EVASION D'AFRIQUE DES CITOYENS FILLON, CRUBAILHES ET FROND
(Le récit de cette évasion a été écrit par Victor Frond, sous-lieutenant de sapeurspompiers, qui préféra briser sa carrière plutôt que de donner un vote d'approbation au coup d'État '*'. En raison de l'étendue de cette déposition, nous avons dû choisir les passages les plus intéressants.)
. . . Notre pensée, en choisissant Dellys comme lieu d'internement, était de nous rendre dans un petit port de mer peu fréquenté par les bâtiments marchands et les contrebandiers et de ne point éveiller l'attention des gendarmes sur nos projets d'évasion.
Dellys n'offre point de ressources. Quelques bateaux pêcheurs non pontés et incapables de quitter la côte fréquentent seuls le port.
On voit quelquefois des bateaux de huit et dix tonneaux frétés par des négociants d'Alger et chargés de marchandises pour la côte ou venant prendre des chargements, ou bien encore, ce qui pendant notre séjour est arrivé deux fois, deux bâtiments marchands qui venaient recevoir un chargement des huiles de la Kabylie.
Nous entrâmes souvent en négociation avec les capitaines de ces bateaux, mais toujours sans résultat. Avec les uns nous restions dans la plus grande réserve, avec d'autres nous pouvions nous livrer, mais leurs prétentions exagérées ne nous permettaient pas de continuer les négociations.
... Le courrier arrivait, on allait à la poste attendre la distribution que faisait le sergent des transportés. — J'attends deux cents francs, disait l'un, moi cinquante, disait l'autre, moi cent. On récapitulait} — c'est plus qu'il nous en faut pour payer le contrebandier, demain soir après dîner et à nuit close nous partirons..., et le cœur nous battait bien fort, partagés entre l'espoir d'une tentative d'évasion et la crainte de ne point recevoir de lettres.
Après la distribution, on allait dans un petit coin, on se disait le contenu des lettres : sur dix, un était quelquefois heureux, mais l'argent qu'il recevait ne pouvait que servir à payer ses dettes et à avoir un nouveau crédit.
('' Voir p. 439 de ce Cahier complémentaire.
496 CAHlliR COxMPLÉMENTAIRE.
. . . Nous étions au 14 septembre, lorsque arriva la dépêche qui prescrivait aux commandants supérieurs de faire faire des demandes à M. Bonaparte pour obtenir de rester dans les lieux d'internement.
Il n'y avait plus à hésiter, fuir ou rentrer dans les camps et perdre ainsi le bénéfice de tant de démarches et d'un concours assuré de la part d'Antonio, pêcheur napolitain qui joua le principal rôle dans notre évasion.
Nous eûmes une dernière entrevue. Les uns renoncèrent par impuissance, d'autres, pour des motifs particuliers, Fillon, Crubailhes et moi convînmes de partir le dimanche, immédiatement après l'appel du gendarme.
Après avoir signé notre dernier bulletin de présence, nous allâmes chez Huet prendre un morceau de pain que nous mangeâmes sur le pouce. Le moment était venu, et quoique préparés à tout événement nous avions le cœur serré. Nous quittions au reste des amis que le manque d'argent seul retenait prisonniers.
Pendant ce temps Antonio préparait son embarcation. A 9 heures, nous faisions nos adieux. Antonio quittait le port avec un de ses amis, annonçant qu'il allait à la pêche et venait louvoyer en face de notre petite maisonnette.
Il ne s'agissait point d'embarquer trois hommes seulement; Crubailhes avait eu soin de faire venir à Dellys une énorme caisse renfermant tous les effets qu'il avait laissés à Paris et aussi ses papiers de commerce. En arrivant au gourbi, il fallut descendre sur le bord de la mer cette énorme malle et s'exposer à perdre toutes nos chances de liberté pour sauver quelques hardes, qu'il fallut plus tard abandonner à Alicante.
Les matelots voyaient de loin cette manœuvre; ils n'osent nous parler, mais en arrivant au port ils nous déclarent ne pouvoir pas prendre une malle qui, indépendamment du poids et de l'embarras qu'elle occasionnera à bord, sera d'un débarquement trop difficile à Alger.
On insiste. Ils consentent à emporter la caisse, et, tandis qu'ils prennent leurs mesures pour cet embarquement, je remonte sur la route. Nous devions rejoindre, par le sentier qui borde la mer, l'embarcation qui devait nous prendre au Sebaoun, à deux heures de Dellys.
Nous suivîmes les sentiers, les haies, tous les endroits enfin où nous étions sûrs de ne trouver personne, et après deux mortelles heures de marche forcée, nous arrivâmes à l'endroit indiqué.
Il était 2 heures de l'après-midi lorsque le bateau prit le large.
. . . Apres le coucher du soleil la bise souffla avec force , presque vent arrière ; nous espérions marcher assez vite pour débarquer à Alger à 6 heures du matin. Nous avions compté sans le vent qui changea tout à coup vers les
onze heures. C'était le siroco qui soufflait j malgré la fraîcheur de la mer il arrivait à nous avec ses vapeurs brûlantes qui nous suffoquaient.
La mer embarquait. Des lames entières emplissaient le bateau...
On avait dû prendre le large pour éviter la côte pendant la nuit et en attendant le lever de la lune, mais on suivait toujours la direction d'Alger, autant que l'habitude peut le permettre à un homme qui n'a point de boussole pour se guider.
. . . Fillon crut un moment à la trahison. Les marins nous disaient en effet : Voyez comme la mer est mauvaise, le vent contraire! Si vous le voulez, nous rentrerons à Dellys.
Plutôt périr ici que de retourner dans notre prison. Mettez à la cape jusqu'au jour, nous verrons alors de quel côté nous diriger.
. . . Dès le matin 6 heures, le vent changea aussi subitement qu'il l'avait fait la veille. On put se rapprocher de la côte et marcher pour rattraper le temps perdu. Nous n'étions pas arrivés à moitié route d'Alger.
Les vivres étaient épuisés ou gâtés par l'eau de mer. Il restait un peu d'eau et de l'eau-de-vie, on en distribua un peu pour se donner des forces et l'on continua la route.
Vers II heures, nous arrivions devant le cap Matifou.
... Nous débarquer de jour sur la plage d'Alger n'était pas très prudent. On accepta donc la proposition que je fis de débarquer le soir après le lever de la lune sous le fort Babazoum, à l'endroit même où on nous avait fait débarquer du Mogador pour entrer au lazaret. De cet endroit à la porte Babazoum il n'y a que quelques pas, nous étions dans la ville.
... Fillon demanda l'adresse de la maison où il était attendu, tandis que Crubailhes et moi nous nous rendions chez M. Barbier dont j'avais fait la connaissance par l'entremise d'un brave camarade de transportation , Saget, ancien notaire de la Nièvre.
Deux petites chambres nous avaient été préparées dans un marabout faisant partie de la maison qu'occupe M. Barbier et dans laquelle se trouve la fabrique de tabac qui occupe 150 ouvriers. Nous restions enfermés là toute la journée. Le matin à 10 heures, et après la sortie des ouvriers, on nous apportait notre déjeuner; le soir à 6 heures et après la fermeture des ateliers on nous rendait à la liberté. Nous allions souper à la table de M. Barbier et le soir cet ami nous sacrifiait ses soirées, qu'il venait passer avec nous sur le plateau de notre marabout.
. . . Fillon était moins heureux. Muni d'une lettre de recommandation il se présente chez M. Drevet, autrefois ardent républicain, mais aujourd'hui timide, d'une politesse froide et ne prêtant que d'une main l'hospitalité qui lui était demandée. Fillon remercia M. Drevet et alla chez d'honnêtes ouvriers.
... Il apprit en détail ce que nous apprenions très vaguement, que le 2 décembre n'avait excité en Alger que haine et mépris, et que l'on délibérait encore le 3 si on ne proclamerait pas la République.
, . . On chercha un bâtiment qui pût nous emporter gratuitement.
Il y avait peu de bateaux espagnols en rade. Il fallait attendre une occasion ou s'adresser à des hommes qui auraient refusé ou qui auraient demandé un prix exorbitant.
Quinze jours se passèrent en négociations inutiles. Il arriva enfin le bateau du capitaine Renaud, homme intelligent et joignant à un grand courage personnel toutes les qualités du contrebandier. On lui offrit de nous prendre, il y consentit moyennant une somme de 750 francs qui devait être déposée entre les mains du consignataire du bateau et payée contre une lettre de nous, constatant que les engagements pris avaient été tenus.
Mais ici était la question la plus difficile. En quittant Dellys nous avions pour toute fortune 325 francs. Crubailhes n'avait plus sur ses 300 francs que 200 francs, Fillon et moi n'avions plus un centime. L'ami sur lequel j'avais compté à Alger était impuissant, le parti était pauvre, et Fillon ne recevait point de réponse à une demande qu'il avait faite à un de ses amis de Paris.
Quoique gêné, M. Barbier, voyant notre inquiétude, nous dit : Je ferai les fonds nécessaires pour ce départ, je m'arrangerai aussi pour vous donner 100 francs à chacun.
Dans la journée il vit Rey qui lui annonça que Fillon venait de recevoir par une voie secrète 300 francs. M. Barbier s'empressa de nous porter la nouvelle et nous dit que les 300 francs de Fillon réunis avec 250 francs de Crubailhes ne pouvant pas payer les frais de bateau, il ajouterait 250 francs à cette somme, ce qui constituerait ma part. Il ajouta à cette première somme 250 francs, ce qui faisait une avance de 500 francs. M. Barbier me prit un billet de 400 francs, « se proposant, nous dit-il, de se faire rembourser 100 francs par des personnes à lui connues ».
Le bateau trouvé, l'argent déposé, il ne s'agissait plus que de fixer le jour du départ. On choisit le mardi, l'embarquement devait se faire à 9 heures.
...Un matelot gardait l'embarcation. Dès qu'il nous vit arriver il accosta et à peine étions-nous placés que le second poussait au large.
Les voiles furent aussitôt larguées, l'ancre levée, et en moins de vingt minutes le bateau fut en marche.
. . . Debout sur le pont nous regardions Alger disparaissant peu à peu devant nous. Arrivés devant la tour des signaux, presque en face de notre marabout, j'envoyai un dernier souvenir à notre brave M. Barbier et un adieu à Alger.
A mesure que nous prenions le large le vent devenait plus violent, la mer était aussi plus mauvaise... Vers minuit, les matelots, qui avaient aussi le mal de mer, ne pouvaient plus marcher et demandaient à rentrer au port. Renaud chercha à les persuader. De notre côté nous demandions à mourir là plutôt que de retomber entre les mains des gendarmes de M. Bonaparte. — Marchons, marchons toujours, reprit Renaud.
Quelques minutes après, le mât de beaupré était enlevé, le bâtiment craquait dans tous les sens, les matelots ne pouvaient plus résister à la fatigue, au mal de mer, le capitaine lui-même était malade. Il fallut revenir sur ses pas. A 4 heures du matin nous étions mouillés en rade d'Alger.
Le capitaine descendit à terre à la pointe du jour, alla prévenir Rey et s'entendre avec lui pour nous cacher encore pendant que la mer serait mauvaise et le vent contraire.
Les ouvriers du port vinrent dans la journée réparer les avaries tandis que nous étions couchés au milieu des bottes de paille, privés d'air et de lumière.
La journée se passa ainsi. A 4 heures, le capitaine vint nous prévenir que nous débarquerions à 8 heures.
. . . L'on nous conduisit dans une vieille masure donnant sur le bord de la mer. Nous restâmes là pendant trois jours. Le troisième au soir nous devions embarquer à 6 heures.
. . . L'heure indiquée avait été mal comprise par les matelots, l'embarcation n'était pas là, il fallut la héler. Cette faute pouvait nous coûter la liberté, il fallait la réparer.
Le second pria donc un de ses compatriotes de lui prêter son embarcation, ce qu'il fit de très bonne grâce. Nous prîmes place tous les trois et dix minutes après nous étions encore à bord, cachés toujours dans du foin. A 8 heures nous quittions la rade. . . Cette fois je quittai Alger sans oser, comme à notre première sortie, lui dire adieu.
... Après quelques heures de sommeil très calme, nous montâmes sur le pont. On voyait à peine la côte d'Afrique, la mer était toujours belle... Toute la journée on chanta des refrains patriotiques...
Nous continuâmes ainsi notre route avec un vent et une mer qui nous restèrent favorables jusqu'à quelques lieues d'Alicante.
En approchant du port, après une traversée de quarante-huit heures, je crus renaître à la vie.
Vers le soir et quelques heures avant notre entrée dans le port, la mer, qui dans la journée avait grossi, devint furieuse. Aussi fallut-il renoncer au projet de débarquement arrêté le matin. A deux ou trois lieues d'Alicante, si le temps était resté beau, le capitaine devait mettre à la mer son embarcation et nous faire mettre à la côte par ses matelots. L'un de ses hommes serait venu nous accompagner pour nous indiquer l'entrée de la ville et nous conduire à l'hôtel qui nous avait été indiqué. Les effets restaient à bord et pouvaient passer pour appartenir au capitaine et au second qui couchaient dans la même cabine.
... La pensée du débarquement préoccupait vivement le capitaine. Débarquer de nuit était impossible, les portes de la ville étaient fermées, il fallait du reste traverser les bureaux de la douane. Débarquer de matin, c'était courir de grands risques et encore fallait-il le faire avant la visite toujours très matinale des douaniers.
Le capitaine voyant ces deux moyens impossibles s'adressa au capitaine d'un bâtiment voisin, lui proposant cent francs pour nous garder à son bord jusqu'après la visite de la douane. Cet homme se fit raconter brièvement qui nous étions et pourquoi on cherchait à nous cacher. Renaud répondit avec sa franchise habituelle que nous étions des évadés des bagnes de M. Bonaparte.
On aurait pu s'attendre à une réponse affirmative de la part de l'autre contrebandier, mais non. Non seulement il repoussa la proposition qui lui était faite, mais encore il rançonna Renaud, le menaçant de le dénoncer s'il ne lui donnait pas cent francs pour avoir osé lui faire une telle proposition. — C'était un vol infâme. — Il fallut se laisser exécuter, on donna les cent francs.
Renaud ne se découragea pas, il nous fit conduire à bord d'un autre bateau où il était déjà allé et où on lui avait promis de nous cacher pendant la visite. Mais à peine étions-nous à bord que le capitaine déclarait ne point vouloir nous garder, trouvant trop faible la somme qu'on lui offrait.
Enfin le capitaine d'un bateau partant pour Madère consentit à nous prendre à son bord et à nous déposer à Santa-Paula, petit port situé à 4 heures d'Alicante. Renaud paya 200 francs pour notre transport5 on nous embarqua à 4 heures du matin à fond de cale , une demi-heure après nous faisions voile pour notre nouvelle destination.
Nous arrivâmes en rade à midi. On mouilla très loin du port. L'embarcation fut mise à la mer. On nous distribua des pantalons de bord, des vareuses et des coiffures marines. Comme je fus le premier habillé, c'est
avec moi que le capitaine voulut tenter son débarquement. . . On fît des tours et des détours, des promenades autour de tous les bâtiments et, lorsqu'on crut le moment favorable, on poussa le canot vers un point de la plage où il n'y avait pas de douaniers.
Comme l'embarcation ne pouvait arriver à terre et qu'il y avait de l'eau jusqu'à mi-jambe, un matelot me prit sur son dos et me porta à terre. Cette opération terminée, l'embarcation poussait au large lorsque nous vîmes, mon conducteur et moi , venir à nous au pas de course un carabinieros auquel rien de ce qui venait de se passer n'avait échappé. «Marchez toujours, me dit mon guide, n'ayez pas l'air de voir cet homme.»
Arrivé à vingt pas, le douanier met en joue et crie : «Halte! ou je fais feu. » La position était peu agréable.
— Pas un mot. Restez immobile, médit mon contrebandier, et, prenant un ton menaçant : Que veux-tu.^ dit-il au douanier. Je ne porte rien, je débarque ici pour raccourcir mon chemin.
— Ce que je veux, c'est que tu rembarques et que tu viennes débarquer à la jetée.
Les refus d'un côté, les menaces de l'autre se croisaient, tandis que je restais immobile comme une momie en présence de cette carabine braquée sur nous.
Impatienté, le carabinieros fit sonner les deux crans de son fusil. Pâle et le cœur plein de rage, mon guide, voyant toute résistance impossible, me dit quelques mots qu'il accentua très fort en me prenant par le bras et que je ne compris pas, et se tournant vers le douanier, il lui dit : Au revoir.
L'embarcation qui avait vu cette lutte avait pris une direction parallèle à la nôtre. Sur un signe de mon guide elle revint à terre, nous rembarquâmes et, par mille détours au milieu de tous les bâtiments, nous revînmes jusqu'à notre bateau dont nous ne fîmes que le tour, et alors, se payant d'audace, le capitaine alla droit au débarcadère. Mon guide et moi débarquâmes au milieu d'un grand nombre de matelots ou curieux et sans émotion nous mîmes nos souliers. Nous allumâmes une cigarette. Un compère était venu au-devant de nous. Mon guide et lui engagèrent très haut une conversation} tout ce que je compris, c'est qu'il dit à son ami que nous étions venus à terre faire des provisions.
On me conduisit dans une maison où tout avait été préparé pour nous recevoir et où Fillon et Crubailhes vinrent me rejoindre deux heures après. Leur débarquement s'opéra de la même manière.
. . . Vers les 9 heures, on nous mit par terre un matelas très large sur lequel nous nous couchâmes tous les trois.
A 3 heures, un guide vint nous appeler et nous conduisit chez un loueur de voitures.
502 CAHIER COMPLEMENTAIRE.
La voiture qu'on nous donna, les seules du reste que l'on trouve dans ce pays, c'est une charrette couverte ayant la forme d'un omnibus avec deux bancs à l'entour, un char à bancs en un mot.
Cette charrette est traînée par deux mules.
... Le capitaine''^ avait espéré que notre débarquement se serait fait la veille, que suivant ses instructions on nous aurait donné une mule à chacun, et que le soir nous serions arrivés à Alicante avant la fermeture des portes. Aussi, inquiet sur notre sort, et avant de se transporter lui-même à Santa- Paula, expédia-t-il son second en avant pour voir s'il ne voyait rien venir, tandis que lui et deux de ses matelots attendaient à la porte pour nous servir de guides quand nous descendrions de voiture.
A 3 kilomètres environ d'Alicante, nous vîmes venir à nous le second} comme la voiture marchait au pas, nous marchions derrière ellcj nous pûmes donc, sans éveiller aucun soupçon, échanger quelques paroles. Il m'apprit que deux alguazils épiaient ses démarches et celles du capitaine, qu'il fallait agir de prudence, quitter la voiture à un demi-kilomètre de la porte d'entrée, ne pas avoir l'air de reconnaître le capitaine et marcher derrière lui.
Près de l'entrée de la ville, nous quittâmes le char à bancs après avoir payé nos placesj ce fut notre seule dépense. Il prit une route à droite, tandis que nous suivions le capitaine, laissant derrière nous les matelots et le guide.
Nous traversâmes la ville, nous nous rendîmes chez un coiffeur espagnol tout récemment établi et chez lequel était, comme premier garçon, un réfugié de l'Hérault expulsé deux mois avant de Barcelone. Nous fîmes là un peu de toilette de propreté, et sur la demande du capitaine on nous prépara à déjeuner.
Le capitaine qu'avaient inquiété les poursuites de deux agents de police, pressentant d'un autre côté, d'après ce que notre camarade nous avait raconté, que notre présence à Alicante découverte, le gouverneur nous aurait fait mettre en prison jusqu'à constatation officielle de notre position, décida de nous faire sortir de la ville.
Il se procura une charrette, moins bieil installée que la première, n'ayant pour toute garniture à l'intérieur qu'une botte de paille, et, sans nous faire part de ses projets, il revint vers midi nous dire : «Nous allons partir pour un village voisin où je vous mettrai en sûreté jusqu'à ce que j'aie trouvé les moyens de régulariser votre position et de vous faire aller plus loin. Une voiture vous attend hors des portes, vous allez exécuter ce que je vais vous
'1) Renaud.
prescrire, et avant que vous soyez arrivés au lieu que j'indique au voiturier, je vous rejoindrai à cheval. »
Trois hommes étaient postés sur la place en face de la maison occupée par le coiffeur. Chacun de nous en suivit un. Tous trois se dirigèrent vers le même point en suivant une route différente. A peine étions-nous arrivés au lieu du rendez-vous que nous fûmes rejoints par le voiturierj nous prîmes place à côté de lui et nous nous dirigeâmes vers Santa-Paula. Le voiturier ignorait lui-même les intentions du capitaine.
Nous fîmes les deux tiers de la route à pied, nous n'avions pas à ménager nos jambes, nous étions convaincus d'arriver à destination avant la nuit close.
Arrivés en face de Santa-Paula et au moment où nous prenions le sentier qui devait nous conduire au village, nous vîmes arriver derrière nous trois cavaliers, fusil et sabre pendant au côté, des pistolets dans les fontes. L'un d'eux que nous reconnûmes pour notre capitaine nous cria de nous arrêter. Il vint à nous au grand trot, fit rebrousser chemin, blâma le voiturier de n'avoir pas exécuté ses ordres , et nous dit que ce n'était point à Santa-Paula où nous étions connus qu'il fallait aller, mais dans un village à côté où un bon dîner nous attendait, où nous trouverions de bons lits, tout le confortable pour nous remettre de nos fatigues et nous préparer à nous mettre en route pour aller à Carthagène.
... Nous arrivâmes vers minuit à un village, nous étions heureux, mais ce n'était qu'une grand'halte. . .
Nous continuâmes notre route et, une heure après, nous arrivions devant une ferme de bonne apparence, isolée au milieu des champs.
... L'alcade chez lequel nous étions est un compère. Tout chez lui respire l'aisance, la fortune même. Il y avait là plusieurs hommes, plusieurs fermiers. Tout le monde se mit à table. Nous étions une vingtaine.
... A 2 heures on se coucha sur des matelas que l'on avait jetés par terre et que les bonnes avaient installés pendant notre souper.
A 6 heures, le garçon d'écurie vint annoncer que les chevaux étaient sellés. Trois heures de sommeil avaient suffi au capitaine et à ses compagnons pour réparer leurs forces. En moins de quelques minutes, tous furent habillés. Éveillés en sursaut par le bruit, nous demandâmes de quoi il s'agissait.
«Adieu, mes amis, nous dirent le capitaine et ses compagnons. L'heure de la séparation a sonné. Nous allons continuer notre route. Reposez encore un peu, et après déjeuner la voiture vous conduira à Carthagène. Tout est payé, le voiturier et le guide, mais je ne paierai que contre une lettre de
504 CAHIER COMPLEMENTAIRE.
vous constatant que vous êtes arrivés à bon port et que mes hommes se sont bien conduits à votre égard. »
Il poussa la générosité jusqu'à nous offrir de l'argent, à nous qu'il ne connaissait pas et pour qui il avait dépensé déjà plus qu'il n'avait reçu pour nous porter en Espagne. Encore, cet argent ne devait-il lui être payé qu'à son retour à Alger.
... La voiture étant prête, nous fîmes nos adieux et à 8 heures nous quittions une maison qui laissera dans notre cœur un éternel souvenir.
... A un kilomètre de Carthagène nous descendons de voiture. Le guide nous accompagne. Nous cherchons partout un hôtel français. Cette fois encore le sort va nous favoriser. Après bien des recherches infructueuses, nous arrivons enfin à une fonda françesa. . .
Après avoir déjeuné, nous faisons connaître au maître d'hôtel notre situation. Il nous promet son concours pour faire régulariser notre position et nous indiquer les moyens les plus faciles et les moins dispendieux pour aller à Gibraltar, notre grande halte avant d'aller à Londres.
. . . Après avoir échoué chez le commandant militaire de Carthagène, notre hôtelier me dit : « Puisque vous avez été officier, je vous mettrai si vous voulez en relations avec le baron de Asda, ancien capitaine de l'empire, bonapartiste enragé, colonel dans les troupes espagnoles, aujourd'hui en disponibilité, mais bon, sympathique et très influent.»
Je vis ce colonel, lui fis part de notre position et lui demandai s'il voudrait nous faire délivrer un passeport afin de ne pas être inquiétés, et nous indiquer les moyens de faire à peu de frais notre voyage à Gibraltar.
Il alla visiter le maire de la ville, obtint de lui nos passeports que le lendemain il nous fît délivrer.
Nous apprîmes en même temps que le bateau à vapeur l'habeUe arrivait le matin pour repartir le soir même.
Je me rendis dès 6 heures du matin à bord de Vhabellej je demandai à parler au capitaine qui, quoique couché, me reçut dans sa chambre. Je lui demandai pour moi et mes deux camarades un coin sur son bateau.
Le capitaine était républicain. Son concours nous était assuré.
Il fut convenu que nous paierions moitié place, aux troisièmes, sur le pont. Nous prîmes nos billets.
. . . En arrivant à Gibraltar, nous allâmes remercier le capitaine et avant de quitter le bord nous demandâmes notre compte au maître d'hôtel avec lequel nous nous étions déjà liés. Il nous demanda seulement ses déboursés et nous recommanda à Parker, maître d'hôtel à Gibraltar, qui se chargea de nous faire entrer dans la ville.
« Si vous ne pouvez entrer, dit le capitaine, revenez à bord, je vous mènerai gratuitement à Cadix. »
Les portes de Gibraltar sont toujours fermées. On n'entre dans la ville qu'en traversant une petite ouverture pratiquée dans la grande porte. On examina vaguement nos passeports écrits en espagnol. C'est à ce motif sans doute que nous avons dû de pouvoir entrer dans la ville dont l'entrée est interdite aux réfugiés de toute nation.
. . . Nous cherchâmes à nous mettre en relations avec quelques français. En parcourant les rues en face de la Bourse, nous vîmes une enseigne portant : Pierre, coijfeur de Paris.
Je m'avançai près d'un monsieur qui se trouvait sur la porte du magasin et lui demandai M. Pierre. «C'est moi, me dit-il, qu'y a-t-il pour votre service.^» Je lui exposai notre situation : «Ah! me répondit-il, il n'y a ici rien à faire. La plus amère déception vous attend. »
Je rendis compte de cette entrevue à nos amis. Nous retournâmes tous les trois chez M. Pierre. Nous entrâmes dans de plus longs détails et toutes ses réponses nous découragèrent tellement que nous nous décidâmes à partir.
...Le lendemain lundi, nous rencontrâmes le capitaine de Vhabelle et, quand nous lui eûmes appris que nous ne pouvions rien faire à Gibraltar, il nous renouvela la proposition qu'il nous avait faite déjà de nous conduire à Cadix, ce que nous acceptâmes.
Nous nous rendîmes chez le consul espagnol pour faire viser nos passeports. Il nous fut répondu que ces passeports ne nous avaient été délivrés que pour quitter le territoire espagnol et qu'il ne nous faciliterait pas par sa signature les moyens d'y retourner. Nous insistâmes, tout fut inutile. Il fallut partir.
Après dîner nous nous rendîmes à bord de Yhabelle. Le consignataire nous avait précédés de quelques minutes qui lui avaient suffi pour arrêter la liste des passagers. Lorsque le capitaine nous vit arriver, il vint au-devant de nous et nous dit : «Je suis désolé, je ne puis vous recevoir, vous arrivez trop tard, ma liste est close, et malgré tout le désir que j'aurais de vous être agréable et utile, je ne puis compromettre le bateau qui aurait un procès pour avoir reçu des voyageurs en contrebande.»
La situation était des plus difficiles. Les portes de la ville allaient se fermer, V Isabelle avait levé son ancre, un seul bateau restait le long du vapeur, c'était celui du consignataire, consul russe. Le capitaine le pria de vouloir bien nous recevoir dans son embarcation et de favoriser notre rentrée.
A peine étions-nous en mer que le coup de canon, signal de fermeture des
5o6 CAHIER COMPLEMENTAIRE.
portes, se fit entendre j mais nous n'étions plus exposés à coucher à la belle étoile. Le consul répondait de nous. Après le débarquement, il se présenta un délégué de la police qui le rendit responsable de nos trois individus.
Le consul nous emmena chez lui. Un chef de police vint nous reconnaître, nous donna un permis de séjour de trois jours, et nous rentrâmes chez Parker, n'ayant plus pour toute fortune que vingt francs.
Nous revîmes le lendemain Pierre, nous fîmes connaissance chez lui du citoyen Campagne, cuisinier du gouverneur, et plus tard de M. Bartibas. Ce furent ces trois amis qui contribuèrent le plus par leurs efforts, leurs sacrifices, à favoriser notre départ pour Londres.
Il n'y avait plus un moment à perdre, il fallait reprendre notre premier projet de départ sur un bâtiment anglais. . . Fillon et Crubailhes se rendirent auprès du chef du cabinet du gouverneur. Le gouverneur nous renvoya à l'amiral commandant les forces navales; or, l'amiral était à Malte avec son escadre : c'était une fin de non-recevoir.
Poussés à bout, désespérés, Fillon et moi vîmes quelques officiers, Fillon comme frère maçon et moi comme frère d'armes.
... Pierre, Campagne et Bartibas travaillaient de leur côté, et à l'aide d'une souscription qu'ils offrirent aussi discrètement qu'elle avait été faite, on put payer notre voyage sur le prix duquel M. Bartibas obtenait réduction de moitié; le voyage, les frais d'hôtel payés, il ne restait plus un centime; M. Bartibas nous prêta une livre, Campagne 50 francs, nous nous embarquâmes donc avec 75 francs. C'était toute notre fortune pour arriver à Londres.
... Nos amis nous conduisirent à bord; le lendemain nous étions à Cadix, le surlendemain à Lisbonne.
Le bateau devait passer là toute la journée et ne repartir que le lendemain à 10 heures.
Désireux de connaître la ville, nous descendîmes à terre après notre déjeuner avec l'intention de rentrer pour dîner.
Pierre m'avait remis une lettre pour le citoyen Rainaud, tailleur à Lisbonne. Notre premier soin fut d'aller porter cette lettre.
M. Rainaud était fort occupé. — Allez, nous dit-il, visiter la ville (il m'indiqua ce qu'il y avait de plus curieux à voir), et ce soir à 6 h. 1/2, venez me trouver chez Hoffmann. Je vais faire prévenir plusieurs de mes amis, compatriotes et républicains, et nous passerons la soirée ensemble.
Nous fûmes exacts au rendez-vous. Rainaud y était déjà. A peine étionsnous entrés que nous vîmes arriver successivement plusieurs compatriotes, entre autres Ortaire Fournier, ancien consul.
Après quelques minutes de conversation, nous étions tous comme frères. . .
Sans savoir nos besoins, sans que nous ayons dit un mot qui pût faire pressentir notre gêne, deux amis se mirent en campagne, et en moins de deux heures, ils recueillirent une somme de 125 francs qu'ils nous prièrent d'accepter. Nous passâmes ainsi la nuit jusqu'à une heure du matin.
... A 8 heures nous partîmes, accompagnés de nos amisj c'était là notre dernière étape, nous ne devions plus nous arrêter qu'en Angleterre, où nous ne tardâmes pas à nous apercevoir du changement. Pour faire connaissance avec eux, les anglais commencèrent par nous voler 35 francs pour un mauvais dîner. Si nous n'avions pas eu les 125 francs de Lisbonne, nous n'aurions pas pu arriver à Londres, nous aurions dû rester à Southampton. . . Oh! l'anglais!
Quoi qu'il en soit, j'avoue que, si nous avons bien souffert, dans les forts, sur les pontons et en Afrique, nous avons été bien largement dédommagés.
Que de dévouement! que de nobles cœurs nous avons trouvés par toute l'Espagne et le Portugal, depuis Alger jusqu'à Southampton! Mais là commence la déception j elle finira pour moi le jour où je quitterai l'Aneleterre.
Les citoyens Frond, Fillon, Crubailhes , on l'a vu, durent traverser de rudes épreuves pour échapper aux poursuites de la police, mais ils rencontrèrent en Espagne et en Portugal des cœurs vaillants, de généreux dévouements. Et c'est en signe «.le reconnaissance que le comité de la société la dévolution adressa la lettre suivante aux patriotes de Lisbonne et de Gibraltar :
hettre du comité la société la Révolution aux patriotes de hisbonne et de Gibraltar.
Londres, ce 26 novembre 1852.
Citoyens,
Lorsque nos camarades de la transportation d'Afrique, les citoyens Frond, Fillon et Crubailhes, après avoir échappé aux poursuites de la police comme aux sinistres de la mer, sont arrivés dans vos parages, vous leur avez prête loyalement l'assistance et le concours de frères.
5o8 CAHIER COMPLÉMENTAIRE.
Vous avez pratiqué là, citoyens, la grande religion humaine, celle du secours au malheur et vous nous avez rendu, de plus, un service particulier en conservant trois soldats à la cause de la Révolution.
A ce double titre, citoyens, nous regardons comme un devoir de vous adresser nos fraternels remerciements. Votre conduite en ce qui concerne nos trois amis nous est un sûr garant pour l'avenir si de semblables circonstances se présentent et si vous avez encore l'occasion, comme ne le permettent que trop nos temps de malheur, de tendre la main aux martyrs de notre révolution.
Recevez, citoyens, l'assurance de notre cordiale sympathie et agréez notre salut fraternel.
Pour la société la Révolution :
Les membres du comité ,
Ledru-Rollin, Charles Ribeyrolles, Cahaigne, F. Martin, Hubert, Robert, Terrier, Glesia, Deron, Perdigon, Perrin, Dorlin.
TABLE
, Pages.
Notes de l'Editeur 299