V. — Les Restaurations
La bataille de Novare marqua le terme extrême du mouvement ascendant révolutionnaire et le commencement de la réaction. Les événements de Rome et de Florence avaient en effet transformé la question italienne en question européenne. D'une part, les Etats monarchiques regardaient Tapparition de deux nouvelles républiques comme un danger pour les trônes; d'autre part, les puissances et les personnes catholiques, qui considéraient le pouvoir et Texercice du pouvoir temporel comme des conditions nécessaires de Tindépendance du Souverain Pontife, se croyaient lésées par la déchéance de Pie IX. La cause démocratique, déjà affaiblie par les fautes et les divi-
sions de ses défenseurs, succomba, dans tous les pays où elle avait triomphé, à Tintervention ou à Thostilité de l'étranger : et la période des restaurations succéda à celle des révolutions.
La réaction en Sicile. — La première et la plus facile s'accomplit en Sicile, où les troupes napolitaines n'occupaient encore que Messine. Encouragé par la nouvelle de la victoire de rAutriche dans le nord, Ferdinand II rompit l'armistice conclu en septembre 1848 : Filangieri marcha contre les volontaires siciliens commandés par le Polonais Mierolawski, s'empara de Taormina le 4 avril 1849, de Catane le 6, et parut le 8 devant Palerme : la ville dut capituler le 15 mai, après une résistance acharnée. La Sicile était désormais soumise, et le régime absolutiste rétabli dans le sud de Tltalie.
La réaction en Toscane. — Restaient les trois républiques de Venise, de Rome et de Florence. Celle de Florence n'eut, grâce aux fautes de ses chefs, qu'une existence éphémère. Le premier acte de l'Assemblée constituante toscane, réunie le 25 mars, avait été de mettre fin aux pouvoirs du triumvirat, et de confier la dictature i Guerazzi : ce dernier ne s'en servit que pour essayer de la conserver, s^entoura de volontaires livournais qui se rendirent odieux au peuple par leur indiscipline, et provoqua par ses maladresses, à Florence et dans les campagnes, une double insurrection monarchique (11-12 avril). La municipalité florentine, composée de libéraux constitutionnels, s'empara alors du pouvoir au nom du grand-duc, qu'elle pria de revenir. Léopold II se fit précéder d'une armée de 18000 Autrichiens qui occupa Florence et Livourne (15-22 mai) et lui permit de suspendre le statut, contrairement à ses promesses, et d'emprisonner les principaux chefs du parti démocratique. La restauration s'était donc accomplie en Toscane, grâce â une perfidie, mais sans effusion de sang.
La réaction & Rome. — Il n'en fut pas de même à Rome. Tout contribuait en effet â rendre longue et sanglante la lutte qu'allaient livrer les défenseurs et les adversaires de la jeune république. D'une part c'était â Rome que s'étaient réfugiés les chefs ou les défenseurs du parti démocratique italien, chassés de leur patrie par la réaction. On avait vu successivement y
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accourir Mazzini, qui n'avait joué qu*un rôle restreint dans les événements de 1848 et qui trouvait pour la première fois un champ d'action favorable & ses idées ; Garibaldi, jeune général génois que de brillants combats contre l'Autriche avaient rendu populaire; enfin une foule de volontaires, toscans, génois ou siciliens qui venaient défendre à Rome le dernier boulevard de l'indépendance. Les proscrits entretenaient l'enthousiasme du peuple et stimulaient le zèle de la Constituante, qui sur leurs instances, ordonnait de sérieux préparatifs de défense et déléguait le pouvoir exécutif à un triumvirat composé de Mazzini, Saffi et Armellini.
D'autre part, Pie IX ne restait pas inactif et trouvait sans peine des alliés. Dès le 18 février il s'était adressé aux puissances catholiques pour leur demander leur concours contre la république. La France, l'Autriche, l'Espagne et le royaume de Naples répondirent à son appel, mais ne purent s'entendre, à la conférence de Gaête (mars-avril 1849), sur les conditions de l'intervention. Gomme l'Autriche semblait décidée a agir seule, Louis-Napoléon, Président de la République française depuis décembre 1848, résolut de brusquer les choses et de la devancer à Rome, afin de ne pas lui permettre d'acquérir une influence prépondérante dans le centre de l'Italie. Après avoir obtenu un vote favorable de l'Assemblée constituante, il envoya un corps de 7 000 hommes, sous Oudinot, débarquer à Gività-Yecchia (25 avril). Cette petite armée avait une mission assez mal définie : elle devait « se trouver présente aux événements dans le double intérêt de l'influence française et de la liberté qui pourrait courir des dangers ». Quand elle se présenta devant les murs de Rome, où elle comptait être reçue en libératrice, elle fut attaquée et battue (30 avril) et dut conclure une suspension d'armes.
La république romaine avait marqué nettement son intention de repousser par la force toute tentative d'intervention. Elle vit aussitôt ses frontières envahies : au nord par les Autrichiens, qui s'emparèrent de Bologne (8 mai) ; au sud par les Napolitains, que Garibaldi put arrêter et battre à Yelletri (19 mai); à l'ouest par les Espagnols, qui débarquèrent à Terracine. Enfin le général ^Oudinot, sur l'ordre de Louis-Napoléon soutenu par la
LES RESTAURATIONS ""^^l;^.. ^^
nouvelle Assemblée législative, reprit les hostilités (3 juin) et se disposa i investir Rome, à la tète de 30000 hommes. Il commença les travaux de siège le 4, le bombardement le 13 et s'empara le 30 d*une partie des murs. La défense était désormais impossible, et Garibaldi, qui commandait Tarmée, sortit de Rome avec 5 000 volontaires pour continuer la lutte dans les Apennins (2 juillet). L'Assemblée constituante, reculant devant une guerre des. rues, reçut la démission de Mazzini, laissa à la municipalité le soin de traiter avec l'ennemi et se sépara lors de l'entrée des troupes françaises, en promulguant, comme suprême protestation, la constitution républicaine qu'elle avait élaborée pendant le siège. Le 14 juillet, le général Oudinot proclamait la restauration de la souveraineté temporelle^u pape. Garibaldi, traqué de tous côtés par les troupes autrichiennes, réussissait à leur échapper et à s'embarquer pour Gênes.
Chute de Venise. — Le drapeau de l'indépendance italienne ne flottait plus que sur les murs de Venise. Les habitants de celte ville, bloqués depuis le mois de septembre 1848, allaient donner à l'Italie un admirable exemple d'héroïsme, de concorde et d'union. Quand la nouvelle de Novare leur eut enlevé tout espoir d'être secourus, l'Assemblée nationale publia ce simple décret : < Venise résistera à tout prix; Manin est investi de pouvoirs illimités ». Elle fit un emprunt forcé, et confia le commandement de ses volontaires au Napolitain Ulloa; à l'investissement succéda le bombardement, quand les Autrichiens se furent emparés du fort de Malghera sur la Terre-Ferme (26 mars) ; au bombardement s'ajoutèrent bientôt la famine et le choléra. Quand la ville n'eut plus que pour dix-huit jours de vivres, Manin comprit que l'heure était venue, laissa la municipalité négocier la capitulation avec le général Gorzkowski, déposa le pouvoir et s'embarqua pour la France le jour même de l'entrée des Autrichiens à Venise (27 août 1849).
L'Italie républicaine succombait donc comme avait succombé l'Italie monarchique, et les deux partis qui avaient pris successivement la direction des événements s'étaient moiitrés impuissants & réaliser leur programme : l'un avait trop compté sur les princes, réfractaires & l'idée italienne, l'autre sur le peuple,
inapte encore à se gouverner lui-même; tous deux avaient cru trop facilement que Tllalie pourrait triompher toute seule d'un adversaire aussi redoutable que rAutriche. De Texpérience tentée ressortaient pourtant des motifs d'espérance en même temps que des leçons. Si le Pape avait trompé Tattente des Giobertistes, un prince s'était rencontré qui s'était fait le soldat et était devenu le martyr de l'indépendance. Si le peuple avait paru dépourvu des qualités politiques que lui attribuaient les Mazziniens, il avait prouvé par son héroïsme, à Milan et à Venise, à Rome et à Palerme, qu'il était accessible au sentiment national, et il avait pour la première fois pris part au mouvement patriotique autrement qu'en spectateur. L'immense effort qu'avait tenté l'Italie en 1848 et en 1849 n'était donc pas resté complètement infructueux; il lui avait donné conscience d'elle-même en prouvant que la cause nationale avait désormais une dynastie pour la représenter et un peuple pour la défendre.
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