JOURNAL D'UN SOCIALISTE
Parmi les citoyens présents, je reconnais Gustave Naquet que j'avais connu à Lyon et qui était venu nous voir au fort de la Vitriolerie. 11 nous apprend que plusieurs réfugiés de Belgique et d'Angleterre avaient pu entrer à Paris et il nous demande d'imprimer une proclamation en leur nom. Il était bien tard pour cela. Cependant nous ajoutons un paragraphe au P. S. relatif à ce concours qui nous vient des réfugiés.
Nous allons souper à l'association de la rue des Fossés-Saint-Germainl'Auxerrois. Le petit nombre des consommateurs attardés dans cet établissement nous paraît très froid. Les associés nous servent sans rien dire. Nous sortons bientôt pour nous rendre à notre travail.
Il était environ 10 heures du soir. Retirés dans une petite chambre au fond d'un quartier peu fréquenté, non loin d'une imprimerie occupée par un piquet de gendarmerie mobile, nous nous mettons en devoir d'imprimer notre manifeste. Nous sommes ciliq. C. L. qui était resté avec moi tout le jour était là. Les trois autres sont des hommes aussi habiles que convaincus et résolus. Nous nous étions munis le soir même de papier. Les caractères tout neufs étaient depuis longtemps en notre possession. Les uns mouillent pendant que d'autres composent. Vers deux heures du matin nous commençons à imprimer. Nous nous arrangeons de manière à encrer et à presser presque sans bruit, et c'est à grand'peine que des voisins malveillants eussent pu entendre les coups sourds du rouleau à l'encre qui'succédaient sur notre petite forme au mouvement léger et rapide du rouleau de laine.
Ma constitution un peu faible n'avait pu résister à la fatigue. Je m'étais couché sur le lit d'un de nos amis et, malgré le bruit du travail et leurs causeries, je m'assoupis. Je rêvai défaite et fusillade, et, quand je rouvris les yeux, la lumière de nos travailleurs commençait à pâlir devant les premières lueurs du jour. Mais leur activité avait été telle que près de quinze cents exemplaires étaient tirés. En une heure il ne reste plus vestige de notre travail. Notre atelier est redevenu une chambre de garçon. Nous-mêmes ne portons plus aucune trace de notre laborieuse veille. Les exem.plaires arrangés en petits paquets sont placés en lieu sûr.
En descendant, nous trouvons à la porte de la maison un de nos amis qui avait deviné notre projet et qui avait passé la nuit entière malgré les patrouilles, malgré le froid , pour être en mesure de nous prévenir en cas de danger.
Nous convenons de descendre voir où en sont les choses avant de porter sur nous la proclamation. Dans les rues tout est parfaitement calme. J'arrive chez Nétré au moment où le jour vient de paraître. En route, j'avais rencontré un marchand de journaux et j'avais acheté l'Effafette qui se vendait 25 centimes à cette heure.
...Le carré Saint-Martin est défendu par de fortes barricades. D'autres se sont élevées sur plusieurs points. On attend des proclamations. Nous distribuons la nôtre. D'heure en heure on en vient chercher. Le soir il n'en restait plus.
Ceux qui ont vu les barricades Saint-Denis, Saint-Martin, Montorgueil et Rochechouart nous assurent que partout elle est bien accueillie, que partout on approuve le plan qu'elle suppose. Mais où sont les représentants.^ Les communications sont coupées. On ne traverse plus ni les quais ni les boulevards. Grâce au malheureux système suivi depuis deux jours il est devenu impossible de réunir l'assemblée populaire. Le peuple manque de direction au moment même où il se montre le plus disposé à la défense. De Flotte d'un côté, Victor Hugo d'un autre, Schœlcher ailleurs, poussent activement au combat et vingt fois exposent leur vie, mais on ne sent pas d'unité dans leurs efforts. Nul ne les sent appuyés par un corps organisé. Puis la tentative des royalistes au x* arrondissement effraie j on craint de les voir réapparaître à la fin. On veut bien combattre, mais on veut savoir pourquoi 5 les prolétaires veulent que cela soit pour la révolution, et ils ne savent pas où elle est représentée.
... Vers quatre heures, la fusillade retentit au cœur de Paris. Les rues Saint-Denis, Saint-Martin, Montmartre, Montorgueil et les faubourgs Saint-Denis et Poissonnière sont vaillamment disputés aux troupes par une poignée d'hommes presque sans armes.
A ce moment, on apprend que plusieurs régiments se dirigent des Champs-Elysées vers les quais et qu'ils vont prendre par derrière ceux des nôtres qui sont engagés dans les rues Saint-Denis et Saint-Martin. Il faut occuper sur la rive gauche ces troupes destinées à agir sur la rive droite. Nous descendons, munis du reste de nos proclamations, et nous nous répandons dans les rues Dauphine, de Seine, Saint-Germain et Saint-Andrédes-Arts en appelant le peuple aux armes.
Les boutiques se ferment. Une foule se rassemble et dévore les manifestes qu'on lui distribue. En un instant, tous les volets sont couverts de placards. Des hommes montent sur des bornes, les lisent et les commentent. . .
Nous avons réussi. Voilà la ligne.
A. Desmoulins] '^l
'' Ce manuscrit n'est pas signé, mais nous VHiltoire d'un Crime, i journée, t. II, p. 28.
avons pu retrouver le nom du «socialiste» Victor Hugo avait fait précéder ce fragment
grâce à [un fragment cité textuellement dans du nom de son auteur.
(Nous n'avons pas à donner ici une notice biographique sur Charles Hugo ; Victor Hugo l'a écrite dans Affes et Paroles. Il défendit son fils devant la Cour d'assises de la Seine le ii juin 1851. Charles Hugo était poursuivi pour un article dans VÉvmement contre la peine de mort. Il était accusé d'avoir manqué au respect dû à la loi. Il fut condamné. 11 était en prison à la Conciergerie lorsque éclata le coup d'État. Sur la demande de son père, il nota ses impressions que nous publions ici.
Victor Hugo nous fournit lui-même le titre.)