RÉCIT DE MON FILS CHARLES
Nous apprîmes le coup d'Etat le 2 décembre à sept heures du matin par l'arrestation de Cholat qui avait été amené à la Conciergerie vers six heures du matin et provisoirement enfermé dans la cellule du détenu politique Nombral. Cholat nous raconta son arrestation. Vers cinq heures, on s'était introduit dans sa maison de Passy, on l'avait fait lever, et, sans lui expliquer les motifs de cette mesure, on l'avait fait monter dans un fiacre. Où me conduisez-vous.'^ dit en route Cholat au commissaire de police. — A Sainte-Pélagie ou à Mazas, lui répondit le commissaire. En passant sur la place de la Concorde, Cholat vit les troupes massées autour de la Chambre.. . «Je vois ce que c'est, dit-il alors, le coup d'Etat est fait.» Plus loin, sur le quai, il aperçut des ouvriers qui passaient et leur fît un appel. — « Aux armes, leur cria-t-il, le président fait arrêter les représentants! » Le commissaire, craignant que Cholat ne renouvelât son appel aux armes pendant le long trajet qu'il restait encore à parcourir, ordonna au cocher de tourner court et de se diriger sur la Conciergerie. Le directeur fut appelé, mais refusa d'écrouer Cholat sans un ordre précis du préfet de police. On alla chercher l'ordre et Cholat fut incarcéré.
Nous reçûmes nos visites jusqu'à deux heures dans la journée. A deux heures on fit sortir tout le monde et, depuis ce moment jusqu'à la fin de la crise, toute communication fut suspendue entre nos visiteurs et nous. Nos lettres ne nous arrivèrent que décachetées.
Le soir, vers onze heures, nous étions couchés mon frère et moi. Nous ne dormions pas. Tout à coup j'entendis un bruit que je n'avais pas encore entendu depuis que j'habitais la Conciergerie. Je frappai sur le mur qui séparait ma chambre de celle de Joubert. «Qu'est-ce que c'est que ça.^» lui
criai-je. Joubert me répondit : «C'est la sonnette d'alarme, c'est le grelot. » On appelle ainsi une petite cloche qui correspond des appartements supérieurs de la préfecture dans l'intérieur de la prison et qui sert à avertir le directeur, dans les circonstances graves, qu'une ou plusieurs arrestations viennent d'être opérées et qu'on va lui envoyer du monde. Cette cloche a un son bref, vif et sinistre. Les détenus et les surveillants l'appellent le grelot. L'effet de cette sonnette, au milieu du silence et de la nuit, a quelque chose qui glace le cœur.
Un instant après, nouveau bruit. Celui-là ressemblait à de la pluie qui tombe; nous nous demandions ce que ce pouvait être. En outre une certaine agitation semblait régner dans les corridors de la prison, à cette heure toujours silencieuse. A force de chercher la cause de cet étrange bruit, je finis par penser que ce devaient être des bottes de paille qu'on traînait sur les dalles. Quelques minutes s'écoulèrent; un grand tumulte se fit. Les grilles s'ouvrirent et se fermèrent avec force. On marchait et on parlait haut. Les voix venaient évidemment de la grande galerie voûtée qui conduit du greffe dans l'intérieur de la Conciergerie. Cette galerie humide, froide et pavée comme une rue — (on l'appelle même la rue de Paris) — venait de se convertir en casemate.
«Qu'est-ce que c'est que ça encore.^ » dis-je à Joubert. «Ce sont des prisonniers qu'on vient d'amener. »
Toute la nuit le grelot ne cessa de résonner.
Le lendemain matin — le 3 — nous pûmes voir par l'ogive grillée de notre corridor qui donne sur la rue de Paris les malheureux qu'on y avait enfermés. Presque tous étaient en habits et portaient des chapeaux. Ils avaient passé la nuit sur la paille. Ils pouvaient être une soixantaine. Nous interrogeâmes les gardiens et nous apprîmes que ces arrestations avaient été faites dans les groupes, principalement dans les groupes de la place du Châteaud'Eau. Ce n'était pas tout. Il n'y avait pas eu seulement des gens arrêtés, il y avait eu aussi des gens blessés. A l'infirmerie, on avait dû transporter deux hommes dont l'un avait eu tout le visage abîmé et une partie de la peau du crâne coupée et enlevée d'un coup de sabre, reçu de haut en bas, dans une charge de cavalerie. L'autre malade avait été presque assommé de coups de canne par les sergents de ville. Si ma mémoire est fidèle, il avait même aux mains et au cou de fortes excoriations. Cependant, ces blessures ne présentaient pas de gravité et les blessés purent être transportés dans la journée même à l'Hôtel-Dieu. J'ignore si les soins médicaux nécessaires leur furent donnés, mais je sais que les surveillants et les subalternes furent avec eux d'une excessive brutalité.
A partir du 2 décembre au soir jusqu'au 10, la rue de Paris ne cessa de s'emplir. Elle ne se vida que vers le 12 ou le 13. Je termine tout de suite ce qui a trait à cette partie de mes impressions.
Le 3 au matin, les prisonniers enfermés à2im\z rue de Paris étaient au nombre de soixante environ. A la fin de la journée ils étaient deux cents; le lendemain quatre cents j le surlendemain huit cents. C'était à faire pitié. Cette galerie, quoique fort longue et assez large, ne pouvait plus les contenir. La première nuit ils avaient couché sur la paille j maintenant ceux qui pouvaient se coucher se couchaient sur du fumier. Mais c'était le petit nombre. Entassés comme des veaux au marché, ils étaient forcés pour la plupart de se tenir debout et de se relayer pour s'accroupir. Ils dormaient dos à dos au milieu de la galerie; le long des murs, ils pouvaient s'étendre à terre, mais en se couchant les uns sur les autres. Comme les jours étaient sombres et que la rue de Paris est éclairée par des fenêtres grillées donnant sur la partie couverte du préau, il y faisait à midi une nuit complète et les deux mauvaises lanternes pendues à la voûte étaient constamment allumées et baissées à hauteur d'homme pour que les prisonniers pussent lire et allumer leur pipe. Une odeur indescriptible émanait de cette horrible casemate. L'air vicié par des exhalaisons méphitiques de toutes sortes, parla fumée du tabac combinée avec la fumée des quinquets, n'était renouvelé que par les étroits vasistas des fenêtres à barreaux et avait cessé d'être respirable. Nousmêmes, dont le corridor était sans cesse aéré par trois croisées sans cesse ouvertes, nous éprouvions en j passant un véritable malaise physique. Qu and nous nous penchions sur cette foule entassée dans cette cave, nous nous sentions pris à la gorge. On avait été forcé de mettre des seaux de chlore aux deux bouts. Les malheureux faisaient leurs excréments dans des baquets.
Du reste, pas un cri. Un murmure confus. Le silence était ordonné. De temps à autre, un surveillant traversait la galerie et jetait d'un ton brutal un mot d'intimidation ou de défi. Cela était tellement odieux que je ne pus m'empêcher de dire à l'un d'eux : « Mais c'est ignoble, la manière dont vous traitez ces gens-là! »
Il y avait là plus d'habits que de blouses. Il y avait des commis de magasin — l'un entre autres à qui j'ai parlé, un tout jeune homme de bonnes façons et de bonne mine, bien mis et qui m'a dit être là parce qu'il était accusé d'avoir tiré sur la troupe. — Il y avait des cochers de fiacre, des bourgeois, des enfants, tous les passants de la rue. Le restaurant Bonvalet était là.
On letir servait la nourriture de la prison, le pain noir, la soupe et l'eau.
Ils restèrent du 3 au 6 sans prendre l'air. Pendant trois jours et trois nuits,
CCS huit cents hommes respirèrent cette affreuse atmosphère. Ils vécurent trois jours dans cette nuit, trois nuits sur ce fumier! Le 7 on leur permit de sortir dans la cour. On aéra. On battit et on secoua les litières. Elles étaient pleines de vermine.
A la tombée de la nuit, les prisonniers rentraient à l'écurie.
Cela dura une huitaine de jours pendant lesquels le grelot ne cessa de retentir. On amenait des prisonniers et on en remenait. On les interrogeait par fournées de vingt-cinq et de trente, et on les dirigeait sur les forts. Peu à peu la rue de Paris se vida et le 9 ou le 10 on nous permit d'y passer lorsque nous étions appelés au parloir. Un matin, pendant que les prisonniers étaient dans la cour, je traversais la rue de Paris. J'aperçois sous un tas de paille quelque chose qui remuait. Je m'approche et je vois la figure d'un enfant. Tout le reste de son corps était couvert de paille. Il avait les yeux fermés.
« Qu'est-ce que vous avez » , lui dis-je.
L'enfant ouvrit les yeux et me dit d'une voix faible et presque mourante :
« Je n'ai rien. »
— Pourquoi n'allez-vous pas dans la cour.f"
— Je n'ai pas la force.
— Voulez-vous boire un verre de vin.^
L'enfant me répondit avec un regard plein d'une inexprimable reconnaissance :
— Oui. Je crois que ça me fera du bien.
Cela présenta des difficultés. Il fallut une autorisation du brigadier pour envoyer à ce malheureux être un morceau de pain et un peu de vin.
Il y avait à l'infirmerie plusieurs détenus arrêtés dans les journées, blessés ou malades. Parmi eux, il y avait un enfant de douze ans. Celui-là n'était pas malade, mais on lui avait accordé un lit. Voici comment il m'a raconté son arrestation :
— Je passais J'étais sur le trottoir du quai, devant la préfecture. Je m'étais arrêté pour voir arriver des gens arrêtés et conduits par de la troupe. Le chef, avant d'entrer sous le guichet, compta ses prisonniers. Il y en avait douze. Il en manquait un à l'appel. Alors il me prit au collet en disant : — En voilà un qui fera le treizième.
Cet enfant, dont la mise annonçait une famille aisée, avait été réclamé par ses parents. Mais les formalités de la justice avaient retardé sa mise en hberté. On avait consenti à le mettre à l'infirmerie jusqu'à son élargissement. C'était une faveur. Il passa devant le juge d'instruction et fut provisoirement conduit dans un fort.
Je reprends mon récita la matinée du 3.
Vers midi , nous entendîmes plusieurs coups de fusil. Nous courûmes daiis l'infirmerie, momentanément vide, et dont les fenêtres donnent sur la place du Palais de Justice. Un bruit de cavaliers au galop succéda au bruit de la fusillade; les gardes républicains postés sur la place descendirent au pas de charge. On venait de leur crier: Aux armes!
Une tentative avait lieu sur la Préfecture. Les coups de fusil durèrent près de trois quarts d'heure. On vint nous dire que la troupe tirait contre un commencement de barricade qui se faisait à l'entrée de la place du Châtelet. Nous crûmes entendre le canon. Tout à coup le grelot sonna. On nous fit sortir de l'infirmerie. On y amenait un blessé; un homme en blouse, soutenu par deux surveillants, entra en boitant et en hurlant. Il avait du sang dans le dos. La balle avait traversé la hanche. On le coucha sur un lit tout gémissant.
Le médecin de la prison était absent. On ne l'envoya pas chercher. Ce fut l'infirmier qui soigna le pauvre blessé. Comment le soigna-t-il.^ Le soir, comme je l'interrogeais, il me dit: «Ce n'est rien, dans quinze jours il sera sur ses jambes. » Le lendemain on transporta le blessé à l'Hôtel-Dieu. Il passa vingt-quatre heures confié à un infirmier, voleur et mouchard. Ce filou représentait l'humanité dans le coup d'État.
Nous descendîmes dans la cour, comme d'habitude pleine de détenus, la plupart non politiques. Dans un vestibule qui mène au greffe et qui est exhaussé de quelques marches, on posta des soldats. Un profond silence se fit dans le préau.
— Au moindre cri, au moindre geste, au moindre mouvement, cria l'officier, voilà les fusils!
Vers trois heures, on sut à la Conciergerie que l'attaque sur la Préfecture avait été repoussée. Les soldats chargés de nous mettre en joue se retirèrent. Tout rentra dans le calme.
On avait craint un moment que la tentative ne fût plus grave, et la défense avait été sérieusement organisée. Les appartements du directeur avaient été occupés militairement. A chacune des meurtrières des grosses tours qui font face au quai, un soldat avait été placé avec ordre de tirer sur tout ce qui passerait. Il y eut même un feu de peloton dirigé sur l'autre côté du quai dans le but d'éloigner les passants. C'était l'un d'eux qu'on venait de nous amener tout sanglant.
Le 2 au matin, j'ai vu de mes yeux par la fenêtre de l'infirmerie deux gardes républicains buvant du vin à même et à plein goulot; quand les bouteilles étaient vides, d'autres les remplaçaient. Le 3 au matin, j'ai revu
mes deux mêmes gardes républicains buvant encore et delà même manière. Dans la nuit du 2 au 3, nous avons entendu les soldats ivres sur la place du Palais de Justice chanter : Veillons au salut de l'Empire!
Parmi les prisonniers amenés dans la rue de Paris à la Conciergerie, il y avait un aveugle.