‹ HistoireChapitre 70 sur 134 · ROMAN · texte numérisé non relu

ROMAN

Les Misérables, 3 parties, 6 volumes.

''' Les Châtiments.

'"' Afies et Paroles. — • Pendant l'exil.

NOTES DE L'EDITEUR

De ces divers ouvrages, un seul, VHilîo/n' du Crime du Deux -Décembre^ touche aux hommes et aux choses de la politique actuelle.

Son plan de travail était donc bien arrêté; le Crime du Deux -Décembre y occupait la première place; mais l'année suivante, expulsé de Jersey, obligé de s'installer à Guernesey, sollicité par de nombreux travaux à peu près achevés comme les Co/iteiiiplafions , ou projetés comme les Petites Épopées qui, transformées , devinrent la Légende des Siècles j il se laissa aller à son inspiration, il se donna à la poésie.

Ajoutez à cela qu'à l'époque où son Hifloire aurait pu paraître, l'immense majorité des Français avait déjà accepté le fait accompli, sans se soucier de sa criminelle origine. Elle n'aurait plus eu le retentissement de Napoléon-k-Petit et des Châtiments. Elle n'aurait satisfait que la colère de vieux républicains , sans exercer sur la masse une action salutaire et bienfaisante. La voix aiirait crié dans le désert à l'heure où l'assoupissement le plus profond avait engourdi les consciences. Il fallait attendre le moment propice.

La guerre de 1870 éclate, on connaît les événements : Victor Hugo rentre en France, reste enfermé à Paris pendant le siège , est élu en 1871 à l'Assemblée nationale , donne sa démission devant l'intolérance de la droite qui refusait de l'entendre alors qu'il défendait l'élection de Garibaldi. Il publie l'Année terrible, la Légende des Siècles (2' série), ^uatreringttrei'=n, il rentre dans la politique comme sénateur de la Seine en 1876. Il avait perdu ses deux fils, l'un en 1871, l'autre en 1873. Tel était !'« enchevêtrement de travaux, de soucis et de deuils'''» qui avait retardé l'apparition de son Hiffoire. Il y avait vingt-cinq ans que VHiBoire du Deux-Décemhre avait été écrite et six

''' Note de l'édition originale.

ans que l'Empire avait disparu dans la plus lamentable des catastrophes , lorsque les événements donnèrent à cette Hi.ffoire un triste regain d'actualité.

Le 16 mai 1877, le maréchal de Mac- Mahon , président de la République, tentait de restaurer le pouvoir personnel. Il congédiait, sous le plus vain des prétextes, le ministère républicain de Jules Simon, soutenu par la majorité de la Chambre, et le remplaçait par le ministère monarchique du duc de Broglie. L-e Parlement était prorogé pour un mois. Le 17 juin, le maréchal demandait au Sénat de prononcer la dissolution de la Chambre des députés.

Dans le 4' bureau, le 21 juin, alors que les sénateurs étaient réunis pour élire la commission chargée de se prononcer sur la demande de dissolution, Victor Hugo demanda au ministre du commerce, M. le vicomte de Meaux, quelle serait la conduite du gouvernement au cas où une chambre républicaine reviendrait, et si le président et les ministres se retireraient.

M. de Meaux répondit que la question ne pourrait être posée qu'au président de la République et qu'elle excédait la compétence des ministres.

Victor Hugo reprit aussitôt qu'après la crise de juillet 18 51 il adressa au ministre Baroche la question qu'il venait d'adresser à M. de Meaux, et que «le ministre d'alors fit la même réponse que le ministre d'aujourd'hui. Trois mois après éclatait le crime qui s'appellera dans l'histoire le Deux-Décembre'*'».

Le Sénat prononçait la dissolution de la Chambre; les électeurs étaient convoqués pour le 14 octobre.

Aussitôt, Victor Hugo prit la résolution de publier son Hilîoire du Dei/x- Décemhre sous le titre : Hifïoire d'un Crime. Mais il devait auparavant la reviser, et surtout la compléter : c'était un gros

'"' A^ts et Piiro/f.!.

travail. Il consacra au premier volume trois mois : juillet, août et septembre, et cinq mois au second : octobre, novembre, décembre 1877, janvier, février 1878. Il est vrai que les événements politiques ne lui laissaient pas toute la liberté de son temps, mais on pensera peut-être que les deux volumes ayant été terminés en exil auraient pu être publiés dans un délai rapproché. Or VHiffoire d'un Crime, en tant que récit des faits, a bien été écrite en 1851 et en 1852, et 44 chapitres remontent à cette époque, mais 23 chapitres datent de 1877. Victor Hugo 'a profité de l'ajournement de cette publication :

i" pour utiliser des renseignements recueillis ultérieurement, notamment dans les chapitres : Autres aêies môtnnies , ou la Barricade de la rue Thévenot, un récit de Georges Biscarrat; 1" pour introduire des documents dans les chapitres : les Affiches j la Coiiimipon consultative, Coinmipons militaires et Commijiions mixtes; 3" pour donner quelques portraits, comme dans les chapitres : IjouIî Bonaparte de profil. Ceux: qui dorment et celui qui ne dort pas (un portrait de Saint-Arnaud) , le Dedans de l'Elysée (anecdotes et mots de Morny), les Familiers, un Auxiliaire indécis (des portraits) , Détail religieux (refus de dire des messes pour les victimes du Deux-Décembre) , Bénédiéîion infaillible (approbation du pape).

Ajoutons, pour être complet, que Victor Hugo a dû refaire le chapitre le Mafiacre , dont il avait toutes les notes, puisqu'il avait employé sous une autre forme sa rédaction de 1852 pour Napoléonle-Petit.

En somme, l'histoire documentaire était écrite en 18525 c'est la partie anecdotique, ce sont les à-côté du coup d'Etat qui constituent le manuscrit de 1877. Victor Hugo a voulu enrichir cette admirable galerie de portraits des familiers et se servir des notes qui lui étaient parvenues après l'achèvement du livre.

Mais ce travail complémentaire exigeait la revision du manuscrit tout entier.

Si, dans les premières années, Victor Hugo envoyait son manuscrit directement à l'imprimerie, plus tard il avait pris la précaution de le faire copier. Et sur cette copie elle-même, dont nous avons parlé à la suite de l'étude du manuscrit, il se livrait à un nouveau travail de revision. C'était pour lui, dans le cas actuel , l'occasion d'ajouter quelques souvenirs, quelques anecdotes, et d'embellir, ou d'enlaidir, certaines figures.

Il y avait aussi les épreuves. Elles étaient de sa part l'objet d'un examen attentif. Nous avons parcouru les volumes d'épreuves, annotées de sa main, qui sont dans la bibliothèque de la maison de Victor Hugo, place des Vosges. On y découvre un des traits de sa nature. Il n'était pas seulement méticuleux, il était obstiné; s'il surveillait consciencieusement la ponctuation, il ne cessait de réclamer de nouvelles épreuves pour les plus petites omissions de virgules, et, sur de quatrièmes épreuves où on n'aurait guère à signaler que les substitutions d'un point et virgule à une virgule, il réclamait une cinquième épreuve avec ces mentions :

Correéîions très recommandées , ou bien : Je recommande exprefîément ces correéîions. C'était là le signe courtois de son impatience; mais parfois elle se manifestait d'une façon plus expressive. Ainsi, pour le chapitre Situation, il dit : Je renvoie ces pages dont les correéîions n'ont pas été faites. Pour la septième division de la Conclusion, sa mauvaise humeur éclate ainsi :

Je ne puis donner le bon à tirer, attendu que cette feuille m'efl renvoyée telle que je l'ai reçue avant-hier, et sans que mes correéîions indiquées hier aient été faites. M'en envoyer une autre.

Il est vrai que parfois il y avait des erreurs un peu choquantes. Victor Hugo n'a guère ménagé M. Dupin en prose

NOTES DE L'EDITEUR

et en vers. Or on avait imprime :

M. Dupin est un homme incomparable, au lieu de : une honte.

Il est curieux de noter surtout les ajoutés et les intcrcalations de la dernière heure. Il n'y a, pour le tome I (on sait que l'édition originale comporte deux volumes) qu'un volume d'épreuves contenant les bons à tirer de Victor Hugo, et peu surchargé. En revanche, nous pouvons suivre le travail de revision, pour les troisième et quatrième journées , sur deux volumes d'épreuves, l'un contenant huit et quelquefois neuf épreuves de la même feuille, l'autre renfermant les bons à tirer. En général , Victor Hugo numérotait les chapitres et ne choisissait le titre qu'au dernier moment; en outre, deux chapitres notamment, intitulés : le Dedans de l'Elysée et les Familiers, ont été profondément remaniés.

Pour le Dedans de l'Elysée, il ajoute quelques récits, les détails transmis par le docteur Conneau au docteur Yvan sur ce qui se passe à l'Elysée, l'énumération des précautions prises par Morny.

Le chapitre les Familiers a subi diverses vicissitudes. Le portrait de Momv avait été l'objet des prédilections de l'auteur dans le cours du livre. Ce nom avait le privilège d'exaspérer Victor Hugo , presque autant que celui de Dupin , toutes les fois qu'il lui tombait sous les yeux, et c'était fréquent. Et alors relisait-il son manuscrit, aussitôt il gratifiait Morny de quelques lignes nouvelles. Lisait-il la copie du manuscrit et là encore une phrase ou deux; il arrive aux épreuves et il s'arrête encore au nom de Morny pour lui décocher ce trait :

M. de Morny était courageux. Brigandage oblige.

Il avait dit d'abord de Mérimée :

Compiègne était sa vocation.

Il a remplacé Compiègne par :

Les

cours d'amour étaient sa vocation.

Puis il a intercalé une longue liste des familiers avec un mot ou un portrait sur chacun.

Sur une seconde épreuve, sa liste lui paraissant incomplète, il introduit les nom.s nouveaux de Malitourne et du docteur Véron.

Il complète ainsi sa nomenclature :

Il y avait les habitués d'une loge de l'Opéra, Montguyon et Septeuil, mettant au service d'un prince sans scrupule le côté profond des hommes légers.

Dans le texte , les noms sont en abrégé : Montg*** et Sept***.

Enfin le portrait de Billault est plus développé.

Sur une quatrième épreuve il ajoute à la liste des familiers , Cuch. (Cucheval) et Suin.

On ne pourrait reproduire ici toutes les corrections que Victor Hugo a faites sur les épreuves; le plus souvent il introduit quelques passages soit pour développer quelques idées générales, soit pour accentuer les attaques contre Louis Bonaparte et ses familiers. Ainsi tout un début nouveau a été ajouté à la dernière heure au chapitre : ConHatation des lois morales. Le voici :

Le carnage du boulevard Montmartre constitue l'originalité du coup d'Etat. Sans cette tuerie le 2 décembre ne serait qu'un 18 brumaire. Louis Bonaparte échappe par le massacre au plagiat.

II était envieux de la grosseur des grands crimes. Il voulut égaler les pires. Cet effort vers l'horreur lui fait une place à part dans la ménagerie des tyrans. La gredinerie qui veut être aussi grosse que la scélératesse, un Néron petit s'enflant en Lacenaire énorme, tel est le phénomène. L'art pour l'art, l'assassinat pour l'assassinat. Louis Bonaparte a créé un genre.

Sur une seconde épreuve , Victor Hugo intercale, après le premier paragraphe :

Il n'avait encore été qu'un parodiste. (Ce mot est biffé et remplacé par copiste). Le petit chapeau de Boulogne, la redingote grise.

Taigle apprivoisé , semblaient grotesques. Qu'est-ce que cette parodie ? disait-on. Il faisait rire; tout à coup il fit trembler. L'odieux est la porte de sortie du ridicule.

Il poussa l'odieux jusqu'à l'exécrable.

Dans le chapitre la Coinmifiion consultative, appelé d'abord la Commipon executive, et qui ne comprenait guère que les noms des membres dont Louis Bonaparte s'entoura après le 2 de'cembre en attendant « la réorganisation du Corps législatif et du conseil d'Etat », Victor Hugo a ajouté sur les secondes épreuves tout un passage sur Baraguey-d'Hilliers , qui accepta de f;iire partie de cette commission, et il a raconté la conversation suivante entre M. Piscatory et le général :

— Hé bien, général, savez-vous ce qu'on dit?

— Quoi.?

— Que le président va un de ces jours nous fermer la porte au nez.

Le général Baraguey-d'Hilliers répondit, et j'entendis la réponse :

— Si monsieur Bonaparte nous ferme la porte de l'Assemblée, la France nous la rouvrira à deux battants.

Dans le chapitre sur David d' Angers , il condense ainsi son récit :

Le commissaire de police, en entrant, lui demanda :

— Avez-vous des armes chez-vous .''

— Oui, dit David. Pour me défendre.

Et il ajouta :

— Si j'avais affaire à des gens civilisés.

— Où sont ces armes .''reprit le commissaire. Vojons-Ies.

David lui montra son atelier plein de chefsd'œuvre.

Le chapitre L? Devoir peut avoir deux alpeiîs est tout entier consacré à une conversation que Victor Hugo eut avec un membre de la famille Bonaparte. Sur les épreuves ce chapitre fut remanié et corrigé.

Primitivement, sur l'épreuve on lisait :

• — Monsieur peut-il recevoir le prince Napoléon?

— Oui, dis-je.

Notre collègue Napoléon Jérôme entra.

Il prit l'autre coin de la cheminée.

Il efface tout ce début qu'il modifie de la façon suivante :

— Monsieur peut-il recevoir. . . ?

Et il prononça un nom.

— Oui, dis-je.

J'entends ne parler qu'avec réserve de cet homme considérable et distingué. Qu'il me suffise d'indiquer qu'il avait le droit de dire, en désignant les Bonaparte, « ma famille )i.

On sait que la famille Bonaparte se divisait en deux branches, la famille impériale et la famille privée. La famille impériale avait la tradition de Napoléon, la famille privée avait la tradition de Lucien ; nuance du reste qui n'a rien d'absolu.

Nous avons reprodtiit cette curieuse page en fac-similé dans les documents.

Enfin dans le chapitre Conduite di la gauche , Victor Htigo a ajouté sur l'épreuve quelques lignes sur Emile Deschanel et rendu hommage au courageux et éloquent proscrit qui créa les conférences.

Si nous avons insisté un peu longuement soit dans l'étude du manuscrit, soit dans cet historique, sur les remaniements de VHifloire d'un Crime, c'est que nous possédions des documents qui nous manquent pour les autres œuvres et qui nous renseignent sur la méthode suivie dans le travail de revision.

A côté de la méthode , il y a la marche du travail. Victor Hugo a pris soin de l'indiquer :

On lit dans ses carnets, 31 août [1877] :

J'ai achevé de mettre en ordre aujourd'hui la première partie de ïH/ïfotre d'un Crime.

5 septembre :

J'ai donné aujourd'hui à l'impression les dix premiers chapitres de VHilioire d'un Crime.

26 septembre :

J'ai complètement achevé aujourd'hui le tome V^ de VHiftoir^ d'un Crime; de minuit à 2 heures du matin, j'ai corrigé les dernières épreuves et donné les derniers bons à tirer.

NOTES DE L'EDITEUR

i"' octobre :

UHiltoire d'un Crime paraît aujourd'hui, ic me suis mis au travail du tome II.

Le premier volume renfermait cette simple préface :

Ce livre est plus qu'actuel, il est urgent. — Je le publie.

Sur le dos de la couverture, on lisait :

Pour paraître le 2 décembre :

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