‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 2)Chapitre 13 sur 190 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Effondrement de l'ancien régime. — A la nouvelle des événements de Paris, les journaux officieux en Allemagne essayèrent tout d'abord de réveiller le chauvinisme germanique et de détourner contre la France Tagitation qu'ils prévoyaient. « Dans le cas, écrivait la Gazette universelle de Prusse, où nos frontières seraient menacées par de nouvelles convoitises, peutêtre dissimulées sous le prétexte d'assurer le bonheur des autres peuples en leur imposant les théories françaises, que l'Allemagne soit debout, prête à repousser toutes les attaques^ même par les armes si c'est nécessaire! » Ces exhortations firent long feu; avant même les circulaires de Lamartine, personne ne soupçonnait le Gouvernement provisoire de vouloir reprendre la politique belliqueuse de la Convention : comme les diverses classes sociales, les nations semblaient vouloir se confondre dans un enthousiasme bruyant et un optimisme tumultueux. La conviction que l'ancien ordre de choses ne pouvait se maintenir était d'ailleurs si générale que les plus intéressés à sa durée renoncèrent à le défendre, et la révolution s'étendit sans effort, presque sans lutte.

Le 27 février 1848, les libéraux réunis à Offenbourg et à Mannheim résolurent de présenter à la Diète de Carlsruhe une

pétilion qui résumait leurs griefs et leurs désirs : liberté religieuse, abolition du régime féodal et réforme financière, jury, responsabilité ministérielle, garde nationale, suppression des lois d'exception, liberté de la presse, établissement d'un parlement populaire à Francfort. Le grand-duc Léopold s'était compromis en soutenant le ministre Blillersdorf, et, bien que la politique modérée du nouveau ministre Beck eût quelque peu apaisé les colères, l'opinion publique était peu favorable au gouvernement; dans les districts les plus voisins de la France ou de la Suisse, les radicaux étaient nombreux; l'armée était médiocre et peu sûre, l'administration divisée et déconcertée. Quelques discours véhéments appuyés par les cris d'une poignée de manifestants entraînèrent la Chambre; le grand-duc appela aux affaires les chefs de la gauche et se déclara prêt à donner satisfaction aux désirs populaires. Dans la Hesse-Darmstadt, Louis II nomma président du ministère Henri dc^agern, que le parti constitutionnel allemand considérait volontiers comme son chef. En Bavière, où les esprits étaient encore fort excités à la suite des épisodes provoqués parla chute du ministère catholique et l'influence de Lola Montez, Louis P' essaya d'apaiser l'agitation en appelant au pouvoir les chefs de l'opposition; puis, désespéré de voir l'autorité glisser peu à peu de ses mains, il abdiqua en faveur de son fils Maximilien II (19 mars). Dans la Hessc-Electorale, le Nassau, le Wurtemberg, la Saxe, à Hambourg, i Brème, les gouvernements, après quelques timides velléités de résistance, cédèrent à la pression popu* laire. Le courant parut irrésistible, parce qu'il ne rencontra nulle part d'obstacle sérieux : les fonctionnaires pactisaient ou conspiraient avec l'émeute, < les souverains attristaient jusqu'à leurs ennemis par leurs défaillances » ; en quelques semaines, le pouvoir se trouva partout aux mains des chefs de la gauche, Pfitzer, Rômer, Hergenhahn, Wippermann, Stuve, Pfordten; et tel était le découragement de leurs adversaires qu'ils semblèrent libres d'exécuter tout leur programme. Une ivresse idyllique gagna les cerveaux les plus solides. Il n'était pas de pays et de bourgade qui n'eût ses griefs et ses désordres, ses manifestations dramatiques ou grotesques : < On nous a déjà demandé

impérieusement tout ce qu'on peut demander, écrivait le 15 mars le duc Ernest de Saxe-Cobourg, jusqu^à la santé et au don de longue vie ». Trop longtemps comprimés, les instincts d'indépendance se déchaînaient avec une exubérance en général plus bruyante que redoutable, mais qui, en se prolongeant, risquait de dégénérer en guerre civile et de provoquer un retour offensif de la réaction, bientôt remise de sa panique. Pour empêcher que Y « année folle » ne devint Tannée sanglante, quelques chefs prirent la direction du mouvement : ils tentèrent de donner à tout cet enthousiasme sans emploi un objet, et une discipline à ces bandes de volontaires.

Lie mouvement unitaire. — Pour assurer leurs conquêtes, les vainqueurs sentirent la nécessité de se rapprocher; Tunité de TAllemagne leur parut la condition de sa liberté. Metternicb avait fait de la Diète de Francfort Tinstrument de la réaction; depuis un quart de siècle, c^est à elle qu'allaient les rancunes et les rancœurs; il fallait qu'elle disparût; le moment était venu de déblayer le sol de ce débris du passé qui arrêtait le progrès social, économique, politique et moral. Les classes pauvres, aigries par les misères des dernières années, avaient surtout salué dans la révolution l'espoir d'une vie moins dure; dès le lendemain du combat, elles se divisèrent. Les souve* rains et les nobles, très émus de l'agitation rurale, se hâtèrent de désarmer leurs paysans par des concessions dont ceux-ci furent en général satisfaits. Les ouvriers des villes étaient encore relativement fort peu nombreux, la plupart soumis i l'inQuence des patrons; la grande industrie naissait & peine; le parti socialiste n'avait ni chefs ni programme. La direction revint ainsi tout naturellement à la classe moyenne et surtout aux professeurs, aux écrivains, aux étudiants, qui lui imprimèrent son caractère particulier. Depuis la crise de 1840, les désirs d'unité, un moment oubliés, avaient pris une vigueur nouvelle; la liberté essentielle, primordiale, que réclamait l'Allemagne, c'était le droit de régler ses destinées, de disposer de ses forces; de toutes les servitudes, celle qu'elle ressentait avec le plus d'amertume, c'était l'anarchie gouvernementale qui paralysait son action en face de l'étranger. Sur ce terrain aussi,

le mouvement fut servi par les hésitations et la faiblesse des pouvoirs constitués, et le premier élan fut si universel et si puissant qu*il faillit emporter toutes les résistances.

Le 5 mars, cinquante et un représentants du parti libéral se réunirent à Heidelberg et chargèrent une commission de sept membres de convoquer à Francfort un < parlement préparatoire » (Vorparlament). La Diète, brusquement tirée de sa torpeur, reconnaissait la légitimité de ces revendications en invitant les gouvernements à déléguer auprès d*elle des représentants qui prépareraient une nouvelle constitution ; le roi de Prusse acceptait la pensée d*une réforme fédérale et envoyait à Vienne un de ses confidents les plus aimés, Radowitz, pour en fixer les bases ; Gagern et les libéraux modérés essayaient de s'entendre avec lui. Leurs projets furent déjoués par les événements de Berlin.

Le 18 et le 19 mars & Berlin. — Les fantaisies politiques de Frédéric-Guillaume lY et ses concessions incomplètes et lentes avaient peu à peu affaibli le pouvoir et mécontenté la population ; les incidents de Paris et de rAllemagne méridionale eurent presque aussitôt leur contre-coup dans les provinces rhénanes, en Silésie et en Saxe; à Berlin, dans les premiers jours de mars, quelques réunions publiques s'oi^anisèrent ; on pérora sous les Tilleuls et au Thiergarten; rémotion, très superficielle, aurait été facilement calmée ou maintenue. Mais le pouvoir était désorganisé par des divisions intestines; le ministre Bodelschwingh demandait des réformes rapides ; le roi hésitait, partagé entre sa haine pour la révolution et le désir de s'attirer les sympathies de TAllemagne. Pendant qu'on discutait, les meneurs prenaient confiance; la crise économique jetait sur le pavé des milliers d'ouvriers, les manifestations devenaient plus tumultueuses; la police était débordée ; l'armée, à qui on avait eu recours, s'énervait; quelques victimes tombèrent. Le roi, plein de confiance dans sa popularité, conçut à peine quelque alarme quand il apprit que Metlernich avait abandonné le pouvoir (13 mars) et que la révolution était maîtresse de Vienne. Même alors, pourtant, il ajourna ses résolutions. Le 18 mars seulement, il se décida à

prometlre la convocation immédiate de la Diète, l'établissement d*un régime constitutionnel, et annonça Tintention de prendre en mains la réforme fédérale.

La foule, rassemblée devant le château, accueillit par des acclamations la proclamation royale; mais, peu à peu, de nouveaux manifestants apparurent, sombres, hostiles; les applaudissements se changèrent en huées; au milieu du désordre, deux coups de feu partirent des rangs des soldats. Il y a une mode pour les révolutions : la foule se dispersa dans les rues en criant vengeance, pilla les boutiques d'armuriers, éleva des barricades; un combat sanglant s'engagea.

Malgré la résistance acharnée des insurgés, les troupes gagnaient peu à peu du terrain et, si le combat avait repris le lendemain, leur victoire n'était guère douteuse. Hais la conscience du roi était inquiète et ses nerfs troublés; autour de lui, la confusion était extrême; il adressa un < appel à ses chers Berlinois », s'engagea à faire retirer les troupes dès que les barricades auraient été évacuées ; puis il consentit i ce que les soldats abandonnassent les premiers leurs postes de combat. Soit que l'ordre du roi eût été mal compris, soit qu'il ait paru impossible de maintenir en face du peuple les régiments ébranlés par le combat et la retraite, le général de Prittwitz les ramena d'abord dans leurs casernes, puis évacua la ville. Berlin était aux mains de la révolution. Le représentant de la République française, M. de Circourt, s'est vanté depuis d'avoir sauvé à ce moment la dynastie des Hohenzollern en refusant tout encouragement aux radicaux. Un mouvement républicain n'aurait eu en réalité aucune chance de succès. L'insurrection, quoi qu'en ait pensé le roi lui-même, était née beaucoup moins d'un complot longuement médité que de réchauffement progressif des esprits ; les vainqueurs ne songèrent pas un instant à renverser la monarchie; ils se contentèrent de l'humilier. Les cadavres des victimes furent portés dans la cour du château, puis la foule appela le roi avec des cris furieux; il parut au balcon, blême, ayant à son bras la reine Elisabeth, malade, livide, et salua les corps.

Le nouveau ministère déclara que le roi allait se mettre à la

tète du mouvement allemand. Le 21 mars, le roi, entouré de princes, de généraux, de ministres, parcourut la ville, portant le brassard tricolore (noir, rouge et or) : c Je prends à Theure du danger la direction suprême, dit^il dans une proclamation célèbre. Mon peuple ne m'abandonnera pas et l'Allemagne^ s'unira à moi avec confiance; à partir d'aujourd'hui la Prusse se confond avec l'Allemagne. » L'effet de cette manifestation ne fut pas heureux. L'Autriche, qui, malgré les difficultés où elle se débattait, n'abandonnait aucune de ses traditions, vil dans les déclarations du roi une menace d'usurpation et se hàla de réserver ses droits. Dans l'Allemagne de l'Ouest et du Sud, l'antipathie très vive des populations contre la Prusse avait é(é réveillée par la catastrophe de mars; la presse radicale, très habilement inspirée par la diplomatie autrichienne, se déchaîna contre le « roi mitraille ». Tout l'effort de Gagern et des unitaires libéraux allait se briser contre ces résistances : ils avaient raison sur le fond des choses, et l'unité allemande ne pouvait se faire que par une union étroite avec la Prusse; seulement, ni le roi n'était disposé a accepter la couronne qu'ils lui réservaient, ni les peuples ne voulaient du chef qu'ils lui indiquaient. Pour le moment, ils ajournèrent les solutions décisives, et leurs lenteurs, qu'ils n'étaient pas libres d'éviter, laissèrent a l'Autriche le temps de se relever, en môme temps que la force de la révolution s'usait rapidement.

Le parlement de Francfort. — Le parlement préparatoire s'était réuni à Francfort le 31 mars, au milieu des acclamations d'une foule enthousiaste. Ses pouvoirs réguliers étaient nuls, sa composition bizarre : l'Autriche n'y était pas représentée, les Allemands du Sud, Badois et Hessois surtout, y avaient la majorité; en réalité, ce n'était qu'une réunion publique de qualité supérieure. Ses résolutions n'en furent pas moins acceptées sans protestation. Elle ordonna la convocation d'une Assemblée constituante, élue au suffrage universel par toutes les provinces qui avaient fait partie de l'ancienne Confédération, et de plus par le Schleswig, la Prusse royale et la partie allemande de Posen. Les radicaux avaient demandé à l'Assemblée de se déclarer permanente et de saisir l'autorité : battus.

ils en appelèrent aux armes. Struve et Hecker essayèrent dé soulever le grand-duché de Bade; aussitôt les troupes bavaroises et hessoises accoururent au secours de Léopold ; dans le combat qui s*engagea à Kandern, le général badois Gagem fut tué, mais les insurgés furent facilement dispersés (20 avril); Fribourg, qu*il^ avaient occupé, fut enlevé; le poète Herwegh, qui amenait quelques centaines de combattants italiens, polonais, français, hongrois, se heurta, à Dossenbach, aux Wurtembergeois et perdit la moitié de ses volontaires; en dix jours, Tordre fut rétabli dans tout le pays. L'insurrection qui, vers la même époque, avait éclaté dans le grand-duché de Posen avait eu pour cause les haines qui ont si souvent mis aux prises dans ces marches orientales les Slaves et les Germains; malgré leur héroïsme, les bandes de Mieroslawski ne résistèrent pas longtemps aux forces trop supérieures de Pfuel (29 avril-13 mai). Ces échauffourées eurent des conséquences graves : elles rendirent i la réaction quelque confiance, accrurent les inquiétudes de la partie la plus modérée de la bourgeoisie, atteinte déjà dans ses intérêts et effrayée des revendications ouvrières; elles révélèrent et aigrirent les divisions qui minaient le parti libéral.

Ces résultats n'apparurent pas sur-le-champ. Sauf en Bohème, où Palatsky dans une lettre admirable protesta contre les projets d'usurpation des pangermanistes qui prétendaient rattacher à l'Allemagne un royaume séparé d'elle par son histoire et la volonté de sa population, et où les districts tchèques refusèrent d'envoyer des représentants au parlement de Francfort, les élections se firent sansopposition : le 18 mai, l'Assemblée tint sa première séance dans l'église Saint-Paul. Pendant plusieurs mois, la confusion y fut extrême; pas de partis organisés, de chefs reconnus, de programme précis; les professeurs, extrêmement nombreux, apportaient volontiers à la tribune leurs habitudes de discussion doctrinale et pédantesque et ne résistaient pas facilement à la tentation de placer un discours. Ils formaient le noyau du groupe le plus important, le centre droit, que l'on appelait, du lieu de ses réunions, le parti du Casino; leur libéralisme sincère avait des exigences assez modestes et ils étaient prêts à bien des sacrifices pour s'assurer

le concours de la Prusse; comme pourtant ils ne disposaient pas à eux seuls de la majorité, en face des Autrichiens, des ultramontains et de Textrème-gauche, qu'unissaient des haines communes, ils étaient obligés d'acheter l'appui du centre gauche par des concessions qui leur aliénèrent vite les sympathies flottantes de Frédéric-Guillaume IV.

Gagern, le chef des unitaires constitutionnels et le président du parlement, revendiqua nettement pour l'Assemblée une autorité souveraine : < Nous avons à faire une constitution pour l'Allemagne, pour l'empire entier : nos titres, nos pleins pouvoirs, nous les trouvons dans la volonté du peuple ». Hautaines déclarations qui ne répondaient ni aux sentiments intimes de l'orateur ni à la réalité des choses. En attendant le vole d'une constitution définitive, on organisa un gouvernement exécutif provisoire et, sur la proposition de Gagern, on élut Vicaire impérial, administrateur de l'empire, le frère du dernier empereur d'Autriche François r% l'archiduc Jean (29 juin). Le nouveau Vicaire était un homme heureux; désigné à l'Assemblée par un de ces phénomènes étranges de popularité spontanée qui ne reposent sur aucune raison sérieuse, il cachait sous une rondeur bonhomme beaucoup de finesse et de calcul; il s'appliqua à tirer pour lui-même ou sa maison le meilleur parti possible de la situation où Tavait poussé une fortune imprévue; très bien servi par son ministre, Schmerling, il regardait comme sa principale mission de déjouer les complots de la Prusse, et il n'était pas aisé de le déloger d'un poste où l'avait appelé Tinexplicable imprudence des partisans de Frédéric-Guillaume.

Comme d'ailleurs la majorité, pour le moment, n'aurait pas accepté les projets du centre droit, on ajourna les questions sérieuses et on se mit à discuter les droits fondamentatix, qui devaient former comme la préface de la constitution. Le thème était vaste, les orateurs passèrent en revue toutes les questions politiques, religieuses, sociales, économiques; il n'y avait pas de raison pour que cela ne durât pas plusieurs années. Pendant que les orateurs de Francfort s'abandonnaient à leur faconde, l'enthousiasme révolutionnaire autour d'eux commençait à tomber; les journées de juin avaient provoqué une sorte de

terreur chez tous les capitalistes, et Técrasement des socialistes français relevait le courage des réactionnaires; les princes, revenus de leur surprise, cherchaient un appui dans les préjugés particularistes. Le parlement de Francfort ne représentait qu'un pouvoir d*opinion, et sa puissance s'efTondrait à mesure que le peuple s'éloignait de lui ou qu'une raison plus froide succédait à l'ivresse des premiers jours. II ne disposait d'aucune force matérielle, n'avait ni finances ni armée : quand il ordonna aux régiments des divers Etats de prêter serment au Vicaire impérial et d'arborer la cocarde tricolore, ni l'Autriche ni la Prusse ne lui obéirent. Son impuissance apparut nettement dans la question des Duchés.

L'agitation provoquée dans le Schleswig et le Holstein par les lettres patentes de Christian VIII s'était encore accrue quand le roi de Danemark avait appelé au ministère le parti del'Eider, qui voulait rattacher plus étroitement le Schleswig à la couronne. Les unitaires allemands, convaincus dès lors en majorité qu'ils devraient se séparer de l'Autriche, cherchaient une compensation sur la Baltique; impuissants à absorber le Danemark, ils entendaient au moins le démembrer en resserrant les liens qui rattachaient entre eux les deux Duchés. Aussi, quand, sur le refus de Frédéric VII d'accorder au Schleswig et au Holstein une constitution commune, un gouvernement provisoire se fut constitué à Rendsbourg, l'opinion publique allemande se prononça avec passion en faveur des insurgés. Le parlement de Francfort accueillit les députés élus dans le Schleswig, et le ministère prussien décida Frédéric^Guillaume à faire entrer une armée dans les Duchés. Wrangel repoussa devant lui les Danois et occupa le Jutland méridional. Ses succès furent bientôt arrêtés par l'attitude de la Suède et l'intervention de l'Angleterre et surtout de la Russie. Nicolas P' ne pouvait abandonner la Baltique à la Prusse, et Frédéric-Guillaume IV avait trop besoin de sa bienveillance pour ne pas tenir compte de ses observations; il n'avait lui-même que des sympathies mitigées pour les rebelles, dans lesquels il voyait surtout des révolutionnaires; il prêta une oreille favorable aux doléances des négociants prussiens à qui la guerre maritime infligeait des pertes graves, et accepta la

trêve de Malmô qui suspendait pour sept mois les hostilités (26 août 1848).

Les conditions de Tarmistice, qui semblaient annoncer Tabandon des insurgés et la perte déCnitive du Schleswig pour l'Allemagne, provoquèrent dans le parlement de Francfort une indignation générale. Aux rancunes nationales se joignait le sentiment que lexistence même de TAssemblée était en jea. La Prusse avait dépassé ses pouvoirs, signé sans Taveu du parlement un traité qui intéressait TAllemagne entière. Dahlmann, qui avait fait de la défense de la nationalité germanique dans les Duchés le but de sa vie, demanda à FAssemblée de ne pas ratifier l'armistice. 11 fut abandonné par ses amis du centre qui redoutaient une rupture avec la Prusse, mais soutenu par la gauche, qui défendait le principe de la souveraineté populaire; le Vicaire impérial voyait sans tristesse un conflit qui diminuait rinfluence de Frédéric-Guillaume IV. Dix-sept voix de majorité acceptèrent la proposition de Dahlmann, el il fut chargé de former un ministère. La coalition, qui avait emporté le vote, était composée d'éléments trop hétérogènes pour constituer un gouvernement; après trois jours de négociations inutiles, Dahlmann renonça à sa mission ; Schmerling reprit le pouvoir et obtint de l'Assemblée la ratification de larmislice (16 septembre). C'était un échec grave pour le parlement, sa faiblesse réelle avait éclaté à tous les yeux; les républicains essayèrent de profiler de son discrédit pour saisir le pouvoir et coururent aux armes.

Le ministère avait pris ses précautions : les émeutiers se heurtèrent à des troupes prussiennes et autrichiennes, accourues des garnisons voisines, et, après un combat de quelques heures, ils furent obligés de faire leur soumission (18 septembre). Les républicains badois, qui se préparaient a soutenir le mouvement, furent déconcertés par cette prompte défaite ; ils réussirent à enlever Lôrrach et s'avancèrent par la Forêt-Noire vers la vallée du Rhin; mais ils furent rapidement dispersés par le général Hoffmann à Staufen. Les troubles qui se produisirent dans quelques villes du centre ou de l'ouest furent réprimés plus facilement encore. Il était manifeste que le parti révolutionnaire perdait du terrain; les réactionnaires, qui pendant les derniers

mois avaient commencé à s'organiser, prirent l'offensive. Négligeant pour le moment le parlement de Francfort, qui poursuivait avec une lassitude mélancolique ses discussions académiques, ils s'attadiërent d*abord à restaurer le pouvoir en Autriche et en Prusse; dès qu-ils seraient les maîtres de Berlin et de Vienne, Francfort serait à leur merci.

La révolution en Prusse. — L'Assemblée constituante qui s'était réunie en Prusse au mois de mai était en grande majorité modérée, et elle eût volontiers suivi la direction du gouvernement s'il avait montré quelque sincérité et quelque vigueur : mais le roi se repentait de ses concessions; il n'avait renoncé à aucune de ses préventions et il était fortifié dans ses haines par le groupe vieux-prussien, < le petit parti, mais puissant », que dirigeait le général de Gerlach et qu'appuyait énergiquement la reine Elisabeth. A la fin de juillet, une réunion de grands propriétaires s'était assemblée à Berlin sous la direction de Bulow-Cummerow pour défendre les droits de la noblesse ; ce « parlement des hobereaux » eut son organe dans la Nouvelle Gazette prussienne^ si célèbre depuis sous le nom de Gazette de la Croix; le pays se couvrit de cercles prussiens^ qui devinrent le centre des rancunes réactionnaires. Stahl était le théoricien du parti; Bismarck, SenfTt de Pilsach, Kleist-Retzow, le président Louis Gerlach, Stolberg, Wagener, Massow, Niebuhr en furent les membres les plus actifs ou les plus influents. Il s*appuyait sur l'élise orthodoxe et sur la Russie. Il se fût volontiers arrangé d'institutions constitutionnelles, à condition que la noblesse occupât une situation prépondérante. Gamphausen, Hansemann, Pfuel, qui dirigèrent successivement les affaires, n'avaient pas l'oreille du souverain; ils ne purent présenter à la Chambre aucune des lois qu'elle désirait; leur impuissance fut taxée de trahison, et, devant l'attitude du roi, la majorité chercha un appui dans la démocratie. La bourgeoisie, trompée dans ses espérances, n'opposa de son côtéi|u'une résistance indécise au parti radical qui, trop faible pour conquérir le pouvoir, était assez fort pour entretenir dans les rues une agitation bruyante.

Le mois de mai et les premières semaines de juin avaient été

marqués par diverses manifestations tumultueuses. Dans la nuit du 15 au 16 juin, quelques milliers d^ouvriers se jetèrent sur Tarsenal dont ils commencèrent le pillage. Les provinces n'étaient pas beaucoup plus calmes. A Schweidnilz, la maladresse et l'insolence du gouverneur provoquèrent des troubles qui aboutirent à un massacre. La Chambre vota un ordre du jour où elle invitait le ministère à rappeler aux officiers qu'ils avaient le devoir de respecter l'ordre constitutionnel nouveau et que, si leur conscience le leur défendait, ils devaient donner leur démission. Le roi fut très vivement froissé de ce qu'il regardait comme une usurpation et une offense, et il admit dès lors la nécessité d'un coup d'État.

La Chambre réclamait le pouvoir constituant, rayait la formule : < Par la grâce de Dieu jb, appelait à la présidence les chefs de la gauche, von Unruh et Waldeck. L'émotion grandissait dans les rues. Les nouvelles de Vienne, qu'une intrigue venait de livrer à la révolution (octobre) et qu'assiégeaient les armées de Jellacic et de Windischgrœtz, portèrent l'agitation à son paroxysme : l'avenir de l'Allemagne entière dépendait du combat engagé en Autriche. Rodbertus et Waldeck invitèrent le gouvernement à défendre par tous les moyens la liberté menacée à Vienne, et la foule se rua sur le théâtre où siégeait la Chambre, pour appuyer leur proposition (31 octobre). Le lendemain, les journaux annonçaient la capitulation de Vienne; la caman7/a obtint alors de Frédéric-Guillaume qu'il confiât le pouvoir à son oncle le comte de Brandebourg, fils de Frédéric-Guillaume II et de la comtesse Dônhoff. Brandebourg accepta par obéissance : comme son expérience politique était faible, on lui donna Manteuffel pour « cornac ». Manteuffel représentait la tradition bureaucratique; il n'avait aucun goût pour la violence et il réussit à comprimer la révolution sans effusion de sang. La Chambre avait protesté contre la formation du nouveau ministère (2 novembre). Le ministère l'ajourna et la convoqua pour le 27 novembre dans la ville de Brandebourg. La majorité refusa d'obéir, sans oser aller jusqu'à l'insurrection. La résistance passive ne pouvait être que ridicule ; le peuple, qui avait d'abord fait mine de défendre l'assemblée, se détourna bientôt d'elle.

Wrangel, qui était rentré a Berlin avec les troupes, désarma la garde bourgeoise. Les classes moyennes étaient partagées entre des sentiments contradictoires, le regret de la liberté et i

la joie d*échapper à Tanarchie. La gauche de la Diète fit mine de reprendre à Brandebourg son petit jeu d*obstruction : elle avait lassé tout le monde. Quand ManteufTel lança le décret de dissolution (5 déc), il ne surprit et n'indigna personne. Très habilement, il publia une constitution libérale, promulgua une série de lois qui supprimaient les tribunaux d*exception, abolissaient le régime féodal, établissaient le jury; les nobles se croyaient joués, le roi lui-même avait longtemps hésité à signer la charte. ManteufTel les calma : à chaque jour suffit sa peine. En effet, quand la nouvelle Chambre montra quelque velléité dlndépendance, on se débarrassa d'elle (27 avril 1849), et Ton édicta une nouvelle loi électorale, la fameuse « loi des trois classes », qui est encore en vigueur. Dans chaque district, les électeurs primaires étaient distribués en trois groupes dont chacun représentait la même somme d^impôls et élisait le même nombre d^électeurs secondaires; les classes riches étaient ainsi maîtresses de l'éleclion; comme, de plus, « rien n*est si nécessaire à un peuple libre que le courage d'exprimer publiquement sa conviction », le scrutin était public et oral. La Diète, élue suivant cette loi, fut l'instrument docile du ministère, et la réaction se donna libre carrière. Fatiguée par de longs désordres, l'opinion publique n'était pas exigeante et elle trouvait une consolation dans le maintien apparent des formes parlementaires. Plus perspicace que les féodaux de Vienne, le ministère prussien avait su, sans rien abandonner des droits de la royauté, ménager les scrupules libéraux de l'Allemagne.

Grande et Petite Allemagne. — Sur ces entrefaites le parlement de Francfort avait voté dans ses lignes générales une constitution qui réduisait singulièrement le pouvoir des divers princes et créait un Etat fédéral assez étroitement centralisé; il se trouvait maintenant en présence des questions capitales qu'il avait jusqu'alors ajournées : à qui remettrait-on le pouvoir central? quelles seraient les provinces comprises dans la nouvelle Allemagne? Le centre droit avoua alors ses desseins : il

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voulait confler la direclion à la Prusse et, comme il était évideut que les Habsbourgs ne se résigneraient pas à subir l'hégémonie de leurs rivaux, il acceptait la nécessité d'exclure TAutriche du nouvel Etat fédéral, sauf à rattacher les deux pays par une alliance internationale perpétuelle. Ce plan, parfaitement raisonnable en principe, présentait de frappantes analogies avec celui qui a été exécuté par M. de Bismarck; il en différait cependant parce qu'il attribuait en fait plus encore qu'en droit l'hégémonie morale à l'Allemagne de l'Ouest et du Sud et imposait ainsi à la Prusse des sacrifices que ni son roi ni son peuple n'étaient disposés à subir. Le centre droit, de son côté, n'était pas libre de réduire ses exigences parce qu'il eût été abandonné par les groupes libéraux dont l'appoint lui était indispensable à Francfort. Sans se dissimuler les difficultés de la situation, il comprit qu'il ne lui était plus possible de reculer davantage, sous peine de sombrer dans le ridicule; d'ailleurs l'attitude nouvelle de l'Autriche ne lui permettait pas de nouveaux délais.

Pendant tout Tété de 1848, la cour de Vienne avait été détournée des affaires d'Allemagne par les guerres qui cTvaient mis aux prises les races réunies, mais non fondues, sous le sceptre des Habsbourgs. L'armée cependant était demeurée solide et lui avait ramené la fortune. A la fin de l'année, les difficultés n'avaient certes pas disparu, mais les plus redoutables dangers étaient conjurés : l'Italie était vaincue, l'insurrection hongroise faiblissait et on espérait qu'elle ne résisterait pas longtemps aux forces combinées de Jellacic et de Windischgraetz; la révolution avait été écrasée à Vienne; le parlement, transféré à Kremsier, était docile; enfin, le 2 décembre, l'empereur Ferdinand I'*" avait abdiqué en faveur de son neveu François-Joseph, libre de tout engagement, jeune, et qui avait dans le prince de Schwarzenberg un guide énergique et audacieux. Schwarzenberg, qui apportait dans la diplomatie les allures d'un officier de cavalerie, n'admettait d'autre réforme fédérale que celle qui transformerait en dictature perpétuelle et incontestée l'influence morale qu'avait peu à peu conquise la politique discrète de Mettcrnich. Ses projets, qu'il ne dissimulait pas, for-

cèrent le cenlre droil à révéler plus nettement ses intentions : Gagern prit la présidence du ministère à la place de Schmerling et pria rassemblée de l'autoriser à ouvrir des négociations diplomatiques avec TÂutriche pour régler avec elle ses rapports internationaux avec TAUemagne. La question était ainsi nettement posée : en face du parti prussien ou de la Petite Allemagne se forma le parti de la Grande Allemagne; malgré Téchec définitif du centre droit, il n'en est pas moins évident que les unitaires-prussiens représentaient déjà la grande majorité de Topinion publique, puisque^ à eux seuls, ils sufQrent à balancer la coalition des Autrichiens, des particularistes, des ultramontains et des radicaux.

Les premiers votes du parlement de Francfort furent indécis, mais lattitude de Schwarzenberg, dont les plans se dévoilaient plus clairement à mesure que les nouvelles de Hongrie et dltalie devenaient plus favorables, ramenèrent au parti de Gagern quelques hésitants. Une fraction de la gauche, satisfaite des résolutions qui, en établissant le suffrage universel et en n'accordant au futur chef de la Confédération que le veto suspensif, donnaient à la constitution un caractère démocratique, se rallia au centre droit. Le 27 mars 1849, l'assemblée par 267 voix contre 263 décida que la direction de TAUemagne confédérée appartiendrait à un empereur héréditaire, et, le lendemain, 290 voix élurent empereur Frédéric-Guillaume IV. La majorité était faible; mais, pour en apprécier justement l'importance, il faut tenir compte des quelque cent députés autrichiens qui avaient grossi la minorité.

Ruine du parti démocratique. — Le président du parlement, Edouard Simson, partit aussitôt pour Berlin à la tête d'une députation, afin de demander au roi de Prusse d'accepter la couronne et la constitution. Auprès du roi, un parti peu. nombreux, assez influent, Bunsen, Radowitz, le pressait d'ac-, cueillir favorablement les délégués; le prince de Prusse, le futur empereur Guillaume P', s'il ne goûtait guère les doctrines démocratiques, était fort sensible aux vastes perspectives qui s'ouvraient pour les HohenzoUern ; ManteufTel lui-même aurait, désiré un compromis : il s^agissait de mettre la main sur la^

couronne impériale, on trouverait bien ensuite quelque moyen pour amener les libéraux à composition. Le roi fut intraitable; il désirait une réforme fédérale, mais il voulait Taccomplir avec le concours de TAutriche et des souverains : € Je n'ai à dire ni oui ni non, écrivait-il à Bunsen, car vous n*avez rien à m'offrir; c'est une chose à régler avec mes égaux; contre les démocrates, il n'y a de recours que dans les soldats! » Il répondit le 3 avril à Simson que le vote de l'assemblée lui créait un titre dont il savait apprécier la valeur, mais qu'il trahirait la confiance qu'on lui montrait s'il prenait la couronne sans le libre aveu des princes; c'était à ceux-ci d'examiner ensemble la valeur de la constitution et les modifications qu'il était nécessaire d'y apporter. — Le roi n'abandonnait pas l'espoir de réunir l'Allemagne sous la haute direction de la Prusse, |

mais il repoussait le présent qui l'eût lié aux libéraux.

L'attitude du roi mettait le parlement de Francfort dans la plus fausse des situations, et son autorité, depuis fort longtemps très ébranlée, ne survécut pas à cet échec. Vingt-huit Etats avaient accepté ses décisions, mais le Hanovre, le Wurtemberg, la Saxe et la Bavière prirent une position nettement hostile. Pour vaincre leurs résistances il n'y avait d'autre espoir que dans l'intervention populaire : le centre refusa de recourir à la révolution; ses membres les plus influents quittèrent l'assemblée, qui ne compta plus bientôt qu'une centaine de députés de l'extrème-gauche. Ils avaient combattu la constitution; maintenant qu'elle était rejetée par les gouvernements, ils en prirent la défense : ce qui était en jeu désormais, c'était le principe de la souveraineté du peuple; victorieux, ils eussent fatalement abouti à la république; leur tort fut de ne pas oser le reconnaître sur-le-champ. Il était déjà bien tard pour engager avec succès la lutte contre la réaction : cependant les forces dont disposait le parti avancé étaient sérieuses.

Ses divers échecs lui avaient prouvé la nécessité de s'organiser. A côté des communistes dont le Nouveau Journal du Rhin de Karl Marx était l'organe le plus important, et que l'on rencontrait surtout en Saxe, en Silésie, dans la Westphalie et la- Prusse rhénane, les démocrates étaient puissants dans le grand-

duché de Bado, le Wurlemberg et la Bavière rhénane : les cercles de mars couvraient de leur réseau toute l'Allemagne centrale. Les libéraux modérés, fort irrités contre les gouvernements, n'étaient nulle part disposés à prêter aux souverains un appui bien efficace; dans les petits Etats, l'armée était peu nombreuse, travaillée par les sociétés secrètes. Avec quelque décision, la gauche de Francfort aurait peut-être rallié à elle la plus grande partie de l'Allemagne en dehors de la Prusse et de l'Autriche. Déjà le roi de Wurtemberg, Guillaume I", très jaloux de ses prérogatives, pliait devant l'émeute et reconnaissait la constitution; à Munich, Nuremberg, Wurzbourg, Mannheim, Heidelberg, Mayence, Darrastadt, etc., l'émeute grondait sourdement; en Prusse même, les démocrates causaient au gouvernement de très sérieuses inquiétudes. Les républicains du parlement hésitèrent, perdirent du temps. Ils transportèrent à Stuttgart le lieu de leurs séances, se laissèrent jouer par le ministre Rômer qui dispersa les débris de l'assemblée (48 juin 1849). La révolution, sans chef, se réduisit dès lors à une série d'épisodes isolés.

En Prusse, où des troubles avaient éclaté dans plusieurs endroits, le ministère rétablit aisément l'ordre, et, rassuré sur le danger intérieur, mit ses troupes à la disposition des autres princes. La lutte ne fut sérieuse qu'en Saxe, dans le grandduché de Bade et la Bavière rhénane. A Dresde, les ministres réactionnaires Beust et Rabenhorst avaient dissous la Diète qui leur avait demandé de reconnaître la constitution; la ville se couvrit de barricades, le roi s'enfuit a Konigstein, un comité provisoire prit la direction de la défense : le Russe Bakouniiie était l'âme de l'insurrection. Il fallut deux jours de combat à la garde prussienne pour reprendre la ville (9 mai) ; les soldats, excités par leurs officiers, se montrèrent sans pitié.

Dans le grand-duché de Bade, la garnison de Rasiatt se souleva (9 mai); son exemple entraîna la plus grande partie de l'armée, et un comité révolutionnaire, dont les principaux membres étaient Brentano, Struve et Fickler, saisit le pouvoir. Au lieu de pousser vivement en avant, il attendit paisiblement Tattaque des Prussiens qui accouraient. Le prince Guillaume,

qui les commandait, soumit d*abord le Palatinat bavarois, puis franchit le Rhin à Germersheim et marcha sur les révoltés que menaçait d'autre part le général Peucker à la tète de régiments venus de laHesse, du Mecklemboui^, du Wurtemberg et du Nassau. Les insurgés, qui disposaient de 25 à 30 000 hommes, de valeur fort inégale, avaient confié le commandement au Polonais Mieroslawski. Battu à Waghâusel et sur les bords de la Murg, les débris de ses troupes se réfugièrent en Suisse; Rasiatt capitula (23 juillet). La répression fut terrible et, depuis lors^ la dynastie, inquiète des sourdes rancunes qu'elle sentait dans le peuple, chercha son appui au dehors. Le parti démocratique allemand ne s'est pas relevé de son désastre.

L'union prussienne et le parti de &otha. — Les victoires de l'armée prussienne, sans ajouter beaucoup de gloire à ses drapeaux, avaient grandi la situation de Frédéric-Guillaume IV. Il était apparu comme le restaurateur de l'ordre, le sauveur de la société, et il avait le droit de compter sur la reconnaissance de ceux qu'il avait secourus. Dans une note du 28 avril, il avait invité les princes à une conférence où l'on s'entendrait sur les modifications qu'exigeait la constitution de Francfort; les négociations s'ouvrirent à Berlin le 17 mai : les représentants de l'Autriche, de la Bavière, du Hanovre et de la Saxe y assistaient seuls. L'envoyé autrichien déclara dès la première séance que l'Autriche n'avait rien a faire dans l'union que projetait la Prusse, et se retira; l'ambassadeur bavarois protesta contre la nomination d'un chef fédéral unique. La Saxe et le Hanovre n'avaient pas accueilli avec plus de chaleur les ouvertures de Frédéric-Guillaume; ils étaient moins libres de leurs mouvements, ils firent à mauvais jeu bonne figure, s'appliquèrent seulement à se ménager une porte de retraite; le 26 mai, ils signèrent avec la Prusse une alliance d'un an et invitèrent les autres souverains allemands à adhérer à la nouvelle confédération, dont ils fixèrent les bases : la Prusse aurait avec la présidence la direction exclusive des affaires diplomatiques et militaires ; elle serait assistée par un collège de six princes; les propositions du gouvernement seraient présentées à deux Chambres, la Chambre des États formée de 160 délégués

des gouvernemenls, et la Chambre des députés; le chef fédéral pourrait opposer son veto à toutes les résolutions du parlement. En attendant Tentrée en vigueur de la constitution définitive, Fexpédition des affaires communes était remise à un conseil d'administration dont la Prusse avait la présidence; un tribunal arbitral était chargé de régler les conflits qui s'élèveraient entre les confédérés.

Dès le premier jour, il était permis, sans pessimisme, de n*avoir qu'une médiocre confiance dans la réalisation de ces projets compliqués. Le ministre saxon, M. de Beust, qui n'avait aucun goût pour les sacrifices volontaires, s'était réservé le droit de dénoncer l'alliance si la Bavière persistait dans son opposition, et les sentiments de Haximilien II ne laissaient aucun doute sur ce point; la Prusse était trahie d'avance par les alliés qu'elle traînait à sa remorque. L'Autriche ne dissimulait pas son hostilité. M. de Radowitz avait présenté à Schwarzenberg une convention pour régler à l'avenir les rapports entre TAutriche et les Etats réunis sous la présidence de la Prusse. Le prince se borna à lui répondre qu'il lui était impossible de signer un traité avec un Etat fédéral « qui n'existait pas encore, et sur la nature de ]a constitution duquel on ne pouvait porter par conséquent aucun jugement » ; il refusa nettement de déclarer que l'empereur ne ferait aucune opposition au développement de cet État et laisserait les mains libres a la Prusse ; il insista sur la nécessité de créer en Allemagne un pouvoir central intérimaire. Le cabinet autrichien avait sur son adversaire une incontestable supériorité : il savait nettement ce qu'il voulait et il ne reculait pas devant les conséquences naturelles de ses actes; il n'entendait pas se laisser bénévolement expulser de l'Allemagne et, pour défendre ses droits, il était prêt à accepter la guerre; maintenant que la démocratie était vaincue, les rois allemands n'hésiteraient pas à le soutenir, et leurs rancunes contre la Prusse, plus fortes que leur prudence, les livreraient aux Habsbourgs.

Radowitz, à qui Frédéric-Guillaume venait de confier la direction des affaires allemandes, ne s'alarma pas de ces diffi* cultes. Il avait beaucoup d'imagination et, comme le roi lui-

même, un fonds d^optimisme ; beau parleur, il se grisait de ses arguments et ne désespérait jamais de convaincre ses adversaires ; c'était un esprit faux, qui dissimulait sous des apparences de rigueur mathématique le vague de ses conceptions fumeuses et fuyantes. Il avait pour lui les embarras de l'Autriche. Schwarzenberg, qui faisait volontiers blanc de son épée, eût été quelque peu embarrassé si on eût relevé ses rodomontades. La monarchie avait été fort éprouvée par la récente crise; le Piémont restait menaçant; l'insurrection hongroise défiait toutes les attaques et François-Joseph en était réduit à faire appel contre elle aux régiments russes. La fortune qui, pendant ces années, ne se Jassait pas d'offrir ses faveurs à la Prusse, lui fournissait une dernière occasion de mettre la main sur l'Allemagne, lui accordait au moins un dernier répit pour sortir avec honneur et profit de la situation fausse où l'avait engagée l'ambition timorée de son roi.

Les unitaires allemands ne discutaient plus ses conditions. Ils avaient espéré fonder l'unité sur la liberté; une expérience cruelle avait borné leurs désirs et rabattu leurs prétentions; pourvu qu'un gouvernement fort assurât à la patrie une situation respectée et redoutée au dehors, ils ne chicanaient pas sur les détails. Chez ces professeurs et ces fonctionnaires, l'idée de l'Etat était plus forte que celle de la liberté. Les principaux chefs de l'ancien centre droit, Gagern, Dahlmann, Matby, Hergenhahn, convoquèrent leurs amis a Gotha pour délibérer sur l'attitude à adopter en face des propositions de la Prusse. 150 députés répondirent à leur appel. Quelques-uns relevèrent avec amertume les imperfections de la constitution que Frédéric-Guillaume offrait à l'Allemagne, le peu de confiance que méritaient les hommes qui prétendaient constituer l'unité nationale, après avoir tout fait pour entraver dans son œuvre le parlement populaire. — Ces raisons étaient difficiles à réfuter, et Gagern, Beckerath ou Jacques Grimm ne l'essayèrent pas; ils se bornèrent à plaider les circonstances atténuantes : la situation était grave; il était fort à craindre que l'on ne retombât purement et simplement dans la même misère politique qu'avant la révolution; il fallait se hâter, tant que l'Autriche avait encore

les mains liées ; les ministres prussiens, si même leur foi était hésitante, seraient entraînés par les adhésions et prisonniers de leurs conquêtes; ne pas vouloir accepter Tunité de la main des princes serait commettre la même faute que les princes qui avaient refusé de Taccepter de la main du peuple. — Après des débals passionnés, 130 députés déclarèrent que < convaincus comme auparavant que rassemblée nationale, quand elle avait voté la constitution du 28 mars, avait agi conformément à la situation que lui créait Tordre des choses en Allemagne, ils reconnaissaient cependant Timpossibilité de la mettre en vigueur » et ne marchanderaient pas leurconcours aux souverains qui essayeraient de réaliser Tunité par d'autres moyens (28 juin). On a depuis lors désigné sous le nom de parti de Gotha les unitaires allemands : sans rancune pour la désinvolture avec laquelle la Prusse avait dédaigné leurs offres, ils se livraient à elle pieds et poings liés.

Sans vouloir exagérer Teffet de cette déclaration, il faut reconnaître qu'elle pesa de quelque poids sur la décision des petits princes; plusieurs d'entre eux avaient depuis longtemps Thabitude de chercher leur inspiration à Berlin, d'autres étaient trop faibles pour résister à l'opinion publique; quelques-uns enfin ne tenaient guère au pouvoir si fragile et si médiocre qu'ils exerçaient; les vingt-huit Etats qui avaient accepté la constitution de Francfort adhérèrent à l'alliance prussienne, qui comprit dès lors l'Allemagne entière moins l'Autriche, la Bavière, le Wurtemberg, le Luxembourg, la Hesse-Hombourg et le Lichtenstein. Le roi de Prusse ne sut tirer aucun avantage de ce retour de fortune, et l'événement montra bientôt combien la minorité de Gotha avait été clairvoyante quand elle avait refusé de croire à l'énergie et à la sincérité des hommes qui avaient pris en mains la direction de l'Allemagne. L'Autriche ne reconnaissait pas à tous ces souverains le droit de se donner ainsi à la Prusse; pour la contraindre à renoncer à ses anciens titres, une guerre était nécessaire, et Frédéric-Guillaume reculait avec effroi devant cette perspective, moins encore par timidité et médiocrité d'âme, que parce qu'il y voyait une sorte de fratricide. Il ne tenait guère à son œuvre; à côté de lui, Gerlach

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Or

et les Vieux-Prussiens insistaient sur les embarras et peut-être les dangers qui en résulteraient. N'avait-on pas assez à faire avec la Diète prussienne et convenait-il de se mettre encore sous la surveillance d'une assemblée hétéroclite qui gênerait la politique royale? La médiocre augmentation de forces que Ton tirerait de ces alliances serait plus que compensée par la complication des pouvoirs, les rivalités intestines, les discussions interminables. Leurs arguments répondaient aux secrètes préoccupations du roi qui ne se résignait pourtant pas à renoncer à ses mystiques projets. Il attendait une sorte de miracle qui lui amènerait ses rivaux repentants et soumis; malheureusement l'âme de Schwarzenberg était moins pitoyable et moins tendre que celle des libéraux de Francfort, et la Prusse allait peu à peu être acculée à une impasse d'où elle ne .pourrait s'échapper que par une guerre redoutable ou une retraite humiliante.

Dissolution de rUnion. — Tout Tété de 1849 s'écoula sans que le roi secouât son inertie, et ses indécisions achevèrent de ruiner son influence. L'opinion publique avait accueilli avec plus de résignation que d'enthousiasme le pis aller qu'on lui offrait; l'attitude de Frédéric-Guillaume navra les plus optimistes : depuis deux ans, on avait passé par de trop brusques alternatives; maintenant on n'attendait plus rien; puisque aussi bien il fallait en revenir â l'ancien régime, mieux valait encore en finir le plus tôt possible; on n'aspirait plus qu'au repos. Les souverains avaient désormais leurs coudées franches et tous ceux qui n'avaient adhéré â l'alliance que par peur des radicaux ou de la Prusse, s'aperçurent qu'ils avaient tremblé devant des fantômes et s'apprêtèrent à rejeter leurs chaînes.

Frédéric-Guillaume semblait les y inviter. Sa femme était la sœur de l'archiduchesse Sophie, la mère de François-Joseph; elle avait pour son neveu une afTection maternelle. Ces liens de famille avaient toujours eu une grande action sur l'âme sensible du roi; dans une entrevue à Pillnitz (sept. 1849), on l'amena facilement à signer un intérim par lequel la Prusse et l'Autriche prenaient jusqu'au 1^' mai 18S0 la direction des affaires communes de l'Allemagne. Il n'y avait vu que le moyen de préparer tranquillement une réforme fédérale; l'Autriche, au con-

traire, amorçait ainsi le rétablissement de Tancienne Diète de Francfort. Les peuples et les princes ne s*y trompèrent pas : le gouvernement de Vienne rompait avec la révolution, ne reconnaissait d*autre base légale que les traités de 1815; les résistances particularistes, qui avaient un moment faibli, devinrent plus acerbes, parce que le succès leur parut plus probable. Quand le conseil d'administration de c Talliance prussienne » proposa de convoquer les électeurs pour ouvrir enfin le parlement, le Hanovre et la Saxe protestèrent bruyamment, et, comme le conseil passa outre, les deux rois rappelèrent leurs ambassadeurs; ils furent énergiquement soutenus par TÂutriche. Le 21 février 1850, la Saxe signa avec la Bavière et le Wurtemberg le traùé des quatre rois; le Hanovre n'avait pas adhéré offîciellement, mais ses intentions n'étaient pas douteuses : d*après ce traité, la Confédération germanique serait gouvernée par un directoire de sept membres (la Prusse, rAulriche, les quatre royaumes et les deux Hesses) assisté d'un parlement de 300 députés répartis également entre l'Autriche, la Prusse et le reste de l'Allemagne. L'Autriche accepta aussitôt les propositions de la Bavière et de la Saxe, demanda seulement que toutes ses provinces fussent comprises dans l'Allemagne réorganisée. C'était la ruine définitive des espérances prussiennes. Livrée à la coalition de ses adversaires, elle eût cessé en quelque sorte d'exister comme puissance indépendante; on lui proposait d'user ses forces à soutenir sa rivale.

Le prince Louis-Napoléon, qui cherchait des alliés, avait envoyé à Berlin son confident Persigny pour étudier le terrain et nouer des relations. A demi Allemand, très bien disposé pour un pays où il avait passé une partie de sa jeunesse, il ne voyait aucun inconvénient à ce que la Prusse arrondit son territoire; il lui offrait d'appuyer ses projets moyennant un léger « pourboire », Landau par exemple. Persigny, diplomate improvisé et plus ardent que perspicace, mit dans ses offres quelque indiscrétion; elles indignèrent Frédéric-Guillaume. Les souvenirs de la Sainte-Alliance étaient très vifs chez lui, la France était restée à ses yeux l'ennemie héréditaire; la pensée qu'une rupture avec TAutriche le condamnerait peut-être

a accepter la main que lui tendait le Prince-Président le disposa encore plus à la conciliation. Cependant les provocations de la Bavière et de la Saxe fouettèrent son amour-propre, et Radowitz obtint de lui deux mesures devant lesquelles il avait reculé jusqu'alors.

Depuis plusieurs mois, il marchandait à la Diète prussienne la confirmation définitive de la constitution qu*il avait octroyée au royaume et qu'il trouvait trop entachée de radicalisme. La minorité libérale luttait avec plus de courage que de succès pour sauver quelques-unes des conquêtes de mars ; elle avait abandonné successivement la liberté de la presse, le serment des soldats à la Charte, le droit de refuser les impôts déjà existants; le gouvernement avait été autorisé à publier des ordonnances avec force de loi; toutes ces concessions n'avaient pas suffi ; le roi exigea la revision de quinze articles ; la Diète se soumit encore. Il n'est pas sûr malgré tout qu'elle eût obtenu la récompense de son humilité, sans les événements extérieurs : il était sage, si un conflit s'ouvrait, de ne pas s'aliéner les sympathies populaires au dehors. Frédéric-Guillaume se décida non sans angoisse à prêter serment à la constitution : après tout, la Chambre n'était plus guère autre chose qu'une assemblée consultative, et l'autorité du monarque n'avait rien à craindre de sa vague et lointaine surveillance. La conscience du roi n'en restait pas moins tourmentée et les agitations de son âme se manifestèrent clairement dans son discours : < Moi et ma maison, dit-il, nous voulons servir le Seigneur! Aujourd'hui pour la première et la dernière fois, je me présente devant les députés du pays, non pas couvert par la responsabilité de mes conseillers, mais seul, en personne, comme un homme d'honneur qui veut donner ce qu'il a de plus précieux, sa parole, prononcer un < oui » énergique et réfléchi. La constitution est née dans une année que la fidélité des générations futures voudra efl'acer de l'histoire de la Prusse à force de larmes, et partout encore elle porte le stigmate de son origine. Amendée comme elle l'est, cependant, je puis la jurer; je le puis, dans l'espoir qu'on me rendra possible de gouverner avec elle, que la fidélité du peuple me soutiendra contre les méchants qui voudraient abriter leur

perversité derrière la liberté accordée par le roi et voir dans cette charte la suppression de la divine providence » (6 février 1850). — G*était un des traits les plus marquants du caractère de Frédéric-Guillaume qu*avec lui rien n'était jamais acquis; ni les conseils ni les événements n'avaient prise sur lui ; s'il ajournait quelquefois ses desseins, il ne les abandonnait jamais. Au moment même où il jurait ainsi fidélité à la constitution, il songeait à la modifier encore, et il comptait avec raison sur la docilité lasse de ses sujets et leur complaisance presque inépuisable. Du moins, il avait renoncé à la pensée d'en revenir à l'absolutisme pur et, dans l'état d'affaissement et de désespoir où étaient réduits les libéraux en Allemagne, il leur suffisait que l'avenir ne leur fût pas absolument fermé pour que la Prusse conservât leurs préférences.

En même temps avaient lieu, dans les Etats groupés sous l'hégémonie prussienne, les élections si longtemps ajournées. Le parlement se réunit à Erfurt le 20 mars. C'est un spectacle à la fois touchant et comique que l'abnégation de ces députés qui, pour décider le souverain de leur choix à les accepter parmi ses sujets, s'efforçaient de prévenir toutes ses fantaisies; la majorité appartenait au parti de Gotha; ils étaient plus royalistes que le roi, et il faut ici prendre le mot à la lettre. On leur avait présenté avec la constitution du 26 mai 1849 certaines modifications rendues nécessaires par la défection de la Saxe et du Hanovre; on substituait le mot d' < Union » à celui de < Confédération » ; on réduisait le collège des princes à cinq membres; sur aucun point, ils ne soulevèrent d'objections. Ils s'aperçurent bien tôt que leur empressement déplaisait et que leur docilité était taxée de maladresse; le roi désirait qu'ils modifiassent la charte fondamentale : dans quel sens? sur quel point? On leur laissa le soin de le deviner. Radowitz les avertit : trop de zèle risquait de compromettre le succès de l'œuvre, puis se renferma dans un silence d^oracle. La majorité essaya d'un biais, résolut d'accepter d'abord en bloc la constitution — afin de créer un fait accompli, de lier définitivement Frédéric-Guillaume à l'Union, — puis de recommander aux gouvernements l'adoption d'une série d'amendements qui avaient été proposés. Malgré tout, elle ne réussit

9i RÉVOLUTION ET RÉACTION EN ALLEMAGNE

pas à satisfaire le roi; elle se sépara tristement, avec le sentiment qu*elle avait été dupe d'une comédie que personne ne prenait au sérieux, le regret d'avoir sacrifié ses convictions à un souverain qui, sans se douter de l'amertume de ces renoncements, avait déjà résolu de s'entendre avec l'Autriche.

Quelques enragés n'abandonnaient pas la partie : le prince Ernest de Saxe-Cobourg, en particulier; il jouait un peu la mouche du coche, très suspect à Elisabeth et au parti de la Croix qui connaissait les faiblesses du roi et sa facilité à se laisser surprendre par son imagination. Pour l'arracher aux c Vieux-Prussiens » qui le chambraient, il lui proposa de réunir autour de lui les princes de l'Union dans un congrès à Golha. Il y avait là de quoi Qatter la fantaisie romantique de Frédéric- Guillaume : au milieu de ce cortège de souverains, il croirait voir revivre l'ère des Hohenstaufen, et on obtiendrait peut-être de lui quelque déclaration irréparable. La reine et la camarilia parèrent le coup; le Congrès eut lieu, mais à Berlin (mai 1850), et perdit dès lors toute son importance. Sous des prétextes plus ou moins spécieux, on ajourna encore la constitution de l'Union; personne ne se faisait plus illusion sur l'avenir qui l'attendait, et la plupart de ses membres ne guettaient plus qu'un prétexte pour reprendre leur place dans la clientèle de l'Autriche. Schwarzenberg avait maintenant ses coudées fran* ches : le 13 août 1849, Gorgey avait rendu les armes à Vilagos, et le 27 septembre, la capitulation de Klapka à Komorn avait marqué la fin de l'insurrection hongroise. Venise avait fait sa soumission (août), le parlement de Turin avait ratifié la paix conclue par Victor-Ëmmannuel (décembre), l'Italie gisait aux pieds de Radetzky. Ces succès rapides avaient quelque peu grisé les hommes d'Ëtat de Vienne, et ils entendaient traiter la Prusse comme le Piémont.

La crise. — Avant de donner l'assaut à l'Union, Schwarzenberg s'était occupé de la démanteler : il sollicitait l'abdication du grand-duc de Bade, trop engagé vis-à-vis de la Prusse; appuyait la chevalerie du Mecklembourg contre son souverain, offrait son appui à l'Ëlecleur de Hesse qui n'avait accueilli qu'à son corps défendant les avances de Frédéric-Guillaume et»

depuis longtemps , préparait sa défection ; Guillaume P' de Wurtemberg, sûr d*être soutenu par la Hofbui^, dénonçait dans Tunité allemande la plus dangereuse des chimères et dans l'alliance du 26 mai 1849 une tentative de Sonderbund et un suicide de rAUemagne. Quand les esprits furent préparés, Schwarzenberg démasqua ses batteries, et, le 26 avril 1850, il invita les gouvernements allemands à envoyer leurs ambassadeurs à Francfort pour remplacer la commission intérimaire austro-prussienne dont les pouvoirs expiraient; en rétablissant ainsi de sa propre autorité Tancienne Diète fédérale, il adressait à Frédéric-Guillaume un ultimatum menaçant; si elle ne voulait pas accepter un conflit redoutable, la Prusse n'avait plus d'autre moyen que de reprendre modestement sa place au milieu des confédérés, aigris par ses projets et qui triompheraient insolemment de sa reculade. L'Allemagne se divisa en deux camps : d'un côté les partisans de la Prusse, de l'autre tous ceux qui refusaient de se courber sous son hégémonie.

Le 10 mai 1850, à l'ouverture de la Diète, les quatre royaumes, la Besse-Uombourg et le Luxembourg étaient seuls représentés; mais la trahison éclaircit bientôt les rangs des alliés delà Prusse; les deuxHesses, le Schaumbourg, le Strelitz, envoyèrent leurs délégués à Francfort; sans se laisser arrêter par les protestations de Frédéric-Guillaume, le président déclara (2 septembre) que la Diète était régulièrement consti* tuée et que tous les membres de la Confédération étaient tenus d'en accepter les résolutions. Le roi releva le gant et nomma Radowitz ministre des Affaires étrangères. Il avait laissé passer le moment où il eût été possible d'obtenir quelques concessions : il s'entôtait maintenant par une sorte de point d'honneur bizarre. Gerlach et Bismarck lui représentaient avec raison qu'il était puéril de s'exposer à une guerre terrible pour retenir dans sa clientèle une douzaine de princes qui ne lui apportaient aucun secours réel et qui, par la force des choses et en dehors de tout traité, étaient nécessairement ses vassaux : le roi n'en disconvenait pas, et il était absolument décidé à ne pas aller jusqu'au bout. Il lui était cependant extrêmement douloureux de renoncer à tous ses desseins, l'ambition chez lui était

d'autant plus tenace qu'il ne s*avouait pas ses convoitises qui prenaient la forme du dévouement à la pairie commune; il ne voyait aucun inconvénient à prolonger ses résistances parce qu'il pensait que Schwarzenbei^, comme lui-même, reculerait avec horreur devant une lutte civile; il fermait obstinément les yeux à l'évidence, se refusait à reconnaître que, sous quelque formule qu'il les déguisât, les combinaisons prussiennes ruinaient TinQuence de l'Autriche en Allemagne, et il ne se lassait jamais de présenter des plans obscurs et impraticables. On le soupçonnait de mauvaise foi; il est plus exact de dire qu*il se trompait lui-même, qu'il se complaisait dans les situations fausses et les idées vagues, et qu'il ne réussit jamais à mettre d'accord sa conscience et ses cupidités ataviques. L'histoire, malgré les lumières qu'elle a trouvées dans la correspondance du roi ou dans les confidences de quelques-uns de ceux qui l'ont approché de plus près, Bunsen, Gerlach, Reumont, Banke, se trouble devant cette personnalité mystérieuse et flottante; mais on ne saurait s'étonner qu'il ait exaspéré ses adversaires.

Les cours secondaires poussaient en avant Schwarzenberg; à Munich, à Dresde, Pfordlen et Beust nourrissaient de vastes projets; le mot que l'on prête au prince : c II faut avilir la Prusse, puis la démolir », n'est peut-être pas absolument authentique; du moins il résumait avec une clarté incontestable les désirs des petits souverains; il leur plaisait de faire rentrer dans le rang ce parvenu entre les Etats qui depuis un siècle les rejetait dans l'ombre, de rayer de l'histoire d'Allemagne l'épisode des HohenzoUern. Des troupes autrichiennes se concentraient en Bohême, Maximilien II renforçait ses effectifs; il eut une entrevue à Bregenz, sur le bord du lac de Constance, avec Guillaume l^' et François-Joseph : c Un vieux soldat tel que moi, dit le roi de Wurtemberg, ne fait pas de phrases; il lui suffit de dire qu'il est prêt à suivre les ordres de son Empereur, où que celui-ci l'envoie. » François-Joseph répondit qu'avec de tels camarades, il ne redoutait aucun adversaire (oct. 1850).

En réalité Schwarzenberg n'était pas sans inquiétude. Une trop longue période de paix avait ébranlé l'armée prussienne; l'économie un peu excessive de Frédéric-Guillaume III, la direc-

tioQ un peu négligente et fantasque de son successeur avaient eu des conséquences fâcheuses : les chefs étaient trop âgés, les cadres trop peu nombreux, les hommes, qui ne faisaient qu*un service de deux ans, n'avaient pas toujours une instruction bien solide. Les défauts de l'organisation militaire, dont les événements de 1848 à 1850 révélèrent seuls la gravité, préoccupaient sérieusement les généraux. Us n'étaient pas tels cependant qiie le prince Guillaume de Prusse, qui n'était plus un jeune homme, qui connaissait fort bien les questions militaires et qui n'était pas un enthousiaste, ne crût pas la victoire possible. Il comptait sur le patriotisme de la population très exaltée. La cour .de Vienne ne se dissimulait pas qu'il s'agissait de tout autre chose que d'une marche triomphale, telle que l'imaginait Beust. Une partie importante de ses troupes était immobilisée en Italie et elle n'osait pas les rappeler par crainte d'une nouvelle insurrection. Dans les divisions cantonnées en Bohème, les Hongrois étaient nombreux et leur dévouement suspect; le régime de Sladion et: de Bach avait irrité toutes les races; le trésor était vide, le crédit nul. Pour que, dans ces conditions, la victoire fût certaine, il fallait à l'Autriche l'appui décidé de la Russie. L'autorité du tsar Nicolas en Europe, à celte époque, était extraordinaire et très supérieure à sa puissance réelle. Le flot révolutionnaire s'était arrêté impuissant aux limites de son empire, et son prestige avait grandi de toute la faiblesse des autres rois : il avait sauvé l'Autriche; c'est vers lui que se tour naient les prières de tous ceux qu'épouvantait la révolution. Gomme il arrive assez souvent, ses sentiments naturels s'étaient exagérés sous l'ofTet des haines et des espérances qui montaient vers son trône, et ses convictions tournaient en altitude. Il se plaisait à paraître comme le défenseur de la légalité et de Tordre. Il avait sévèrement jugé les coquetteries de son beau-frère avec la révolution;, il avait eu même un moment la pensée de l'arracher par la force aux intrigues des libéraux. Un jour que le général Dohna, qui assistait à des manœuvres en Russie, le félicitait sur la belle condition de ses troupes : c Elles vous plaisent, lui répondit brusquement le tsar; eh bien, je vous les donne; prenez-les, marchez sur Berlin et délivrez le roi. > — Dohna,

Histoihb oéiiéiiALB. XI. 7

un peu gêné, répondit froidement qu*un officier prussien ne marchait que sur les ordres de son souverain. La politique de Radowitz n'avait certes pas calmé la mauvaise humeur qulnspirait à Nicolas la politique cauteleuse et ondoyante du cabinet de Berlin : mais il y avait loin de celte maussaderie i une rupture ouverte; il avait une réelle affection pour Frédéric- Guillaume. Il était venu i Berlin au mois d'août 1850 et les rapports des deux cours avaient repris, au moins en apparence, leur ancienne cordialité. Le roi lui avait donné une preuve de déférence à laquelle il avait été fort sensible. A Texpiration de l'armistice de Malmô, les hostilités avaient repris dans les Duchés (avril 1849) et les Prussiens avaient refoulé d'abord les Danois dans une série de combats ; mais ils s arrêtèrent à la frontière du Jutland et les insurgés, qui assi^eaient Frédéricia, surpris par les Danois (6 juillet), furent complètement battus. Les puissances européennes intervinrent de nouveau et imposèrent un armistice aux belligérants. Frédéric-Guillaume, après de longues négociations, signa avec le Danemark un traité qui rétablissait le statu quo ante bellum (2 juillet 1850); les clauses en étaient équivoques et la Prusse s'était réservé les moyens d'en faire sortir un nouveau conflit. Le tsar, qui désirait avec une véritable passion le rétablissement de l'ordre dans les Duchés, n'en fut pas moins très reconnaissant à Frédéric-Guillaume de la condescendance qu'il lui avait montrée, tandis que les difficultés que souleva la Diète à ce propos lui inspiraient quelque mauvaise humeur.

Schwarzenberg était fort alarmé, et il fît des avances i la Prusse : le pouvoir exécutif dans la Confédération appartiendrait aux deux grandes puissances allemandes; chacune d'elles aurait à tour de rôle la présidence de la Diète; l'Union prussienne, limitée à l'Allemagne du Nord, serait reconnue par l'empereur. — Ces velléités de conciliation ne durèrent pas; dans une entrevue avec Nesselrode à Ischl, Schwarzenberg regagna les bonnes grâces du Isaren adhérant au protocole de Londres (2 août 1850), par lequel la France, l'Angleterre, la Rusàie et la Suède garantissaient l'intégrité du. Danemark, taindis que Frédéric-Guillaume s'aliénait de nouveau bénévolement la Russie*

La Hesse électorale était alors gouvernée par Frédérie*Guillaume I*', que Radowitz comparait à Caligula : c*était une exagération. L'Électeur n*était qu un petit tyranneau, aigri, misanthrope, taquin et brutal; son mariage avec la femme divorcée d*un capitaine de réputation douteuse, la comtesse de Schaombourg, Tavait mis dans une situation fausse dont il souffrait; ses enfants ne pouvaient lui succéder : il eût voulu du moins les enrichir, mais la constitution soumettait les finances au contrôle sévère de la Diète; pour s*en affranchir, il préparait un coup d'Etat quand survint la révolution. Le premier effroi passé, il reprit ses projets et appela au ministère un ambitieux sans scrupules qui, forcé une première fois de quitter le pays, avait cherché fortune en Prusse, Hassenpflug (fév. 1850). Volontairement, Hassenpflug provoqua un conflit avec les Etats, refusa de leur présenter le budget. Les Hessois sont obstinés et procéduriers; les libéraux, qui avaient de bonnes raisons pour se défier de leurs princes, avaient fort habilement rédigé la constitution : FÉlecteur ordonna aux employés de percevoir les contributions malgré le refus de la Diète ; les tribunaux le leur interdirent et ils obéirent, l'Electeur ordonna Texéculion mili* taire : 24i officiers donnèrent leur démission. Frédéric-Guil* laume courut à Francfort pour y demander le secours de la CoU'* fédération contre ses sujets; sa requête fut aussitôt accueillie et un corps austro-bavarois se disposa à entrer en Hesse. Radowitz protesta bruyamment. La Prusse n*avait pas reconnu la Diète de Francfort, lui contestait par conséquent le droit de prendre des résolutions légales; surtout était-il possible qu'elle laissât pénétrer une armée autrichienne dans une région que la géographie et l'histoire rattachaient à sa politique, qu'elle permît la marche de bataillons étrangers qui allaient s'établir au cœur de la monarchie entre les provinces rhénanes et la capitale?

La question du Holstein aigrit encore le débat. Les insurgés, abandonnés officiellement par la Prusse, avaient refusé de se soumettre; l'arliclc 4 du traité de Berlin permettait au Danemark c de réclamer l'intervention de la Confédération germanique pour rétablir l'exercice de son autorité légitime dans le duché »; l'Autriche lui avait promis son concours, tandis que

le gouvernement de Berlin, sans oser prendre ouvertement parti pour les rebelles, soulevait des difficultés de forme et de compétence qui leur permettaient de continuer la résistance. Nicolas était fort mécontent; le comte de Brandeboui^ courut à Varsovie pour essayer de Tapaiser. Sybel, qui dans son Histoire de la fondation de l'Empire allemand a pu consulter les archives de Berlin, a prouvé que la légende qui nous représente le ministre comme une victime expiatoire de la faiblesse du roi, mourant de la douleur que lui avait causée Thumiliation de son pays, ne repose sur rien. Brandeboui^ n*eut aucun sacrifice à faire pour accepter les conditions que lui imposait le tsar. Pas plus que le roi lui-même, il n'avait de sympathie pour les Holsteinois ou les Hessois; il n'attachait aucune importance à rUnion qui ne représentait plus qu'une poignée de principicules; il eût jugé absurde de courir les risques d'une guerre, dans les conditions les moins favorables, pour une difficullé de procédure. Il est moins évident, quoi qu'en dise Sybel, qu'il n'y eût pas quelque humiliation à aller prendre ainsi les ordres d'un souverain étranger. Mieux eût valu évidemment s'entendre directement avec Schwarzenberg quelques mois plus tôt. Le tsar n'avait aucune raison d'inimitié personnelle pour Brandebourg, et il est très vraisemblable qu'il chercha à lui adoucir les amertumes de la situation; il ne désirait pas non plus un éclat, mais il fit clairement entendre que si la Prusse continuait à favoriser indirectement les révolutionnaires du Holstein ou de la Hesse, il n'hésiterait pas à soutenir l'Autriche : il exigeait ainsi, en fait, la reconnaissance de la Diète de Francfort et imposait à Frédéric-Guillaume l'abandon de tous ses projets sur l'Allemagne. François-Joseph était venu à Varsovie avec son ministre : sûrs de la bonne volonté de la Russie, ils se montrèrent nettement inflexibles sur tous les points essentiels (28 octobre 1850), et Brandebourg repartit pour Berlin afin de décider ses collègues et le roi aux concessions qu'il jugeait inévitables.

Les esprits y étaient fort animés. Radowitz ne reculait pas devant la pensée d'une rupture; Frédéric-Guillaume cherchait un moyen terme; il voulait sauver les apparences et rejeter

RÉVOLUTION ET RÉACTION EN ALLEMAGNE tOl

sur ses ministres la responsabilité de résolutions pénibles; même alors, il ne prenait pas très au sérieux les menaces de Schwarzenberg, conservait des illusions sur les sentiments du Tsar et espérait lasser ses adversaires et leur arracher quelques concessions. Cet optimisme impénitent ne pouvait avoir pour effet que de rendre la défaite plus éclatante. Brandebourg n*eut pas de peine à montrer que, puisque Ton était résigné à accepter sur les points essentiels les conditions de rAutriche, il était absurde déjouer sur une question de forme et de point d'honneur l'existence même de la monarchie. Dans la séance du conseil du 2 novembre, la majorité, malgré l'énergique résistance du prince royal, repoussa la mobilisation et accepta un projet de note à Schwarzenberg, très conciliant : la Prusse abandonnait l'Union et ne s'opposait pas, en principe et sous certaines garanties, à l'exécution fédérale en Hesse. Le roi, avec une correction constitutionnelle qu'on ne lui connaissait guère et qui, dans son esprit, n'excluait pas toute pensée de revirement, s'inclina devant le vote de la majorité. Radowitz donna sa démission et Brandebourg se retira pour rédiger la note; les émotions et les fatigues 'de ces derniers jours avaient ébranlé sa santé; son état s^ aggrava rapidement; le délire commença et il mourut sans avoir repris connaissance (6 nov. 1850).

L'humiliation d'Olmfitz. — La mort tragique de Brandebourg accrut l'émotion publique et fit, semble*t-il, quelque impression sur le roi, qui crut y voir un signe céleste et revint à ses velléités belliqueuses. Suivant sa pratique constante, il s'efforçait de reprendre pas à pas le terrain qu'il avait perdu; les troupes prussiennes restaient en Hesse en présence de l'armée fédérale et leur barraient le passage. La rupture ne parut ainsi jamais plus probable qu'au moment où l'on s'était mis d'accord sur la plupart des questions en litige (novembre 1850). Schwarzenberg n'avait accepté qu'à son corps défendant un compromis qui laissait les choses en état et permettait à la Prusse de reprendre ses projets à la première occasion ; les ministres des petites cours, Beust surtout, le poussaient vivement en avant; les contradictions du gouvernement de Berlin, qui enguirlandait de protestations amicales et de supplications humbles une obsti-

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nation invincible, achevèrent de llrriter; il était d'ailleurs convaincu qu*au dernier moment Frédéric-Guillaume se déroberait, et il n*avait aucune raison pour le ménager; ses notes devinrent de plus en plus hautaines et pressantes et il les appuya par des mouvements de troupes. En présence des armements de TAutriche et de Thostilité bruyante de la Bavière et de la Saxe, Manteuffel, qui, après la mort de Brandebourg, avait pris la présidence du conseil, avait ordonné la mobilisation de Tarmée, tout en se défendant d'intentions hostiles; Schwarzenberg, qui n'avait en effet aucun doute sur ce point, n'en poussa que plus hardiment sa pointe et somma Frédéric-Guillaume d'ouvrir le passage aux troupes fédérales en Hesse. Grœben, qui y commandait les forces prussiennes, avait reçu les instructions les plus pacifiques, < étant donnée l'extrôme considération que le gouvernement doit montrer au gouvernement russe >. Il n'évita pas une petite escarmouche a Bronzell (8 novembre) ; mais les officiers se hâtèrent d'arrêter le combat, et Manteuffel, très ému, s'empressa de donner à Schwarzenberg des preuves décisives de sa bonne volonté; il déclara aux princes qui étaient restés fidèles i la Prusse qu'elle renonçait à ses projets d'union, exprima ses regrets de l'échauffourée de Bronzell : < La victoire est complète, écrivait l'ambassadeur autrichien à Berlin, Prokesch-Osten ; le gouvernement d'ici est dans la situation la plus pénible ; le fiasco est si gigantesque que tous les déguisements ne trompent personne. » Pourtant, môme alors le roi, en môme temps qu'il < priait Schwarzenberg de la façon la plus instante de lui donner la possibilité d'exister devant les Chambres », réservait ses droits et adressait à la Diète de Berlin un message belliqueux : « il ne menaçait personne, mais demandait une organisation de l'Allemagne conforme à la situation de la Prusse dans le monde. > Schwarzenberg, poussé à bout et entraîné par ses alliés, répondit par un ultimatum : l'armée d'exécution ne pouvait suspendre plus longtemps son mouvement; Grœben avait-il reçu l'ordre de lui ouvrir le passage? — 11 exigeait une réponse dans les quarante-huit heures. Le roi, mis au pied du mur, ordonna à Manteuffel de demander une entrevue à Schwarzenberg, et comme celui-ci, qui ne voyait avec

REVOLUTION BT RÉACTION SN ALLBMA6N8 iOa

raison dans la conférence qu*un nouveau moyen dilatoire, ne montrait aucun empressement i Faccepter et ne se hfttait pas de répondre aux dépèches qui lui arrÎTaient de Berlin, le ministre prussien, sur l'ordre de son maître, partit atout hasard pour Olmûlz; il y rencontra le prince, qui n*y était venu que malgré lui et sur la volonté formelle de François-Joseph (28 novembre). L'envoyé de Frédéric-Guillaume était en mauvaise posture pour négocier, et les conditions qu'on lui dicta n'étaient pas glorieuses : la Prusse ne faisait aucune opposition a l'exécution fédérale en Hesse, abandonnait la régence insurrectionnelle du Holstein, remettait son armée sur le pied de paix; en échange de ces promesses, elle obtenait que des conférences s'ouvriraient à Dresde pour y discuter la réforme fédérale.

La convention d'Olmûtz souleva en Prusse des colères furibondes, c On a enterré la Nouvelle Prusse », écrivait la femme de l'héritier présomptif, la princesse Augusta. c On ne trouverait rien de comparable dans notre histoire, écrivait i Bunsen le comte Pourtalës,... il y a là quelque chose de si écrasant que je ne trouve pas d'expression pour le traduire. » On parlait couramment d'un nouvel léna. « L'échec d'un plan a toujours quelque chose de douloureux, avait dit Manteuffel au parlement de Berlin, mais l'impression n'est pas la même sur les faibles et sur les forts ; le fort recule d'un pas, mais ne perd pas le but des yeux et cherche par quel autre moyen il pourra l'atteindre. » Ces consolations lointaines ne persuadèrent pas la majorité, et il fallut ajourner la Chambre.

Le parti vieux-prussien avait pris plus facilement son parti d'un échec qui scellait la défaite de la révolution. « L'armée prussienne, répondait M. de Bismarck aux orateurs qui attaquaient le traité d'Olmutz, n'a pas besoin de faire ses preuves de vaillance; l'honneur de la Prusse ne demande pas, j'en suis convaincu, qu'elle joue les Don Quichotte en Allemagne. » — Quant au roi, il était satisfait d'avoir renoué de bonnes relations avec la cour de Vienne et il persistait i envisager l'avenir avec confiance. Le prince de Schwarzenberg, fort marri d'avoir vu lui échapper une victoire qu'il jugeait certaine, ne ménageait guère ses illusions, et le ton de ses dépèches n'était rien

moins que conciliant : c Toutes les explications officielles que donnent les journaux sont misérables» écrivait-il le 19 dé* cembre; il n*y a là ni sincérité, ni honnêteté et tout se résume dans vouloir et ne vouloir pas, pouvoir et ne pas pouvoir... Si Ton continue à Berlin à parler divers langages, à dire d'une manière à droite et de l'autre à gauche, on verra bientôt que Tharmonie est purement apparente. » Il relevait vertement les paroles de Manteuifel qui avait cherché à atténuer l'impression produite par le traité d'Olmûlz : « L'Autriche, disait-il dans une circulaire i ses agents, qui fut publiée, a voulu prouver qu'il lui répugnait d'user de ses immenses avantages pour humilier la Prusse, mais elle n'a fait aucun sacrifice à sa politique fédérale ni à celle de ses alliés » ; il racontait ensuite le désarroi de la cour de Berlin, les c dépèches affolées » de Manteuffel, son départ précipité pour une conférence qu'il n'était pas sûr d'obtenir : c L'Empereur, mon auguste maître, n'a pas cru pouvoir repousser des demandes si modestement formulées. »

La conférence de Dresde et le retour & Tancien régime. — Ces insolences étaient maladroites et le caractère impérieux du ministre autrichien ne suffit pas à les expliquer; il éprouvait le besoin d'étaler sa victoire parce qu'il la sentait incomplète et fragile. La Prusse, obligée de renoncer à ses projets, avait évité une catastrophe et demeurait assez forte pour contenir ses ennemis; les petits princes, furieux contre Schwarzenberg à qui ils reprochaient de leur avoir dérobé leur vengeance, avaient bien vite repris leur politique de bascule, et tous leurs desseins n'allaient désormais qu'à rétablir entre les deux grandes puissances un équilibre qui assurait leur indépendance. Dans les conférences de Dresde (23 décembre 1850), ils se rangèrent instinctivement autour d'Alvensleben, l'envoyé prussien, qui demandait le retour pur et simple à l'ancienne Confédération; Schwarzenberg proposait l'établissement d'un Directoire exécutif dont les pouvoirs auraient été assez étendus et où l'Autriche eût été sûre de la majorité; il voulait que toutes les provinces de la monarchie fussent admises dans la Confédération, afin d'être couvert par l'Allemagne s'il était attaqué par quelque puissance étrangère. Manteuffel le prit de

haut : la Prusse n'accepterait de semblables réformes que si elle obtenait le partage de la présidence à la Diète de Francfort. Il se sentait soutenu par l'Europe. Le tsar, qui songeait dès lors à attaquer la Turquie et redoutait Topposilion de l'Autriche, ne tenait pas à ce qu'elle fût trop forte en Allemagne; il blâmait sa politique intérieure, la trouvait rebelle a ses conseils et préoccupée de se libérer de la reconnaissance qu'elle lui devait; les puissances occidentales s'étaient émues, et le gouvernement français présentait un Mémorandum où, en s'appuyant sur les traités de 1815, il combattait avec une extrême énergie les prétentions de la cour de Vienne; l'Angleterre, où le prince Albert était fort hostile à l'Autriche, n'était pas moins ferme. Schwarzenberg dut bientôt s'avouer qu'il ne réussirait pas i convaincre la majorité et ferma mélancoliquement les conférences : pas plus que le parlement de Francfort ou que la Prusse, il n'avait réussi à transformer la Confédération : les essais d'unification, de quelque côté qu'ils vinssent, avaient échoué devant l'impossibilité de concilier les ambitions rivales, comme devant les résistances particularistes des princes et des peuples et les défiances de l'Europe. Le 13 juin 1851, la Diète fédérale fut complétée par l'entrée du Waldeck, le dernier opposant, et elle reprit régulièrement ses séances.

La Hofburg chercha une revanche sur un autre terrain : le Zoliverein expirait le !•' janvier 1854, et elle espérait bien en empêcher le renouvellement; elle demandait, en attendant les transformations intérieures qui permettraient plus tard à l'Autriche d'entrer dans l'Union douanière, à signer avec celles ci un traité de commerce : à l'avenir aucun changement de tarifs ne pourrait être accepté qu'après ientente des deux partis; c'était enlever à la Prusse l'hégémonie qu'elle possédait jusqu'alors dans le Zoliverein, et Schwarzenbei^ avait sur ce point l'appui des cours secondaires, heureuses de secouer une vassalité dont elles apercevaient les périls. La Prusse déjoua fort habilement ces combinaisons en signant un traité d'union avec le Sleuerverein (Hanovre, Oldenbourg et Schaumbourg-Lippe), de manière à assurer dans tous les cas la libre communication des deux parties de la monarchie. Les États du Sud jetèrent feu

106 RÉVOLUTION BT RÉACTION BN ALLEMAGNE

et flamme, tinreat conférences sur conférences, firent mine de se rapprocher de TAutricbe qui leur proposait de conclure une union douanière avec eux. La Prusse assista avec beaucoup de calme à. cette levée de boucliers : la dénonciation du Zollvereia eût gravement compromis les budgets de tous les petits princes : ils demandèrent i l'Autriche de leur garantir les revenus qulls abandonneraient; c'était un sacrifice de 50000000 de francs; elle recula. Dans tous les cas, elle ne les eût pas aisément décidés i un changement de front qui eût profondément troublé les intérêts et les habitudes de leurs peuples. La Prusse, par son traité avec le Hanovre, tenait les bouches des grands fleuves de TAllemagne et les routes du commerce vers le nord et le nord-est; les Etats de l'intérieur étaient à sa merci. Toute l'habileté et l'énergie de Schwarzenberg n'auraient pas suffi à triom* pher de ces considérations. Quand il mourut subitement, le 5 avril 18S2, son successeur, le comte Buol-Schauenstein, crut prudent de ne pas continuer une querelle d'où il n'avait aucune chance de sortir victorieux, et, le 8 avril 1853, le Zollverein fut renouvelé pour douze ans : il comprenait maintenant 9046 milles carrés et 35 000 000 d'habitants. Si la Prusse, un moment com* promise par les fautes de son roi, n'avait pas réussi à grouper l'Allemagne sous son hégémonie, elle sortait en définitive plus forte de la crise; les humiliations subies n'avaient pas ébranlé sa confiance, mais avaient laissé dans les cœurs un ardent désir de revanche en même temps qu'elles avaient attiré l'attention sur la nécessité d'une réforme militaire qui permettrait d'accepter les risques d'une guerre décisive; le parti unitaire s'était convaincu, de son côté, qu'il était impuissant sans son alliance et, pour la mériter, il était prêt à subir toutes ses conditions; la ruine du parti démocratique l'avait débarrassée de rivaux redoutables, en même temps que la pusillanimité des petits souverains et leur despotisme tracassier relâchaient les liens qui rattachaient les peuples aux dynasties locales.

La Diète de Francfort, à peine restaurée, déployait une ardeur fébrile à détruire jusqu'au souvenir de la révolution. Dès le 23 août 1851, elle avait aboli les « droits fondamentaux » et invité « les gouvernements à prendre immédiatement les mesures

nécessaires pour effacer de leurs institutions les dispositions qui ne s'accorderaient pas avec les lois fédérales ou avec le but de la fédération ». Partout les nouvelles constitutions disparurent; les princes qui montraient quelque scrupule à violer les promesses faites i leurs sujets furent menacés d'exécution fédérale et s'inclinèrent avec plus ou moins de bonne grâce ; la presse fut muselée, le droit d'association restreint dans des limites étroites; la pression ministérielle assura l'élection de majorités parlementaires dociles. Contre l'esprit nouveau, les gouvernements flrent appel à l'Eglise, signèrent avec Rome des concordats où ils abandonnaient tous les droits de l'Etat, favorisèrent une orthodoxie tracassière et intolérante. Nulle part la réaction ne s'étala avec plus de violence que dans la Hesse-Cassel, où les habitants furent soumis à un véritable régime de terreur. Ces mesures de compression prouvaient surtout combien avait été profonde l'épouvante des souverains; ils avaient perdu toute confiance dans l'avenir; ils se sentaient à la merci d'un accident, et leurs efforts mêmes pour le prévenir, en détachant d'eux leurs sujets, le rendaient plus inévitable et plus prochain.

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