CAYLUS
Je retourne au National; vers i heure il paraît qu'on trouva que les gardes républicains composant la conapagnie qui occupait la maison n'étaient pas assez stricts dans leurs rapports avec les personnes nombreuses qui venaient chercher des nouvelles, car on les remplaça par une compagnie d'infanterie de ligne. Dès lors, toute relation avec le dehors fut interdite, M. Prost qui demeure dans la maison ne put plus recevoir qui que ce fût, et fut consigné. Quelques personnes qui avaient à lui parler pour affaires eurent la permission de le faire descendre pendant quelques minutes dans la rue. Ce séquestre absolu a duré jusqu'au 9; et c'est alors que des arrestations nombreuses ont commencé parmi les employés du journal. Seize personnes, compositeurs, tourneurs, garçons de bureau, ont été arrêtées et conduites à la préfecture de police, puis dans les casemates du fort de Bicêtre.
Quel prétexte pour arrêter ces malheureux presque tous pères de famille.^ On a prétendu que des imprimés étaient sortis de la maison du National, dans les journées du 3 et du 4; or je vous ai dit que la maison avait été occupée jusqu'au 9 par la troupe !
J'avais bien eu la pensée de faire servir nos presses à répandre des proclamations; j'avais formé avec quelques personnes, que je ne puis nommer, le projet de m'emparer de notre maison. Rien n'était plus facile que d'introduire 20 hommes résolus dans les jardins qui bornent nos ateliers, d'escalader les murs et de prendre par derrière la petite garnison pendant qu'on l'eût occupée par une attaque simulée par la rue Olivier du côté de la rue Saint- Georges, J'avais médité cette attaque pour le 3; mais ce jour-là il n'y eut nulle part d'agitation assez sérieuse pour que les troupes qui circulaient sur les boulevards, et celles qui éclairaient la rue Saint-Lazare, fussent appelées dans d'autres quartiers. Le lendemain jeudi, le petit nombre de patriotes décidés à combattre trouvaient leur présence plus utile dans les faubourgs ou plutôt dans le centre de Paris. Je dus donc renoncer à mon plan. Duras, séparé de moi et que je n'ai vu durant aucune de ces journées, avait formé le même projet j il eût été bizarre que nous nous fursions rejoints au National conquis par nous sur les rebelles.
Dans la journée du 4, j'ai acquis la certitude qu'un guet-apens était organisé sur le boulevard par la police. De 10 heures à midi 1/2 il n'y a pas eu un seul soldat de la Porte Saint-Martin à la rue Montmartre. (Je ne parle que de la partie du boulevard parcourue par moi.) J'étais à 10 heures dans la rue Saint-Denis ; je rentrai quelques instants sur le boulevard Bonne- Nouvelle au domicile où j'avais passé la nuit; là je vis devant ma croisée, située à l'entresol, des individus élevant avec des planches d'échafaudage un semblant de barricade. Je me rendis au milieu d'eux et tâchai de leur
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démontrer que leur travail était absurde, qu'il pouvait donner une confiance dangereuse aux combattants de la barricade du haut de la rue Saint-Denis j que de braves gens peu initiés à ce genre de combat pouvaient d'ailleurs chercher à s'y défendre, et qu'ils s'y feraient tuer sans arrêter une seconde les troupes dont le choc renverserait ce ridicule rempart. Je fus fort peu édifié sur le compte des gens qui se trouvaient là 5 et j'eus cependant la satisfaction de voir quelques hommes qui paraissaient déterminés se replier sur la rue Saint-Denis et abandonner les gens dont je me défiais. C'est à ce moment que nous arriva une décharge, et que, me voyant sauter à bas d'une espèce de tonneau sur lequel j'étais monté, le concierge de mon domicile d'emprunt crut que j'avais été atteint par une balle, et répandit la nouvelle de ma mort.
Je fus alors séparé du quartier de l'insurrection. J'oubliais de vous dire que l'appartement d'où j'étais sorti (boulevard Poissonnière) fut criblé de balles par la décharge dont je viens de vous parler. 16 balles étaient logées dans les rideaux du lit où j'avais couché la nuit précédente, les glaces brisées et la vaisselle brisée dans la salle à manger, située sur le derrière et dont j'avais laissé la porte ouverte en descendant.
Depuis le 5, j'ai erré de domicile en domicile jusqu'au 9, jour où je suis parti pour Londres.
La confiscation du National laisse soixante personnes dont plus des deux tiers pères de famille sans aucune ressource.
(Cette déposition n'est pas signée; elle est pourtant tout entière de la main de Caylusqui, d'abord, se désigne à la troisième personne et qui, ensuite, se met directement en scène en donnant des détails sur la ruse du commissaire vis-à-vis de M"" Caylus. )
(Nous avons déjà parlé de Martin Nadaud dans la première partie du Cahier complémentaire (Notes de Victor Hugo). Nous n'avons donc à signaler ici que quelques particularités de cette déposition. Cet homme, qui a toujours été un honnête homme, qui a vaillamment rempli son devoir, enfermé en prison comme un malfaiteur, aurait du. manifester quelque indignation et quelque colère. Or quand Victor Hugo lui demanda de lui adresser sa déposition, l'ancien maçon reparut sous le représentant maltraité et montra une admirable sérénité. Ah! certes, il est dans une affreuse cellule, mal logé, mal nourri; il s'en plaint bien un peu; mais ce qui le préoccupe, ce qui l'attire c'est la construction de la prison, ce qui l'intéresse, ce sont les dimensions et les matériaux de sa cellule. Il en calcule la hauteur et la largeur; il critique le genre de carrelage «en briques tendres, façon Bourgogne», nuisible à la santé, les voûtes construites en meulière et les malfaçons des entrepre.icurs. La passion de son métier, dont il peut tirer profit et peut-être quelque avintage pour le plus grand bien de ceux qui lui succéderont, lui donne de la pati .^cc et du sang-froid. N'est-ce pas là un exemple de beau désintéressement?
Martin Nadaud ne séjourne pas longtemps à Mazas, on le transfère à Sainte- Pélagie et on l'expulse de France. Il se réfugie en Angleterre et devient instituteur à Londres.
En 1858, il passe à l'école militaire de Wimbledon. Il ne veut pas profiter de l'amnistie en 1859, reste exilé jusqu'en 1870 et ne rentre en France qu'à la chute de l'empire.)
J'occupais à Paris un petit appartement composé de deux pièces, ayant son entrée par la rue de Seine, et éclairé par trois petites croisées s'ouvrant sur la rue Mazarine. Mon concierge, qui faisait ma cuisine et mon ménage, avait toujours à sa disposition une clef qui lui servait tous les matins pour venir m'éveiller à cinq heures 1/2, heure à laquelle j'ai toujours été obligé de me lever pour aller à mon travail.
Le matin du 2 décembre, il ne vint pas seul, il était accompagné de monsieur le commissaire de pohce Desgranges ^ et d'un grand nombre d'agents, qui s'étaient échelonnés dans la rue, dans la cour, dans l'escalier; quatre accompagnèrent leur chef jusque dans ma chambre à coucher.
Je dormais profondément. A une heure et demie après minuit, j'étais encore sur le pont des Arts dans une inquiétude terrible, mortelle; non pas que je songeasse au coup d'État pour le lendemain, encore moins à mon arrestation quatre heures plus tard. Comme tous mes amis politiques, j'avais cessé non pas d'y penser, mais d'y croire, après tant de déclarations presque successives de la part de celui qui, quelque temps auparavant, avait été proclamé le plus honnête homme de France par M. Boulay de la Meurthe,
4i6 CAHIER COMPLÉMENTAIRE.
qui jouit d'une certaine considération parmi les libéraux, qui s'était fait une réputation de probité politique, d'un homme qui, quelques jours auparavant avait déclaré dans son message qu'il ne fallait plus désormais que ni la violence ni la surprise ne décidassent du sort d'une grande nation.
Pour moi, comme pour tout homme d'honneur, une telle déclaration devait suffire, écarter toute crainte.
Le commissaire de police m'éveilla lui-même en passant sa main sur ma poitrine. — Je viens non pas vous arrêter, dit-il, mais faire une perquisition minutieuse dans vos papiers. Vous êtes accusé de détention d'armes de guerre. Veuillez, monsieur, vous habiller. — Je me croisai les bras, assis sur mon lit. Mille réflexions étranges traversèrent immédiatement mon esprit. L'idée de mon arrestation ne se présenta point un seul instant à moi. A-t-il le droit de pénétrer dans ma chambre, de fouiller dans mes papiers, d'enlever ma correspondance ?
En même temps je me rappelai que dans une demande de poursuite contre deux de nos collègues. Sommier et Richardet, M. Dufaure, ministre de l'intérieur, soutint que le gouvernement avait parfaitement le droit, que la Constitution lui faisait un devoir, de pénétrer dans la demeure d'un représentant, que son domicile ne pouvait être inviolable. La majorité consultée donna raison au ministre.
Je commençai à m'habiller. M. Desgranges me dit alors qu'il connaissait parfaitement mon pays (la Creuse), qu'il était natif de Limoges, qu'il avait passé ses vacances dans cette dernière ville, que de toutes parts il avait entendu parler de moi, que mon nom était devenu très populaire dans tout le centre. Il ajouta qu'il connaissait Bac, Frichon et, continuant la conversation sur un ton de plus en plus amical, il dit : Je suis bien aise que vous n'ayez chez vous ni armes, ni munitions de guerre, je serais désolé qu'il vous arrivât le moindre désagrément et, pour que vous ne doutiez pas de ma parole, je ne veux pas même fouiller dans vos papiers.
En eflFet, il s'approcha de ma cheminée, prit connaissance de quelques lettres, toutes plus insignifiantes les unes que les autres, il ne chercha ni dans mes armoires, ni dans ma bibhothèque où étaient placées toutes les lettres que j'avais reçues depuis 1848. Il examina longtemps plusieurs feuillets épars sur ma table, résultat de mon travail depuis huit jours qui devait servir de texte à un discours en réponse à la majorité qui nous refusait le suffrage universel. Il riait de la façon avec laquelle je voulais traiter le président de la République. J'affirme que rien d'aussi vrai ni d'aussi hardi, ni de plus populaire n'avait été lancé contre le lâche tyran à la tribune française. J'en excepte le dernier discours de M. V. Hugo.
J'étais, je l'avoue, satisfait de tant d'égards, de tant de politçssç de la part
de ce magistrat policier. Je lui dis en riant que je ne manquerais pas le jour même de porter le fait à la connaissance de la Chambre. — Venez jusque chez moi, me dit-il bien bas, nous rédigerons ensemble le procès-verbal, vous le ferez comme vous voudrez, mais ici je ne puis dire devant mes agents que ma perquisition a été faite avec soin puisque je ne regarde nulle part dans vos papiers. —
A ce moment il me vint à l'idée de sérieuses réflexionsi d'abord, je craignais beaucoup que lui ou un de ses agents ne se ravisât, et ne demandât que je lui ouvrisse mes armoires, ma bibliothèque; c'était une crainte sérieuse, non pour moi, mais pour tous mes amis, tous mes correspondants.
Je désirais autant que le commissaire de police que nous fussions sortis de cette petite chambre. Enfin, me disais-je, si je suis arrêté, je ne dois pas l'être seul. Si nous sommes plusieurs, ce serait une excellente occasion offerte au peuple, à la démocratie de toutes les nuances, pour se lever en masse, et tenter un suprême effort qui, le succès aidant, nous débarrassera de tous les fripons, de tous les traîtres, de tous les faux amis de la démocratie.
Depuis mon retour des vacances, je n'avais cessé de parcourir les faubourgs, de voir les gérants des associations, les hommes influents de chaque quartier, mes camarades les maçons, les tailleurs de pierre, qui sont très nombreux, et que j'allais voir très souvent dans leurs garnis.
Les charpentiers, marbriers, serruriers, menuisiers, que j'avais connus dans les ateliers et dont un très grand nombre venaient me voir le matin, tous sans exception tenaient le même langage, tous n'avaient qu'une crainte, c'est que les représentants de la gauche ne fissent pas leur devoir. Je ne sais quel était le démon qui poussait tous ces honnêtes travailleurs à cette mauvaise pensée, résultat de l'ignorance plutôt que du cœur. Toujours est-il qu'ils ne s'occupaient qu'à calomnier la gauche. Du reste, pour rendre hommage à la vérité, il faut avouer que l'exemple partait de nos rangs, nous n'avions pas assez d'estime les uns pour les autres.
— Hâtez-vous de vous habiller, M. Nadaud, me dit le commissaire, je ne puis croire que vous doutiez de ma parole.
Un instant après je suivis toute cette bande qui descendit lentement l'escalier et qui sortit de même de la cour, attendu que j'étais entré chez le concierge lui serrer la main, le prier d'enlever tous mes papiers, de les mettre en lieu sûr.
Je montai dans un fiacre, accompagné du commissaire et d'un agent. Bientôt nous quittâmes la rue de Seine pour prendre la rue Mazarine; il commençait à faire jour, pas assez pour lire; quoi que ce fût, M. Desgranges fit arrêter le cabriolet en face d'un réverbère et me dit en parcourant un papier ; Jç me suis trompé. C'est à Mazas que je dois vous conduire,
4l8 CAHIER COMPLÉMENTAIRE.
Hier au soir à minuit un employé de la préfecture m'apporta le mandat que voici. J'étais absent, je ne le lus pas, ce matin je ne l'avais pas encore regardé quand je me suis rendu chez vous. — Vous ne m'avez pas trompé un seul instant, monsieur, vous avez agi honteusement, voilà tout. Je ne regrette qu'une seule chose, c'est de n'avoir pas sur moi d'argent; je ne me trouve que trente-cinq sous; peut-être me sera-t-il difficile de m'en procurer hors de chez moi. — A ce moment, il m'offrit 20 francs que je refusai obstinément.
Nous traversâmes une partie du Pont-Neuf, et nous prîmes ensuite le quai des Lunettes ou de l'Horloge. En passant devant la porte de la préfecture de police, j'aperçus dans le passage une nuée de sergents de ville qui s'amusaient entre eux à poursuivre plusieurs de leurs camarades qui buvaient à même des bouteilles. Sur le quai de la Grève, je vis arriver un régiment de cavalerie qui se rendait du côté des Champs-Elysées. Le commissaire soutenait tantôt que c'était une revue que l'on passait au Champ de Mars, tantôt que l'on prenait des mesures pour empêcher le peuple de se réunir en foule sur la place de l'Hôtel-de- Ville, qu'à dix, onze heures on proclamait Devinck nouvellement élu.
Nous arrivâmes enfin à Mazas. Devant la porte de cette prison, il y avait déjà plus de soixante cabriolets qui venaient d'amener en partie tous les anciens délégués des comités de Paris, les membres des familles des détenus politiques.
Un vieux général se tenait debout, sur le seuil de la porte faisant face à la rotonde intérieure qui domine tout le corps de bâtiment de cette vaste et immense prison. Il paraissait triste, abattu, humilié. On aurait dit que ce vieux traître, qui n'osait fixer personne, commandait en baissant la tête à ses soldats ivres de nous insulter par leurs sourires moqueurs. Je vis à travers une croisée mon collègue Baune qui en m'apercevant se mit à rire. Je ne pus l'approcher, on l'entraîna dans une cellule.
Le commissaire de police qui n'avait pas rédigé mon procès-verbal chez moi, comme je l'ai expliqué plus haut, me fit asseoir près d'une petite table placée à l'angle d'un large corridor, ce qui me permit de voir passer Valentin et mon ami Greppo, et de serrer la main à ce dernier sans échanger aucune parole avec lui. Deux surveillants l'entraînaient dans une cellule. Il se retourna vivement et s'écria : Courage, /y/^/'/ ami!
Greppo était calme, résigné, comme il l'est naturellement.
Pourquoi n'en dirais-je pas autant d'un homme qui a bien fait du mal à la République depuis 1848, et que je n'ai ni le pouvoir, ni le désir de réhabiliter dans l'opinion publique.^ Mais si les républicains se doivent à eux-
mêmes, à leur parti, de combattre le mensonge, la perfidie partout où ils la voient apparaître, ils doivent aussi venir en aide aux vaincus quand bien même ils ne seraient pas tombés en servant la même cause.
La vérité est que M. Thiers pas plus que M. Greppo ne paraissait émuj la présence du premier me préoccupa très vivement et me fit comprendre que le coup d'État était entrepris par le président contre tous les partis. M. Thiers, en arrivant à Mazas, dans le grand couloir qui fait face à la porte d'entrée et qui conduit au décagone placé au centre de la prison, se promenait dans ce couloir, son manteau sur son bras, et regardant parmi les personnes présentes s'il en reconnaîtrait quelques-unes. Il m'aperçut assis auprès du commissaire de police occupé à rédiger mon procès-verbal. Nous nous saluâmes, il s'approcha de moi en m'appelant par mon nom. Je fus, je l'avoue, un peu étonné. Je ne croyais pas être connu de lui, jamais il ne m'avait parlé ni de loin ni de prèsj on sait que M. Thiers ne se rendait dans les bureaux que lorsqu'il y avait à l'ordre du jour de grandes questions politiques. Je n'avais donc pas eu l'occasion de le rencontrer.
La prison Mazas est composée de six corps de bâtiment, autrement dit six divisions aboutissant toutes vers ce décagone dont j'ai parlé plus haut qui est placé au centre de cette cruelle et triste prison. De telle sorte qu'un employé placé à chaque étage peut d'un seul coup d'oeil découvrir et observer la conduite du surveillant qui entre chez le détenu. C'est dans ce pavillon, qui me parut construit bien légèrement, que se trouvaient placés les juges d'instruction qui nous firent écrouer. C'est là aussi que le prêtre vient le dimanche célébrer le saint office.
Un petit polisson à la mine blême, les yeux presque éteints, rachitique, assis à une table où ils étaient plusieurs, demandait les noms, prénoms, âge, lieu de naissance. Il avait l'air si effronté, si cynique, que quand il écrivait les réponses que lui faisait M. Thiers il éclatait presque de rire, en courbant sa petite vilaine tête et cachant sa laide figure dans ses petites mains amaigries. Voyant cela je m'emportai très vivement, moins pour moi que pour un homme déjà un peu âgéj je voyais dans un lieu où il en avait fait mettre beaucoup d'autres le premier historien qui m'avait fait connaître, qui m'avait fait aimer notre grande et immortelle révolution dans un âge peu avancé de la vie, car je servais encore les maçons.
« Un peu de pudeur, Monsieur, quand il s'agit de la gloire de la tribune française, d'un des hommes les plus instruits de l'Europe, d'un homme qui a le plus activement servi votre cause, à vous autres, qui vous intitulez les gens de l'ordre. Lâches et vils réactionnaires, vous serez toujours ingrats. »
Ici, je fus obligé de m'arrêter, on me conduisit en cellule sans me
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demander qui j'étais, sans être inscrit sur le registre d'écrou. Je restai là pendant 17 jours au secret le plus rigoureux, le plus absolu, sept jours sans recevoir aucune nouvelle du dehors, sans savoir ce qui s'était passé, sans savoir ce qu'étaient devenus mes amis, la République, tout ce qui m'est cher.
Mon surveillant, Petitot, quoique poli, doux et très honnête dans la manière de faire son service, n'en exécutait pas moins à la lettre sa consigne et le règlement. Du reste, lui comme tous les autres surveillants étaient comme nous emprisonnés, puisque les six premiers jours on ne les laissa point sortir. Ce qui est certain, c'est que je ne puis croire qu'il ait jamais été donné à un homme de passer de plus cruels moments, de subir de plus vives tortures morales que celles que j'éprouvai pendant les six premiers jours qui suivirent mon arrestation.
Les cellules ont environ 3 mètres de longueur sur 2 mètres de largeur, la mienne était double, il y en a 14 semblables dans la prison j chacune d'elles a deux lits, les grandes cellules se trouvent dans le grand bâtiment de l'infirmerie. Elles sont doubles afin qu'on puisse, dans certains cas, placer près du malade un homme robuste et bien portant pour lui venir en aide.
L'ameublement se compose d'un hamac, posé la nuit sur des morceaux de bois scellés dans le mur, pour se coucher. Ce hamac est roulé chaque matin à l'aide de courroies qui le retiennent toute la journée le long du mur. La croisée, longue de 65 centimètres sur 40 centimètres de hauteur, vitres dépolies, empêche le détenu de voir dehorsj quand bien même il monterait sur sa table, une tige de fer, qui est attachée aux barreaux qui grillent la croisée dans sa partie extérieure, la retient également et ne permet d'ouvrir qu'environ 12 ou 15 centimètres dans le haut à zéro en bas, absolument en abat-jour.
En approchant ma table sous cette petite croisée et en plaçant une chaise dessus, je pouvais apercevoir, en regardant de côté, plusieurs maisons habitées par des ouvriers que je reconnus à leurs blouses. Toute la journée du mardi, du mercredi, ils ne cessèrent pas de rester appuyés sur leurs balcons. La cellule que j'occupais est placée dans la division de l'infirmerie et porte le numéro 195. En montant, comme je l'ai expliqué, sur une table, on peut découvrir au moins dix maisons. La voix de ces ouvriers causant tranquillement avec leurs femmes, et le chant, les cris des petits ramoneurs que j'entendais dans la rue, tout cela m'accablait et m'attristait. Du reste je n'entendais aucun coup de canon, aucun coup de fusil, rien qui m'annonçât la lutte de la rue. Tous mes collègues étaient donc arrêtés, la présence de M. Thiers me le faisait du moins craindre, Mais tous ces jeunes hommes, ardents révo-
lutionnaires, avec lesquels j'ai déjà passé vingt ans de ma vie et que je voyais presque tous les jours, étaient donc également séquestrés? S'ils étaient libres, le canon gronderait, ils seraient dressés contre leurs barricades. Oh oui ! ils sont tous pris, car ils ne sont pas lâches. Telles étaient les tristes réflexions qui m'agitaient sans cesse.
Le soir je tombai dans un abattement profond. J'eus la fièvre, un mal de tête violent qui ne me quitta pas de toute la journée du jeudi. Le premier jour de mon arrestation, comme pour doubler encore l'horreur de cette triste et sombre prison, le surveillant vint m'annoncer de me tenir prêt, de faire mon paquet, que j'allais partir. A force d'attendre, voyant venir dix heures, je me couchai. J'étais glacé.
A minuit on ouvrit ma cellule, on m'assura que je partirais dans une heure ou deux. De sorte que je fus obligé de passer la nuit debout dans une inquiétude que je n'essaierai pas de décrire. Mais ce qui devient le plus insupportable, ce qui peut le plus influer sur le moral, sur la santé du prisonnier, surtout si cet homme ne peut vivre de la vie intellectuelle, c'est d'abord l'insuffisance de l'air qui est incontestable, la trop petite dimension de la cellule qui l'oblige à tourner sans cesse sur lui-même comme un animal enfermé dans une cage. Toutes ces précautions prises pour torturer l'âme me paraissent infâmes, inouïes. Ne croyez pas que cette créature humaine soit seule avec sa conscience. Impossible de faire un pas, un geste sans être aperçu, espionné par une figure invisible qui observe vos moindres mouvements à travers un petit trou percé au milieu du guichet par lequel on vous apporte vos vivres et qui n'a pas plus d'un centimètre de diamètre. Le jésuitisme et l'espionnage sont là à coup sûr poussés dans leurs dernières limites, leurs dernières conséquences.
Ce qui est encore plus nuisible à la santé, c'est le genre de carrelage qui sert de parquet qui est fait en briques tendres que l'on appelle façon Bourgogne, tous les planchis sont voûtés en courbe ou segment de cercle que les ouvriers appellent anse de panier. Ces voûtes sont construites en meulière, genre de pierre de cailloux rouges que l'on place ordinairement dans les parties froides et humides, comme, par exemple, aux murs des fortifications de Paris. On est contraint par la pratique de ces choses, avant d'arriver à poser la brique qui sert de carrelage, de garnir les flancs que forme à l'extérieur cette courbe, ce segment de cercle, jusqu'à la hauteur du sommet de l'extrados de la voûte. C'est dans ces endroits que d'ordinaire on fait passer tous les débris, toute la mauvaise marchandise que l'on recouvre ensuite, pour ne pas être vu de l'architecte, de l'inspecteur, d'une couche abondante de mortier. Ensuite ajoutez par-dessus ce mortier une couche de
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terre horizontale au parquet qui va jusqu'à l'épaisseur du dessous de la brique, une troisième et dernière que l'on emploie pour poser définitivement la brique sur laquelle on marche. De sorte que, quelle que soit la chaleur fournie par le calorifère, elle ne pourra rendre supportable ce genre de carrelage. Quand le prisonnier se plaint de manquer d'air, il a raison, mais ce qui est le plus dangereux pour sa santé, ce qui fait que beaucoup d'entre nous étaient obligés de s'envelopper les pieds dans une couverture ou bien de marcher sans cesse, de cracher, de tousser continuellement, ce n'est pas seulement la mauvaise odeur ni le manque d'air qui contribue à cela, ce sont surtout les briques froides et humides qui sont sous les pieds du détenu. J'en conclus que sur cent prisonniers obligés de passer six mois dans ces cellules, les trois quarts contracteront des maladies de poitrine, des rhumatismes, qui les empêcheront de travailler et qui en peu de temps les conduiront au tombeau.
La nourriture que l'on vous fait passer à travers un petit guichet garni en dedans d'une petite planchette sur laquelle on pose les gamelles de ferblanc n'est certainement pas toujours agréable à prendre. Le plus souvent le pain n'est pas cuit et s'écrase entre vos mains. J'obviais à cet inconvénient en retardant de deux ou trois heures mon déjeuner. Plus j'avais appétit, meilleur je le trouvais.
Le bouillon et le bœuf du matin sont passables, ils sont quelquefois préférables à ce que l'on sert dans les auberges fréquentées par la classe ouvrière. La nourriture du soir est moins bonne, les portions trop faibles pour un homme robuste et bien portant : un peu de haricots, de lentilles et de fromage et pour toute la journée une chopine de vin assez ordinaire.
Au demeurant, pour moi qui étais habitué à la nourriture des ouvriers qui voyagent, qui changent de quartier à chaque instant, je me trouvais presque satisfait. Pendant les 17 jours de secret je ne dépensai pas un centime, à l'exception de quelques pommes que mon gardien m'apportait du dehors.
Depuis onze heures jusqu'à quatre, c'est le moment de la promenade, à l'exception de deux jours par semaine qui sont consacrés aux visites du parloir. Un surveillant vous avertit en ouvrant la porte de votre cellule et vous remet un petit morceau de bois qui demeure toujours accroché à la porte de sortie et sur lequel est le numéro du lieu que vous habitez. Quand on entre dans cette prison on perd ses nom et prénoms. On ne connaît plus que les chiffres, les numéros. Aussitôt sorti, vous marchez dans un petit couloir en forme de balcon qui est de la même longueur que la division dans laquelle vous êtes placé.
Arrivé au pied de l'escalier du rez-de-chaussée, il faut encore suivre le long du mur et marcher sur une petite planche parallèle aux cellules afin d'éviter la rencontre d'autres détenus, quoique cependant on ait bien soin de les faire arrêter dans les escaliers pour que jamais on ne puisse connaître son voisin. Pendant ce court trajet on vous crie plus de dix fois de courir, de courir. Pour nous représentants ils étaient moins hardis, moins exigeants.
A la porte qui conduit vers les préaux, vous rencontrez encore un surveillant qui vous prend votre numéro. Il tire aussitôt une sonnette, on vous laisse descendre cinq ou six marches, et vous trouvez un autre gardien qui vous fait voir le polygone qui est placé au centre des compartiments qui servent de promenade. Ce dernier vous ouvre une porte qui se referme aussitôt et vous vous trouvez entre deux murs d'environ 3 mètres 50 du sol. Ces deux murs forment un trapèze isocèle. Au bout de ce trapèze qui a environ dix mètres de longueur se trouve une jolie grille en ferj à l'extérieur de cette grille se promène un gardien qui ne vous perd pas un instant de vue, il compte pour ainsi dire vos pas. Il va de l'un à l'autre compartiment, et de temps en temps, si vous lui adressez la parole, il vous fait signe qu'il est lui-même l'objet d'une surveillance attentive et de tous les instants.
A l'autre extrémité du trapèze se trouve le polygone, qui est élevé à la hauteur d'un étage, dans lequel est un autre surveillant qui domine, à l'aide d'une petite croisée sur chaque promenoir, les vingt prisonniers qui sortent pendant la même heure. Genre de précautions bien misérables, bien ridicules et complètement inutiles, mais elles démontrent peut-être mieux que les cellules la mauvaise foi, l'inhumanité, la cruauté des inventeurs de ce système que la démocratie se fera un devoir d'abattre, de démolir quand elle sera maîtresse des destinées de la France.
Le 19 décembre on nous conduisit à Sainte-Pélagie. Pour nous humilier on fit réunir à notre sortie tous les gardiens, tous les surveillants et plus de cent sergents de ville qui nous insultaient par leurs sourires et leurs regards moqueurs.