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AFFAIRE DE LA GHAPELLE-SAINT-DENIS

François Barbier, ouvrier corroyeur, beau, jeune, pâle, barbe et cheveux noirs, intelligent et brave, fondateur de l'association des corroyeurs de Batignolles-Monceaux.

Mercredi 3.

A la nuit, pendant qu'on prenait la barricade de la rue Aumaire où a été tué le vieillard qu'on a promené sur les boulevards. Barbier et 5 ou 6, dont un nommé Pommerolle, de l'association des corroyeurs, font une barricade rue Saint-Denis, avec deux omnibus et deux cabriolets, plusieurs pierres du trottoir arrachées, vont chez un serrurier chercher des pinces, lequel refuse. Sa boutique était fermée. Une dizaine prennent les poignées de la devanture, disent : une! deux! Au troisième coup la devanture tombe. Il était minuit. Prennent des pinces, arrachent les pavés. — La troupe arrive de la Porte Sainte-Denis. — Etes-vous armés ? — Nous n'avons que trois fusils. — Sauvez-vous. — Ils s'en vont. La troupe arrive, à Barbier : — Où allez-vous.'^ — Chez moi. — Qu^e faites-vous là.^ — Je rentre chez moi. — Ils ont pris la barricade. Barbier rencontre un allemand et un jeune homme qui sortait des zouaves, avaient chacun une carabine sous leur paletot, avaient la bouche noire de poudre. Venaient de la barricade de la rue Aumaire. Le zouave dit : J'ai gagné cette carabine sur la barricade. J'ai vu tuer le vieux. Je veux emporter ma carabine. Il la met dans son pantalon et ferme sa ceinture par -dessus. — Ils se séparèrent. — Le zouave dit : Si je ne suis pas tué, je reviendrai te voir dimanche (n'est pas revenu).

La troupe faisait des feux de bivouac sur le boulevard Saint-Denis avec les bois d'une maison en construction rue Saint-Denis. Coupaient tout, échafaudage et charpente, et brûlaient. Respect de la propriété.

François Barbier demeurait près de la barrière, rue Jacinthe, à la Chapelle j de ses fenêtres voyait toutes les barricades.

Le jeudi 4, son frère et lui et quelques amis lisent ma proclamation. Parcourent toutes les fabriques, disent : il faut fermer toutes les barrières.

A 9 heures du matin on commence les barricades dans la grande rue de la Chapelle. On prie les commis de l'octroi d'enlever leurs papiers et de s'en aller. Font quelques résistances pour la forme, et s'en vont. On coupe les arbres, on lève les pavés, on fait la première barricade sur la grille de la barrière qui servait de squelette à la barricade, une autre sur la droite, une autre sur la gauche, et trois autres dans la grande rue, en montant la Chapelle. — Pavés, arbres sciés.

Dès le matin, 9 heures coupent le télégraphe électrique — ce som-mar'in nous gênait. — Ils font des fouilles, un chef de l'administration du chemin de fer leur montre l'endroit. Ils creusent un mètre, cela passait sur le boulevard extérieur, en face la gare, trouvent un tube en fonte, le cassent à coups de pioche, mettent à nu le iîl et font effort pour le couper avec une pelle de jardinier, croient l'avoir coupé. — Quelques voitures.

Barricades commencées à 9 heures du matin. A 9 heures du soir pas encore finies. La première montait à la hauteur d'un second étage, la seconde sur la gauche, moins élevée. A 11 heures, quand la barricade a commencé à grandir, vont à la mairie, une quarantaine, prennent trente-deux fusils, malgré le commissaire qui fait obstacle, puis prennent pour mot d'ordre de Flotte et Esquiros; toute la journée se passe sans attaque 5 des femmes bien mises descendaient de voiture, posaient leur manchon sur une borne, et remuaient des pavés pour aider à la barricade. Les ouvriers les saluent et les remercient. Elles remontent en voiture au milieu des acclamations. Vers 9 heures on vient dire à Barbier : — Chef, il y a là quatre hommes qui percent le mur. — Il prend quatre hommes armés de fusils, et y va, lui armé d'une paire de pistolets. On échange le mot d'ordre. Ces hommes disent : Nous sommes des vôtres. Nous venons voir si le télégraphe est coupé. Il n'y a qu'une barricade très f^iible à Belleville, ici vous êtes les plus solides, — Vers 10 heures, 3 facteurs de la poste arrivent et disent :

— Quoi! Barbier! vous êtes là, malheureux! vous serez fusillé demain matin. — Ils avaient des dépêches, on les visite, et on les leur rend telles qu'elles étaient.

Jeune homme survient, et dit : Nous allons être pris par derrière. Il faut du renfort. — Barbier dit : Désarmons les gardes nationaux. Ils étaient 200, rangés devant la mairie. Les insurgés y vont 20. Décharge des gardes nationaux. Un homme tué. Les insurgés se replient sur leurs barricades. Un homme vient avec un broc de vin. — Voulez-vous un verre de vin.^*

— Ce n'est pas du vin qu'il nous faut, c'est un peu de courage. — Mettons-nous sur un rang derrière la barricade. — Ils se postent derrière la barricade de la grille même de la barrière.

346 CAMTER COMPLEMENTAIRE.

On faisait de la poudre (des élèves pharmaciens) dans les petits bureaux de l'octroi. Environ 30 kilos furent faits dans la journée.

Vers 9 heures 1/2 on dit : Il y a un roulage qui fait l'exportation des fusils à Vincennes. Ils y vont. Il n'y avait qu'un garçon. — Je ne suis pas le maître. — On appelle le maître. — MM., que demandez -vous. f* — Des fusils. — Fermez les portes, crie le maître. — Ah! vous voulez nous faire fusiller dans la cour. Chargez les armes! — Barbier avait quatre hommes. Le maître s'amadoue. On fouille la maison. Il n'y avait pas de fusils.

Un grand brun travaillait ardemment barrière la Chapelle à la barricade faite de pavés et de cotrets.

A 10 h. 1/4 le feu commence. La troupe venait non de Paris, mais de Saint-Denis. Depuis 6 heures du soir, elle était sur le pont de Saint-Denisj une autre troupe venant de Paris avait passé pour venir à la Chapelle par la petite porte sous le pont du chemin de fer. Seul moyen de sortir de Paris, la barrière étant barricadée.

F. B. était allé chez Cave, le fondeur, faubourg Saint-Denis, et avait dit aux ouvriers : — Avez-vous quelques pièces de canon sur le chantier.^ Nous n'avons pas besoin qu'elles soient polies. Donnez-nous les toutes grossières. Pourvu qu'elles soient forées, elles nous serviront. — Les ouvriers eurent peur, et n'osèrent pas. — Un employé de la fonderie Cave était avec Barbier sur la barricade. 11 ne rentra pas chez lui. Il a été fusillé.

(Averti à 7 h. du soir qu'ils seront attaqués par derrière, Barbier fit commencer une barricade du côté de la Chapelle, mais il n'y avait que 400 pavés de remués, et la barricade ne barrait à peine qu'une moitié de la rue sur la gauche et s'élevait à 75 centimètres.) Les soldats attaquent du côté de la mairie. On voyait sur la façade la lueur des fusils. La barricade (faible) riposte par deux ou trois feux de peloton. La troupe tiraille 20 minutes j les réverbères brisés, nuitj on n'était éclairé que par la lueur des coups de fusil (portée de fusil : 150 pas). Quand le feu commença, la troupe était à deux portées de fusil. A chaque décharge elle approchait. Voyant peu de corps et surtout peu d'hommes, elle avança au pas de course. Les insurgés étaient 30 au commencement. 4 tués, le reste se sauve, sauf J. qui restait avec Barbier. Un jeune homme de 17 ans, intrépide, (enfant haut comme cette chaise) qui avait une calotte rouge. (Mourons! Si vous êtes tous comme moi, qu'ils nous trouvent tous là.) Quand la barricade fut escaladée, reçut plus de 150 coups de fusil, cria, courut, tomba, se releva, et mourut. — On lui avait dit vingt fois : Donne ton fusil à un homme. Il répondait : Eh! un homme qui connaîtra le danger en aura plus peur que

moi. — Pendant le feu on s'encourageait : Bah! ils n'y sont pas encore. Défendons-nous! — Le marchand de vin du coin avait fermé quelques minutes avant que le feu commençât.

Barbier restait rue Jacinthe, 17, maison du boulanger, tout près. Il parvint à rentrer chez lui, les soldats étaient sur ses talons. Il rentre, monte chez lui, au 4'', allume sa chandelle, ouvre la fenêtre j ils crient : De la lumière! et le couchent en joue. (En face les Vendanges de Bourgogne.) Il referme sa fenêtre. Le lendemain matin on trouve devant sa porte deux fusils jetés là par ses camarades qui se sauvaient. — Avait laissé son fusil dans la barricade. ( Le chef de la barricade pose des sentinelles, envoie des patrouilles, Y va lui-même, etc.). Au bout de 20 minutes, c'était fini. Une demi-heure après on enlevait les charrettes.

Le vendredi avant midi les pavés étaient remis. L'artillerie passait où avaient été les barricades. (Barbier avait de grands cheveux et un paletot marron. Voulait faire sauter le pont du chemin de fer.) Le garçon du marchand de vin a été déporté. Il avait dit à Barbier : Si vous êtes serré de trop près, venez à la porte de Madame Éloy (près de la barricade), vous n'aurez qu'à dire le mot : Rigolot, je vous ouvrirai et vous vous sauverez. — Barbier n'y alla pas et se sauva comme plus haut. — Un nommé Gambelin qui tenait près de là un jeu de boules (de la police) a fait arrêter plus de 17 personnes, y compris sa propre servante.

Un perruquier, armé d'une barre de fer, parmi les défenseurs de la barricade. — Le garçon marchand de vin, déporté (ancien transporté de juin), s'appelait Jean Gambal. N'avait pas combattu. Avait seulement porté des secours. 43 ans. Ancien soldat. Artilleur.

Vers 1 heures du matin, après la prise delà barricade, arrive un laitier avec sa voiture. — Amis, crie le laitier. — Nous ne connaissons pas d'amis. — Ils ont tiré dessus comme sur un mouton. Ils l'ont tué. Il laissait une femme et quatre enfants. Il était parent du boulanger nommé.

Les soldats étaient si enragés qu'ils auraient tue' les chiens et les chats.

Le lendemain matin on déposa les quatre cadavres des défenseurs de la barricade sous une grande porte cochère près de la maison des bains qui est à gauche de la barrière en venant de Paris. Tous jeunes gens dans cette barricade. Les plus vieux avaient trente ans. Il y avait un chanteur à l'Opéra (qui s'en est allé avant la fin).

La grande barricade était faite moitié cotrets moitié pavés. On avait déchargé une grande voiture de cotrets. N'importe cjuel canon nj aurait rien

348 CAHIER COMPLEMENTAIRE.

fait, cotrets debout, un rang de pavés dessus, et ainsi de suite jusqu'à la hauteur d'un second étage — épaisseur 3 mètres. On avait ménagé des jours pour tirer entre les roues des voitures. — On pensait être attaqué par Paris. — La barricade n'a pas servi. Les paysans venant de Paris passaient au moyen d'une échelle par-dessus la barricade. — Merci, disaient-ils. Vous faites bien. Nous allons vous aider. — Ils mettaient 5 ou 6 pavés, puis s'en allaient. — Les deux autres barricades n'ont pas servi. -— Ils ont été attaqués du seul côté qui ne fût pas défendu. Une autre faute fut de fermer la petite porte latérale de la barrière. Ils auraient pu passer par là et se servir de la barricade de l'autre côté. Malheureusement, dit Barbier, on fit la faute. Sans cela nous aurions tenu. Nous aurions tous été fusillés, par exemple. Pas moyen d'échapper.

M'"" Éloy, cabaretière, et son garçon marchand de vin, déportés pour le fait d'avoir donné asile à F. Barbier.

BAZE.

(Baze, bâtonnier de l'ordre des avocats, repre'sentant à rAssemblcc constituante et à l'Assemblée législative, nommé questeur, fut un des défenseurs les plus intraitables des droits et des prérogatives de l'Assemblée et un des auteurs delà proposition des questeurs qui remettait au pouvoir législatif la disposition de la force armée. Arrêté le 2 décembre, emprisonné, il opposa une énergique résistance aux policiers du coup d'État : banni, il se retira à Liège et ne voulut rentrer en France que lors de l'amnistie de 1859. )

Ba7e. Longtemps avant savait la proposition faite à des généraux pour faire sauter l'AJ^emblée. On avait des preuves complètes. A partir du 7 octobre, jour où Ba2e arriva à Paris, A4. Baze, seul questeur présent et le général Bedeau, seul président présent, occupaient le palais de lAssemblée, l'un à la questure, l'autre à la présidence. Dupin absent. Le 13 ou 14, preuve de trahison flagrante, la surveillance redoubla. Alors furent préparées les pièces trouvées chez Baze. En dressant cette formule, se convainquirent que le décret du 11 octobre 1848 n'avait plus force d'exécution — ce qui amena la proposition des questeurs. Ils firent faire une vingtaine d'exemplaires dans les bureaux de la questure, écrits de la main du secrétaire général de la questure, sans mystère. Le président Bedeau y fît apposer le sceau de la présidence, mais on laissa la signature en blanc. Ces pièces remises à Baze pour les garder. Elles ont été trouvées en évidence sur le bureau de Baze, il les employait à prouver à ses collègues que la proposition des questeurs était nécessaire, l'appui du décret du 11 octobre manquant. Ainsi nullement fait pour répliquer au projet de Louis Bonaparte de rapporter la loi du 31 mai (fait de la proposition des questeurs). Après le rejet, fort inquiets, rapports alarmants. (Magnan dit aux généraux qu'il lui a été fait des propositions, mais qu'il les a rejetées.)

Le premier décembre au soir il y eut scrutin à la tribune et la séance finit tard.

On va se coucher. Calme profond dans le palais.

Ba'^ à Ham.

13 jours sans livres, plumes, ni papiers. — Demande des livres au commandant qui dit : Des livres! qu'est-ce que c'est que ça.^ Je n'en ai pas. (A la fin Changarnier en eut et les lui fit passer.) — Sans sortir. Au secret. Très petite chambre. Il avait huit pas à faire. Il faisait deux cents fois l'allée

350 CAUTRR COMPLRMRNTATRE.

et venue dans sa chambre, puis s'asseyait, disant : J'ai fait i,6oo pas. — 13 jours ainsi.

A la fin, il avisa des planches élevées contre le mur dans un coin de sa chambre. Il pensa qu'il y avait probablement là quelque porte condamnée. Il frappa sur ces planches. Une voix cria : Qui est \k? — Baze. Et vous.^ — Lamoricière. — La communication s'établit. C'était une porte en effet qui communiquait à la chambre de Lamoricière et qu'on avait condamnée, en bourrant de foin l'embrasure et en la recouvrant de planches du côté de Baze. — Ecartez vos planches, dit Lamoricière, j'écarterai ma porte, nous nous pincerons les doigts, mais nous causerons. — Ils s'aidèrent de leurs pincettes et firent chacun de leur côté une pesée sur l'obstacle. Baze disait en riant : Général, c'est un bris de prison. Vous me faites commettre mon premier délit. — Les planches écartées, Baze arracha le foin avec la pincette. La nuit il le brûlait dans sa cheminée, par petits tas, pour que la fumée ne le trahît pas au dehors. Il vida ainsi toute l'embrasure. Alors les deux prisonniers causèrent. Lamoricière parvint à passer à Baze, à travers les fentes des planches, un crayon. Baze put écrire à sa femme une lettre qui parvint.

Voici comment Lamoricière faisait parvenir des lettres. Il prenait une pipe, la bourrait de la lettre, et la posait sur la fenêtre. Le 48*^ qui était là à Ham aimait ces africains, il se trouvait toujours dans la cour quelque soldat qui passait et qui prenait la pipe. La lettre était mise à la poste. Quand la réponse arrivait, la pipe se retrouvait sur la fenêtre, apportée par une main inconnue. Le général la prenait, la réponse était dedans.

LE GENERAL LAMORICIERE.

(Lamoricière conquit tous ses grades, jusqu'à celui de colonel, de 1830 à 1837, iî s'était distingué dans la campagne d'Algérie j il devint général de brigade en 184c, prit une part brillante en 1847 à l'expédition contre Abd-el-Kader. Il fut appelé par Thiers au ministère de la guerre, le 24 février 1848, mais Louis-Philippe abdiquait. La République était proclamée, il refusa tout portefeuille.

Envoyé à l'Assemblée constituante, il fut nommé par Cavaignac ministre delà guerre, mais, hostile à l'élection de Louis Bonaparte comme président delà République, il se retira du pouvoir le 20 décembre 1848. Élu à l'Assemblée législative dont il fut un des vice-présidents, il combattit la politique de Louis Bonaparte, vota pour la proposition des questeurs. Arrêté le 2 décembre, il résista énergiquement; conduit en voiture à la prison par des agents, il exhorta, sur le parcours, les soldats à remplir leur devoir; enfermé à Mazas et à Ham , il fut expulsé en vertu du décret du 9 janvier 1852, refusa le serment et fut rayé des cadres. Il se rendit à Cologne, habita la Belgique, puis l'Angleterre. Il obtint l'autorisation de rentrer en France en novembre 1857 pour assister aux obsèques de son fils, mort subitement.)

Général Lamoricière. Rue Las-Cases ,11.

2 décembre.

Etait seul chez lui avec un domestique. A 5 h. 1/4 du matin une bande d'agents de police frappe à la porte, le portier ouvre sans difficulté, ils montent, sonnent au i*'"' et frappent. Le domestique se lève demi-nu, ouvre, voit ces gens, croit à des voleurs j on lui demande où est le général, il refuse, il se débat, un porte-habits était là, tombe, fait tomber la chandelle, nuit se fait. Le général dormait toujours profondément, il avait lu tard, dort dur et était dans le premier sommeil. Les mouchards étaient armés, l'un d'eux tire l'épée et frappe le domestique à la fesse, le domestique croit alors à des assassins, crie : Général! Général! Le général s'éveille et dit : Qu'y a-t-il.^ (Il couche dans un cabinet à côté de la chambre de sa femme en ce moment absente.) — Alors ils sont entrés, le général nu dans son lit se dresse sur son séant : Qu^est-ce.'' - — Ordre de vous arrêter. — Le commissaire de police ciit : Général, je vous connais bien, ne faites pas de résistance, nous sommes armés, toute résistance inutile. — Pardieu! je le vois bien, dit le général. Le domestique entre couvert de sang, criant, fort blessé. (Il a été 20 jours au lit.)

Le général s'habille en silence (pensant : ils veulent me tuer. Ne faisons jamais ce que veut l'ennemi). Le domestique en entrant se jeta sur les 750 fr. de l'Assemblée, que le général avait mis sur sa cheminée, et les mit dans sa poche, pensant toujours à des voleurs. Le général cherche l'argent et dit au

352 CAHIER COiMPLÉMEN TAIRE.

commissaire froidement : Qui me dit que vous n'êtes pas des voleurs ? — Pas de réponse. — Je vous arrête au nom de la loi comme prévenu de conspiration contre la sûreté de l'État et dépositaire d'armes. — Et avait montré son écharpe. — Le général passa par son cabinet pour sortir. — Il faut faire perquisition, dit le commissaire. — Pardieu, dit le général, vous trouverez des lettres de ma femme et mes armes d'Afrique. Me les prendrezvous.^ — Général, votre parole de ne pas vous évader. — - Je ne promets rien. — Montez dans cette voiture. — 4 places. Le commissaire à côté, deux agents devant, croisent leurs jambes dans celles du général. — Brutalité. Espoir de résistance, connaissant le caractère vif du général.

On part. On suit la rue Las-Cases, la rue Bellechasse, on va par le quai vers la préfecture de police. En tournant sur le quai au coin du conseil d'Etat, la glace à la gauche du général était fermée, le général se baisse pour voir du côté de l'Assemblée. — Général, général, crie le commissaire, vous essayez de vous évader. Si vous dites un mot, voici ce que je vous mettrai, — et de son poing fermé il lui montre un mouchoir rouge roulé en bâillon.

— Quai désert. — La voiture était escortée de gardes à cheval. — A la préfecture de police — (depuis plusieurs jours on était espionné et suivi) — à la préfecture, la voiture s'arrête sous la voûte, le commissaire descend, va parler au préfet, redescend : Général, on n'en veut ni à votre vie, ni à votre liberté. Seulement, on vous arrête parce que vous n'êtes pas dans les idées qui sont nécessaires au salut de l'Etat. — (Textuel.) Puis il dit au cocher : A Mazas! (Silence profond dans la voiture pendant tout le trajet.) Prennent une nouvelle escorte à la préfecture, plus forte que l'autre.

Le jour se faisait quand on arriva à Mazas. — A Mazas, nulle formalité. On dit simplement : le général Lamoricière ! On le fit attendre un instant dans le greffe, puis monter au i*"' étage (le général Lamoricière arrivait le i'^') dans une petite chambre avec une fenêtre ordinaire à barreaux d'où le général voyait dans la cour. Voyait relever la garde. En face de celle où fut Thiers. — On dressa un lit de sangle. Il y avait une cheminée, on y fit du feu. On le fouilla immiédiatement. On lui prit deux lettres insignifiantes qu'il avait dans sa poche, qu'on remit au directeur de la prison. On ne lui laissa que son argent, et on lui dit : Vous êtes au secret. On apporta une chaise, une table, une chaise percée.

Tous les geôliers avaient la plus grande déférence, quelques-uns anciens soldats, — Cavaignac et Le Flô servis par d'anciens soldats de leurs régiments. — Lamoricière prit un morceau de papier grand comme le petit doigt et écrivit dessus : Dites rue Las-Cases, 11 , que le général Lamoricière est à Mazas.

— Il fit une boulette de ce papier, il voyait des ouvriers dans la cour, il jeta

LE GENERAL LAMORTCIERE. 353

la boulette à travers les carreaux. Les ouvriers la ramassèrent, l'apportèrent à un Joffrès (officier de recrutement) et JofFrès la porta rue Las-Cases

le jour même. — Le général demanda à déjeuner. — Voulez-vous les rations des prisonniers.^ — Certainement. — Différence entre la ration des détenus criminels et celle des détenus politiques : une chopine de vin. — On lui donna la ration des politiques. — Déjeuner et dîner avec cela.

Le soir, reçoit une lettre de son beau-frère et fait dire par le directeur de la prison qu'il se porte bien. On lui apporte un paquet de livres [la Kévolution deThiers) et du linge. (Il avait lu la veille au soir les massacres de septembre dans Thiers jusqu'à 2 h. 1/2 du matin.) Sur les 7 heures, on lui dit : Ne vous couchez pas, vous partirez dans la nuit. — De temps en temps on venait. On le tient ainsi éveillé jusqu'à 5 h. du matin où on lui dit : Il y a un contre-ordre. — Toute la journée du lendemain, secret. Mêmes vivres, avec une cuiller de bois et une écuelle de fer, pain assez blanc, mais pas cuit. — On lui dit : Mais vous pouvez faire demander au restaurant. — Demande une tasse de café au lait, qu'on lui apporte à 4 h. 1/2 du soir. — Achète du tabac et des cigares. — On les fait promener les deux jours une demi-heure dans les promenoirs cellulaires. Trente pas pour se promener. Dans quelques-uns une corbeille où il y a des fleurs. — Je vais vous donner, général, un bon promenoir où il y a un jardin. — C'était là le jardin. — Dans la journée, visite du directeur et du médecin. — Avez-vous quelque observation à faire, général } — Non. — Le soir on lui dit : — Couchez-vous.

A minuit on les réveille. — Vous allez partir. — Encore levés jusqu'à 5 h. du matin. Puis descendent, les uns après les autres, et mis en voitures cellulaires, sans savoir avec qui ils étaient. En sortant un monsieur en bourgeois demande impertinemment son nom au général. — Vous le savez bien, mon nom, dit le général, et il passe outre. Il aperçoit en passant le lieutenant-colonel Fleury, en uniforme, aide de camp de la République que le général Lamoricière avait fait chef d'escadron, étant ministre de la guerre, et dont presque toute la carrière s'était faite dans sa division. Il était chargé de les embarquer. En entrant dans la voiture cellulaire, on leur ôte leurs cigares. Une voix répète trois ou quatre fois : Otez donc le cigare au général. — Le gardien hésite et finit pourtant par dire : Jetez votre cigare. — - Ne savaient où ils allaient. Entendaient trotter l'escorte. En observant les tournants des rues, le général pense qu'ils allaient chemin du Nord, d'autres chemin de Rouen. On les met sur le chemin de fer — mouvement si rapide qu'ils souffraient horriblement. Le général avait un paquet et son manteau — demande à mettre son paquet dans le couloir. On y consent. Froid. Lamori-

cière demande un cigare et dit : Est-ce qu'il est défendu de jfumer? — Sur ce, une voix (Cavaignac reconnaissant la voix de Lamoricière) — Bonjour.

— Une autre voix (Changarnicr reconnaissant Cavaignac et Lamoricière)

— Bonjour. — Une 4° voix (Baze) — Bonjour. — Dans l'autre voiture, Charras, Le Flô, Bedeau et Roger (du Nord). Les gardiens ne savaient qui. ils étaient. Avaient été brutaux jusque-là. Devinrent respectueux. Entre les 2 rangées de cellules il y a un couloir avec une grille en haut d'où l'on voit et d'où l'on respire.

A Ham, on les fît entrer dans la cour, encore jour, descendre de voiture l'un après l'autre. On mit Lamoricière dans la chambre de Cavaignac, échangent une poignée de mains. — Puis : MM. descendez. — On les mit au secret plus sévèrement encore qu'à Mazas. — Lamoricière mis au rez-dechaussée, dans une chambre humide, dont le papier moisi tombait, cheminée fumait, fenêtre toujours ouverte, ancienne chambre de d'Haussez,y avait gagné des rhumatismes. Pendant le secret, quelques permissions de visites. Refus de prendre les lettres. Le commandant refusait de les recevoir. Lamoricière lui dit : Je vais écrire devant vous : Je me porte bien. — Refus. — M""' Le Flô, grosse, vient avec son petit garçon de 8 ans et sa petite fille de 5 ans. Refus de la recevoir. Elle dit au commandant : Je vois d'ici les généraux Cavaignac, Lamoricière, Changarnier et Bedeau. Mon mari a une fenêtre de l'autre côté. Laissez-moi faire le tour par le parapet pour que je le voie et que je lui montre ses enfants. — Refus. — Elle rentra chez elle et fit une fausse couche.

Très mal traités. Refus de plume et d'encre. Lamoricière avait réussi à cacher un crayon. • — Les soldats du 48" dévoués lui font passer des journaux.

— Du reste, secret rigoureux. On leur apportait à manger. Pas sortir. La chambre de Lamoricière communique avec la chambre de Baze par une porte condamnée. Dans l'épaisseur du mur, du foin et des planches de l'autre côté, Lamoricière frappe. Baze répond. — Essayez de me parler.

Font jouer la porte avec une bûche, font une fente, causent, se passant par là des lettres et des papiers. Lamoricière fit passer notamment à Baze une note de Dufaure. — Baze disait : Vous me faites commettre mon premier délit, le délit de bris de prison. — Toujours un gardien les épiait à leur porte.

Le \f jour, mis en libre pratique, 8 heures par jour pour causer ensemble, permission de recevoir leurs femmes qui viennent s'établir dans le village, — de dîner ensemble. On avait mis des soldats pour faire leurs chambres, — un commissaire de police avait été envoyé pour surveiller le

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commandant du fort. Cet homme, pour être renseigné, fit venir de Poissy ou de Gaillon des hommes patibulaires a figures d'ajsapns, dit Lamoricière, pour remplacer les soldats, faire les lits et les servir à table. Si mauvaise

mine que Lamoricière dit : — F vos empoisonneurs où vous voudrez.

Voilà trois individus qui ne mettront rien sur notre table. Nous voulons être servis par nos domestiques. — On renonça à ces hommes (du reste prisonniers comme les généraux).

Mensonge de Cassagnac : Lamoricière n'a point rencontré Lagrange et n'a rencontré personne en arrivant à Mazas. On lui disait tous les jours : On va vous mettre en liberté. Après le vote, après, etc., etc. — Roger et Cavaignac sortirent. Ne savaient que penser. — A Mazas avaient pensé qu'on les fusillerait (il paraît que Saint- Arnaud avait pour cela des ordres secrets). A Ham, pensèrent qu'on les déporterait. — Un oncle de M"" de Lamoricière demande une permission. Refus. D'abord Lefebvre-Durullé s'y intéresse et parle à l'oncle : Dites à votre neveu de voyager en Italie. — Il sera martyr jusqu'au bout, dit l'oncle. — Le commandant du fort, capitaine [Baudot] nommé à Ham par Charras et Lamoricière, dételîable.

Les généraux vivaient dans une cordialité complète. — Ceci est l'ennemi commun, nous sommes amis devant lui. — Bedeau et Le Flô exaspérés, Lamoricière le plm noir, disaient-ils en riant. — B. a un capital de pouvoir à dépenser, ne comptons pas sur une trop prompte délivrance. — Changarnier disait : Vous si gai, vous êtes un prophète triste. — Je ne suis pas abattu, disait Lamoricière, mais je vois l'avenir sombre. — Changarnier froid, ferm.e, haine acre et profonde là-dessous pour B.

Il y avait à Ham M'"'' Baze avec ses deux enfants, M'"" Le Flô avec ses deux enfantsj M"'" de Bunes, cousine de Bedeau, M"" de Lamoricière (sans sa petite fille) — passaient une partie de la journée au fort, le soir partaient. Ne savaient ce qu'on ferait d'eux. Les bruits les plus contradictoires. Ne craignaient que d'être enlevés la nuit, sans qu'on sût ce qu'ils étaient devenus : c'est ce qui arriva. Dans la nuit du 8 au 9, à 4 h. du matin, on entre dans le couloir qui séparait la chambre de Lamoricière de celle de Changarnier, on tire les verrous au dehors. Bruit de pas chez Changarnier. Dans la cour, Lamoricière voit des figures sinistres, croit reconnaître de ceux qui l'ont arrêté, flambeaux. Se lève, frappe à sa porte. On lui dit : — Inutile de frapper, vous êtes au secret. — Pourquoi .'' — Pas de réponse. Au bout de trois quarts d'heure voit entrer une voiture dans la cour. Voit sortir Changarnier qui monte en voiture et leur crie : Je vais en Belgique. Puis Charras : Je vais à Mons. 2 heures après on avait relevé les factionnaires qui

étaient sous la fenêtre, et remplacé par des factionnaires de police et consigné le 4H" dans ses quartiers, de peur de l'émotion.

Le commandant du fort entre chez Lamoricicre avec un jeune homme de 18 à 20 ans (M. Lehon) : J'ai ordre de vous faire conduire à Calais, puis à Douvres, et là on vous remettra vos papiers. — Avez-vo&s un mandat.^ — Point. — Pays brumeux, cher vivre, traverser la mer, je vais ailleurs. La Belgique. — Point. — L'Allemagne. — Non. — Aix-la Chapelle. — Non. — (Ils y envoient Baze.) — Soit, alors en Angleterre. Disposez de nous, monsieur. — Lehon refléchit : Voulez-vous Cologne.-^ — Oui. — Marchons. Donnez-moi votre parole que vous irez à Cologne. — Point de parole, monsieur. Je vous déclare que je serai à Cologne demain soir. Cela doit vous suffire. — Le Flô partit dans la journée du même jour ainsi que Baze. — Le lendemain Lamoricière, et le surlendemain Bedeau.

Au dehors, pendant que tout cela se passait au dedans, Lehon arrivé en poste à Ham avait retenu tous les chevaux et toutes les voitures, y compris la diligence de Noyon. Le bruit s'en répand dans la ville. On va avertir ces dames. — Il est probable que ces MM. vont partir. — Les femmes arrivent, la nuit, à peine vêtues, il pleuvait, de l'eau jusqu'à la cheville, vont au fort. Pont-levis levé. Le commandant les voit et leur crie : Que venez- vous faire ici .^ Vous allez me faire destituer! Ces MM. ne partent pas. — Grossier. Brutal. Injurieux. — Ces dames sous la" pluie, sans parapluie, nuit noire, Lehon et le commandant là. — Changarnier en sortant se pencha à la vitre. Alais elles ne le virent pas. Charras avait une allumette chimique, il l'alluma pour se faire voir en passant, elles le reconnurent. Le commandant leur cria : — Il n'y a rien pour vous. Vos maris ne partent pas ce matin. — Elles étaient restées là deux heures, dans cette incertitude affreuse, se demandant : Vont-ils à Cayenne ?

Sur les 9 h. du matin, le secret levé. M""" de Lamoricière passa la journée avec son mari , mais les généraux restés ne purent communiquer entre eux.

Lamoricière monte dans une espèce d'omnibus pour aller à Noyon, on lui permet sa femme, mais deux agents de police. A Creil, M"'" de Lamoricière quitte son mari. A Noyon ils prennent le chemin de fer de Saint- Quentin, à Creil le chemin du Nord, Lamoricière toujours avec ses deux agents de police l'un à côté de lui, l'autre devant, comme un malfaiteur. Ainsi jusqu'à Bruxelles. Silence absolu jusqu'à la frontière. Les agents cherchaient à lier conversation. Lamoricière ne répondait pas. L'un parlait allemand. Dans toutes les stations, buffets, etc. ils ne le quittaient point d'un pas. — A Quicvrain, obstacle. Le passeport portait : M. un tel, (l'agent

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