EN ROUTE SUR LE CANADA
Le 10 on partit vers 4 h. du soir. Le dimanche 11 aperçoivent Cherbourg, le lundi 12 croient avoir marché, revoient encore Cherbourg. — Gros temps.
— 13 et 14 — gros temps.
Un nommé Gérard, maire d'une commune d'Eure-et-Loir, arrêté ainsi :
— Vous êtes le maire.? — Non. Je suis l'adjoint. — Nous vous arrêtons. — Mais vous venez pour le maire. — Oui. C'est égal, nous vous arrêtons tout de même. — Sur le Canada, malade. Criait : Matelots, doucement! Matelots, pas si vite! — Riche cultivateur. Bonapartiste. Erreur.- — Disait
aux autres : .l'ai pourtant fait aiguiser mes bayonnetîes contre vous. — Va-t'en, canaille! disaient les enfants de Paris.
Dans la nuit du 13 au 14, on gouverne loin de la côte, pour ne pas s'y briser. — Dans la nuit du 14 au 15, tempête. Le navire perd équilibre. Les boulets sortent de leur dé et roulent à travers le pont. Les lames balaient le pont, brisent le bastingage, démontent une roue, la poulaine enlevée ainsi que les ailes de la roue. Le 15, meilleur temps. On gouverne sur Brest. On y entre le lundi 16, septième jour depuis le Havre. (Ce retard les sauve de Cayennc.)
Pendant la traversée, étant de 7 jours, on les laissa monter sur le pont un quart d'heure par jour, sous l'œil des gendarmes le pistolet au poing, et par fractions. Défense aux matelots de leur parler. (Vieux bâtiment, équipat^e neuf. Cela allait mal.) On leur avait dit que c'étaient des galériens. Les matelots s'aperçurent que ce n'était pas vrai, s'amadouèrent et leur serraient les mains à la dérobée. Le soir dans l'entrepont les prisonniers chantaient des chants républicains, les matelots venaient écouter. Punis pour cela. On veut empêcher le chant. Les prisonniers tiennent bon. Une fois ils chantèrent le Vengeur. Les matelots applaudirent. Les gendarmes se fâchèrent. Refrain :
Les marins de la République
Montaient le vaisseau le Vengeur!
Les matelots criaient : bis! bis! Le soir entre eux, ils faisaient des récits. La nuit commençait de bonne heure, triste. Serrés les uns sur les autres. On se contait des contes pour s'endormir. Quelques-uns des choses de la Révolution. Lachambeaudie disait des fables. On appelait Lemaître : béret blanc. (Son béret.)
Pas de cantine sur le vaisseau. Ils demandèrent du vin. On leur en donna le troisième jour, après avoir consulté le règlement de mer, on les assimila aux mousses auxquels (en mer) le règlement permet de donner du vin. Vin de Bordeaux. Bon. Un verre par jour. De l'eau à discrétion, mais saumâtre. Buvaient au bidon pour le vin, un matelot apportait un broc et un gobelet d'etain. Dix gobelets dans un broc. Chacun buvait à son tour au gobelet banal. Aucune toilette. Lavage sur le pont avec de l'eau de mer. A force de fatigue on finissait par dormir. Lachambeaudie qui a des douleurs de cœur n'a pu réussir à trouver le sommeil.
Sur le Canada, on offre à quelques-uns pendant le gros temps de les débarrasser des gendarmes plus malades que les prisonniers, livrés à leur discrétion, couchés sur les escaliers, cloisons ouvertes, vomissant. Un voulait se brûler la
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cervelle. Quelques matelots dirent : — Rendez-vous maîtres des gendarmes et de nos officiers. Prenez le commandant, et nous vous mènerons où vous voudrez. — Un matelot rencontrant Amable Lemaître à la poulaine lui en fît l'ouverture formelle : — Mettez le pistolet sur la gorge du commandant et exigez qu'il vous débarque en Angleterre. — Vasbenter aussi eut l'idée. Offert aussi à Mayer. — Eurent quelques velléités, mais trop de prisonniers étaient accablés du mal de mer. Renoncèrent. — Les matelots leur donnaient de leur eau-de-vie.
Spectacle terrible que cet entrepont plein de malades. Les uns furieux, les autres pleurant. Les paysans abattus, les hommes des villes énercriques et ^ais. Dans le Canada: Michot-Boutet, représentant, abattu; Pereira, ancien préfet, ferme j A. Martin, représentant, affreusement malade; goutte, rhumatismes, énorme; Cahaigne, journaliste de la Réforme-, Xavier Durieu, ancien constituant; le colonel Caillaud; le commandant Beaumont, de l'ex-garde républicaine, qui avait commandé l'Hôtel de ville sous Marrast; Laviolette, négociant riche, capitaine de la 3' légion, à Paris; Lignières, fabricant de châles ; trois ou quatre médecins, dont Thomassiu; Borel Royat, graveur, qui avait fait ma médaille du 5 avril (voir mon discours sur la déportation); Garraud, statuaire, ancien directeur des Beaux- Arts; Kesler, de la ^.évolution ; Vasbenter, du Veuple-, Tavernier, rédacteur en chef de la ConBitiit'ion du Loiret; d'anciens notaires, 10 anciens officiers ministériels, plusieurs maires de villes et villages. — • Xavier Durieu très bien, un peu passif. — Quelques anciens transportés qui trouvaient l'ancien traitement fort doux en comparaison.
Pendant la traversée, Amable Lemaître écrit une relation des faits et des souffrances, la met dans une bouteille et la jette à la mer par un hublot.
En rade de Brest le 16 janvier. Le Canada jette l'ancre. Passent sur le Canada la nuit du 16 au 17. (Dans la nuit du 15 au 16, la tempête si forte que les matelots eux-mêmes étaient malades. On dut relever le quart avant l'heure. Les gendarmes gisaient, les prisonniers allaient et venaient presque en liberté, mais tombaient à chaque pas. Plus de marche à la voile. La marche à vapeur d'une seule roue, on n'allait plus qu'au gouvernail.)
Ils espéraient être mieux, le Canada n'étant qu'un passager. A Brest on leur dit qu'ils étaient déportés à Cayenne, que des notaires pouvaient être mandés par eux pour recevoir leurs volontés, comme pour un testament. En arrivant ils virent en rade la Belle-Poule, frégate, V Allier, vaisseau, quelques autres et le Duguesclin, épars dans la rade. Le Duguesclin était le vaisseau commandant. Tous à l'ancre. Le 17 janvier un peu de soleil. Mer calmée. On vint les prendre par 40 hommes, on les mit entre gendarmes
dans les chaloupes au Dugiiesclin. Le commandant Bouët vint sur son canot, descendit avec les premiers 40, et les remit au capitaine (de 2' classe) Mallet, commandant le -D//gwW///. Le trajet des chaloupes se fit sans incident. L'embarquement dura deux heures.
SUR LE DVGUESCLIN.
Aspect du Du^uesclin tout différent du Canada. Vaisseau de 74. Trois batteries. Hauteur d'un second étage au-dessus de la mer. Là reçus entre des haies de soldats de marine, vestes, collets rabattus, mousquets, sabres d'abordage, chapeaux ronds vernis. Le^ matelots pistolets au poing et sabres d'abordage. En arrivant sur le pont ils virent le gaillard d'arrière armé de ses caronades et les canonniers à leurs pièces. Impression de terreur. Équipage nombreux. Vaisseau couvert de troupes. Environ mille hommes.
Sur le pont on les fit ranger par 40. (On les avait fait délier sur le Canada.) On leur demande s'ils avaient choisi par 40 un délégué : ils dirent oui. (On les désignait entre soi par acclamation.) Voici les délégués : Victor Gay, propriétaire — Lavaur, négociant en vins — Leroy, notaire — Couverchal, marchand de vin à Bercy — A. Lemaître, journaliste — Delenter, libraire — le baron Hennett de Kesler, ancien attaché d'ambassade, rédacteur de la dévolution — Tavernier, rédacteur en chef de la Conliitution du Loiret — Vasbenter, rédacteur du Feuple — Legendre, artiste dessinateur — Lemercier, ancien limonadier. — Par 40, 4 chefs de plats également élus chargés d'aller chercher la pitance. — A chacun, en arrivant, une toile à hamac et une couverture. Ni écuelles, ni cuillers. — Rade de Cherbourg quelques-uns avaient fait acheter des cuillers, mais il y en avait une par 10 hommes. Plus tard une femme de Brest visitant le vaisseau fut prise de pitié et envoya 3 ou 400 cuillers de fer.
La même allocution de police que sur le Canada leur interdisant toute communication avec les matelots sous peine des fers. Les délégués chargés de recueillir toutes les plaintes : — Vous faites une réclamation .f* De quelle
section êtes-vous.^ — De la — Quel délégué.^ — Un tel. — Eh bien,
dites-lui de faire votre réclamation. — A mesure que les hommes étaient distribués ( par un maître d'équipage assisté de deux matelots), descendaient dans la batterie basse. — Longue, haute de 5 pieds 6 pouces. (Thomassin toujours courbé.) Eclairée par les hublots. Aux deux extrémités deux retranchements en poutrelles doublées de fer à claire-voie. Dans chaque retranchement quatre pièces de canon de 8 en cuivre très luisantes et plus soignées que les prisonniers, — polies chaque jour. — Meurtrières par où l'on pouvait les mitrailler.
Sous l'escalier, au milieu, un tonneau appelé le charnier où l'on mettait l'eau à boire. — Eau mauvaise. — Ils en manquaient quelquefois. Les conduits de cuivre les empoisonnèrent tout un jour. — - On avait oublié de nettoyer le charnier (on leur donna, dans l'intervalle du nettoiement, de l'eau dans des bidons). On buvait à ce charnier au moyen de tuyaux de fer plongeant dans l'eau en aspirant fortement, ce qui fit plusieurs phtisiques. Les matelots appellent cela boire au téton. Plus tard on découvrit le charnier sur réclamations et ils purent puiser.
Toilette faite à l'eau de mer qui ne lave pas. Ils n'obtinrent de laver le linge que dix ou douze jours après leur embarquement. Ainsi les arrêtés du 2 décembre étaient depuis deux mois avec leurs chemises sales sur le corps. Vermine. Le linge rempli de poux. Les officiers se plaignirent de voir leurs chemises sécher au soleil. Le commandant Picard leur dit : Vos sacrés poux tiennent plus que les autres. J'ai eu des poux de matelots. Les poux de républicains sont pires. — Torture la nuit. Il y avait deux rangs de hamacs, un rang près du sol, l'autre près du plafond. Quelquesuns aimaient mieux coucher par terre. Pour aller aux poulaines (heux) la nuit il fallait ramper à travers cela, déranger les uns, réveiller les autres, se traîner sur tous. Le soir il fallait aider les vieillards à entrer dans leur hamac. Peu savaient faire le nœud de matelot. Ils avaient trois manchots (entre autres Fournier qui avait été fusillé et manque le 13 juin) et deux jambes de bois, huit ou dix sexagénaires. Les enfants grimpaient aux hamacs en riant, les vieux en gémissant.
Ils avaient de la vermine dès les casemates. Quelques-uns en avaient au point qu'on voyait leurs vêtements remuer. Une partie du jour, ils se mettaient nus devant les hublots, et tuaient leurs poux. Les gamins de Paris en riaient, les appelaient les pégostes et leur mettaient comme aux mouches des queues en papier et de petites voitures. Sur 475 hommes 268 galeux. Les poux n'ont pas d'autre inconvénient que d'empêcher de dormir et d'exciter l'appétit.
Les hamacs faisaient plus que se toucher, ils s'enchevêtraient. Le faux pont était encombré de grandes caisses à eau pour l'éventualité de Cayenne, diminuant encore l'air respirable. Atmosphère chaude et affreusement fétide. Quand les corps étaient couchés la nuit on levait les hublots et il faisait très froid. Toutes les nuits querelles pour les couvertures et les hamacs qu'on prenait les uns aux autres, n'ayant rien pour les serrer. Qui avait perdu son hamac passait la nuit debout ou couché à même sur le plancher.
Rixes fréquentes. Irritabilité générale. Impossibilité de se recueillir un instant et de travailler à quoi que ce soit. Hommes se coudoyant et se
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marchant sur les pieds toute la journée, se traînant les uns sur les autres toute la nuit, se chipant le pain (on n'en donnait pas assez). C'était du pain de galérien inférieur au pain de soldat. Lachambeaudie ne pouvait manger chaud. On se jetait sur les gamelles bouillantes. Tant pis pour les retardataires. Amable Lemaître avait une terrine de foie gras. 11 la lui prêta pour manger. On mangeait accroupi autour des gamelles, chacun puisant à son tour et mangeant à même. Souvent on se battait. — J'ai la gamelle, je la garde, et je casse la gueule au premier qui vient me la prendre. — Pas de lecture possible. Les hublots étant l'air de tout le monde, on n'y stationnait pas. On passait la journée à rien faire. Quelques-uns jouaient aux cartes.
Avertis qu'à la moindre rébellion on les mitraillerait. Les gendarmes toujours au guet disant : Eh bien! faut-il aller là-bas.^ — On prenait les premiers venus, et on les mettait aux fers. La souffrance amenait des cas de folie. Quelques-uns devinrent furieux ( les plus paisibles auparavant). On les mettait aux fers. L'infirmerie était dans un coin du faux pont, du côté opposé était le poste des délégués avec les onze hamacs. A l'autre bout les poulaines.