LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE
Le 28 février, une grande manifestation d'ouvriers arrivait à THôtel de Ville avec des drapeaux portant la devise Organisatian du travail (c'était le titre de Touvrage qui avait fait la popularité de L. Blanc), et réclamait la création immédiate d'un ministère du Progrès. Louis Blanc soutint la demande, ses collègues refusèrent; il hésita à se servir de la force que lui donnait en cet instant la foule de ses partisans, et accepta un compromis. Le décret du 28 février reconnut en principe les revendications des ouvriers, c Considérant que la Révolution faite par le peuple doit être faite pour lui, qu'il est temps de mettre un terme aux longues et iniques souffrances des travailleurs, que la question du travail est d'une importance suprême, qu'il n'en est pas de plus haute, de plus digne des préoccupations d'un gouvernement républicain; qu'il appartient à la France d'étudier ardemment et de résoudre un problème posé aujourd'hui chez toutes les nations industrielles de l'Europe... » Mais, en pratique, au lieu du ministère demandé, on n'accorda qu'une 1 Commission du gouvernement pour les travailleurs,., avec mission expresse et spéciale de s'occuper de leur sort ». Louis Blanc et Albert, nommés membres de cette commission, allèrent s'installer au Luxembourg; la conséquence fut de les tenir éloignés de l'Hôtel de Ville, ce qui ruina le pouvoir du parti socialiste dans le gouvernement.
Puis on régla la question capitale, la convocation des électeurs chargés d'élire l'assemblée souveraine qui aurait à organiser la France. Les deux partis étaient d'accord sur le principe; Lamartine avait dit, le 24 février, à la Chambra : « Le gouvernement provisoire aura pour mission... de convoquer le pays tout entier, tout ce qui porte dans son titre d'homme les droits de citoyen. » Sans discussion, on admit le suffrage universely qui faisait d'un seul coup passer le pouvoir politique d'un corps de 250 000 privilégiés à une masse de 9 395 000 électeurs. Le décret du 4 mars convoqua tous les citoyens majeurs à élire les 900 représentants du peuple, au scrutin de liste par département et à la majorité relative, sans ballottage. L'élection fut fixée au 9 avril, malgré le désir du parti socialiste.
Les manifestations. — La bourgeoisie de Paris, d'aborl
déconcerlée par la révolution, reprit peu a peu courage et travailla à secouer la domination des ouvriers. La lutte prit la forme de manifestations devant THôtel de Ville, destinées à agir sur le gouvernement.
En réoi^anisant la garde nationale on avait supprimé les compagnies d élite, voltigeurs et grenadiers, formées de bourgeois. Les membres de ces compagnies vinrent en masse à THôtel de Ville (16 mars) demander le droit de garder leur ancien uniforme. (De là le surnom de manifesialion des bontwts à poiL) Le lendemain, les ouvriers, croyant le gouvernement menacé par les bourgeois, se réunirent au Champ de Mars, et, sous la conduite des clubs, marchèrent en masse sur THôtel de Ville, où leurs chefs présentèrent au gouvernement leurs réclamations : ils trouvaient le terme des élections trop rapproché, et demandaient Tajournement indéfini, pour donner aux socialistes le temps de convertir le peuple. Le gouvernement céda, il ajourna la convocation au 23 avril. La manifestation du n mars fut une victoire des ouvriers.
Mais le parti socialiste n'était qu'une petite minorité, toute parisienne; et même il avait contre lui la moitié Je Paris. Le Gouvernement provisoire lui devenait de plus en plus hostile, à mesure que la résistance augmentait dans les départements. Contre les gardes nationaux ouvriers il s'appuya sur les gardes nationaux bourgeois et sur les 24 bataillons de la garde mobile, formée de tout jeunes gens engagés à 30 sous par jour.
La manifestation du 16 avril fut la journée décisive. Les clubs et les délégués du Luxembourg avaient convoqué au Champ de Mars les ouvriers pour aller en masse porter à THôtel de Ville une pétition au Gouvernement provisoire : « Le peuplç veut la République démocratique, rabolilion de l'exploitation de l'homme par Thomme, l'organisation du travail par l'association. » Il s'agissait d'obtenir encore l'ajournement des élections. 40000 manifestants, marchant en rangs derrière les bannières des clubs, traversèrent Paris, se dirigeant sur l'Hôtel de Ville. Mais Ledru-Rollin, ministre de l'Intérieur, jusque-là resté hésitant entre les deux partis, venait de se décider pour la
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bourgeoisie; il avait fait battre le rappel dans Paris; les gardes nationaux hostiles aux socialistes étaient accourus en armes. Les manifestants trouvèrent devant THôtel de Ville les gardes nationaux armés qui les reçurent aux cris de : « A bas les communistes ! » Le gouvernement les reçut très mal, et les obligea à se retirer en défilant entre deux rangs de gardes nationaux. De ce jour le parti de la révolution sociale perdit toute action sur le Gouvernement provisoire.
Les actes du Grouvemeinent provisoire. — Pendant ces luttes intérieures et jusqu'à la réunion de TÂssemblée, le gouvernement provisoire appliqua les principes communs du parti républicain sous forme de décrets. Il abolit Tesclavage des nègres dans les colonies françaises. Il supprima l'impôt du timbre sur les écrits périodiques. Il éleva à 5 p. 100 le taux de rintérèt des caisses d'épargne, « considérant que la justice commande impérieusement de rétablir Tégalité entre le produit des capitaux du riche et celui des capitaux du pauvre ». Il abolit rimpôt du sel en France (15 avril), Toclroi sur la boucherie et les vins dans Paris (19 mars).
La Révolution avait produit une crise brusque qui arrêtait les affaires. Le trésor était vide. Le gouvernement essaya d'un emprunt, il ne put le faire couvrir; il fit appel aux dons patriotiques : ce ne fut qu'une occasion de manifestations patriotiques. Enfin, suivant le principe de l'économie politique libérale qui réprouvait les impôts indirects, il décréta un impôt extraordinaire (de 45 centimes par franc) additionnel aux contributions directes. Ce furent les fameux 43 centimes qui brouillèrent la République avec les paysans.
Commission du Luxembourg et ateliers nationaux. — Les promesses faites aux ouvriers par le gouvernement avaient abouti à deux institutions, la commission du Luxembourg et les ateliers nationaux. Toutes deux, organisées à contrecœur, furent privées des moyens de fonctionner et déformées de façon à compromettre le parti qui les avait réclamées.
La « Commission du gouvernement pour * les travailleurs » siégea au Luxembourg, dans le local de la Chambre des pairs, sous la présidence de Louis Blanc. Il commença par convoquer
les délégués des ouvriers des différents métiers, pour entendre les requêtes urgentes et « préparer la solution des questions du travail ». Il en vint 200. Ils demandèrent d*abord les réformes qui les touchaient le plus directement; la Commission recom* manda leurs demandes au gouvernement provisoire qui aussitôt les convertit en décrets (2 mars), c Considérant qu'un travail manuel trop prolongé non seulement ruine la santé du travailleur, mais encore, en Tempèchant de cultiver son intelligence, porte atteinte a la dignité de Thomme; que l'exploitation des ouvriers par les sous-entrepreneurs dits marchandeurs ou tâcherons est essentiellement injuste, vexatoire et contraire au principe de la fraternité », le gouvernement réduisit la journée de travail de une heure (10 heures à Paris au lieu de 11, 11 heures en province au lieu de 12) et abolit le marchandage. — Ce décret ne fut qu'une manifestation de bienveillance; il ne fut pas appliqué.
La commission, privée de moyens pratiques d'action, devint une société de discussion. Louis Blanc y convoqua des économistes de différentes écoles, quelques-uns vinrent (J. Reynaud, Vidal, Pecqueur, Dupont- White, Wolowski, Considérant).
Il y eut une réunion générale de délégués des ouvriers (10 mars, 242 élus) et une réunion de délégués des patrons (17 mars, 231 élus) où furent tenus des discours conciliants. Puis on créa (20 mars) une commission mixte de 10 ouvriers et 10 patrons auxquels on adjoignit les économistes; elle publia « l'Exposé général de la Commission », plan de réformes sociales rédigé par Vidal et Pecqueur. — On essaya d'organiser un arbitrage entre patrons et ouvriers. — On voulut même fonder des associations de production entre ouvriers; mais tout se réduisit à réunir les tailleurs sans travail dans la prison pour dettes de Clichy, devenue vacante, pour faire les uniformes de gardes nationaux commandés aux frais de l'Etat. De la commission du Luxembourg il ne resta qu'un comité d'ouviiers créé par Louis Blanc le 28 mars pour préparer les élections; ce fut le « Comité central des délégués du Luxembourg », qui allait devenir un des organes de direction des ouvriers mécontents.
Les ateliers nationaux avaient été créés par le ministre du