VERSIGNY
(Vcrsigny avait trente ans lorsqu'il devint membre de l'Assemblée législative en 1849. Il fut un des représentants qui s'employèrent avec le plus d'énergie pour résister au coup d'État : il entreprit des négociations avec des officiers, essaya de créer une force armée en province, se mit à la recherche d'imprimeries pour faire paraître les décrets des représentants de la gauche; traqué par la police, il partit pour la Belgique, devançant le décret qui l'exilait. Il habita hôtel de la Porte-Verte, à Bruxelles, une chambre voisine de celle de Victor Hugo. Il était un des visiteurs les plus assidus à la place de l'Hôtel-de-Ville lorsque Victor Hugo écrivait son Hilfoire d'un Crïvu , et il le documentait. Il quitta la Belgique lorsque le gouvernement belge expulsa Victor Hugo, et vint s'établir à Neufchâtel en Suisse. Il ne rentra en France qu'en 186+.)
Mardi 1 décembre,
A sept heures du matin, Michel (de Bourges) et Th. Bac vinrent ni'annoncer que le représentant Baune avait été arrêté dans la nuit.
Je croyais à une nouvelle affaire Mauguin , lorsque Pierre Lefranc arriva qui nous apprit l'arrestation de Cavaignac, Thiers, Bedeau, etc., et nous récita le texte des proclamations déjà affichées presque partout.
Nous pensâmes à former le plus promptement possible le noyau d'une réunion. Notre collègue Yvan, secrétaire de l'Assemblée, était mon voisin (rue Boursault), nous nous rendîmes chez lui. L'ancien constituant Laissac nous y suivit de près et nous emmena chez lui (cité Gaillard), où nous nous trouvâmes bientôt dix ou douze.
Arnaud (de l'Ariège) et moi, nous n'avions qu'une pensée, rédiger une proclamation, éclairer le peuple.
Cet avis fut combattu... on voulait laisser le peuple manifester ses impressions et prendre une attitude.
Peu touché de ces considérations, je quittai la réunion pour découvrir une imprimerie et prévenir M. V. Hugo.
Ma visite à M. Hugo.
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Toutes les imprimeries, même à Montmartre, étaient occupées militairement.
A onze heures les régiments commençaient à entrer dans Paris.
L'indignation se montrait déjà très intense sur les boulevards, et les soldats étaient accueillis aux cris de : Vive la République ! A bas le factieux!
J'arrivai avec plusieurs de mes collègues au coin de la rue duTemple,où Michel (de Bourges) harangua le peuple.
Les sergents de ville envahirent le domicile du restaurateur Bonvalet et firent plusieurs arrestations.
La journée se passa en tentatives de réunions.
Rjie Popincourt. J'ai quitté la réunion à deux heures du matin. Dans la réunion Popincourt j'émis l'opinion qu'il ne fallait pas engager le combat, que tout ce qu'on pouvait faire, c'était d'élever des barricades, sans les défendre. Cet avis fut presque unanimement repoussé et je n'insistai pas.
Mercredi.
A neuf heures du matin, sur la place de la Bastille, je suis refoulé par un mouvement de troupes. Le lieutenant-colonel du de ligne ^^', dans un accès de fureur, lance son cheval sur un groupe de cinq ou six individus qui venaient de crier : Vive la ligne ! vive la République ! Quatre roulent dans la poussière, deux seulement se sont relevés, mais ensanglantés et mutilés.
Je parvins jusqu'à l'endroit où on avait tenté d'élever et de faire élever une barricade dans le faubourg Saint-Antoine.
Le peuple remplissait les trottoirs du faubourg (la rue était occupée par une masse compacte de troupes )j dans les groupes, le peuple racontait simplement, sans même l'animation qu'il apporte dans ses récits les plus simples : que des représentants, l'écharpe sur la poitrine, s'étaient résolument placés audevant la barricade, avaient attendu les troupes qui s'avançaient en croisant la bayonnette, etc. (affaire de Flotte, Schœlcher, Brillier. ..).
Je rencontrai Charassin qui m'annonça la mort de Baudin.
Je rebroussai chemin pour répandre la nouvelle de cette mort glorieuse.
L'aspect du boulevard était devenu formidable j dans toute sa largeur et à perte de vue on ne voyait que fusils, canons et bayonnettes. A la hauteur de la rue du Temple le général Magnan organisait une sorte de batterie : là seulement, et dans la rue du Temple, je vis des non-militaires. Ces ouvriers
e puis avoir son nom.
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et ces bourgeois s'entassaient et se pressaient pour voir le général et son étatmajor.
En arrivant je criai : Vive la République ! Le cri fut répété avec une sorte de fureur. Je racontai alors la mort de Baudin, en appelant le peuple aux armes. La fureur et l'indignation furent telles à ce moment que plusieurs jeunes gens se précipitèrent sur les soldats en criant : A bas les assassins ! Les soldats n'opposaient qu'une résistance molle et indécise aux attaques dirigées contre eux par cette poignée d'hommes sans armes. Craignant que cet emportement n'amenât un sacrifice inutile, je m'efforçai, aidé par les officiers du corps, d'arrêter la fougue de ces courageux jeunes gens. Je les engageai à se répandre sur le boulevard et dans les rues pour exciter le peuple et faire commencer des barricades sur le plus grand nombre de points.
Non loin de la porte Saint-Martin ou Saint-Denis je vis une voiture que le peuple suivait et accompagnait de ses acclamations. Nous crûmes reconnaître M. V. Hugo qui, tête nue, presque debout, traversait le boulevard dans cette voiture, en jetant au peuple quelques ardentes paroles.
Jeudi ^ décembre.
Dès le matin, Charamaule et moi nous fîmes plusieurs courses à l'effet de trouver une imprimerie. Nous ne pûmes réussir dans nos recherches.
Nous avons renouvelé nos tentatives trois jours entiers.
A dix heures du matin sur le boulevard des Italiens, en face du passage de l'Opéra, quatre ou cinq jeunes gens se précipitèrent sur un officier d'état-major, et le renversèrent de son cheval. Les deux guides qui l'accompagnaient prirent la fuite, et l'officier n'eut que le temps de se réfugier dans la mairie du if arrondissement dont les portes se refermèrent sur lui. J'appris de l'un de ces jeunes citoyens que, au cri de : Vive la République ! poussé par l'un d'eux, cet officier s'était avancé sur eux l'épée haute, ce qui avait motivé de leur part la résistance énergique dont je venais d'être le témoin.
A peine étais-je entré dans la rue Richelieu qu'un autre officier d'étatmajor, dans une circonstance identique, également précipité à bas de son cheval, était transporté comme mort dans une maison particulière.
Kéunion Grévy.
M. Hingray, que je trouvai chez Grévy, avec notre commission, croyant pouvoir nous procurer deux imprimeries, plusieurs décrets et proclamations
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furent rédigés par Jules Favre, de concert avec les membres présents, Michel (de Bourges), Victor Hugo, Carnot, etc.
Sain et moi, nous partîmes avec M. Hingray, à la découverte des imprimeries promises. Chez M. Hingray, rue de Verneuil, nous fîmes une copie des textes qui nous avaient été remis. De là, nous allâmes rue Saint-Benoît où Hingray installa Sain. Hingray et moi, nous revînmes sur la rive droite, l'imprimerie dans laquelle je devais être introduit étant située rue Montmartre.
Il était environ quatre heures.
Arrivés près de l'Institut une vive fusillade nous indiqua que le combat était sérieusement engagé aux environs de la pointe Saint-Eustache et de la place de Grève.
Nous atteignîmes, non sans de grandes difficultés et de longs détours, la place des Victoires.
Dans l'une des petites rues qui débouchent sur cette place , un citoyen , seul , construisait silencieusement deux barricades, et avait couvert le pavé de bouteilles cassées. Je sautai avec Hingray par-dessus la barricade pour serrer la main à ce brave citoyen. Seul.'' lui dis-je. — Non, nous sommes deux, me répondit-il simplement, en me montrant son fusil appuyé contre le mur. Et il se remit à l'ouvrage.
Tout autour de nous, dans ce moment, les décharges de coups de fusil isolés, les feux de peloton se succédaient avec une rapidité inouïe, et semblaient partir de tous les côtés à la fois.
[Suivent les détails publiés par Victor Hugo dans N apoléon-k-'Petit (le Crime) et dans VHiftoire d'un Crime (le Massacre).]
Vendredi j décembre.
Noël Parfait et moi, nous eûmes une entrevue avec une douzaine d'officiers de la garde nationale (3* légion) chez l'un d'eux, rue des Jeûneurs'"'.
Ces citoyens ne nous cachèrent pas leurs appréhensions à l'endroit de l'insurrection triomphante. Je leur donnai connaissance des décrets qui avaient été rédigés par notre commission, et de l'esprit qui les avait inspirés, surtout celui concernant la convocation immédiate d'une Assemblée souveraine. Je leur fis remarquer que d'ailleurs le peuple se montrait très desenchanté des gouvernements provisoires, des hommes et des noms du passé révolutionnaire^ je leur promis le concours absolu et dévoué de tout ce qui restait de membres républicains de l'Assemblée nationale.
('^ M. Je Chauny.
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Après un entretien de 4 heures il fut convenu que ces officiers créeraient entre eux un comité qui se concerterait avec notre commission, et organiserait une armée avec les gardes nationaux républicains.
Tous se montrèrent fort résolus et animés du plus pur et du plus ardent patriotisme, bien qu'ils doutassent fort de la possibilité de triompher d'une armée de plus de cent mille hommes ivres d'eau-de-vie et de sang.
Nous les quittâmes dans la soirée après avoir pris rendez-vous pour le lendemain matin.
Mais dans la nuit M. de Chauny fut arrêté et il ne nous fut plus possible de nouer d'autres relations.
Noël Parfait et moi nous étions mis à la recherche de notre commission; toute la nuit nous courûmes dans Paris; mais toutes nos recherches furent inutiles.
L'espoir que nous avait mis dans le cœur l'appui de la garde nationale était tel que nous voulûmes nous assurer que nous retrouverions sur quelque point ne fût-ce qu'une étincelle de l'ardeur du jeudi. Mais nous traversâmes dans tous les sens les divers foyers de l'insurrection, sans voir autre chose que des soldats aussi nombreux que les pavés, buvant et mangeant joyeusement sur les barricades déjà presque détruites.
Presque toutes les maisons dans certaines rues des quartiers Saint-Martin et du Temple étaient occupées par les troupes.
Samedi 6 décembre. {Notes rédigées à Paris.)
M. Lobry^^', citoyen de la ville de Douai, est venu à Paris, délégué par la bourgeoisie elle-même , soumettre un plan de résistance aux représentants du peuple.
Le régiment d'artillerie en garnison dans cette ville était dévoué à Charras et Cavaignac. Un capitaine, M. Lesueur'^^, d'une rare énergie, étaïtl'alter ego du colonel Charras pour le patriotisme et la fermeté, et son ami intime. Le régiment avait, à la presque unanimité, donné un vote négatif au plébiscite. On pouvait donc compter sur lui. Des négociations avaient été entamées prudemment qui ne laissaient aucun doute. La population de la ville était résolue de son côté, la ville bien fortifiée et l'arsenal rempli d'armes. Les populations environnantes ne demandaient que des armes et un centre de ralliement. C'était ce que demandaient des chefs de corps même de l'armée de Paris, et ce centre une fois créé, qui peut prévoir les résistances qui seraient venues s'y rallier de tous les points de la France.^
(^' Je ne sais si on peut livrer son nom à la publicité. — <-' Doit être en fuite et réfugié en Angleterre.
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J'avais appris, d'ailleurs, que les soulèvements des départements avaient forcé Bonaparte de faire sortir 50,000 hommes de Paris.
Si un pouvoir officiel pouvait s'enfermer et se constituer dans la ville de Douai, tout pouvait être remis en question à Paris même...
Il fallait vouloir et oser. . .
Malheureusement , nous étions tous dispersés : Delbecque , moi et M. Lobry, et plus tard Perrinon, tel était l'effectif de notre armée. — Delbecque nous perdit lui-même, et je restai seul, avec Perrinon, avec cette pensée et ce projet.
Impossibilité plus absolue que jamais de trouver les membres de la commission de surveillance, qui, croyant d'ailleurs tout terminé, ne devaient plus que songer à éviter d'être fusillés.
Dans cette perplexité, Perrinon et moi, nous nous distribuâmes les rôles. Perrinon avait un passeport, il appartenait à l'armée j il fut convenu qu'il partirait pour Douai et se mettrait à la tête du mouvement, au nom des représentants restés libres. Moi, je devais, à défaut de tout autre élément, demander à M. Daru, consacré, le 2 décembre, président réel de l'Assemblée nationale, de venir, avec son bureau, à Douai, afin de donner une âme et un nom à la résistance.
Je ne pus joindre M. Daru que le lendemain dans la nuit.
Perrinon partit avec M. Lobry, sans avoir pu connaître le résultat de ma démarche.
M. Daru me témoigna une extrême bienveillance et la plus grande confiance.
Cependant j'ai conservé cette impression que si le projet lui eût été soumis ou par des hommes de sa nuance politique ou peut-être même par les chefs de notre parti, après des garanties mutuellement échangées, il l'eût très probablement accueilli.
Je me rappelle qu'au moment de le quitter, après une longue conférence, tous les arguments, toutes les chances de succès passées en revue, il me dit : Etes-vous bien sûr de ce régiment.? — Je vis clairement alors dans quelle incertitude était son esprit, et je ne doutai pas que, dans d'autres conditions, il ne se fût décidé à un acte énergique comme celui que je lui proposais.
En résumé, M. Daru me manifesta :
i" La crainte d'un échec qui pouvait perdre définitivement l'avenirj
2" L'autre crainte, pour lui et ses amis politiques, d'une victoire qui leur arracherait la direction du mouvement, et pourrait mettre la France à la disposition des éléments révolutionnaires.