ÉVÉNEMENT DE DÉCEMBRE
sous-officiers i dans ces régiments on ne consulta ni les soldats ni les chefs de corps; il paraissait certain que les premiers suivraient assez facilement le mouvement une fois commencé; les seconds passaient pour être attachés à Louis-Napoléon, on résolut de s'en passer si le cas se présentait. Les négociations occupèrent une partie de la nuit et la matinée du 5.
Vers l'après-midi de ce même jour, tous les officiers des deux régiments d'artillerie, ceux du génie et beaucoup d'officiers d'infanterie se réunirent sur la place d'armes. Le colonel du 6^ d'artillerie après les avoir harangués les quitta pour se rendre auprès du général Marey et lui proposer de marcher à leur tête. Il fit la faute de s'y rendre seul; à peine entré il fut saisi, revêtu d'habits bourgeois, conduit au chemin de fer, et expédié sous escorte à Paris.
Pendant cet intervalle et à peine le colonel du 6" d'artillerie avait-il quitté la place qu'un colonel d'infanterie s'y présenta. Cet officier, entièrement dévoué à Louis-Napoléon, parla avec énergie aux officiers d'infanterie, les menaça et leur enjoignit de se disperser, ce qu'ils firent; les officiers d'artillerie et du génie restèrent réunis sur la place. Ils se retirèrent à la chute du jour pour se réunir de nouveau dans la nuit. Inquiets de ne point voir revenir le colonel du 6" et ne sachant ce qu'il était devenu, ils résolurent d'attendre son retour jusqu'au lendemain, de le remplacer par un autre officier et de continuer le mouvement qui se trouvait préparé. Après cette décision ils se séparèrent de nouveau.
Le lendemain matin, ils apprirent la cause de la disparition du colonel du 6" et en même temps toutes les troupes furent consignées, avec défense à l'infanterie de communiquer sous aucun prétexte avec les soldats de l'artillerie et du génie. Le général, dans un ordre du jour, annonça aux troupes que le bruit de l'évasion du général Lamoricière était faux, que l'armée avait acclamé Louis-Napoléon, et que l'armée entière avait vote comme un seul homme en sa faveur; il ajoutait qu'il serait funeste que dans une occasion pareille, et en présence des désordres affreux qui avaient éclate sur plusieurs points de la France, l'armée ne restât pas unie et qu'il ne doutait pas que la garnison de Metz ne fît comme le reste de leurs camarades. Les officiers virent alors qu'il n'y avait plus rien à faire pour le moment; néanmoins ils résolurent de prouver par leur vote qu'ils ne pouvaient point accepter un fait aussi illégal sans protester. Voici, autant qu'il a été possible de le savoir, le résultat des votes de la garnison :
i"' et G' régiments d'artillerie : officiers et sous-officiers, à l'unanimité non; soldats, 2/3 non, 1/3 oui.
2' régiment du génie : officiers et sous-officiers, à l'unanimité non; soldats, 4/5 non, 1/5 oui.
464 CAHIER COMPLEMENTAIRE.
Régiments de ligne : officiers et sous-officiers, 2/3 non, 1/3 oui; soldats, 1/2 non, iji oui.
École d'application d'artillerie et du génie : 10 abstentions, 4 oui, 116 non. Dans les régiments d'infanterie les chefs de camp et quelques officiers supérieurs paraissent avoir voté oui.
Voici en cas de réussite quel avait été le plan de campagne : proclamer la déchéance du président et la permanence de l'Assemblée, nommer, au nom de l'Assemblée, un général en chef de l'armée de l'est, se mettre en communication avec les garnisons de Nancy et de Strasbourg, se relier à l'armée de Lyon et marcher sur Paris. Il paraît certain que, si un des généraux s'était présenté aux portes de Metz ainsi qu'on l'avait espéré le premier jour, le mouvement aurait eu lieu et aurait été suivi de succès.
(Michot-Boutet était ébéniste; il devint représentant du peuple en 1848, fut réélu en 1849, et abandonna momentanément son métier qu'il reprit ensuite lorsqu'il fut proscrit et interné à Louvain. Sa déposition est très longue. Nous avons dû pratiquer de larges coupures pour ne retenir que les faits les plus intéressants.)
(Notes pour servir à l'histoire.)
Le deux décembre au soir, après avoir assisté à l'exécution de l'attentat commis le matin même, après avoir vu l'armée couvrir le pavé de Paris de ses bataillons, ne jugeant pas notre présence indispensable à Paris, nous convînmes, mon ami et collègue M. Alexandre Martin (du Loiret) et moi, de nous transporter à Orléans, afin de nous rendre compte de l'accueil que feraient au coup d'Etat les populations de ce département.
Chemin faisant nous tînmes conseil, M. Martin et moi, sur la conduite à suivre 5 parfaitement décidés à faire l'un et l'autre le sacrifice de notre vie, nous entendions cependant ne faire que ce qui nous paraîtrait utile à la cause de la République3 nous résolûmes de voir par nous-mêmes quelles étaient les dispositions de la population et d'agir avec toute la prudence possible pour ne pas compromettre, dans une tentative insensée, l'existence d'hommes généreux que nous savions disposés à nous suivre, pour ne pas jeter la désolation dans un grand nombre de familles, mais en même temps à payer résolument de nos personnes dans le cas où la résistance nous paraîtrait possible j le droit était pour nous, il ne fallait que du courage et, certes, ce n'est pas cela qui nous a manqué.
Arrivés à Orléans, nous passâmes en voiture, avant de parler à personne, sur la place de l'Hôtel-de-Ville, dite place de l'Etape; la caserne a son entrée sur cette place même, nous y remarquâmes environ une centaine d'ouvriers en blouse qu'avait amenés là la curiosité plutôt qu'autre chose, et qui paraissaient parfaitement tranquilles.
Nous nous rendîmes chez M. Pereira, c'était alors le 3 décembre; il était midi. M. Pereira nous dit que, la veille, lorsque furent apposées les affiches du président, la dissolution de l'Assemblée et la mise en état de siège de la i''' division militaire, dans laquelle est compris le département du Loiret, un sentiment de stupeur avait saisi les habitants d'Orléans. La population d'Orléans est d'ordinaire très inoffensive , timorée, tenant principalement à ses intérêts matériels; la bourgeoisie, à quelques exceptions près.
est orléanistCj les ouvriers sont en majorité républicainsj la petite boutique s'abstient en politique d'avoir une opinion.
M. Pereira, homme d'un caractère ferme, très droit, très honnête, jouissant d'une grande considération dans Orléans qu'il habitait depuis sa naissance, ancien avoué près la cour d'appel, avait été nommé en 1848 par Ledru-RoUin commissaire du Gouvernement provisoire pour le Loiret, puis préfet par la commission executive qui remplaça le Gouvernement provisoire. Il fut destitué par M. Ferdinand Barrot'"'.
... Lorsque M. Pereira apprit que l'Assemblée était dissoute, la Constitution violée, il alla lui-même lire les fameux placards, et là, le 2 décembre, en présence d'un grand nombre de citoyens groupés autour, il les arracha, les déchira publiquement et déclara tout haut qu'il protestait contre l'attentat qui se commettait.
Quelques heures après parut une autre affiche, sortie des bureaux d'un journal républicain de la localité {La Conlfitution du Loiret) et signée par trois de ses rédacteurs : MM. Tavernier, rédacteur en chef; M. Hutin, beau-frère de M. Alexandre Martin, et Desjardin, ouvrier lithographe; cette affiche portait seulement l'article 68 de la Constitution, puis ces mots : M. L. N. Bonaparte ayant violé son serment et foulé aux pieds la Constitution est déclaré traître à la patrie et déchu de ses fonctions.
Tout cela s'était passé le deux au soir; quelques réunions avaient eu lieu; l'autorité militaire, investie déjà des pouvoirs que lui conférait l'état de siège, avait laissé faire.
... Le conseil municipal d'Orléans était en permanence, le chef de ce conseil, maire de la ville d'Orléans, M. Lacave, notre collègue à l'Assemblée, avait été arrêté la veille à la mairie du x'' arrondissement, après avoir voté la déchéance du président, on le savait depuis le matin : ce conseil était composé en entier des amis de M. Lacave, on convint de faire une démarche toute pacifique auprès de ce conseil pour lui demander ce qu'il comptait faire, et lui remettre une pétition signée par quelques centaines de citoyens qui demandaient que le conseil municipal se prononçât pour le respect que tout le monde doit à la loi.
...Arrivés à la porte de la mairie, quelques-uns des ouvriers qui se trouvaient là nous ayant reconnus, crièrent : Vive la Constitution! vive la
0) Pereira fut destitué parce que, dans une de donner à Louis Bonaparte le titre de Mon-
visite du prince-président à Orléans j il refusa seigneur^ et s'obstina à l'appeler Monsieur.
MTCHOT-BOUTET. 467
République! mais ces cris, notre cortège, notre attitude, tout, jusqu'à nos intentions, étaient on ne peut plus pacifiques.
Quelques gardes nationaux de service à la mairie, qui connaissaient parfaitement M. Martin, et qui, je crois, étaient un peu échauffés par la boisson, refusèrent, de leur propre autorité, de nous laisser entrer : l'un d'entre eux plus entêté que les autres, refusa d'obéir aux ordres de son colonel, M. Amy, qui se trouvait là en tenue , et lui ordonnait de nous livrer passage ; cet homme croisa la bayonnette sur nous 5 M. Robert de Massy, premier adjoint, arriva revêtu de son écharpe, ordonna à cet homme de nous laisser passer, mais sans succès; quelques ouvriers impatientés désarmèrent ce furieux et l'écartèrent sans lui faire aucun mal, et nous entrâmes, M. Martin et moi, dans la salle où se trouvaient ces messieurs parmi lesquels je citerai MM. Robert de Massy, premier adjoint, Rousseau-Deshayes , deuxième adjoint, et les conseillers Loiseleur, Sautton Parisis, Marchand et quelques autres.
M. Martin engagea avec eux une conversation qui dura environ une demiheure et les engagea à faire une proclamation par laquelle ils feraient savoir à la population orléanaise qu'ils entendaient se ranger du côté de la loi et de la Constitution.
Ces messieurs répondirent hautement à M. Martin qu'ils désapprouvaient, qu'ils blâmaient même (ce dernier mot fut prononcé) ce qui se passait; qu'ils étaient opposés au système de violence que paraissait vouloir inaugurer M. Bonaparte, mais ils se. refusèrent à faire autre chose, attendu qu'étant tout simplement un corps administratif, ils ne voulaient pas s'immiscer dans la politique. La conversation d'ailleurs fut toute bienveillante de part et d'autre, je dirais presque amicale.
Pendant ce temps-là nos camarades étaient restés dans la cour, nous ignorions ce qui se passait.
Le général Grand qui commandait à Orléans était, par le décret sur l'état de siège, investi du pouvoir dictatorial, et au premier avis, que sans doute il reçut à l'instant même par la police, de ce qui venait de se passer à la porte de la mairie, il donna immédiatement l'ordre d'arrêter, à l'instant même, tout le monde qui se trouvait sur la place et dans la cour de la mairie; la caserne donnant également sur cette place, cet ordre fut exécuté en un clin d'œil, de sorte que, curieux, hommes politiques, flâneurs, ouvriers, bourgeois inoffensifs ou non, tous, y compris les deux représentants du peuple, furent arrêtés et conduits en prison au milieu d'un carré d'infanterie dont les armes furent chargées devant nous.
Nous causions encore dans la salle de la mairie lorsqu'un agent de police vint, de la part du général, demander MM. Martin et Michot, nous ne
nous doutions de rien , lorsque le commissaire entra et nous arrêta au nom de. . . je ne sais pas quoi j je crois qu'il dit : Par ordre du général j nous descendîmes le perron, et là, nous vîmes le général présidant lui-même à l'exécution de ses ordres et on nous conduisit en prison.
C'était le 3 décembre de deux à quatre heures du soir que tout ceci se passait; quelques jours après, une espèce d'instruction judiciaire fut commencée; il fut impossible d'établir l'apparence d'une charge sérieuse sur le compte d'aucun d'entre nouSj nous connaissions le décret de déportation et dans la prison nous en parlions' comme d'une mauvaise plaisanterie, en ce qui nous concernait du moins; jamais il ne nous vint à l'idée que ce décret pouvait être applicable à notre cas particulier. Nous comptions qu'après l'élection du 20 décembre, ou au plus tard la promulgation de la Constitution, la plus grande partie d'entre nous serait mis en liberté comme étant non seulement innocents, mais encore complètement étrangers à la politique; le hasard seul les ayant poussés le 3 décembre sur la place de l'Etape, il était clair pour nous qu'ils seraient rendus à leurs familles.
. . . Quinze jours environ après notre arrestation on en mit quelques-uns en liberté, et puis des mandats d'amener furent lancés contre les hommes les plus influents du parti républicain dans la ville et l'arrondissement d'Orléans.
. . . Ces nouvelles arrestations étant opérées, en défalquant ceux qui avaient été mis en liberté, nous étions encore, au 8 janvier, en prison, au nombre de 84.
. . . Nous commencions à trouver le temps long, lorsque le vendredi 9 janvier, à huit heures du soir, on vient nous prévenir que nous devions partir le soir même, à neuf heures, pour Paris.
La plupart d'entre nous dont les familles étaient à Orléans demandèrent à ce qu'il leur fût permis de faire venir de chez eux du linge et de l'argent, on le refusa; de sorte que nous fûmes obhgés de partir sans avoir pu dire adieu à nos femmes et à nos enfants, sans argent et sans linge, et la nuit.
A neuf heures, l'appel commença, on nous réunit au nombre de 54 dans la cour de la prison, 18 d'une première catégorie, 36 de la seconde, le reste fut laissé dans la prison; plusieurs, je crois, y sont encore. On nous plaça, cette fois encore, au milieu d'un carré d'infanterie, on fit charger les armes en notre présence, on nous mit dans ce carré par rangs de cinq de front, et deux gendarmes, la carabine chargée, entre chaque rang, et dans cet
ordre, on nous conduisit de la prison au chemin de fer; un convoi était tout prêt, on nous plaça six détenus, un gendarme et trois soldats, dans chaque compartiment, la locomotive fît entendre son sinistre sifflement, et nous partîmes sous la conduite d'un officier de l'état-major, venu tout exprès de Paris.
A une heure du matin, nous arrivions à la gare de Paris ''^, elle était pleine de troupes et de sergents de ville.
. . . Nous crûmes un instant qu'on nous dirigeait sur la prison Mazas, mais une fois arrivés au bout nord du pont d'Austerlitz, on nous fit prendre la rive droite de la Seine et suivre les quais.
M. Alexandre Martin, que des douleurs rhumatismales aux pieds et aux jambes empêchaient de marcher et qui était dans un état d'obésité développé d'une manière extraordmairement gênante pour lui, put monter en voiture et suivre le convoi.
Nous étions toujours très inquiets de ce qu'on allait faire de nous, nous croyions qu'on allait nous conduire à la Conciergerie, mais nous nous trompions encore, et ce ne fut pas sans un sentiment de stupeur que nous vîmes l'officier qui marchait toujours en tête dépasser le Pont-Neuf. Nous arrivâmes jusqu'à la place de la Concorde, toujours en suivant les quais de la rive droite; là, on nous fit tourner à droite, et ce fut seulement alors que nous pûmes nous douter qu'on nous conduisait au Havre, mais nous ne pouvions croire à notre déportation; nous pensions qu'on nous conduisait au Mont Saint-Michel; ce voyage , à pied , de la gare du chemin de fer d'Orléans à celle de la place du Havre, fait au milieu de la nuit, avait quelque chose de lugubre. Le plus grand silence nous était imposé; nous avions l'air d'une capture que des bandits conduisent dans leurs repaires, après les avoir pilles et volés. Plusieurs d'entre nous étaient chaussés en sabots, d'autres en pantoufles de matin, il y avait parmi nous des vieillards, dont la marche était pénible et chancelante, que nous étions obligés de soutenir.
Enfin nous arrivâmes par la rue d'Amsterdam dans la cour du chemin de fer; elle était encombrée de troupes; là notre carré s'arrêta un peu à droite et, près de la machine qui sert à charger et à décharger les diligences de dessus les trucs des chemins de fer, nous restâmes là environ une heure pendant laquelle nous vîmes arriver successivement plusieurs détachements semblables aux nôtres, huit ou dix voitures cellulaires; enfin, vers trois heures du matin, le convoi étant formé, on nous fit monter dans les compartiments;
(') La gare d'Orléans, située alors comme il fallait traverser tout Paris pour se rendre à la
aujourd'hui près du Jardin des Plantes, n'avait place du Havre,
pas ses lignes prolongées jusqu'au quai d'Orsay ;
six détenus et deux gendarmes mobiles dans chaque, la machine hurla de nouveau, et nous partîmes pour le Havre ''^
Il était à peu près deux heures de l'après-midi quand nous aperçûmes la mer. Dans le cours de notre voyage, nous avions demandé aux gendarmes placés avec nous quelle était notre destination. L'un d'eux, qui était brigadier, nous répondit qu'il leur était défendu de causer avec nous, ni de répondre à aucune de nos questions j cependant il ajouta : Comme vous avez l'air d'être des gens comme il faut et que vous me paraissez ne pas être des repris de juBice, je prendrai sur moi de vous dire ce que j'en sais, ou plutôt ce que je suppose. On ne nous a pas dit où vous alliez, mais comme plusieurs des gendarmes qui sont dans le convoi doivent aller de ce pas à Cayenne pour y garder les repris de justice et les condamnés politiques, comme je crois, continua- t-il, qu'une fois arrivés au Havre, vous trouverez là un navire tout prêt pour Brest, j'en conclus que vous êtes pour Cayenne.
Nous lui demandâmes s'il savait qui nous étions et quelle sorte de gens il conduisait. Il nous répondit : qu'ils avaient été commandés dans la nuit même, quelques heures avant notre départ de Paris, pour conduire un convoi de repris de justice et de forçats libérés!...
C'est ainsi qu'il nous fut à peu près possible d'entrevoir ce que le gouvernement de M. Bonaparte prétendait faire de nous.
Le convoi roulait toujours. Enfin vers deux heures et demie ou trois heures, nous entrâmes dans la gare du Havre, et le convoi s'arrêta. La gare était pleine de troupes. Il y avait plusieurs colonels, des commandants, des officiers supérieurs de marine, des gendarmes. Une voix cria : «Messieurs, dépêchons-nous ! la marée nous pousse. » On appela aussi M. Auguste Rivière, le célèbre avocat, qui se trouvait parmi nous, et on l'emmena^ j'ai su depuis qu'une dépêche télégraphique venait d'arriver pour son retour à Paris.
On nous fit descendre. On nous plaça entre deux longues files de soldats et on nous dirigea vers le port. Nous marchâmes environ trois quarts d'heure le long des quais.
... En mettant le pied sur le navire qui devait nous conduire à Brest, on nous accoupla par deux, sans nous attacher cependant, on nous compta, on remit à chacun une couverture, et on nous fit descendre, la première
^'' Etant dans la cour, je demandai qu'il me J'aurais voulu lui éviter un si pénible vojage.
fût permis de faire prévenir ma femme, qui Je demandai, soit à lui jeter un mot à la
demeurait aux BatignoUes, de mon départ poste, soit à envoyer quelqu'un : on me re-
d'Orléans et de mon passage à Paris. Elle fusa. Elle partit ainsi que nous étions con-
devait partir le lendemain de chez elle avec un venus; c'est a Orléans qu'elle apprit que j'étais
de mes enfants pour venir me voir à Orléans. déporté. (Note de Alicbot-Bouiet.J
moitié dans la batterie, la seconde, dans laquelle par hasard je me trouvais avec tous mes camarades d'Orléans, dans l'entrepont. On avait commencé par emplir la batterie, on y en introduisit autant que ce local en put tenir, les hommes étant debout, serrés les uns contre les autres, et serrés à ce point qu'il fallait toutes les peines du monde et au moins un quart d'heure de travail et de précautions pour aller d'un bout à l'autre de la pièce. Quand la batterie fut pleine, à n'en pouvoir pas faire tenir un de plus, on essaya de faire entrer le reste dans l'entrepont, mais ce fut impossible, on eut beau nous entasser, ce navire "^ avait été préparé pour trois cents prisonniers et nous étions quatre cent quatrevingt-cinq.
. . . Nous n'avions là ni espace, ni jour, ni air. Nous n'avions rien mangé ni rien bu depuis notre départ d'Orléans j il était environ cinq heures du soir; nous avions dîné dans la prison la veille à pareille heure à Orléans, de sorte que nous étions à 24 heures d'intervalle, à plus de cent vingt ou trente lieues de notre pays, en pleine mer, par un froid et un temps affreux, sans qu'on eût pensé le moins du monde à nous donner de quoi manger.
Là commencèrent pour nous d'horribles rélîexions. . . Qu'allaient devenir nos familles ? Quel affreux moment pour nos femmes et nos enfants en apprenant notre déportation si inattendue, si subite, et surtout si imméritée!
Une heure ou deux après notre départ du Havre il faisait nuit, le vent soufflait avec violence, le navire criait dans ses jointures et dans ses assemblages j le mal de mer avait déjà pris la plus grande partie d'entre nous, ceux-là se couchèrent sur le plancher du navire.
On nous distribua à chacun une ration de pain et de biscuit.
... On pensa à se caser du mieux qu'il était possible pour passer la nuit.
Là, de nouvelles difficultés nous attendaient; quand le plancher fut couvert d'hommes étendus, couchés sur le côté, vomissant les uns sur les autres, rien pour appuyer nos têtes et serrés autant qu'il était possible pour tenir moins de place, il en restait encore environ un tiers debout, n'ayant de place ni pour s'asseoir, encore moins pour se coucher; on avisa alors des crochets fixés dans les poutres du plafond et qui étaient destinés à suspendre les hamacs de l'équipage, mais nous n'avions point de hamacs; on finit en faisant certains nœuds avec des mouchoirs et des bouts de ficelle par improviser des espèces de hamacs avec nos couvertures, en attachant chaque coin à un crochet. Cela n'offrait guère de sécurité, ni pour ceux qui devaient y coucher, ni pour ceux qui étaient couchés dessous. Enfin, brisés par la fatigue,
''J Le Canada.
les plus hardis, les moins lourds se décidèrent à y monter. On finit ainsi par se loger à peu près tous. Quelques couvertures se détachèrent pendant la nuit et plusieurs sont tombés, se sont blessés, eux et ceux sur lesquels ils sont tombés.
... Parmi nous se trouvaient MM. Alexandre Martin, représentant du peuple aux Assemblées constituante et législative, ancien maire de la ville d'Orléans, membre du conseil général depuis bon nombre d'années^ M. Pereira, avocat, avoué près la cour d'appel d'Orléans, membre du conseil général depuis dix ou douze ans, membre du conseil municipal de la ville d'Orléans; M. Girard, adjoint au maire de Loury-j M. Tiercelin, docteur en médecinej M. Tavernier, rédacteur en chef de la ConBitution, ancien commissaire du Gouvernement provisoire, etc.; l'énumération en serait trop longue; aucun de nous n'avait rien eu à démêler avec les tribunaux et si j'en crois les renseignements que j'ai pu recueillir, les autres catégories de détenus, qui étaient venus la même nuit que nous du fort d'Ivry, attachés ceux-là deux à deux comme des malfaiteurs, étaient des gens tout aussi honnêtes et irréprochables que nous; j'en citerai quelques-uns :
Dans la même pièce que moi se trouvaient MM. Hippolyte Magen, écrivain éditeur; Xavier Durieu, ancien représentant, ancien rédacteur du Courrier ji'ançais, du Temps, de la dévolution-, Pierre Lachambeaudie, le fabuliste; M. Leroy, ancien notaire, rentier, aux Batignolles; M. Deville, docteur en médecine, professeur d'anatomie, fils de l'ancien constituant, actuellement à Belle-Isle, etc. Il y avait en outre cinq ou six enfants, de l'âge de lo à 14 ans, des vieillards.
...Partis d'Orléans le 9 janvier, embarqués au Havre le 10, nous avions, nous disait-on, vingt-quatre heures de traversée pour aller jusqu'à Brest; mais comme le navire sur lequel nous étions, le Canada, n'était pas un bon marcheur, nous en aurions probablement pour trente heures. Nous venions de faire plus de cent lieues en vingt-quatre heures, et sans boire, manger, ni dormir, traités comme des malfaiteurs, et nous avions hâte d'arriver à un terme quelconque. Nous nous disions qu'une fois arrivés à Brest, on daignerait au moins nous dire ce qu'on pensait faire de nous.
... Le vent soufflait avec une violence incroyable. Dans notre ignorance de la mer, nous ne savions pas si les effrayantes secousses qu'éprouvait cet affreux navire étaient dues à une tempête ou si c'était l'effet ordinaire d'une mer tranquille. Nous passâmes la première nuit, la journée du lendemain, puis la nuit suivante sans prendre l'air, croyant arriver en rade à chaque instant. Enfin le 12 au matin, la hauteur des vagues diminua sensiblement,
les secousses devinrent moins fortes, et vers neuf ou dix heures du matin, le navire s'arrêta.
Nous croyions être arrivés, mais cette fois encore nous devions être trompés. Un matelot qui passait dans le couloir dit tout bas à l'un de nous, pendant que le gendarme tournait le dos, que nous étions en rade de Cherbourg, que nous avions essuyé une tempête qui avait jeté le navire sur les côtes d'Angleterre, que la mer était toujours très mauvaise, et que nous attendrions là un temps plus propice pour nous remettre en mer.
Le II au matin, le premier jour de mer, vers huit heures , on nous apporta à manger; on nous donna l'ordre de nous réunir, ou plutôt de nous compter, de nous associer par dix, pour faciliter la distribution des aliments. Peu de temps après, on apporta pour chaque catégorie de dix un affreux et sale baquet, exactement semblable à ceux dans lesquels vomissaient ceux qui étaient malades, à moitié plein de vieux haricots durs comme des cailloux; on les avait fait bouillir dans de l'eau, mais on ne les avait pas fait cuire; c'aurait été d'ailleurs, je crois, impossible; on ajouta à cela du biscuit et une demi-ration de vin; nous n'avions pour manger cela ni couteaux, ni cuillers, ni fourchettes. On nous délivra ces dix rations et une demi-heure après on réclama les baquets. Ceux d'entre nous ayant assez faim pour se décider à dévorer cette sale nourriture, furent obligés de puiser à même le baquet avec leurs mains ; et notez que depuis Orléans il avait été complètement impossible de se nettoyer faute d'eau, d'espace et de linge.
Le soir, on nous distribua également des haricots et du pain, mais pas de vin.
... A Cherbourg, nous trouvâmes moyen, par un gendarme qui allait à terre, de faire acheter quelques cuillers, du papier, de l'encre et des plumes pour écrire. Vers midi, MM. Pereira, Martin et moi nous demandâmes par écrit à parler au commandant du bord afin de pouvoir obtenir pour tout le monde la faveur de monter un peu sur le pont, de prendre un peu d'air : on y fit d'abord répondre que cela était très difficile, mais ce commandant fut tout étonné, à ce que j'ai su peu de jours après, d'avoir à son bord des hommes qui se prétendaient honnêtes gens, et surtout des représentants du peuple. Il paraît qu'on lui avait donné des ordres dont la teneur était telle qu'il croyait sincèrement conduire à Brest des repris de justice et des forçats libérés en rupture de ban.
... Le vendredi, dans le milieu de la journée, nous arrivâmes en vue du goulet de Brest. Le commandant remit la direction de son navire, à sa grande satisfaction, aux soins d'un pilote et nous couchâmes en rade de Brest.
iHrniMrniE sATiowl.f:.
CAHIER COMPLEMENTAIRE.
Le lendemain matin, en vertu d'une dépêche télégraphique arrivée depuis quelques jours déjà, on débarqua, pour les enfermer dans le fort de Brest, MM. Alexandre Martin, Pereira, le docteur Deville et moi.
Louvain, 24 mars 1852.
Place du Vieux-Marché, Louvain.