CAHIER
NOTES DE L'EDITEUR
Au revers de la page du titre (tome II, édition originale de 1877) on lisait la note suivante :
UHilfoire d'un Crime est complète en ces deux volumes. La « Déposition d'un témoin » est là tout entière.
Sous le titre de
il sera publié ultérieurement un volume contenant les notes, documents et pièces justificatives.
Ce Cahier conipk'nientain' n'a pas été publié pour des raisons qu'il est peut-être aisé d'expliquer.
Il faut remonter à 1873 pour bien pénétrer les dispositions de Victor Hugo. Il écrivait alors : «Les hommes que les cheveux blancs avertissent et devant qui le temps s'abrège ont des œuvres à terminer, sorte de testament de leur esprit. Ils peuvent être brusquement interrompus par l'arrivée subite delà fin, ils n'ont pas un jour à perdre. . .'''»
Cette préoccupation était si vive, dès cette époque, que, malgré son désir d'assister aux dernières répétitions de son drame Marion de horiiie, qui devait être repris à la Comédie-Française, il s'enferma à Guernesey pour se consacrer tout entier à son livre Quatrevingt-trei=n , qui, avec VHomme qui Rit tt la Monarchie, devait former une trilogie qu'il ne crut pas d'ailleurs devoir compléter.
Il avait déjà annoncé une nouvelle série de la Légende des Siècles, enfin il tenait en réserve un grand nombre de poésies et de poèmes; il ne voulait donc pas perdre un jour; il avait, comme il le disait lui-même, «des œuvres à terminer». Enfin il attendait l'occasion favorable pour publier son Hifloire d'un Crime,
L'occasion se présenta. En 1877 et 1878 il donnait ses deux volumes de VHiftoire d'un Crime, et il annonçait le Cahier complémentaire. Il le laissa provisoirement de coté. Auparavant il voulait assurer la publication d'un grand nombre d'œuvres dont la plupart étaient terminées depuis plusieurs années; et c'est ainsi qu'il fit paraître dans les six dernières années de sa vie, le Pape, la Pitié suprême, l'Ane, Religions et Religion,
'') Préface de Aiariou de Lornw (édition de 1873).
Us (^atre vents dt l'Efprit, le dernier volume de la Légende des Sinhs ; il était «brusquement interrompu par l'arrivée subite de la fin». 11 devait laisser à Paul Meurice le soin de remplir ses derniers désirs et ses dernières volontés.
Victor Hugo n'avait pas exécuté tout le programme qu'il s'était tracé, puisqu'il n'avait même pas pu livrer à l'imprimerie des œuvres comme Dieu et la Fin de Satan annoncées déjà en 1856 sur la couverture des Contemplations , ou comme Toute la Lyre annoncée en 1878 et 1883 sur la couverture de l'Archipel de la Manche et du Vape.
11 n'avait même pas terminé la Fin de Satan. On comprend qu'il n'ait pas eu le loisir de s'occuper de ce Cahier complémentaire , étant plus attiré par la poésie que par ce travail de lecture et de classement de documents. C'était d'ailleurs une assez grosse entreprise. 11 avait accumulé de nombreuses notes, recueilli de copieuses dépositions. Il avait évidemment l'intention de rédiger et de développer les premières, de présenter au public les secondes en y ajoutant des annotations et des souvenirs. C'eût été vraisemblablement la matière de deux volumes. Notre tâche, plus modeste, doit se borner à mettre en ordre les papiers qu'il a laissés.
Nous divisons ce Cahier complémentaire en deux parties.
La première se compose de notes manuscrites de Victor Hugo.
La seconde renferme les documents et les pièces justificatives à titre d'annexés de VHiftoire d'un Crime.
Pour bien saisir l'intérêt de ce Cahier complémentaire il faut se rappeler que, dans sa correspondance à sa femme, Victor Hugo disait qu'il était «le greffier de l'histoire». 11 enregistrait donc, chaque jour, des dépositions écrites ou recevait des renseignements de la bouche des intéressés. 11 en a utilisé beaucoup dans Napoléon-le-Petit et dans VHiftoire d'un Crime; il avait gardé pour le Cahier complémentaire nombre de récits ou de documents qui, à cause de leur développement, n'avaient pu prendre place dans son histoire.
Nous plaçons en tête ses notes inédites. Si concises qu'elles soient, elles ont la saveur de ses Choses vues... ou entendues. Elles sont vivantes, dramatiques, pittoresques; elles ont été prises soit au cours d'une conversation, soit après, et tracées d'une écriture nerveuse, même si illisible parfois que nous avons dû laisser des mots en blanc; nous avons scrupuleusement respecté les points d'interrogation qui étaient sans doute placés là comme autant de questions que Victor Hugo se posait à lui-même, prompt moyen pour s'épargner des phrases; car il en était économe. C'étaient plutôt, en effet, des ébauches de phrases, le plus souvent des mots en abrégé, mais imagés, remplissant l'office de longs développements. 11 y a cependant quelques exceptions, notamment pour les arrestations de Charras, Bedeau et Nadaud, présentées sous leur forme définitive.
On suit les péripéties du coup d'Etat dans un raccourci saisissant. Les aventures des témoins accusent, sous cette forme condensée, un relief d'une vigoureuse intensité. Tantôt ce sont des croquis de la foule avec l'aspect des rues, les préparatifs de combat, la physionomie des barricades, tantôt ce sont des anecdotes sinistres ou amusantes , des propos tragiques ou comiques , des confidences douloureuses ou cyniques; ce sont des pages d'histoire en miniature, plus palpitantes, plus passionnantes parfois par leur allure rapide qu'un récit avec des enluminures.
On lira ces notes vibrantes sur les arrestations de Lamoricière, de Changarnier, de Charras, de Bedeau, de Baze, de Nadaud, sur leur emprisonnement à Mazas et a Ham; tableaux poignants, scènes d'une émouvante grandeur avec les cris superbes, les ripostes héroïques, les révoltes frémissantes des victimes.
NOTES DE L'EDITEUR
On suivra cette odyssée de Schœlcher caché dans un pensionnat, et obligé, pour se soustraire à la police, de se prêter à toutes sortes de fantaisies et de ruses dont le caractère burlesque contrastait avec la tragédie qui se déroulait à quelques pas de là, puis saisissant une occasion favorable pour gagner la frontière et, déguisé en prêtre, dépistant, dans ses diverses étapes, ses hôtes, mais surtout les douaniers, par son onction sacerdotale, après avoir risqué sa vie dans des voyages nocturnes à travers la neige et les précipices.
Dans ce manuscrit sur le départ de Schœlcher, c'est une chevauchée vertigineuse de mots empiétant les uns sur les autres , à peine formés ou incomplets, ayant parfois l'aspect de simples traits, comme si la plume n'obéissait pas assez vite à la main qui Ja dirigeait; ce sont des notes d'un reporter étonnant qui, en deux pages, écrit tout un roman. Puis c'est un récit, d'après le témoignage d'Amable Lemaître, des souffrances horribles subies par les prisonniers dans les casemates et sur les pontons, dans une atmosphère fétide, dans des cellules emplies de vermine et dans la promiscuité des criminels.
Enfin, Victor Hugo avait groupé, dans une note, quelques-uns de ses actes : son rôle dans les réunions, son appel aux armes, ses visites aux barricades. Nous la reproduisons. On remarquera qu'il partit le 11 décembre au soir déguisé : il était en ouvrier; ce travestissement n'est signalé que dans cette note.
S'il en avait eu le temps, Victor Hugo aurait développé ces pages résumée, et aurait donné à ces récits l'éclat de son style et la puissance de son verbe, mais, même sans apprêt, ils seront lus avec curiosité. C'est de l'histoire vécue dans la fièvre de la lutte, dans la colère de la défaite et dans l'espoir de la revanche.
Nous avons adopté, autant que possible, dans la reproduction de ces notes de Victor Hugo, un ordre chronologique afin d'en rendre la lecture encore plus attrayante : signes précurseurs et préparatifs du coup d'État, arrestations, emprisonnements, efforts pour organiser la résistance et improviser une force armée à l'aide de quelques officiers fidèles à loi, démarches pour imprimer en cachette les proclamations et décrets des représentants restés libres, tentatives pour élever des barricades, batailles dans les rues et enfin répression avec toutes ses horreurs sanglantes et, comme conclusion, exil et transportation avec toutes les misères et les tortures.
Nous avons, le plus souvent, donné en tête de chaque note quelques détails biographiques sur le personnage qui est mis en scène.