‹ HistoireChapitre 81 sur 134 · JOLY · texte numérisé non relu

JOLY

Joly était préoccupé du coup d'État, Se défiait — comparait les faits et les rapprochait. Deux circonstances insignifiantes en apparence achèvent de l'éclairer.

Le 29 (vendredi) est accosté par un capitaine de garde nationale appelé Gerestal, avoué, de garde à l'Assemblée, qui lui dit : — Dans quelques jours, vous allez être expulsés d'ici. Vous trouverez les portes fermées et des coups de crosse. Et l'appel au peuple affiché sur les murs. — Testelin passait. Joly l'appelle et lui dit : Écoutez. — Testelin dit : C'est grave. — D'autres : C'est impossible.

Deuxième circonstance.

Joly avait un rendez-vous d'affaire avec Charamaule. Il y va le lundi premier. Trouve sa femme, femme supérieure qui l'a in^iré dans ces journées. M'"" Charamaule connaissait un nommé Cazelles, ancien constituant, et bonapartiste. — Aujourd'hui inspecteur général de police à Lille. — Joly lui demande : Voyez-vous Cazelles.^ — Elle répond : Presque plus. La dernière fois il nous a dit : Vous aurez l'empire et l'empereur, et vous serez heureux de les avoir.

Joly va à la séance. Ses collègues le voient préoccupé. Il leur dit : C'est pour bientôt. — Il apprend qu'à la demande de Savoye, Mathieu (de la Drôme) a convoqué la montagne pour le soir. Il y va. Arrive tard. Savoye avait parlé trois quarts d'heure pour dire qu'il fallait faire l'éducation du peuple. — Que parlez-vous d'instruire le peuple .f* dit Joly. Il vous faut des années, des mois, six mois; vous n'avez pas quatre jours. — Exclamations. — Joly insiste. — Mathieu réplique, et dit : Joly, vous rêvez. Pas de soldats. Pas un caporal pour L. B. — La montagne est pour Mathieu. Cassai se lève et dit : J'appuie Joly. Il a raison. Il dit : Vous n'avez pas quatre jours, je dis : Vous n'avez pas quatre heures. — Exclamations. — Il poursuit : J'ai rendu service à un ouvrier décembriste, il est venu chez moi ce soir, il m'a pris les mains, a pleuré, et m'a dit : M. Cassai, ne couchez pas chez vous cette nuit. On fait le coup. — Vives discussions. — Mathieu prouve en trois quarts d'heure que c'est impossible — qu'on s'est déjà moqué d'eux pour avoir cru cela. — Amédée Bruys qui avait été de l'expédition nocturne du 16 novembre avec Thiers et Baze, et dont on avait ri, ne voulant pas être ridicule une seconde fois, prend son chapeau et s'en va. — Cassai vient à Joly et lui dit : On se moque de nous. Je suis ébranlé. Ma foi, je

vais aller coucher chez moi. — Eh bien, non, non ! dit Joly. Vous avez vu l'ouvrier décembriste. Je ne l'ai pas vu. Je crois au coup. — On se sépare. Il était II h. ijz. — Un cabriolet à la questure, on empêchait la chose.

Joly monte au cercle de la rue Richelieu, 21. Presque personne. Bruys y était. — Quoi de nouveau, Joly } — Le coup pour cette nuit. — On rit Pas possible. — Vous fumez, vous jouez, dit Joly. Eh bien, venez avec moi, faisons patrouille, et si nous trouvons quelque chose, nous irons à la questure. Bruys refuse, Duputz accepte, trois ou quatre autres, ils sont six. Se séparent en deux escouades, l'une par la rue Saint-Honoré, l'autre par les Champs-Elysées, pour cerner et scruter l'Elysée. Ils restent là tournant jusqu'à 3 heures. — Ne voient rien. - — Ne se rejoignent pas. — Il y avait avec Joly l'avocat Bouillaud, l'ancien chargé d'affaires de Bruet, Guillemot j avec Duputz, Amable Lemaître et Féron, rédacteur d'un journal des départements. Ils prêtent l'oreille pour voir s'ils n'entendent pas venir la cavalerie. Bouillaud croit entendre rouler de l'artillerie. C'étaient les maraîchers qui allaient à la halle. — Vont au quai d'Orsay. — Personne. — Il était 3 h. 1/2 du matin. — Ce ne sera pas pour cette nuit. — Joly va coucher chez lui. — A 6 h. 1/2 sa concierge le réveille, et lui dit : — Monsieur, levez -vous. On vient d'arrêter le général Bedeau ici à côté. — Joly demeurait 51, rue de Verneuil.

Joly dans la nuit du 17 avait fait la même patrouille avec Bruckner. Il avait trouvé l'Elysée absolument la même chose. De la lumière à telle croisée, la même croisée éclairée. — Personne n'entrant ni ne sortant. Rien. — Tout fermé. — Dans leurs marches et contremarches au coin du carré Marigny, Joly souffrant de sa jambe cassée et du grand froid reste en arrière. Ceux en avant voient deux ou trois ombres, et entendent ouvrir la grille. Joly entendit un bruit de clefs. Ils dirent : C'est la garde qu'on relève. Sans faire attention qu'on relève la garde du dedans et sans ouvrir la porte. C'était L. B. qui sortait avec Fleury.

Il paraît que L. B. craignant l'avortement et qu'on ne vînt le prendre à l'Elysée, est sorti à 3 h. du matin et s'est allé cacher — on ne sait où — jusqu'à 10 heures, après l'arrestation des généraux. (C'est un agent de police qui a dit ce fait à Isidore Buvignier, duquel je le tiens.) Duputz raconte qu'il a été au pied de l'obélisque (lieu de repère indiqué), qu'il y a trouvé quatre officiers. — Ah! vous voilà! c'est vous! — Vous vous trompez, — a dit Duputz. Il ajoute que n'ayant pas trouvé Joly et étant convenus conditionnellement que si on voyait quelque chose on avertirait les questeurs, il y était allé, n'avait pu trouver la porte, ou la sonnette, et s'en était allé (peu probable ). — A la caserne du quai d'Orsay à 3 h. 1/2 du matin, tout était comme à l'ordinaire. Il n'y avait pas une fenêtre éclairée.

AMABLE LEMAITRE (Journées de décembre).

hemattre. — Fit la nuit du i décembre, sur l'éveil donné par Joly, la promenade nocturne avec Duputz et un médecin nommé Schwartz. Partent ensemble de la rue Richelieu, vont ensemble jusqu'à la place de la Concorde. A la place de la Concorde se séparent, Joly et les siens par les Champs-Elysées, Lemaître, etc., parle faubourg. Duputz les quitte et passe le pont pour aller voir. Par la rue Saint-Honoré, l'Elysée avait l'aspect ordinaire. Il faisait très froid. Ils avaient marché lentement : — Rentrons, dit Lemaître. — Ils convinrent de passer en rentrant par devant certains commissariats de police afin de voir si l'on bougeait. Vont d'abord place de la Concorde, au rendez-vous à l'obélisque. Les autres n'y étaient pas. Ils s'en allèrent, Lemaître et Schwartz, sans revoir les autres. Lemaître demeure rue des Vieux- Augustins, 13. — Avant de rentrer va voir l'Imprimerie nationale. Agitation. Doubles factionnaires. Fenêtres éclairées, grande porte fermée. Petite porte entrebâillée par laquelle il aperçoit de la troupe en armes dans la cour. Le factionnaire dit : Au large. — Je veux voir l'heure, dit Lemaître. — Au large, reprit le soldat. — Lemaître rentre chez lui, a l'idée de prévenir Vasbenter, rue Coq-Héron, 5, chez Boulé. Se trompe, et tout rêvant rentre machinalement chez lui par la rue Coquillière. Un peu plus tard Vasbenter était arrêté. — - Vasbenter de même que Mayer se croit compromis dans quelque chose et ne songe pas au .coup d'Etat. Toutes les imprimeries envahies, dès huit heures du matin.

2 décembre.

Etait dans le quartier commercial qui avoisine la Banque. — On lui disait : Que les socialistes se lèvent, nous marchands, nous serons avec eux. Tout plutôt que cet homme-là! — Rue Montmartre, vis-à-vis le passage des Panoramas , vers 10 h. du matin , il rencontre un général en grand uniforme , le général d'artillerie en retraite (Doley) } Il lui dit qu'il allait à l'Elysée. (Il logeait maison Sallandrouze.) — A. Lemaître lui dit : Mettez-vous à la tête du peuple, général. — On l'entoura. Il dit qu'il consentait. La foule, étudiants en médecine, ouvriers, dit : C'est bon, mais il faut qu'il crie : Vive la République ! Il crie. Il faut qu'il crie : A bas le président ! à bas le tyran ! Il cria tout ce qu'on voulut. On le mena sur le boulevard. Un d'eux dit : Il faut le faire passer pour Bedeau. On voulut qu'il se décoiffât en criant. Résistance du vieux général commence là. Un piquet d'infanterie charge et

3o8 CAHIER COMPLEMENTAIRE.

disperse. Le général est entré dans la boutique d'une modiste et s'y est trouvé mal.

Tout le quartier commerçant ne demandait pas mieux (le 2) que de s'allier au peuple. (A. Lemaître me donnera le texte de la convocation d'Hovyn , lieutenant-colonel, et la proteHat'ion des journalises , plus quelques autres pièces. )

Au faubourg Saint- Martin, à la formation de la barricade du v" arron-. dissement, on appelle le peuple aux armes. Des enfants seuls répondent et commencent la barricade. On lâche pied à l'arrivée de la troupe et on se réfugie dans la mairie. La gendarmerie mobile entre et arrête environ 15 enfanis de 14 a 17 ans, et au-âejiom. Envoyés dans les casemates et plus tard déportés. Ces enfants furent interrogés par les mêmes juges d'instruction que les hommes. Les juges d'instruction les faisaient changer fréquemment de casemates et leur demandaient : As-tu vu dans telle casemate des hommes ayant été dans les barricades.^ Ils leur promettaient la liberté. Leur faisaient donner des vivres gras. — Pas un n'a trahi. — l>lom sommes des gamins j non des mouchards^ dit l'un d'eux, le petit Ollivier, 14 ans moins 3 mois. Il avait encore sous le bras son petit cahier. Il était élève à l'école de dessin. Se meurt d'une phtisie à l'hôpital de Brest où il est soigné par l'excellent docteur Quesnel. Un autre petit nommé Malherbe répondit (il avait un sabre) : — Qui t'a donné ce sabre } — Un bon citoyen. — T'en es-tu servi .^ — Non, je n'ai pu. — Voulais-tu t'en servir.'* — Oui. — Pourquoi .-^ — Pour tuer celui qui a tué la liberté. — Le petit Guerbois , ouvrier peintre, arrêté sur des dénonciations, commérages, répondit : Je n'ai rien fait, mon patron m'a empêché. Mais si j'avais ^u, J'aurais travaillé. — Au dépôt de la préfecture, enfants mêlés aux voleurs. Guerbois reçoit une lettre de sa mère, et pleure. — Pourquoi pleures-tu } Parce que tu es ici ? — Non, parce que ma mère est pauvre. — Le petit Malherbe, en montant en voiture cellulaire pour aller dans une maison de correction, cria : Vive la République démocratique et sociale! Tous les 15 crièrent.

La police avait joué un grand rôle dans l'affaissement de la population. Des hôtels garnis du quartier de la rotonde du Temple reçurent de l'argent pour nourrir et loger les ouvriers. Un franc par homme. Un de ces hôtels, où il y avait 75 individus, a reçu le subside pendant 3 jours. Sur les 75, on en a arrêté 40. Ceux-là, dans les casemates, ont conté le fait.

3 décembre. ^1

Un peu avant la barricade, Amable Lemaître arriva vers 8 h. du matin il dans le faubourg. Ils rencontrent Hingray place de la Bastille. — Qu'y a-t-il t — Calme. Ils l'abandonnent. — Deux soldats leur ordonnent de se retirer. — Mais nous ne sommes que trois, dit Lemaître. — Les soldats

polis : Retirez-vous, c'est la consigne. — Il y avait des officiers vaguant. Ils vont se placer au milieu des officiers. — On leur envoya de nouveau deux soldats. — Toujours poliment, et avec le mot : Citoyens. — Lemaître s'adresse aux officiers. — Ils disent : C'est la consigne en effet. — Quel rôle! dit Lemaître. — Un lieutenant dit : Tenez, nous souffrons. Ne discutons pas. — Hingray rentre dans Paris et Lemaître dans le faubourg. — Au café Roysin, s'appelant alors Café du peuple. — Belin (de la Drôme) y était, et Jules Leroux, ainsi qu'Esquiros. — Salle longue et étroite, deux rangs de tables. — Une porte bâtarde. — Une avant-cour où l'on pouvait mettre un piquet. — C'est un coupe-gorge, dit Lemaître. — Nomment Amable Lemaître avec Cournet et de Flotte. — Arrivèrent un officier d'état-major et un estafier qui furent attaqués par de Flotte et Barbaste, et un M. de Brumion à cheval, demeurant rue de la Sourdière, qui fut arrêté par Lemaître. — Où allez-vous t — Je vais me promener à Vincennes. — C'est étrange, un pareil jour. — Il demanda un laissez-passer à Lemaître qui le lui signa : Le représentant du peuple. . . et un nom quelconque. — On conduisit le cheval à Schœlcher qui le refusa.

Schœlcher et quelques autres ne voulaient pas de barricades. Ils voulaient descendre le faubourg, aborder sans armes la troupe et la haranguer. Ne pas combattre. Cournet partageait cet avis. — On désarma, outre les deux postes, un piquet d'infanterie commandé par un caporal, 8 hommes, une patrouille qui passait, venant faire une reconnaissance. — Les soldats disaient qu'ils allaient passer en conseil de guerre et demandaient qu'on les violentât. Le caporal, en se défendant, se foula le pied et en fut content. — he peuple blâma la construction de la barricade, disant qu'on allait attirer sur le faubourg toutes sortes de malheurs. (Etait-ce le peuple"^) — La barricade faite, quelques-uns descendent vers la Bastille. Un officier porte-drapeau approcha assez près pour voir faire la barricade. — Que faites-vous là ? lui dit Lemaître. Lemaître dit : Arrêtez-le. L'officier tira un pistolet de sa poche, mais Cournet lui retint le bras et l'empêcha de faire feu. Trois hommes f^^ ont été plus tard arrêtés pour ce fait, nommés Gâcher, (Quintien) d'Aigueperse, ébéniste. Neveu (Henri), ébéniste. Neveu fils (Eugène), ébéniste, tous trois du faubourg, tous trois transportés en Afrique à l'heure qu'il est, quoiqu'ils aient établi leur alibi. — On a lâché l'officier. C'est lui qui a ramené la troupe.

Baudin est tombé à gauche (en montant vers la barrière) de la barricade. Les chevaux étaient encore débridés dans les rues voisines. — Cournet avait défendu de tirer. Le feu partit pourtant de la barricade. Les uns dans les jantes des charrettes, les autres sous les charrettes, les autres sur les char-

'" Voir Cahier, complémentaire, page 491, déclaration d'A. Lemaître, signée par Victor Hufio.

rettes. — Outre Baudin, deux ou trois hommes furent tués, dit-on; entre autres un nommé Ruin (à vérifier). — En sortant de la barricade, ils veulent recommencer une autre barricade à l'intersection des rues Sainte- Marguerite et Charonne. — Là des déccmbristes qui s'opposent. — Si vous êtes des représentants, à la bonne heure ! mais vous êtes peut-être des hommes de police. Les représentants sont nos chefs naturels. — Ils redescendent, et sur les boulevards rencontrent les représentants qui, fidèles à l'heure indiquée, arrivaient en grand nombre. A. Lemaître conte la chose à Racouchot.

— (Doutre a été blessé à la main d'un coup de sabre. Ne pas oublier ce fait.) Le 3 au soir, Beslay va avec mes proclamations à l'association des ferblantiers qui était derrière la porte Saint-Martin. — Personne. Pas une lumière dans la maison. — S'en aller ? — Non. — Lemaître siffla. Fit le roulement des peintres. Une fenêtre s'ouvrit. Lemaître cria : Marianne, descendez! (nom de la République). — Qu'est-ce que Marianne.'^ dit Beslay. — Attendez, dit Lemaître. — Deux ouvriers qui avaient passé la nuit là descendirent, et prirent des proclamations. — Mais se battront-ils.^ Question.

Aspect des bivouacs la nuit du 4 au 5.

Au carré Saint-Martin, grands feux, les soldats, ivres, dansaient des farandoles avec des filles publiques, chantaient, tutoyaient les passants. Un dit à Lemaître : Bonjour^ mon vieux. Le marchand de vin (Ledouble, ne pas le nommer) de la rue Coquillière vendit 300 bouteilles de vin cacheté aux soldats qui gardaient la Banque. — Feux de bivouac. Mangeaient charcuterie et pâtisserie; cassaient les goulots des bouteilles, se roulaient dans la boue. On distribuait à chaque soldat 10 francs (une petite pièce d'or) par jour. — Au coin de la place du pont Saint-Michel les gardes municipaux buvaient du punch et du vin de Champagne, jetaient des pièces de cent sous sur les comptoirs. — Vin chaud. — Le matin, des dettes; le sous-officier arrivait et payait en or. — Au carré Saint-Martin un soldat offre à boire à Lemaître. (Minuit 1/2). Rue Sainte- Apolline, une vedette l'arrête, et lui oifre à boire.

— Buvons un coup. — Non. — Le soldat lui montre un écu de 5 francs et lui dit : Est-ce que tu crois que je n'ai pas d'argent.^ — Les uns lui disaient : monsieur, les autres : citoyen, les autres : tu. — Au Château -d'Eau, punch monstre. — Cavalerie, infanterie. — Les uns buvaient, les autres dansaient. Quand on se mettait aux fenêtres, on criait : On va vous f. .. des coups de fusil. — Rue de Lancry, sapeurs du génie ivres, arrêtaient les passants et tiraient des coups de fusil au hasard. — Dans les bivouacs que chantait-on.^ ha Marseillaise et Ça ira! Au coin des rues des sentinelles.

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