‹ HistoireChapitre 117 sur 134 · VICTOR FROND · texte numérisé non relu

VICTOR FROND

sur vous les plus graves désagréments. Songez à votre avenir, songez à votre famille qu'un terrible châtiment peut plonger dans la désolation. Vous avez été trompé; rétractez-vous, il en est temps encore.

Et après bien des menaces, bien des promesses et surtout un éloge peu flatteur de ma personne, de mes sentiments, chaque homme effaça d'un trait de plume sa signature qu'il reporta sur le registre oui, sur lequel ma signature restait dès lors toute seule.

Je n'avais plus à douter de ce qui m'attendait, j'étais cependant résolu à en finir, mes projets étaient arrêtés. Cette journée devait être féconde en événements.

Je descendis dans la cour pour faire défiler la garde montante. — Je me promenais depuis un moment lorsque je vis arriver à moi un monsieur que je n'avais jamais va.

— M. Frond ? me dit-il.

— C'est moi.

— Je désirerais vous parler en particulier.

Je le fis monter chez moi. Retirant alors un petit billet de sa poche, il me dit : «Lisez ».

C'était un avis de partir si je voulais me soustraire à une arrestation.

— De qui vient ce billet } demandai-je.

— Je ne puis rien dire, me fut-il répondu j c'est d'un ami qui se fera connaître plus tard. — Et sans ajouter un mot, cet émissaire mystérieux se retira.

Je compris tout. Je rédigeai en toute hâte ma démission que je portai à jVI. Melotte. — Je ne suis plus rien ici, je me retire, lui dis-je. Il voulut me répondre, mais déjà la porte était fermée sur moi.

Depuis quelque temps j'avais pris un logement quai de la Tournelle. Je m'y rendis pour changer de vêtements. — Cette opération fut courte. Il le fallait, du reste, car quelques minutes après mon départ ma chambre fut envahie par la police, une douzaine de sapeurs-pompiers ayant à leur tête un lieutenant que j'ai reconnu au portrait qui m'en a été fait pour le lieutenant Poteau.

Cette narration est écrite avec toute la sincérité que doit avoir un document officiel. — Je la livre, non point pour mettre à jour ma résistance au coup d'État, mais comme une nouvelle flétrissure à imprimer au front du forban.

yoU'x.^^^'^-^^

li).

CHEZ VICTOR SCHŒLCHER.

(La lettre suivante a été écrite par M"'° Constance, la servante de Schœlcher, «vieille femme qui a du courage comme dix jeunes hommes, et qui l'a prouvé», ainsi que l'écrivait Victor Hugo à sa femme le 17 janvier 1852.)

Monsieur,

Je m'empresse de vous faire connaître les vexations inqualifiables dont j'ai été l'objet de la part des agents de la police lors du coup d'État du deux décembre par suite de mon dévouement au meilleur des hommes, M. Schœlcher.

Après le 2 décembre, je restai trois jours entiers chez M. Schœlcher sans me coucher, inquiète, ne recevant aucune nouvelle de lui. Dans la journée du 3 décembre, le commissaire de police de la rue Papillon se présenta pour l'arrêter; il y avait alors son secrétaire, plusieurs de ses amisj en faisant ses investigations dans les divers corps du logement, le commissaire de police m'interpella en ces termes : — C'est vous qui vous appelez M™" Constance.'' — Sur ma réponse affirmative il ne m'en demanda pas davantage. Dans ces entrefaites entra un jeune homme versant des larmes qui venait s'assurer s'il était vrai que, comme on le disait, M. Schœlcher avait été tué dans le faubourg Saint-Antoine. Privée de toute nouvelle sur son compte, le bruit qui était arrivé aux oreilles de ce jeune homme ne fit qu'augmenter mes angoisses.

Le commissaire de police se retira donc sans rien trouver. Les choses en étaient là lorsque le 5 décembre je reçus un mot de M. Schœlcher, puis une lettre anonyme, en rentrant chez moi à 9 heures du soir, heure à laquelle je me retirais de chez M. Schœlcher; je déposai le tout sur ma cheminée et je me disposai enfin à me reposer; à peine étais-je couchée, c'està-dire à II heures du soir, je fus réveillée par ma portière qui me pria d'ouvrir la porte, ce que je fis immédiatement et sans m'habiller; grand fut mon étonnement en voyant entrer avec elle le commissaire de police, des officiers de paix et des sergents de ville; et, avant de prendre mes vêtements, j'eus à subir le long interrogatoire suivant :

— Où avez-vous passé les trois dernières nuits .^

— Chez monsieur.

Le commissaire : — Cela n'est pas vrai.

CHEZ VICTOR SCHŒLCHER. 445

— Vous n'avez qu'à demander à M. Pleyel, lui dis-je, et vous verrez si cela n'est pas vrai.

— Pourquoi les avez-vous passées chez lui plutôt que chez vous?

— Parce que, le croyant blessé, j'attendais qu'on le portât.

— Vous savez où est votre maître. Il faut que vous le disiez.

— Le matin du 2 décembre, je portai les journaux à monsieur, et allumai son feu à 7 h. ijz du matin; à ce moment on sonna et on demanda à lui parler; j'introduisis la personne; dix minutes après, monsieur m'appelle et m'envoie en commission. Il était 8 heures, je pars, je m'en revins à 9 h. 1/4; je ne trouvai plus M.Schœlcher, et depuis lors je ne l'ai plus revu.

— Vous devez savoir où il est.^ il faut que vous nous le disiez, ou il vous arrivera de la peine.

— Je vous jure sur l'honneur que je ne sais pas où il est!

A ce moment le commissaire de police s'empare des deux lettres que j'avais déposées sur ma cheminée, et s'adressant à moi :

— • Voilà une lettre de M. Schœlcher. Je reconnais son écriture.

— Oui, monsieur.

— Qui vous a porté cette lettre.^

— Un commissionnaire.

— Quel est ce commissionnaire.^

— Je ne le connais pas. Quand un commissionnaire m'apporte une lettre, je le paie et ne regarde pas sa médaille.

— De qui vous vient l'autre lettre.^

— Regardez-la, vous verrez que c'est une lettre anonyme dans laquelle on médit de me rendre dans la rue que je connais. Or, comme j'en connais beaucoup, je l'ai considérée comme venant de la police et, par conséquent, je n'y ai pas fait attention.

Alors le commissaire de police, ne pouvant maîtriser son impatience, a froissé la lettre et m'a de suite posé cette question : — M. Schœlcher a des maîtresses. Dites-nous leur nom.

— J'ignore s'il a ou non des maîtresses.

— Cependant il reçoit des dames .^^

— Je ne demande jamais les noms de ceux qui visitent M. Schœlcher. D'ailleurs, monsieur, les personnes qui viennent chez M. Schœlcher sont trop haut placées, pour que j'en devienne leur délatrice.

Après cet interrogatoire, que je subis n'ayant qu'une simple chemise, ils se retirèrent dans le fond de la chambre (le commissaire et l'officier de paix), et se mirent à causer à voix basse; je pus néanmoins saisir ces mots : Nom n en obtiendrons rien. L'officier de paix ajouta : il faut la mettre en prison.

Sur ce, ils quittèrent la chambre.

446 CAHIER COMPLEMENTAIRE.

Dix minutes après, l'officier de paix et quatre sergents de ville remontèrent, le premier m'enjoignit de m'habiller et de les suivre. Pendant que je déférais à son injonction en m'habillant, l'officier de paix me dit : Vous ne devancerez votre maître que de quelques heures. — Au h. 1/2, par une pluie battante, je me mis en route ayant beaucoup de peine à les suivre. — Pendant le trajet un sergent de ville me donnait le bras et me le serrait avec tant de force que je lui fis observer que c'était inutile de me faire tant de mal, car mon intention n'était nullement de me sauver. — Il me répliqua qu'il agissait ainsi parce que le pavé était grasj à quoi j'ajoutai : mais il tombe de l'eau, la crotte n'est que de la bouillie. — Il me dit : Mais dites donc où il est. — Je répondis : Mais vous êtes bien drôle. Ne sachant pas où il est, je ne puis vous le dire. — C'est qu'on vous reconduirait chez vous. — A quoi je répondis : Je n'ai besoin de personne pour me reconduire. Je connais mon chemin.

Arrivée à la préfecture de police, haletante et mouillée, j'y trouvai deux officiers de paix qui soupaient, je demandai un verre d'eau, l'un d'eux m'offirit du vin, ce que j'acceptai. On me mit ensuite dans une cellule où se trouvait une femme couchée sur la paillasse, qui se nommait Héléna Gosselin , laquelle était malade. J'y passai la nuit assise à ses pieds. Comme moi, elle était arrêtée pour n'avoir pas voulu indiquer l'adresse des personnes qui dînaient chez elle à table d'hôte, et suspectées de républicanisme.

Le lendemain samedi, on nous changea de cellule; celle-ci avait 6 pieds de long sur 10 de large, il s'y trouvait 14 à 16 femmes, prostituées, voleuses et autres. Le dimanche nous étions 23 , le soir 6 ont été extraites de la cellule où on ne pouvait même respirer.

Je suis restée depuis le 5 décembre à minuit jusqu'au mercredi à i h. 1/2, heure à laquelle on me conduisit près du juge d'instruction qui se borna à me faire décliner les nom, prénoms, profession et demeure. Après quoi il me déclara en liberté.

Tel est le récit exact des faits qui me concernent.

Page 1