ALBERT CASTELNAU
drir \c?> partageux de son département en s'abonnant à leur journal, ne devait qu'à un excès de prudence interprété contre ses opinions légitimistes l'honneur de partager notre sort. La transportation a fait de cet homme honnête et éclairé un républicain de plus,
. . . Au bout de deux mois environ , l'autorité somma les transportés jouissant de ressources personnelles, ou exerçant certaines professions, de désigner la ville où ils désiraient être internés. Cette désignation reçut tantôt la forme d'une demande au gouverneur, tantôt celle d'une simple déclaration écrite. Mais la sanction de l'administration algérienne donnait en tout cas à ces actes un caractère définitif.
Je partis pour Médéa avec cinq de mes compagnons. Nous jouîmes là de notre indépendance personnelle, sous la seule restriction d'une signature à donner chaque jour au bureau de la place. Je parle en passant d'une vexation qui atteignait quelques chasseurs de nos amis : l'interdiction absolue du port d'armes. Mais notre situation devint intolérable lorsqu'on vit qu'on ne pouvait obtenir de nous aucun acte de soumission.
On s'avisa d'un expédient. Un ordre du jour des commandants divisionnaires nous mit en demeure d'adresser au président une demande en mainti-rn de l'internement provisoire accordé par le gouverneur. Et cela après six mois de résidence sur les points que nous habitions!... Tout refus entraînait la réintégration dans les camps et l'envoi sur les chantiers de travaux publics. Après trois sommations faites de mois en mois, une dizaine de personnes parmi les soixante-dix internés de Médéa persistèrent seules dans la résistance assez générale qu'avait d'abord rencontrée l'inqualifiable exigence du gouvernement. Plusieurs de nos amis purent s'échapper j si plus tard dans toute l'Algérie on trouve à peine peut-être quelques internés qui aient définitivement refusé de mettre leur nom au bas d'une lettre à Bonaparte, on comprendra les tristes nécessités d'une situation exceptionnelle. Quand une armée a mis bas les armes, le dernier groupe debout sur le champ de bataille peut signer une capitulation honorable.
Voici une des formules usitées pour ces actes que le gouvernement de décembre ne saurait faire accepter pour une soumission :
«Monsieur le Président,
« Interné à XXX par décision de M. le gouverneur général de l'Algérie, en date du XXX, je vous prie de vouloir bien confirmer cette mesure. « Je suis, etc.. »
CAHIRR COMPLÉMENTAIRE.
Je ne terminerai pas sans flétrir la manière ignoble dont certaines soumis s.ons empiètes ont été arrachées par la menfce des travaux Ws r;:
routes.
2C juillet 1853.
.^.■gU^/2
'ioTfe'f,
CURET.
Arrêté le 7 décembre 1851, venant de faire campagne, je fus, pendant vingt-quatre heures, livré à la noirceur d'un donjon fort profond où on ne se reconnaissait qu'à la voix, où se tenaient les propos les plus invraisemblables pour nous compromettre, où les vivres manquaient.
C'était, nous a-t-on assuré, dans l'intention de nous couvrir de vermine qu'on nous avait fait passer par cette première épreuve.
Le lendemain on appela treize d'entre nous, on nous menotta, on nous fit descendre au pied de la forteresse Saint-Nicolas"', on nous embarqua dans une grande barque, nous traversâmes la bouche du port, nous entrâmes dans la forteresse Saint-Jean, toujours escortés par autant d'agents de police armés jusqu'aux dents et, arrivés dans la cour de Saint- Jean, nous fûmes enfermés dans un ex-corps de garde, où nous demeurâmes en otages pendant quatre jours.
. . . On nous avait oubliés pour les vivres, nous nous croyions condamnés à mourir de faim. Mais ce qu'on n'avait pas oublié, c'était un canon de fort calibre braqué sur notre porte et que nous apercevions par le seul trou d'un guichet qu'on nous défendait d'approcher.
Et lorsque nous réclamions, on nous répondait : Eh, de quoi pouvezvous avoir besoin.'^ Ne savez-vous donc pas que vous n'avez peut-être pas une heure à vivre .^ Voyez plutôt. — Et l'on montrait le canon à l'interrogateur. — Mais ce n'est pas une raison, dit celui-ci , pour que nous soyons condamnés à subir auparavant le supplice de la faim. — Comment.'' s'avisa de répondre un officier. — Oui, depuis trois jours nous n'avons eu qu'un mauvais morceau de pain de munition qu'on nous a octroyé en traversant d'une forteresse à l'autre. L'eau nous manque, et il paraît qu'on nous a oubliés. — L'officier murmura je ne sais quoi, fit mine de vouloir briser son épée sur son genou, pirouetta et disparut. Une heure après trois administrations diverses envoyaient chacune leur contingent de provisions.
Quelques jours après nous partions pour le fort d'If. Nous eûmes plus d'un mois de secret. Pas plus de place qu'auparavant. Le jour de la libération du secret, on nous permit une heure de promenade. L'un de nous
<■' Marseille.
480 CAMIER COMPLEiMENTAIRE.
s'évanouit. Nous étions tous étiolés. — Nous restâmes aii fort d'If dans l'ensemble environ deux mois.
...Nous arrivâmes à la Guyane française en juillet 1852.
Notre traversée n'eut de remarquable que la sévérité dont nous étions l'objet. Si nous nous plaignions du pain ou du biscuit, on nous répondait que c'était bien assez pour des gens de notre espèce. Et pourtant ces provisions étaient le rebut des matelots d'abord, puis des repris de justice, puis des convicts, et c'était à nous qu'on faisait avaler cela. Nous n'avions de l'eau que par minimes rations.
Après trente-deux jours de mer, nous mouillâmes à l'île Royale, aujourd'hui Impériale, bagne principal de la Guyane; mais comme rien encore n'était préparé pour nous recevoir, on nous garda à bord huit jours de plus que nos compagnons de voyage. Enfin, le huitième jour, on nous transborda sur le vapeur le Styx qui nous débarqua à l'île La Mère. Rien n'était préparé pour nous recevoir.
... Le gouverneur lui-même, M. Sarda Garriga, était abasourdi de la situation. Le bois pour les baraques et les hommes qui devaient les habiter arrivant en même temps, il nous fallut nous-mêmes construire nos prisons, aidés seulement de quelques ouvriers d'état.
Notre œuvre était encore fort incomplète lorsque, par ordre supérieur, on forma des catégories. Je fus l'un de ceux qui arrivèrent des premiers à Cayenne (la ville). Là je trouvai vingt-deux autres prisonniers arrivés avant nous sur la frégate la Fo/fe. — 1^'Erigone nous comptait au chiffre de 144.
... Une évasion de 13 d'entre nous qui avait été exécutée à l'île La Mère rendit le gouverneur plus sévère, et malheureusement le gouvernement impérial en tira parti et trouva là l'occasion de nous vexer comme bon lui semblait. Mais où trouver les hommes et les moyens pour justifier les rigueurs exercées contre des hommes traités en coupables sans être jugés .^ On verra plus loin que rien ne manqua.
Bientôt une deuxième évasion eut lieu de la ville même de Cayenne. Là, j'y jouai le rôle principal. J'accompagnai même les trois amis que j'aidai de tous mes moyens jusques à bord pour ainsi dire, et j'eus à résister à leurs pressantes sollicitations pour ne point partir avec eux pour les Etats-Unis. Je m'étais sur parole réservé à d'autres amis. Quesne, Chambonnière et Gourrieux une fois partis, on fit des recherches minutieuses. L'enquête démontra que j'avais quelquefois parlé avec le capitaine américain. Il est vrai qu'on ne pouvait comprendre, mais je savais l'anglais, j'étais lié avec la maison d'un commissaire commandant d'un quartier... le canot manquait... on m'avait
CURET. 481
vu avec des nègres, rameurs spéciaux de ce commandant-là. Bref, le cas fut jugé capital en fait de connivence et l'on nous enferma tous dans la gecle de Cayenne par ordre du gouverneur. Pourtani, comme rien ne vint à l'appui formel de cette accusation, que du reste bien peu d'entre nous connaissaient à fond l'affaire, on nous relâcha au bout de huit jours; mais on nous recommanda, et spécialement à moi, de prendre garde.
(Le gouverneur de l'île M. Sarda Garriga, jugé trop clément, fut remplace par M. Fourichon.)
. . .Cette période fut remarquable par les divers changements administratifs se succédant sans relâche, et il était facile de voir qu'avec le nouveau venu arrivaient aussi pour nous vexer les hommes et les moyens.
D'abord les pauvres exilés de l'île La Mère furent condamnés au travail obligatoire. Ils refusèrent en demandant à être jugés ; des menaces et de légers retranchements de ration furent la conséquence de ce premier refus. Puis le vin fut supprimé. Puis encore des rations entières. Et toujours les proscrits protestaient. Or, sur ces entrefaites, le capitaine du vaisseau le Duguesdin / ce bagne flottant, le célèbre Mallet, visitant en touriste l'île et ses prisonniers, crut devoir s'adresser à ces derniers en ces termes : «Ah! vous ne voulez pas travailler! Vous ne voulez pas obéir ni vous soumettre! Eh bien, nous verrons, on vous prendra par la famine.»
Et il disait cela avec son ventre ballonné de truffes et son haleine puant le Champagne, le bandit!
Et en effet, à partir de ce moment, chacun sans exception, malade ou en santé, faible ou fort, capable ou non, eut à travailler ou à mourir de faim.
Ce n'était point chose facile, on le pense bien, que de réduire de pareils hommes. Or, comme on avait littéralement supprimé les vivres, ils se ruèrent sur le magasin, qui par un guet- apens combiné n'était point gardé, en demandant des vivres, un jugement ou la liberté.
Il y avait là une trop belle occasion pour les geôliers pour ne point considérer cette affaire comme une insurrection afin d'en tirer parti, et au besoin d'en avoir raison par un conseil de guerre.
Le lendemain matin des troupes furent débarquées à l'île La Mère, et en un clin d'oeil une cour martiale prononça huit condamnations : Angéliaume, huit ans de travaux forcés comme meneur; les autres, dont le nom m'échappe mais que nous retrouverons toujours, en furent quittes pour moins; il y eut des emprisonnements de plus d'un an pour quelques-uns et quelques mois pour la plupart.
A partir de ce moment tous nos amis, un seul excepté ( Gardanne d'Hyeres
réclamé dans une habitation), furent embarqués sur les steamers et transportés à l'île Saint-Joseph où se trouvaient les récidivistes (repris de justice ).
L'île Saint-Joseph est fort près de l'île Impériale. Celle-ci est le bagne principal.
... Le directeur des deux îles se nomme ainsi : La Richerie - de la Richerie ou Rucherie, natif de Bourbon ou Guadeloupe, on ne sait au juste, créole enfin i on l'entendait souvent jurer contre l'abolition de l'esclavage qui l'avait ruiné, disait-il, ainsi que sa famille.
C'était surtout aux hommes de 48, ainsi qu'il les appelait, qu'il en voulait le plus.
... Le lendemain de l'arrivée de mes pauvres amis à l'île Saint-Joseph, une grande parade de gendarmes, de soldats et de gardes-chiourme, appuyée par un fort détachement d'artillerie, annonça la visite de leur noble directeur.
Il commença par lire le règlement des forçats et leur dit : «Ce règlem.ent est désormais le vôtre. Il dépend de moi, prenez-y bien garde, de vous conduire là où se trouve le fouet ^' et ceci dépend de votre soumission à mes ordres. D'abord vous serez rasés comme les forçats, et puis vous irez travailler comme eux, ni plus ni moins; celui qui ne fera pas son travail de bon cœur travaillera deux heures de plus que les autres pour compléter son ouvrage. Vos effets sont usés, je le vois, eh bien, je vous octroierai ceux des forçats décédés. Il en sera de même pour les chapeaux et les pantoufles 1 je ne dis pas souliers). Il est bon, là, le gouvernement, d'avoir tant d'attentions pour des hommes indignes comme vous en vérité.»
Les pauvres proscrits étaient abasourdis. Ils se demandaient si elles étaient vraies, ces paroles inouïes sortant de cette ignoble chose indigne de porter le nom d'homme. Ils étaient consternés, et comme rien ne décelait leur indignation : «Eh bien, dit-il, voyons, allons, vous vous taisez, insurgez-vous maintenant, fumier, poltrons, brigands! Alais remuez donc! essayez! que j'aie le plaisir de vous envoyer quelques balles dans la tète!,»
Et, suffoqué par la colère, il fut emporté dans les bras d'un aide de camp, pouvant à peine murmurer ces derniers mots : «Non! point de pitié pour vous, sur mon honneur! »
A partir de ce jour commença pour les exilés cette vie de tortures journalières inconnue dans les âges passés, et incomprise au milieu du dix-neuvième siècle.
(') Ile Impériale. *
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Voici quelques détails :
Angéliaume, huit ans de travaux forcés; quatre autres, diverses peines, réclusion, dix huit mois de prison, privations, cellule, etc.
Chottard (Louis). Les pouces furent presque coupés par les poucettes qu'un bon gendarme serrait. Deux fois il passa de l'île Saint-Joseph à l'île Impériale, celle du fouet. L'a-t-il subi.? Jamais il ne s'est exphqué à ce sujet; mais aujourd'hui, de fou qu'il devint, il est devenu imbécile. Sicut et cadavei:
Agénon (Antoine), éditeur du Progrès social ci du Travailleur, accusé du crime d'écrire l'histoire de ce temps. — Peine : 45 jours de réclusion dans une boîte en bois, au pain et à l'eau, sans place pour se mouvoir. Huit jours de repos. Nouvelle réclusion de 15 jours pour le même crime. Après quoi le médecin-chirurgien le trouva si faible, si étiolé, qu'on l'envoya à Cayenne (la ville) où il mourut le troisième jour de son arrivée, 25 août 1853.
AUGUSTE CLAVERIE.
(La dcposition d'Auguste Claverie se présente sous une autre forme que les autres dépositions. C'est un récit de ses aventures fait à son ami , l'avocat Auguste Lamaiguère, dans un certain nombre de lettres; cet ami en a transmis à Victor Hugo les copies ci'où nous avons extrait les passages les plus importants. La première lettre est datée d'avril 1852. Auguste Claverie a été arrêté à Paris, enfermé, puis transféré successivement dans les prisons d'Auch , de Toulouse , de Cette , et enfin déporté dans la province d'Alger. C'est du camp de Birkadem qu'il a expédié les lettres dont nous reproduisons des fragments. Toute cette correspondance ayant été copiée, nous ne pouvons donner la signature autographe.)
Camp de Birkadem (province d'Alger), 14 juillet 1852.
Tu dois être bien impatient, mon cher ami, de savoir enfin ce que je suis devenu, et dans quel pays j'ai été jeté par le vent des proscriptions qui ont décimé la France.
Arrivé à Alger le 2 juillet après une traversée qui m'a rudement secoué et pendant laquelle on nous a jetés dans la cale, sorie de fosse aux moutons où nous ne pouvions rester debout, où nous n'avions pas de sièges pour nous asseoir, ayant à peine un peu d'air pour respirer, plongés dans une atmosphère viciée sans qu'on eût pour nous traiter avec tant de rigueur l'excuse du grand nombre des prisonniers, car nous n'étions que 11 ^ je puis enfin te donner quelques détails sur ma position.
D'Alger, où nous avons passé deux jours au lazaret sous de longs hangars ouverts à tous les vents, n'ayant pour toute couche sur la dalle humide qu'un peu de paille, trop peu, hélas! d'Alger, on nous a dirigés sur un camp.
... Ici tout est sombre autour de moi; sous le calme apparent des visages, je sens des âmes bouillonner. Chacun ronge en silence son frein, tout en songeant, non sans une amère douleur, aux infortunes laissées derrière soi et surtout à la dégradation et au déshonneur de la patrie.
Je suis au camp de Birkadem, situé à 10 kilomètres d'Alger. Il y a avec moi près de six cents de mes compagnons de captivité de presque tous les départements de la France; nous ne savons si nous resterons dans ce camp ou si l'on nous enverra plus avant dans les terres.
... Ceux qui sont au camp de Birkadem ne travaillent pas. Quand on a besoin de bras à l'intérieur, on choisit parmi nous des détenus et on les expédie sur
AUGUSTE CLAVERIE. 485
Douera, sur Aïn-Sultan, sur Dellys, etc., où il y a déjà beaucoup de transportés. Inutile de te dire, mon cher ami, queyV ne travaillerai pets. Tu connais l'énergie de mes résolutions. Toute puissance humaine, contraire à ma volonté, se brisera contre l'inertie de ma résistance. Je refuse donc, comme j'ai déjà refusé, tout travail. Ma main ne touchera pas une pioche. J'irai peut-être à Lambessa, peut-être à Cayenne, mais ma fierté ne sera pas humiliée, et jusqu'à la mort, jusqu'à mon dernier souffle, ma voix protestera contre le parjure dont j'expie le crime ici avec tant d'amis.
A Veuillide et à moi on nous a proposé l'internement à la condition à'eii adrej^er la demande au gouverneur. Nous avons refusé.
13 août 1852.
Je t'ai parlé de notre traversée à bord du bateau à vapeur la Ville-de-Bordeaux. Je t'ai dit en quelques mots que notre arrivée au lazaret d'Alger n'avait rien changé à notre position. A notre arrivée au camp, nous entrâmes dans de grandes baraques en bois où, par l'arrivée de 250 transportés de l'Yonne, les détenus se sont trouvés tellement serrés et entassés qu'ils n'ont pas même la moitié de l'air qu'il faut pour respirer.
. . . Quant à la nourriture, après avoir passé quatre ou cinq mois pour la plupart avec une ration de soupe et de bœuf le matin, du riz le soir et du pain de munition, toutes choses qui sont assez bonnes un jour et fort mauvaises le lendemain, nous avons enfin obtenu la soupe deux fois par jourj mais on ne donne que de l'eau, que les soldats du train vont chercher au village de Birkadem avec des mulets et des tonneaux, et qui, par conséquent, n'est pas de la première fraîcheur.
Mais avec de l'argent, me diras-tu, on peut se procurer quelques adoucissements à un régime si sévère et si peu substantiel.? Oui, sans doute, mais à la condition que tous nos achats, pain, viande, vin, fruits, savon, fil, papier, etc., soient faits à une vieille cantinière préposée pour cela au camp, et qui a soin de gagner cent pour cent sur les marchandises, presque toujours de mauvaise qualité, qu'elle nous fait passer par le guichet.
Tout homme qui rentre au camp, soit au retour de la corvée, soit au retour du travail, est fouillé par le sergent de route qui confisque tout, jusqu'aux allumettes, s'il en trouve dans les poches du délinquant. Quand les transportés vont à la promenade le matin sous l'escorte des sergents et des soldats en armes, un factionnaire est placé à la porte de chaque épicier sur les places où les arabes ont l'habitude de porter leurs fruits ou leurs denrées, et un homme, fût-il accablé par la soif, ne peut acheter ni figues, ni pommes, ni quoi que ce soit.
486 CAHIER COMPLEMENTAIRE.
Tout ceci se passe au camp de Birkadem qui passe pour le camp le moins rudement mené en Algérie. Mais à la Bourkika, à Douera près Guelma, à Aïn-Bernian, à Bône et autres Lambessas de cette espèce, le régime est autrement sévère et intolérable. Pour t'en donner une idée, je te dirai qu'à Douera un sergent, voyant un malheureux transporté qui se tordait dans les étreintes et les tiraillements de coliques cruelles, lui disait : «Pourquoi vous lamentez-vous.'* Ne savez-vous pas que votre chair est promise aux chacals.?» — Ceci est à la lettre. Sommes-nous donc ici pour qu'on nous y fasse mourir .f*
. . . Arrivons à la question du travail.
Beaucoup ont, bon gré, mal gré, accepté le travail. Au monopole de l'exploitation de nos bourses, par la vieille mégère de la cantine, a succédé le monopole de l'exploitation des bras des transportés, par le gouvernement. On vient de prendre au camp 250 transportés pour être employés au percement de routes dans l'intérieur de l'Algérie. Ils seront nourris à peu près comme au camp, couchés sur la paille et soldés à raison de vingt centimes par homme et par jour. Ceci est monstrueux, et sur les 20 centimes qu'il leur paie, quand il lui arrive de payer, l'état fait une retenue moyenne de 2 centimes par jour parce qu'il leur fait distribuer du café afin de couper la crudité de l'eau qui les rendrait sans cela tous malades.
Or, depuis 10 heures du matin jusqu'à 2 heures après midi le soleil est si brûlant qu'il semble que chaque rayon qui tombe sur vos bras et sur votre tête vous enlève l'épiderme^ au soleil, mon thermomètre s'est élevé dernièrement à 58" centigrades.
. . . J'espère que tu conserveras religiemement mes lettres afin que plus tard nous puissions puiser dans le souvenir de nos souffrances l'énergie qu'il nous faudra pour ne pas faiblir et reculer. Je veux te citer un fait qui te prouvera que le pouvoir lui-même n'ose pas affronter jusqu'au bout l'opinion publique.
Entre autres transportés morts dans le camp, il y a un jeune homme de dix-neuf ans, du département de l'Hérault, qu'on a enterré dernièrement dans le cimetière de Birkadem. Un de nos compagnons d'infortune lui a fait une modeste croix en bois, le seul souvenir par lequel il nous a été permis d'honorer la mémoire du malheureux proscrit 5 le peintre qui sous mes fenêtres s'occupe en ce moment de graver sur les deux bras de la croix le nom de ce pauvre jeune homme y avait mis : Pierre-Nicolas N., tran^orté. Il lui a été intimé l'ordre d'effacer ce mot-là, condition sans laquelle la croix ne pouvait être placée.
Je m'abstiens de réflexions. Nous les ferons plus tard.
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. . . Tu dois comprendre que si je te parle avec tant de liberté, c'est que j'ai trouvé le moyen de faire passer mes lettres sans les soumettre au visa des gardiens.
Ce matin à 3 h. 1/2 le clairon a sonné le réveil j aussitôt on nous a annoncé pour 5 heures l'arrivée du général Espinasse, aide de camp du président. De là grande rumeur dans le camp. L'amnistie allait donc être proclamée.
Je n'ai pas partagé cette joie, car, pour un homme un peu habitué à apprécier le caractère des actes politiques, le choix d'Espinasse pour une mission de clémence ne pouvait être, ne devait être qu'un nouveau chapitre d'hypocrisie.
A 7 heures, le général est entré au camp; le silence le plus complet régnait dans les rangs des transportés réunis dans la cour. Le général a passé devant nous j il a commencé par nous dire : « h viens vom voir en payant, en attendant qu'on ait pris des dispositions pour vous envoyer au travail. »
La déception a été complète. Après avoir fait sonner bien haut l'amnistie du 15 août, on venait insulter au malheur, car, après avoir été fort convenable en passant devant nous, le jeune général a profité du bruit qui s'est fait après que les rangs ont été rompus pour jeter des injures sur le parti républicain. «Les passions se calment en France», a-t-il dit.
Ah! général! Pourquoi retenez-vous donc dans les camps les vieillards, les infirmes, les pères de famille, les femmes, car il y en a, entre autres Pauline Roland; les passions se calment! vous le criez trop haut pour que cela soit vrai. Ah! comediante! comediante!
En partant, il nous a dit que la grâce ne nous serait accordée que sur notre demande et sur la promesse formelle d'être fidèles au président. — Ils tiennent donc au serment , et croient sans doute nous lier par un serment que les souffrances arrachent trop facilement au malheureux, eux qui ont donne si audacieusement l'exemple du plus odieux parjure que l'histoire ait eu à enregistrer.
J'ai sous les yeux tous les propos du général, son petit discours :
«Joignez aux demandes en grâce les certificats. Jurez fidélité et dévouement au prince-président. Le repentir est le meilleur des certificats; car enfin vous êtes des égarés. Vous n'avez fait que suivre des hommes qui voulaient être préfets, sous-préfets, percepteurs, qui vous avaient fait croire que les vessies étaient des lanternes, qui voulaient changer le gouvernement et qui maintenant sont graciés. Vous êtes des pauvres diables qui avez ete égares. Vous vous êtes laissés conduire comme un tas de bêtes que vous êtes. »
... Ce qu'il y a de plus clair dans notre affaire, c'est que ceux d'entre les
488 CAHIER COMPLEMENTAIRE.
transportés dont l'âme est trop fière, dont les convictions sont trop profondes, le caractère trop fortement trempé pour crier grâce au tyran ou reculer devant de nouvelles tortures, ceux-là ne rentreront en France qu'à la faveur d'une révolution. Or, ami, sous ce climat meurtrier, sous l'influence fatale de privations indicibles, de souffrances physiques et morales inconnues aux européens, le corps dépérit, la vie s'éteint bien rapidement.
. . . Pour moi, j'espère résister à toutes les misères 3 je suis trop jeune et j'ai trop de foi pour ne pas être su?- de revoir mon pays aussi glorieux qu'il est humilié, et je compte bien que, dans cette œuvre de haute réparation à laquelle nous sommes tous conviés, mes amis ne seront pas les derniers à se présenter à la barre pour dresser des actes d'accusation.
3 septembre 1852.
...Le Moniteur algérien publie 331 grâces ou commutations de peines pour les transportés. Je ne sais si on veut donner le change à l'opinion publique ^ ce qu'il y a de sûr, c'est que cette' liste reproduit le nom de plusieurs transportés graciés longtemps avant le 15 août.
. . . Au moment de cacheter ma lettre je reçois une lettre d'un transporté de Birkadem envoyé par delà la première chaîne de l'Atlas pour travailler avec 300 de nos compagnons partis, il y a quinze jours, du camp. Ce sont les travaux forcés, moins la condamnation par la cour d'assises et moins surfont la nourriture réglée de ces sortes d'établissements. En route et dans les chantiers ils ont toujours couché a la belle étoile, sans paille et sans vêtements. Ils sont mal nourris, n'ont pas la ration, et dans le trajet ils ont fait vingt-quatre heures de marche sans manger.
O sainte humanité de nos gouvernants! je n'ai pas le temps de te donner tous les renseignements qui viennent de m'arriver3 ils sont tous d'une profonde tristesse, et je suis à me demander si ce n'est pas à la mort qu'on a envoyé tant d'hommes au lieu de les envoyer au travail!
13 octobre 1852.
.. .11 y a environ deux mois, on organisa dans les camps des ateliers de travail. Au camp de Douera, quelques transportés refusèrent énergiquement d'aller travailler à l'assainissement de la plaine de la Métidja ou au percement des routes de l'Atlas. Ce refus de travail, si naturel de la part d'hommes qu'aucun arrêt de justice ne frappe, ne pouvait frapper, fut suivi de chants réputés séditieux et par conséquent rigoureusement punis. La Marseillaise surtout fut
AUGUSTE CLAVERIE. 489
chantée avec une rare énergie. Ce chant, qui jadis donnait tant d'élan aux armées de la République, déplaît furieusement aujourd'hui à nos Hoche et à nos Marceau en herbe. Le lieutenant qui commande à Douera a la Marseillaise en horreur, et il la déteste d'autant mieux qu'il est plus alcoolisé. Ce soir-là, il avait absorbé une prodigieuse quantité d'absinthe, qui est la boisson de prédilection des soldats d'Afrique, qui sont aux vainqueurs des Pyramides et d'Aboukir ce que le janissaire est au volontaire de 92.
La Marseillaise donc lui déplut souverainement. Il prit cinq transportés, parmi lesquels quatre sous-officiers d'artillerie que le 2 décembre avait surpris dans leurs foyers, et il les fit jeter à la salle de police. Mais les chanteurs étaient au nombre de 100, 200, 300. Ils réclament tous pour partager la punition de leurs camarades. Comment faire.'* Le camp, qui dans les premiers temps de la conquête, avait été fait pour des soldats, n'avait pas prévu qu'un jour il servirait de prison à des républicains, proscrits au nom du peuple, en sorte que les salles de police et les cachots ne pouvaient renfermer qu'une vingtaine de disciplinés.
Mais le soldat français, par ce temps-ci surtout, n'est pas homme à rester en si mauvais chemin ! Le lieutenant du camp prit les plus mutins, les mit à la salle de police, et fit au gouverneur général un rapport effrayant où il démontrait l'existence d'un complot, — les complots ont ceci de particulier qu'aujourd'hui, en toute saison, quelque temps qu'il fasse, ils se forment, grandissent et mûrissent en peu de jours, pour être pourtant fauchés avant le terme. — De là, grande rumeur. Les moins coupables furent envoyés à la casbah de Bône et cinq transportés, les plus coupables, les organisateurs , parmi lesquels les artilleurs, ont été traduits devant le premier conseil de guerre siégeant à Alger.
Là, malgré les paroles sévères des défendeurs qui demandaient au conseil de quel droit on condamnait ainsi des hommes aux plus rudes peines, travaux forces, ^dins, un arrêt de justice, le conseil, après une courte déhbération, a condamné les coupables , a l'unanimité, a la peine de mort!
Voilà notre perspective, mon ami. Je ne te dirai pas dans quelle sombre consternation cette fatale nouvelle a jeté le camp. Tu le comprendras facilement.
Tout Alger a été indigné. Tout ce que cette ville renferme de cœurs droits et vraiment honnêtes a flétri cette odieuse condamnation.
Les membres du conseil étaient montrés au doigt. Le capitaine rapporteur en est tombé malade, et ainsi que nous l'avions prévu, ni l'Akhar, ni le journal officiel, le Moniteur algérien, n'ont parlé de cette afl^aire.
Ces jeunes gens ne devaient pas être exécutés; ils ne pouvaient l'être, ils ne le seront pas. Le conseil de revision a cassé le jugement et l'affaire va