes se fermèrent et l'un de nous faillit être écrasé en essayant de les faire tenir ouvertes pour que le peuple pût au besoin y trouver un refuge. Un ouvrier que j'engageais à descendre en lui montrant avec mon écharpe des pavés remués par hasard rue Popincourt par des paveurs et auquel je disais : Allons, venez commencer, vous voyez bien que l'ouvrage est à moitié fait, me répondit en ricanant : Bahl il nj a rien qui prefe. C'elf pas encore l'heure!
Nous sommes montés et arrivés à Belleville par la barrière de Ménilmontant au milieu de cette indifférence désespérante et universelle. Nous trouvâmes avant de franchir la barrière quelques hommes dévoués et de moi bien connus qui nous engagèrent, moi surtout très connu depuis les clubs à Belleville, à ne pas entrer dans le faubourg extérieur avant qu'ils eussent averti de notre présence et fait prendre les armes. Ils nous prièrent d'entrer chez un brave et digne garçon que je ne nomme pas parce qu'il n'a pas été inquiété, faubourg du Temple, où l'on viendrait nous chercher bientôt et où nous rédigerions en attendant un appel au peuple : je l'écrivis ainsi à la hâte et quelques exemplaires copiés par Bastide furent à l'instant portés dans le faubourg du Temple et dans Belleville :