Voir ci-dessus, t. X, p. iOi
HtSTOinK oifléRALK. XI« i
XIP arrondissement (faubourg Saint-Marceau); d*abord fixé en janvier, puis retardé, il fut interdit par le ministère. L'opposition, au nom de la liberté de réunion, contestait au gouvernement le droit d'interdire un banquet privé; 87 députés promirent d'assister à ce banquet. La commission du banquet donna rendez-vous pour le 22 février, à midi, à la Madeleine; elle convoquait les gardes nationaux à venir en uniforme, sans armes, recevoir les députés qui se formeraient en cortège pour aller à la salle du banquet; ce serait une manifestation contre l'interdiction de réunion.
Dans la nuit du 21 au 22 fé^vrier le gouvernement fit afficher une proclamation qui interdisait la marche projetée et défendait tous les rassemblements; les députés, tout en protestant, déclarèrent renoncer à assister au banquet. Mais le public qui attendait la manifestation se rassembla autour de la Madeleine; il tombait une pluie fine et le temps était sombre. Les étudiants arrivèrent d'abord, venant de la rive gauche; puis les ouvriers occupèrent la place de la Concorde. On se poussait, on chantait la Marseillaise et le Chant des Girondins; on criait : Vive la Réforme ! Les dragons et les municipaux firent plusieurs charges pour déblayer la place, mais sans violence; au crépuscule, la foule commença à dresser quelques barricades, elle pilla une boutique d'armurier et le soir fit, dans le jardin des Tuileries, un feu de joie avec des chaises et des arbres.
Ce n'était pas encore une insurrection ni même une émeute, c'était une foule venue pour manifester, qui s'agitait sans chefs et sans but. L'ancien état-major républicain qui avait dirigé les insurrections pendant les premières années du règne était resté désorganisé depuis l'échec de Barbes et de Blanqui en 1839. Il n'y avait plus que de petites sociétés secrètes déshabituées de combattre; la principale, les Saisons, n'avait pas plus de 600 membres. Le journal du parti, la Réforme, dirigé par Flocon et Ledru-RoUin, végétait avec moins de 2000 abonnés. Le 21 février au soir, les chefs du parti, réunis aux bureaux de la Réforme, avaient décidé de s'abstenir de la manifestation pour ne pas donner au gouvernement l'occasion de les écraser. Le 22 au soir, après la manifestation incohérente du premier
jour, ils tombaient d'accord que Taffaire a*ëtait pas de nature à tenter une révolution.
Chute de Guizot (98 février). — L*éraeute commença dans la nuit du 22 au 23 ; ce furent les ouvriers des vieux quar* tiers républicains de TEst (Saint-Martin, Saint-Denis, Saint- Marceau) qui firent des barricades et s'armèrent. On commença à tirer des coups de fusil.
Le gouvernement ne voulut pas d*abord employer Tarmée, il fit battre le rappel de la garde nationale. On vit alors que depuis 1840 la bourgeoisie de Paris s*élait détachée du roi. Les gardes nationaux se réunirent, mais, sauf la première légion, ils refusèrent de marcher contre les insurgés et crièrent : Vive la Réforme! Quelques-uns même crièrent : A bas Guizot! et empêchèrent les troupes de marcher; d'autres allèrent au Palais- Bourbon demander aux députés de réclamer la réforme.
Louis-Philippe prit peur; il fit venir le ministre de Tlntérieur Duchâtel, puis Guizot. Le résultat de la discussion fut qu'il fallait ou dissoudre la garde nationale ou accorder la réforme. Le roi ne voulut pas du premier moyen, Guizot ne pouvait accepter le second. Louis-Philippe se décida à se séparer de Guizot et fit appeler son ami personnel, Mole, pour former un ministère. Mole demanda son concours à Thiers, qui déclara « ne vouloir plus siéger dans un cabinet dont il ne serait pas le chef ». Après plusieurs heures de tentatives inutiles, dans la soirée du 23, Mole revint dire au roi qu'il n'avait pu constituer un ministère.
La démission de Guizot, annoncée dès l'après-midi à la Chambre, avait été accueillie avec acclamations par la foule et la garde nationale; le soir, on illumina; la révolte semblait terminée. Le préfet de police disait : « C'est une émeute qull faut laisser mourir d'elle-même. »
Iq^urrectlon républicaine (24 février). — Jusque-là il n'y avait eu lutte qu'entre deux partis royalistes : le ministère Guizot, et l'opposition dynastique soutenue par la garde nationale; la chute de Guizot n'était que la victoire du parti de la réforme. Mais les barricades étaient encore debout et les insurgés en armes. Le parti républicain profila de l'excitation pour la tourner contre Louis-Philippe et la monarchie.
Dans la soirée du 23 février, une bande venue des quartiers de TEst descendit les grands boulevards en chantant : « Des lampions! » Elle ramassa en route un groupe qui manifestait devant le Nalional avec des torches. Arrivée rue des Capucines, devant rhôtel du ministère des Affaires étrangères, où demeurait Guizot, elle cria : A bas Guizot! L'hôtel était gardé par une rangée de soldats; un inconnu qui marchait dans la bande des manifestants tira sur la troupe ; les soldats répondirent par une décharge sur la foule compacte; une cinquantaine de personnes tombèrent : il y avait plus de vingt morts.
Les républicains, probablement les gens du National ^ employèrent aussitôt ces cadavres pour oi^aniser une manifestation. On en chargea cinq dans un tombereau attelé d'un cheval; un jeune garçon était *posté en avant sur le brancard avec une torche pour éclairer la scène, un ouvrier se tenait dans le tombereau; de temps à autre il soulevait le cadavre d'une jeune femme pour montrer à la foule son cou et sa poitrine couverts de sang, et criait : « Vengeance! on égorge le peuple ». Le cortège suivait les boulevards, ameutant le public sur son passage. Les assistants se répandirent partout, disant que le gouvernement avait trahi le peuple pour le massacrer.
Dans la' nuit du 23 au 24, tous les quartiers Est de Paris s'étaient hérissés de barricades; dès six heures du matin il était impossible de circuler dans les rues. Cette fois, les républicains se montraient ouvertement; ils ne criaient plus comme la veille : « Vive la réforme! » mais déjà « Vive la république! »
Louis-Philippe inquiet avait envoyé chercher Thiers avant deux heures du matin. Thiers, après avoir traversé les barricades, arriva aux Tuileries dans la nuit*. — « Eh bien! dit le roi, m'avez-vous fait un ministère? — Fait un ministère, Sire! je viens seulement de recevoir les ordres de Votre Majesté.
— Ah! vous ne voulez pas servir dans le règne? — Non, sire, je ne Veux pas servir dans votre rogne. — C'est bien, parlons raison. Qui pouvez-vous avoir pour collègues? — Odilon Barrot.
— Bon, répondit le roi; c'est un niais, mais il est bon homme.
i. Le dialogue qui suit a été publié par un Anglais, Nassau Senior; il le tenait «le Thiers et lui avait fait revoir sa rédaction.
— M. de Rémusat. — Passe pour lui. — Duvergier de Hauranne.
— Je ne veux pas en entendre parler. — Lamoricière. — A la bonne heure! Maintenant, allons aux choses. — Il nous faut une réforme parlementaire. — C'est absurde, vous aurez une Chambre qui nous donnera de mauvaises lois et peut-être la guerre. — Je ne demande pas plus de 50 à iOOOOO électeurs nouveaux, et (ce n'est pas une grande concession) il fout dissoudre la Chambre actuelle. — Impossible! je ne puis me séparer de ma majorité. — Mais si vous refusez à la fois les mesures que je propose et les instruments avec lesquels je dois opérer, comment puis-je vous servir? — Vous aurez Bugeaud pour commandant en chef. Il réprimera l'émeute; et après ça nous verrons. — Bugeaud ajoutera à Tirritation. — Non, il inspirera la terreur, et c'est de terreur que nous avons besoin. — La terreur n'est utile que soutenue par une force suffisante. L'avonsnous? — Allez, mon cher, trouver Bugeaud, parlez-lui, réunissez vos ministres, revenez me voir à huit heures du matin, et nous verrons. — Nous ne sommes pas encore ministres. — Non, vous n'êtes engagés à rien, ni moi. Mais quel que soit l'arrangement, vous devez être le chef... Maintenant, il nous faut insérer dans le Moniteur que voys et Barrot êtes nos ministres. — Mais nous ne le sommes pas, nous ne le serons peut-être jamais. — Cela ne fait rien, il me faut vos noms. — Le mien est au service de Votre Majesté, mais je ne peux disposer de celui de Barrot. — Nous ne dirons pas que vous avez accepté, mais qu'on vous a chargé de la mission de former un cabinet. » Le roi écrivit de sa main une note disant que MM. Thiers et Odilon Barrot étaient chargés par le roi de former un nouveau cabinet.
Bugeaud, nommé dans la nuit commandant en chef de l'armée et de la garde nationale de Paris, arriva vers quatre heures du matin à son quartier général, place du Carrousel (cette place était alors en grande partie couverte de rues tortueuses). Sur le chiffre des troupes disponibles les rapports diffèrent; le ministère croyait en avoir 40 000, Thiers dit qu'il n'y en avait pas 20000. Les soldats, dit Bugeaud, « étaient démoralisés, ayant été tenus depuis soixante heures sac au dos, les pieds dans la boue froide, avec seulement trois rations de biscuit.
à regarder sans intervenir les émeutiers attaquer les municipaux, couper les arbres, briser les réverbères et brûler les guérites. La plupart n'avaient que dix cartouches... Les chevaux étaient fourbus, ils n'avaient pas d'avoine, et les hommes étaient restés plus de deux jours sur leur dos. » Bugeaud ajoutait : c J'aurai le plaisir de tuer beaucoup de cette canaille, c'est toujours quelque chose ». Il envoya trois colonnes occuper le Panthéon, l'IIôtel de ville, la Bastille; la troisième fut arrêtée par la foule au boulevard Montmartre.
Thiers fit sa tournée pour réunir ses ministres, Barrot accepta, mais en protestant contre la nomination de Bugeaud. « Si nous devons concilier le peuple, ne nous encombrons pas de rhomme le plus impopulaire de Paris. » A quoi Thiers répondit : < Nous aurons probablement une bataille furieuse; ne nous privons pas des services du premier soldat de l'Europe ». Thiers et Barrot se mirent en route à travers les rues; à chaque barricade, ils disaient que le ministère était changé, qu'on allait faire droit au peuple. Mais la fusillade du boulevard des Capucines avait laissé une défiance invincible; la foule répondait : « Le roi nous trompe! on va nous mitrailler. — Non, disait Thiers, nous sommes ministres, nous ne sommes pas des égorgeurs. — Mais Bugeaud? » criait-on. A la fin, Odilon Barrot fut ébranlé, t Bugeaud, disait-il à Thiers, va bien avec Guizot, mais pas avec nous. »
Aux Tuileries, Thiers trouva le roi qui venait de se lever et déclara accepter tous les minisires. « Il nous faut une dissolution, dit. Thiers. — Impossible, je ne puis mo séparer de ma majorité qui comprend si bien ma politique. — Il nous faut une réforme. — Nous verrons, quand cetle crise sera passée. Ce n'est pas de ces éventualités que j'ai besoin de vous parler. Que faut-il faire aujourd'hui? — Nous ne sommes pas vos ministres, Sire, et si nous l'étions nous ne sommes pas des minisires de répression. M. Guizot est encore ministre. Lui et Bugeaud sont gens à réprimer l'émeute, je n'ai pas le droit de vous donner un avis. — Ne parlons pas des bêtises constitutionnelles. Vous savez bien que Guizot est hors de la question. Que dois-je faire? — Tout d'abord, je pense que Lamoricière serait un com-
mandant de la garde nationale plus populaire que Bugeaud. »
Lamoricière, présent à Tentretien, accepta le commandement de la garde nationale sous les ordres de Bugeaud, qui gardait le commandement en chef. Le roi envoya à Bugeaud Tordre de concentrer les soldats sur les Tuileries. On espérait décider les gardes nationaux et on craignait d*employer la ligne, devenue trop impopulaire. Bugeaud, mécontent, transmit Tordre aux troupes postées sur le boulevard. Mais, en revenant par les boulevards, la troupe, qui marchait sur une ligne mince avec ses canons à Tarrière, fut coupée par les émeutiers, séparée de ses canons, et démoralisée ; plusieurs bataillons mirent la crosse en Tair et passèrent au peuple.
Lamoricière partit alors en tournée avec Odilon Barrot, sur les boulevards, pour essayer de calmer les gardes nationaux. Thiers retourna trouver le roi; il était dix heures. « La marée monte, monte, dit-il, dans deux heures nous serons tous engloutis. » Et il proposa au roi de sortir de Paris, de se retirer à Saint-Cloud, de faire venir l'armée et de reconquérir Paris (c*est le plan qu'il devait plus tard exécuter contre la Commune). Louis-Philippe rentra dans sa chambre pour aller consulter la reine et Guizot. Au lieu d'accepter la proposition de Thiers, il décida d'aller se montrer aux troupes.
Abdication de Louis-Philippe. — Louis-Philippe sortit à cheval ; mais, sur la place du Carrousel, il trouva des gardes nationaux qui Taccueillirent par les cris de : Vive la Réforme! et croisèrent leurs baïonnettes au-dessus de son cheval. Il répondit : < Elle est accordée. » Mais cet accueil l'avait visiblement démoralisé; il s'arrêta brusquement et rentra au château. La fusillade commençait des fenêtres des maisons de la place du Carrousel.
Pendant que le roi hésitait, les républicains avaient pris Toffensive. En vain 0. Barrot annonçait que le roi avait cédé, qu'on avait un ministère centre^uche, la dissolution. Tordre de cesser le feu. La foule refusait de le croire. Un placard affiché par les gens de la Réforme disait : « Louis-Philippe nous fait massacrer, comme Charles X; qu'il aille rejoindre Charles X. > Vers dix heures, les insurgés, sortant des quartiers
de TEst, occupèrent le Palais-Royal, défendu par deux compagnies de soldats; le poste du Château-d*Eau (aujourd'hui disparu) leur barrait le passage pour arriver aux Tuileries. Entre ce poste et les insurgés, par-dessus la place du Palais-Royal, la fusillade dura longtemps ; ce fut le seul combat de toute cette révolution ; il arrêta la marche sur les Tuileries et donna au roi le temps de délibérer, puis de s*enfuir.
Revenu aux Tuileries avec Thiers, le roi y avait trouvé plusieurs députés de l'opposition. Tout d'un coup, Grémieux entra : < Je viens de traverser une grande partie de Paris. Tout n'est pas perdu. Le peuple n'acceptera pas Bugeaud ou Thiers, mais un ministère Barrot, avec des collègues tous pris dans la gauche, et Gérard commandant en chef, sera reçu avec acclamation. — Au nom du ciel. Sire, dit Thiers, faites-en Texpérience. » Louis-Philippe céda, il signa la nomination de Barrot et du maréchal Gérard. Mais on n'eut pas le temps de la faire connaître. Un messager venu pour apporter à Thiers des nouvelles de sa famille déclara que la foule allait arriver, qu'il ne restait plus qu'une ressource, l'abdication de Louis- Philippe; à ce prix on sauverait peut-être le trône du comte de Paris. Le duc de Nemours s'approcha du roi, « On vous dit, Sire, qu'un terrible sacrifice est nécessaire. — Mon abdication? Je suis prêt à vous remettre le gouvernement. — Je crains, répondit Nemours, que ce sacrifice soit insuffisant. Je suis plus impopulaire que Votre Majesté. C'est la duchesse d'Orléans qui doit être régente. » Louis-Philippe discuta un moment avec ses deux fils, puis passa dans le salon de la reine, où étaient réunis la reine, les duchesses
d'Orléans, de Nemours, de Montpensier, leurs enfants, les dames d'honneur, Guizot et Broglie. Il y eut une scène de pleurs et de soupirs qui dura dix minutes. Louis-Philippe revint avec les dames de la famille royale et s'assit. La duchesse d'Orléans s'écria : « Sire, n'abdiquez pasi La couronne est trop lourde pour nous, vous seul pouvez la porter. » Dans l'antichambre on entendait crier : « L'abdication! l'abdication! » La reine, se penchant sur Louis-Philippe, l'embrassa : « Vous ne méritez pas un si bon roi. » A la fin, cédant aux instances des assistants et du duc de Montpensier, Louis-Philippe se décida; il écrivit son abdication,
malgré la reine et Bugeaud. Le comte de Paris, son pettt-iîls, devenait roi sous le nom de Louis-Philippe II ; la mère du jeune prince, la duchesse d*Orléans, serait régente. Mais on n*eut pas le temps de publier Tabdication. Les insurgés avaient mis le feu au poste du Ghâteau-d*Eau et arrivaient enfln devant les Tuileries. Louis-Philippe et sa famille montèrent dans deux carrosses couverts et s'en allèrent par les quais, sous une escorte de cuirassiers. Les troupes se dispersèrent. La foule pénétra dans le château sans résistance, démolit le trône et jeta par les fenêtres les meubles du roi, mais sans rien voler.
Création du Grouvemement provisoire. — La duchesse d*Orléans, suivant le conseil de son secrétaire, se retira avec son fils au Palais-Bourbon. Elle entra dans la Chambre des députés; la majorité Taccueillit avec des acclamations et la proclama régente au nom du comte de Paris.
Mais bientôt la foule en armes envahit la salle en criant : La déchéance! Le président se couvre et déclare la séance suspendue. Ledru-Rollin, Tunique député du parti socialiste, s*adressant à la foule, dit : c Au nom du peuple que vous représentez, je vous demande le silence *. Il proteste contre la régence, puis il propose un gouvernement j)rovisoire nommé non par la Chambre, mais par le peuple. Lamartine monte à la tribune, fait Téloge du c peuple glorieux qui combat depuis trois jours pour redresser un gouvernement perfide », et demande un gouvernement provisoire qui « aura pour mission de préparer à Tinstant les mesures nécessaires pour convoquer le pays tout entier et pour le consulter ».
Une nouvelle bande armée entre dans la salle en criant : < A bas la Chambre! Pas de députés! » Le président déclare la séance levée. Mais une partie des députés de gauche reste dans la salle. Lamartine lit une liste de noms; la foule répond à chacun tantôt par des acclamations, tantôt par des protestations. Ainsi fut adoptée par le peuple la liste des membres du gouvernement provisoire, préparée par les républicains du National : Dupont (de l'Eure), Arago, Lamartine, Ledru-Rollin, Crémieux, Marie, Garnier-Pagès, tous députés.
Pendant que le gouvernement se constituait à la Chambre,
les républicains socialistes, réunis aux bureaux de la Réforme, avaient dressé une liste; c'était la liste du National^ augmentée de quelques-uns des leurs : Flocon, secrétaire de la Réforme^ Louis Blanc, auteur de VOrganisalion du travail^ Albert, ouvrier mécanicien, chef de la société secrète des Saisons. Puis, suivant la tradition du parti, ils venaient s'installer a THôtel de Ville et y proclamaient la République; Caussidière prenait la préfecture de police, Arago les postes.
Il y eut alors, comme en 1830, deux gouvernements insurrectionnels dans Paris; comme en 1830, le gouvernement proclamé au Palais-Bourbon traversa les rues insurgées et vint s'établir à THôtel de Ville; c'est là qu'il se constitua en se partageant les ministères. Mais il n'osa pas comme en 1830 se débarrasser du gouvernement de l'Hôtel de Ville par de bonnes paroles; il se résigna à accepter les hommes de la Réforme. Comme les ministères étaient distribués, on les ajouta sur la liste avec le titre de secrétaires. Et tous ensemble restèrent à l'Hôtel de Ville sous la surveillance des ouvriers.
//. — Le Gouvernement provisoire.
Premières mesures du Gouvernement provisoire. —
Les deux groupes du National et de la Réforme, qui avaient opéré ensemble pour renverser Louis-Philippe, se trouvaient coalisés dans le gouvernement provisoire. Tous deux étaient républicains. Ils furent d'accord pour prendre le titre de Gouvernement provisoire de la Réimblique française, qui devint officiel dès le 25 février. — Par une application de leurs principes communs, ils décrétèrent — outre l'abolition des titres de noblesse — la liberté de la presse avec l'abolition du timbre, la liberté de réu~ nion politique, le droit pour tous les citoyens d'entrer dans la garde nationale. Ces trois mesures bouleversèrent les conditions de la vie politique dans Paris. — Il se fonda aussitôt plus d'une centaine de journaux politiques à bon marché, vendus au numéro, qui se répandirent parmi les ouvriers et créèrent une
LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE f!
opinion favorable aux socialistes. — II se fonda dans presque tous les quartiers des clubs où les ouvriers vinrent chaque soir assister aux discussions politiques; le plus actif, les Droits de l'homme, fut dirigé par les chefs des anciennes sociétés secrètes, Sobrier et Blanqui, sorti de prison. — Les ouvriers entrèrent en masse dans la garde nationale; le chiffre des gardes nationaux de Paris, qui était de 56751 au l""' février, était au 18 mars de 190 000. — Ainsi par les journaux populaires, les clubs et la garde nationale, en quelques jours, s'organisa une force nouvelle suffisante pour dominer Paris.
Dans le Gouvernement provisoire la division persista entre les deux groupes disparates qui avaient fait ensemble la révolution. — Les hommes du National^ républicains parlementaires, voulaient s'en tenir à une révolution politique; ils désiraient le plus tôt possible une assemblée qui organiserait la république : c'était le parti de la République démocratique, avec le drapeau tricolore. — Les hommes de la Réforme ne voyaient dans la révolution politique qu'un moyen d'arriver à une révolution sociale; ils voulaient employer leur pouvoir à améliorer la condition des ouvriers, et, pour avoir le temps de faire leurs réformes, retarder le plus possible la convocation de l'Assemblée : c'était le parti de la c République démocratique et sociale i», familièrement appelée démoc-^oc; il adoptait le drapeau des sociétés secrètes, le drapeau rouge. Ledru-Rollin appartenait à la fois aux deux partis et hésitait.
Pendant les premiers jours il n'y avait encore entre les deux groupes qu'une opposition sourde. Chacun des deux faisait prendre les mesures conformes à sa politique, le parti de la Réforme pour satisfaire les ouvriers de Paris, le parti du National pour rassurer le reste de la France.
La révolution avait été accueillie dans les départements avec stupeur, mais sans résistance ; les villes avaient reçu sans protestation la proclamation de la République ; l'armée n'avait pas bougé et les officiers les plus connus, Bugeaud, Changarnier, avaient envoyé au gouvernement l'assurance de leur dévouement. Les bourgeois et les fonctionnaires s'effrayaient du nom de République, qui, dans les imaginations, restait associé à la
Terreur; mais ils faisaient étalage de sentiments républicains, précisément pour détourner la persécution qu*ils croyaient imminente. Pour les rassurer le gouvernement décréta l'abolition de la peine de mort en matière politique. Ledru-Rollin, ministre de l'Intérieur, révoqua les préfets et envoya à leur place des commissaires du gouvernement chargés d'installer la république, mais dans les autres services les fonctionnaires restèrent en place. — Une bande d'ouvriers venus à l'Hôtel de Ville, le 25 février, pour faire remplacer le drapeau tricolore par le drapeau rouge, symbole de la République sociale, fut reçue par Lamartine qui sauva le drapeau tricolore en prononçant un discours célèbre. « ... Le drapeau rouge que vous nous apportez n'a jamais fait que le tour du Champ de Mars, traîné dans le sang du peuple en 91 et en 93, et le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec le nom, la gloire et la liberté de la pairie. »
Pour rassurer l'Europe, Lamartine, ministre des Affaires étrangères, envoya aux agents de la France à l'étranger la circulaire du 2 mars. « La guerre n'est pas le principe de la République française, comme elle en devint la fatale et glorieuse nécessité en 1792. La République française n'intentera la guerre à personne. Elle ne fera point de propagande sourde et incendiaire chez ses voisins. »
Le parti de la République sociale, de son côlé, obligeait le gouvernement à prendre les mesures réclamées par les ouvriers.
Dès le 25 février une bande armée entrant dans la salle où délibérait le gouvernement, déclarait qu'il fallait au peuple des réformes, et Louis Blanc, avec l'assentiment de ses collègues, rédigeait sur-le-champ un décret conforme à sa propre doctrine : « Le gouvernement de la République française s'engage à garantir Texislence de l'ouvrier par le travail. Il s'engage à garantir du travail à tous les citoyens. Il reconnaît que les ouvriers doivent s'associer entre eux pour jouir du bénéfice légitime de leur travail. Il rend aux ouvriers auxquels il appartient le million de la liste civile qui va échoir. » — Le lendemain, le décret du 26 février mettait en action ce principe : « Le gouvernement décrète l'établissement immédiat iV ateliers nationaux ». C'était la formule même de Louis Blanc.