IV. — Cet ajouté en marge
Le destin ne se hâte jamais, mais arrive toujours à son heure, le voilà. Il laisse passer les années, puis au moment où l'on y songe le moins, il apparaît. Sedan, c'est l'inattendu, fatal. De temps en temps, dans l'histoire, la logique divine fait des sorties. Sedan est une de ces sorties.
UHifhire d'un Ctiine devait, jusqu'à la dernière heure, recevoir des ajoutés et des intercalations. Sur les épreuves encore, dont nous parlons dans l'historique, Victor Hugo achevait son travail de revision avec une patience inlassable et une conscience scrupuleuse.
NOTES DE L'EDITEUR
Victor Hugo écrivit à Bruxelles VHistoire du Deux-Décembre qui devait s'appeler plus tard. VHiffoire d'un Crime.
Il la commença le 14 décembre 18 51 et la termina le 5 mai 1852'''. Il consacra donc près de cinq mois à sa grande histoire du deux décembre.
Ces cinq mois furent très laborieux.
Dans sa petite chambre d'auberge et dans son logis de la place de l'Hôtel-dc- Ville, il travaillait sept heures par jour; il recevait ses amis pendant trois heures, mais c'était encore pour travailler, pour amasser des matériaux et recueillir des dépositions.
Il était le chef et le centre de la proscription. On comptait sur lui pour soulager par un cri de colère le cœur des opprimés. Sa maison était ouverte aux persécutés et aux vaincus.
Victor Hugo arrivait à Bruxelles tout frémissant encore du sanglant spectacle dont il avait été le témoin. Sa déposition valait toutes celles qu'il pouvait recevoir. Il se mit tout de suite à l'œuvre. Il apportait avec lui un dossier constitué pendant les journées du 2 , du 3 et du 4 décembre et grossi jusqu'à son départ. Il ne s'était pas fié seulement à ses souvenirs , il avait pris des notes chaque jour, le plus souvent avant de se coucher; notes très brèves : indications de faits, impressions, propos entendus, fragments de discours dans Jes réunions , description d'une barricade.
'■' Note en tête du volume.
Sur quelques feuillets détachés il avait ébauché une sorte de journal qui devait lui servir de guide pour ses développements.
Parfois, quand il lui venait à l'esprit quelque phrase de flétrissure contre Louis Bonaparte et les hommes du coup d'Etat, il l'inscrivait aussitôt sur un petit bout de papier. Ce n'était peut-être pour lui tout d'abord qu'une satisfaction , un soulagement; la phrase figurait ensuite dans le livre.
Son premier soin fut d'établir un certain nombre de dossiers, il y glissait des notes, des fragments de manuscrits qu'il reprenait ensuite pour les utiliser, car la plupart de ces dossiers sont vides. En voici les titres :
2 décembre. Arrestation et encellulement
de
l'Assemblée.
Notes.
(Procédés divers.)
Mazas.
Mont-Valérien.
2 décembre.
Arrestations de la nuit.
Charras.
Bedeau.
Nadaud.
NOTES DE L'EDITEUR
Elysée.
Entourage.
Gens du coup d'Etat.
Portrait de chacun de leurs actes.
Mardi 2.
Dans ce dernier dossier il y a des portraits de Maupas, de Dupin, du général Renault, d'Espinasse et de Canrobert retracés dans les volumes avec leurs traits principaux.
Nos réunions.
Notes.
Faits non rédigés.
Là se trouvent les adresses des locaux où se tenaient les réunions de la gauche , des notes sur les propos tenus ou sur des faits des journées des 3, 4 et 5 décembre, et toutes rédigées plus tard.
déc
La peur à l'Elysée
et à la Préf. de police.
Et sur une autre page du même dossier, ce titre :
Le 2 décembre.
Extrait d'un manuscrit intitulé :
Mémoires parlementaires,
par Victor Hugo.
Un plan d'une barricade de la rue du Petit-Carreau était ébauché.
En dehors de ces dossiers il y en avait d'autres dont les titres étaient écrits par Victor Hugo, mais qui renfermaient des
notes fournies par des amis ou des coreligionnaires politiques. Citons :
Massacre du boulevard.
Cadavres dans le cimetière.
(Notes données par David
d'Angers) O.
Pour le chapitre le MaJ^acre.
Dans la chemise qui porte le titre cidessus est placé un compte rendu de Gaspard de Cherville sur les journées du 2 , du 3 et du 4; Victor Hugo s'en est servi, avec d'autres dépositions, dans VHifhire d'un Crime et a pris soin préalablement d'en marquer certains passages par ces indications à l'encre rouge sur le texte : maisons criblées , sang et cadavres, compte des cadavres j après la tuerie, fusillades. Une autre catégorie de dossiers avec des titres et des notes de la main de Victor Hugo a été laissée de côté et était réservée pour le Cahier complémentaire. Ce sont :
Prisons.
Casemates.
Pontons,
etc.
Comment on échappa.
Schœlcher.
Michel (deB.)
Enhn de nombreuses dépositions de Coppens, de Colfavru, d'Agricol Perdiguier, de Nadaud, etc., avaient été recueillies.
De l'ensemble de ces notes, de ces fragments de manuscrits, ainsi classés, et de l'étude de ces dépositions est sortie VHilfoire du Deux-Décembre. Mais en dehors de son propre témoignage et des témoignages de ses coproscrits , Victor Hugo avait encore groiipé un grand nombre de documents. C'ét'aient d'abord des cou-
''■ Ces notes ont été utilisées dans NdpoUo/t- Ic-Pdit et dans VHifloire d'un Crime.
chapitres sur le coup d'État en province, mais le 22 février, dans une lettre adressc'c à M"" Victor Hugo, on voit qu'il abandonne ce projet; à cette date, son plan n'était pas définitif et ne comportait qu'un volume :
pures de journaux contenant les actes officiels ou relatant des incidents particuliers.
La plupart de ces journaux étaient des journaux belges, car il ne fallait pas songer à trouver même un renseignement dans les journaux français, encore moins un jugement. Le Siècle, en reparaissant le 10 décembre 1851, «était obligé» de publier une déclaration de son directeur M. Havin et de ses rédacteurs annonçant que, par suite de l'état de siège, ils étaient contraints de s'abstenir de toute appréciation et de toute discussion sur les faits et les actes officiels. C'était donc dans les journaux belges qui jouissaient d'une liberté relative, — bien relative assurément, puisqu'ils s'exposaient pour la plus petite imprudence à ce qu'on leur interdît l'entrée en France — que Victor Hugo pouvait puiser les récits des événements survenus depuis son départ; de là de nombreuses coupures de l'Indépendance belge, de l'Émanci' pat'ion de Bruxelles , de la Nation , du Messager des Chambres et aussi de l'Impartial de Jersey qui usait seul de quelque liberté et pouvait se permettre de publier des articles comme celui-ci : Bataille du 4 décembre gagnée par Napoléon-le-Petit.
Victor Hugo avait constitué en outre un dossier assez important de journaux contenant des renseignements sur la transportation , l'arrêté de conflit relatif aux biens de la famille d'Orléans, des extraits des procès-verbaux des commissions mixtes, à Paris et dans les départements, des rapports de Canrobert, d'Espinasse et de Quentin-Bauchart sur les mesures de clémence, des indications sur les catégories des victimes : internés, expulsés, transportés, surveillés par la haute police. Il avait établi aussi plusieurs dossiers sur Paris et les départements :
Faits non publiés.
Paris et départements.
11 avait songé un moment à écrire des
Mon livre avance. Il serait fini dans huit jours (en travaillant les nuits), s'il le fallait. Mais je ne vois pas encore l'urgence.
... Je ne sais pas encore si je joindrai les faits de la province à ceux de Paris. Cela pourrait devenir long et monotone. D'ailleurs, Paris seul décide tout et a tout décidé le deux décembre comme toujours. Je ne donnerai probablement que le plus curieux des faits de province, et en résumé; seulement ce qu'il faudra pour faire ressortir h mensonge de la prétendue jacquerie. Et puis je crois qu'il vaut mieux, pour la propagande et la vente, que le livre n'ait qu'un volume <".
A la fin de février, il lut quelques pages à des amis. Ce fut un véritable enthousiasme, et le II mars il indiquait à Auguste Vacquerie le titre de son livre :
Je l'intitulerai Ftiits et gelîes du 2 D.cemhre. Le titre est insolent et me plak. En outre, il me permet mille petits détails familiers. Vous savez que c'est ainsi que j'aime l'histoire.
Ce même titre est inscrit sur une feuille détachée avec d'autres titres disposés de la façon suivante :
Victor Hugo.
Procès du 2 décembre.
Déposition d'un témoin devant l'histoire.
Journal
du
2 décembre.
Par Victor Hugo.
Correspondance.
Le 2 décembre.
Extrait d'un manuscrit
intitulé
Mémoires
parlementaires.
Par V. H.
NOTES DR L'ÉDTTEUR.
Puis encore ces autres titres proposes
Le Dcux-Décembrc devant l'Histoire.
Le 2 décembre.
Compte rendu d'un représentant du peuple à ses commettants.
Par V. H.
Récit de ce qui s'est passé
à Paris
le 2 décembre.
Par V. H.
Enfin ce dernier titre, écrit au retour
d'exil :
Les dix-neuf ans du crime.
En raison du rôle qu'il avait joué au coup d'État, Victor Hugo était obligé de se mettre en scène, et il lui était particulièrement désagréable de dire : j'ai fait ceci, j'ai dit cela, et sur un petit bout de papier nous lisons cette note :
Au lieu de me nommer ou de direyV dans l'histoire du 2 décembre, voir s'il ne vaudrait pas mieux employer cette forme :
Un représentant
Le représentant lont il a été parlé ailleurs. . .
Puisque Victor Hugo donnait, dans son livre, des impressions, des pages de son propre journal, il semble bien que cette forme à la troisième personne aurait enlevé à ces mémoires d'un témoin une partie de leur saveur, il adopta donc le Je.
Et ce qui raffermit encore son opinion , ce fut la crainte d'être mal compris, comme il l'exposa lui-même dans la note suivante :
Je vois qu'il faut parler à la première personne et dire Je. Dans ma haine du woij j'avais fait sous le nom de Marius O des quasi-mémoires expliquant ce que j'ai appelé quelque
'■' Les Misérahks.
part «les révolutions intérieures d'une conscience honnête». Ceci n'a été compris qu'à moitié. Il est tout simple qu'une demi-explication ne rencontre qu'une demi-compréhension. Or il faut faire la lumière. Je prends donc le parti désagréable, mais nécessaire, de me mettre en scène et de parler moi-même de moi-même. Je commence.
Il est vrai qu'il n'abusa guère duyV, car ses actes sont éparpillés au milieu du récit des événements j aussi, dans une note manuscrite , qui figure dans le Cahier complément aire , il prit soin de les grouper dans un résumé assez succinct, et la note que nous reproduisons plus haut était peut-être destinée à être placée en tête de sa propre déposition dans le Cahier cwiplémentaïre.
La forme personnelle se manifestait d'ailleurs pour dire, en manière de représailles, quelques vérités ou quelques vivacités à Louis Bonaparte; alors il jetait sur de petits bouts de papier quelques apostrophes que nous avons reproduites dans le Reliquat, ou encore ces lignes :
Et puis nous avons des compagnons de proscription : le droit, la loi, le progrès, la raison, la justice, la vérité, la liberté. Tout cela est hors de France avec nous.
Cette note était dans une chemise et désignée pour une préface avec d'autres notes qui sont bien réellement des projets de préface :
Je n'ai pas l'intention de faire un livre, je pousse un cri.
Il y a dans ma fonction quelque chose de sacerdotal : je remplace la magistrature et le clergé. Je juge, ce que n'ont pas fait les juges ; j'excommunie, ce que n'ont pas fait les prêtres.
Ce livre est une pièce d'anatomie, un écorché, le coup d'État disséqué sur table nerf à nerf, fibre à fibre, et mis sous verre pour l'instruction l'enseignement des rois et des peuples, parmi
les monstruosités de l'histoire.
HISTORIQUE DE UHISTOIKE D'UN CKIME. 247
L'auteur parle de lui dans ce livre et en parle souvent. Il n'a pu, ni dû faire autrement. C'est tout simple. Tantôt, comme historien, l'auteur s'adresse, dans cette narration, à l'Europe, au monde, à la postérité, à la conscience de l'avenir; tantôt, comme représentant du peuple, il répond à ses commettants qui ont le droit de lui demander : Qu'avez-vous fait ? Et il expose en détail ses actions. Le mandataire doit compte au mandant.
Plus je me refroidis, plus je m'indigne.
Le 17 mars, Victor Hugo songeait à la publication de son histoire, mais les libraires étaient hésitants et craintifs.
Charles Hugo écrivait à sa mère :
Mon père ne peut trouver ici un éditeur qui ait l'audace de publier son livre. La Belgique a une peur de chien quoiqu'elle ait une crinière de lion.
Victor Hugo prenait déjà son parti , il ne se laissait pas trop émouvoir par ces terreurs. Il lallait avant tout terminer le
L'important est de le faire. Il est certain qu'il sera publié. Comment ? Par qui ? peu importe'''. {Lettre h M"" Viffor Hugo.)
Le 8 avril, trois anciens ministres, Charras , Freslon , Trouvé-Chauvel entendirent la lecture de quelques chapitres, et Trouvé-Chauvel fut si enthousiaste qu'il proposa de partir pour Londres et de s'occuper du mode de publication.
Victor Hugo accepta l'offre ; quel qile fût le résultat de ces négociations, il avait la satisfaction du devoir accompli ; il écrivait à sa femme :
Somme toute, ce livre sera curieux jusqu'à l'étrange. J'écoute, j'interroge, je note, je confronte. Je me fais l'effet du greffier de l'histoire.
Mais ce rôle de greffier le condamnait a entendre chaque jour de nouvelles
'■' CorrefpOttJance.
dépositions et à recommencer son travail :
La seule chose qui me fatigue, c'est d'être assez souvent obligé de refaire des choses déjà faites dans mon livre, à cause de nouveaux renseignements. Oh ! comme je comprends le mot de l'abbé Vertot : Mon siège est fait"". {Lettn' du 14 avril a AI"" Vi^or Hugo. )
Le 19 avril, nouvelle lettre à sa femme :
Si je vends mon livre en Angleterre , comme c'est de plus en plus probable, je quitterai la Belgique dans quinze jours ou trois semaines. Voici quel serait mon plan en ce cas : Sitôt mon livre vendu, j'irais à Londres et de la à Jersey tout de suite.
...J'ajoute que nos amis viendraient nous y rejoindre. Nous aurions une chambre pour Auguste'-', un étage pour M. et M""" Paul Meurice et nous pourrions de là faire ensemble le Moniteur universel des peuples, dont je jette en ce moment les bases avec M. Trouvé- Chauvel. M. Trouvé-Chauvel part pour Londres demain, avec des notes dictées par moi. Il est enthousiasmé de mon idée d'une librairie triple à Londres, à Bruxelles et à New-York, et d'un Journal des peuples rédigé par Kossuth, Mazzini, etc., et moi. Je crois que nous allons faire de grandes choses. Mais tout cela nous chasse de la Belgique'^'.
M. Trouvé-Chauvel partit donc le 20 avril pour Londres. C'était un excellent homme, jadis directeur d'un magasin de draperies au Mans, élu par la Sarthe, puis préfet de police et ministre des finances sous le général Cavaignac.
Fidèle admirateur de Victor Hugo, il allait à Londres pour traiter de grosses questions, mais surtout pour négocier avec les éditeurs la publication de YHhtoïre du Deux-Décemhre. Victor Hugo ne doutant pas à ce moment que son livre ne parût à bref délai, se hâtait. Mais,
'" Correfpondance.
'■'' Vacquerie.
''' Correspondance,
le 30 avril, il se rendait compte du développement inattendu de son œuvre :
Plus je vais, plus les documents abondent; il est maintenant évident que cela fera deux volumes''^. {Lettre du ^0 avril à M"" Viâor Ihtffj. )
Aussi il travaillait le matin , le jour, la nuit; il n'avait même pas le temps de se promener une heure par jour; et, du 30 avril au 12 mai, ainsi qu'en témoigne la correspondance, il mena cette existence de labeur acharné; il était autorisé à assigner au 5 mai la date de terminaison du livre, puisqu'il se bornait, dans les derniers jours surtout, à « refaire des choses déjà faites » et puisque, le 12 mai, il attendait l'homme de Londres auquel il devait livrer la copie :
Je n'ai pas encore vu l'homme de Londres. Je l'attendais hier, et je l'attends toujours. Je crois, chose triste, que, même en Angleterre, il n'y a plus de presse libre et qu'on recule devant l'audace de publier mon livre. . . Dans ce cas-là, je suis résolu, je publierai le livre a mes frais, et n'importe comment'-'. {Lettre du 12 mai h M"" Vilfor Hugo. )
Dans cette même lettre, où son écœurement de tant de lâchetés s'aggravait encore de l'amertume d'être séparé des siens, il pensait à sa chère poésie, sa suprême consolation :
Quand nous serons réunis, je ferai des vers, je publierai un gros volume de poésie, je m'y dilaterai le coeur, et il me semble que nous aurons des heures charmantes. Que ne suis-je à ce temps-là !
L'homme de Londres si impatiemment attendu n'arrivait pas , et par une excellente raison : c'est que les éditeurs soulevaient mille difficultés , inventaient mille prétextes pour se dérober.
Ils voulaient connaître d'abord le ma-
'" Correspondance.
'-' Correspondance.
NOTES DE L'EDITEUR
nuscrit. Victor Hugo en informe sa femme par une lettre du 15 mai :
Les libraires de Londres craignent, eux aussi, un procès de Louis Bonaparte à l'imitation du procès fait par le premier consul à Peltier (') pendant la paix d'Amiens. Ils demandent communication préalable de mon manuscrit. J'ai répondu, tout de suite et courrier par courrier, que j'étais prêt. à lire sur place tout ce qu'on voudrait, mais que je ne confierais le manuscrit à personne; que, du reste, mon livre était d'un bout à l'autre indigné et impitoyable pour le guet-apens de Bonaparte; qu'en aucun cas je ne consentirais à l'atténuer, et que, si la liberté de la presse n'existait plus, même en Angleterre, y"rt/«z^rais mieux enfouir tnon livre que l 'amoindrir.
Victor Hugo comprenait dès maintenant où le conduirait cette exigence des éditeurs; il était certain qu'après avoir pris communication ou entendu la lecture du manuscrit, ils imagineraient de nouveaux prétextes pour refuser leur concours, demanderaient des modifications ou des atténuations qui seraient repoussées ; que finalement ce serait une perte de temps sans profit. Déjà il avait consacré à son Hiffoire plus de temps qu'il ne prévoyait ; sa grande préoccupation était de répondre au coup d'Etat par un acte; il voyait la difficulté de faire imprimer et de répandre une Hiffoire en deux volumes ; il se décida pour l'ajournement, et à l'aide de ses documents il improvisa un livre plus concis, plus vibrant : ce fut Napoléon-le- Pefit
A défaut d'éditeur, il aurait payé les frais de ce volume.
Au moment où cette dernière publication fut annoncée, les conséquences d'une telle résolution ne se firent pas attendre : intervention du gouvernement
'■' Peltier, pamphlétaire royaliste , coupable d'outrages envers le premier consul pour un article publié à Londres en 1802 dans son journal l'Ambigu, fut poursuivi sur les instances du Gouvernement français et fut acquitté.
belge , vote de la loi Faider, expulsion du territoire belge, arrive'e à Jersey le 5 août. Si Victor Hugo quittait à regret le pavs où il avait vécu avec ses compagnons de proscription, il avait du moins une consolation : il allait retrouver sa faniille dont il était séparé depuis huit mois. La Belgique lui était apparue un moment comme un asile sûr, mais il avait été bien vite désabusé par le spectacle des petites lâchetés du monde officiel et des craintes qu'inspirait sa présence à un gouvernement désireux de vivre avant tout en bonne harmonie avec son voisin Louis Bonaparte. Et dès le 26 mai, prévoyant le sort qui lui était réservé, il donnait rendez-vous aux siens à Jersey par cette lettre adressée à sa fille Adèle :
Mon bonheur est avec vous tous, chère fille, tu verras comme nous serons heureux quand nous serons ensemble. Jersey est un lieu charmant. Nous y aurons la mer, la verdure, une magnifique nature, et puis, ce qui vaut mieux que tout, le foyer, le cercle intime, la famille, toutes les joies des cœurs qui s'aiment.
Ces joies-là, Victor Hugo les goûtait maintenant.
En tout cas il avait, dès cette époque, renoncé à fixer même une date pour son Hiffoire du Deux-Décembre. Tous ceux qui lui avaient apporté leur témoignage, qui avaient entendu à Bruxelles la lecture de ces belles pages s'étonnèrent, naturellement, en novembre, du retard de la publication. Emile Deschanel fut l'echo de ces plaintes dans ces lignes adressées de Bruxelles :
Vous ne me dites pas un seul mot de votre H/ïîo/'re du Deiix-Decembre. Est-ce que vous n'y travaillez pas .' On l'attend ici et à Paris très impatiemment.
Il n'y travaillait plus, en effet, et il en donnait la raison dans une lettre
datée de Marine -Terrace, le 21 novembre, et adressée à Hetzel :
Quant à VHiffoire du Deux-Decembrcj je crois utile et bon de ne pas la précipiter. Il est, je pense, évident pour vous comme pour moi que le volume de vers''), à présent, est ce qu'il faut. Il s'insère à merveille entre les deux livres en prose. Et puis un peu plus d'événements écoulés ne gâtera rien à la philosophie historique de mon livre spécial sur le Deux- Décembre. Le sacre, le mariage, la guerre peut-être, etc., tout cela entrera dans l'œuvre et la servira.
Comme il l'avait écrit à sa femme, la poésie l'attirait et devait lui dilater le cœur. Il publiait donc, en 1853, les Chât'iineiits ; VHiffoire d'un Crime même aurait paru bien tiède et bien modérée après ces vers impitoyables et sublimes. Il valait mieux l'ajourner. Sa conscience était soulagée par cette explosion des Châtiments. 11 semble bien cependant qu'il ait eu l'intention de ne pas retarder trop longtemps la publication de son Hiffoire, car, sur le dos d'une petite brochure : Lettre à lord Valmerfton^'' éditée à Genève et à New- York, en février 1854, on lit, après l'annonce de plusieurs volumes , cet avis des éditeurs :
M. Victor Hugo, qui consacre son exil tout à la fois à l'accomplissement de ses devoirs d'homme politique et de citoyen, et à la continuation de ses travaux littéraires, publiera successivement les ouvrages suivants :
Le Crime du Deux-DÉcembre, avec notes et pièces justificatives, 2 volumes.
Les Contemplations, 2 volumes.
Les Petites Epopées, i volume.