‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 2)Chapitre 139 sur 190 · L'ARMÉE DU NORD · texte numérisé non relu

L'ARMÉE DU NORD

Aborder rennemi et le culbuter, telle était TinstructioD de Gœben à ses lieutenants» Barnekow et Kummer. Après une lutte de sept heures, Barnekow, qui venait par les routes de Paris et de La Fère, refoula le 22' corps de Lecointe sur le fauboui^ dlsle et sur la gare. Pareillement, Kummer, qui débouchait par les roules de Péronne et de Ham, ne parvint que dans laprës-midi à recogner le 23' corps de Paulze dlvoy sur le faubourg Saint-Marlln. Mais Lecointe, pris en flanc sur sa droite, se retira par la ville une demi-heure trop tôt, et les Prussiens, entrant à sa suite dans Saint-Quentin, tournèrent Faite gauche de Paulze dlvoy qui tenait dans le faubourg Saint- Martin derrière une barricade construite avec des balles de laine. Nombre de combattants du 23' corps, cernés, durent déposer les armes.

Paulze dlvoy se replia sur Cambrai, et Lecointe sur le Gâteau. L*armée du Nord, si fatiguée qu*elle fût, avait pu, à Tétonnement et à la joie de Faidherbe, se mettre en marche et en retraite. Elle échappait au sort dont la menaçait Gœben. Elle trompait Fespoir de Tennemi qui projetait de Tenvelopper et de lui infliger une défaite semblable à celle do Sedan. Mais elle laissait 9000 prisonniers et six canons au vainqueur. La bataille de Saint-Quentin Vavait démoralisée, brisée. Des partis de cavalerie allemande sommèrent Cambrai et insultèrent le glacis de Landrecies. Faidherbe avouait que si les ennemis envahissaient la Flandre, tout gouverneur de forteresse qui voudrait résister jusqu*à la dernière extrémité aurait contre lui la bourgeoisie, la garde nationale et les mobilisés.

Pendant que la province luttait pour débloquer Paris, Paris, pourvu de vivres pour quatre mois, pourvu d'armes et de canons par sa propre industrie, protégé par son enceinte et par ses forts % faisait une longue et surprenante résistance.

i. Ces forts étaient les suivants : sur la rive {^çauclie de la Seine» Mont-Valérien, Issy, Vanves, Montrouge, Bicôtre et Ivry; sur la rive droile, C.harenton, Nogent, Elusny, Noisy, RomainviUe, Aubervilliers, fort de l'Est, la Double-Couronne et la Briche.

Histoire oêhkiialb. XI. 53

Dès le 16 septembre, les vainqueurs de Sedan étaient arrivés au nord de Paris et passant la Seine à Villeneuve-Saint-Georges et à Juvisy, avaient jeté sur la rive gauche du fleuve leurs principales forces. Le 19 eut lieu un premier combat, le combat de Ghâtillon. Il fut livré par Ducrot. Echappé des mains des Allemands, le hardi général s'était rendu à Paris où il avait reçu de son camarade et ami Trochu le commandement supérieur des deux corps qui composaient Tarmée active : le 13' que Vinoy avait conduit au secours de Mac-Mahon et ramené, non sans difficulté, mais avec adresse, de Méziëres à Paris, et le 14* qui se constituait à peine sous les ordres du général Renault.

Chfttillon. — Ducrot voulut assaillir les Allemands tandis qu*ils traversaient la vallée de la Biëvre. Mais les zouaves récemment formés furent pris de panique, et leur fuite entraîna la débandade de deux divisions qui lâchèrent Glamart et Bagneux : il fallut quitter le plateau de Chàlillon, et Trochu fit sauter aussitôt tous les ponts, excepté ceux de Neuilly et d'Asnières. Journée irréparable! Les envahisseurs occupèrent les hauteurs de Ghâtillon, de Glamart, de Meudon qui dominaient les forts du sud. Ils bloquèrent Paris. Gomme Metz, la capitale devait succomber par la famine. L*armée du prince royal de Prusse s'établit de Bougival à Ghoisy-le-Roi; la division wurtembergeoise, entre la Seine et la Marne; Tarmée du prince royal de Saxe, de la Marne jusqu'à Saint-Germain. Le quartier général du roi Guillaume était à Versailles.

Les assiégeants n'eurent jamais autour de Paris plus de 235 000 hommes. Mais, pendant qu'au nord, à l'ouest, à l'est, des corps d'armée se jetaient sur toules les forces françaises qui s'organisaient, avant qu'elles eussent acquis un peu d'expérience militaire, ils perfectionnaient leurs lignes d'investissement et peu a peu, avec le temps, les rendaient presque inabordables, presque infranchissables, barricadant les villages, crénelant les parcs et les villas, dressant des batteries sur les hauteurs au-dessus des chemins, profitant des moindres accidents du terrain, reliant leurs positions par un habile système d'avant-postes.

Les assiégés finirent par compter 500 000 hommes armés.

Mais les 14 000 marins qui servaient dans plusieurs forls * comme à bord de leurs vaisseaux, et les deux régiments d*infanterie ramenés par Vinoy, le 35" et le 42% qui firent, pour ainsi dire, les frais de toutes les sorties, étaient les seules troupes solides, inébranlables au feu. Le reste laissait beaucoup à désirer. C'étaient les régiments de marche, 90 bataillons de mobiles, 283 bataillons de garde nationale et une foule de corps francs. Le quart des régiments de marche avait quelque instruction. Les mobiles de la Seine étaient insubordonnés, et ceux de la province, quoique plus sérieux, furent gâtés par le contact de la population parisienne. La garde nationale comprenait, à côté des gens de cœur prêts à se sacrifier, des hommes de désordre, parfois des repris de justice, et les deux tiers de ses bataillons n'avaient aucune discipline, aucune habitude du service, aucune envie de se battre. Les corps francs, à peu d'exceptions près, passaient le temps à marauder.

Et pourtant, il était possible de tirer grand parti de cette masse confuse : il fallait en extraire sans retard, dès le premier jour, les éléments les plus dociles et les plus vigoureux, les mêler à la ligne, les dresser et les aguerrir. Mais Trochu se méfiait de tout ce qui n'était pas l'armée régulière. Cet liomme que Napoléon III nommait le plus fort de tous ses généraux, n'avait pas l'énergie de caractère nécessaire à la tâche qu'il avait assumée. Beau parleur, fier de son talent oratoire, éblouissant volontiers par sa faconde ses collègues du gouvernement, et plus avocat que tous les avocats qui l'entouraient, se flattant d'être une « force morale >, il n'avait pas foi dans le succès, ne regardait le siège que comme une héroïque folie, ne résistait que pour satisfaire à l'honneur, pour remplir un devoir, et il résista passivement, avec une sorte de molle résignation, sans profiter, ainsi qu'il l'aurait pu, des immenses ressources de l'immense Paris. Pourquoi ne pas harceler les Allemands

!. Six forts (outre les deux batteries de Sainl-Ouen et de Montinarlrc) avaient été conQés à la marine ; trois au nord-csl : Roniainville, Noisy, Kosny, réunis sons le contre-amiral Saisset; trois au su<l : Ivry, Bicétre, Montrouge, groupés sous le contre-amiral Pothnau, les uns et les autres sous la direction supérieure du vice-amiral La Roncière le Noury, qui reçut dès le principe le commandement en chef de tous les marins.

par des escarmouches quotidiennes, par d'incessantes chicanes et, comme il disait lui-même, par des coups de boutoir? Pourquoi ne pas troubler, détruire leurs travaux et leurs cantonnements? Pourquoi ne pas assiéger l'assiégeant, ne pas entreprendre la guerre de tranchées, ne pas s'acheminer vers quelques-unes de positions ennemies, en se couvrant par des ouvrages de terrassement?

Il fît des sorties, mais pour la forme, sans assigner à ses troupes un but précis, sans employer de forces suffisantes, sans s'appliquer à mettre de son côté toutes les chances, et dans la plupart de ces afTaires le canon des forts servit moins à protéger la marche des Français qu'a donner l'éveil aux Allemands.

Le 22 septembre, Vinoy reprit les bourgs de Villejuif et de. Vitry ainsi que les deux redoutes des Hautes-Bruyères et du Moulin-Saquet.

Chevilly et Bagneuz. — Mais le 30 septembre, à l'attaque de Chevilly, de l'Hay et de Thiais, Trochu défendit à Viiioy d'engager les réserves, et le 13 octobre, lorsqu'il sut que Vinoy s'était rendu maître du bas Châtillon et de Bagneux, il n'ordonna pas de conserver les positions conquises.

La Malmaison. — Le 21 octobre, avait lieu cette afTaire de la Malmaison où les zouaves, entraînés par un héros, le commandant Jacquot, et désireux de laver leur tache du 19 septembre, se battaient avec furie. Si celte reconnaissance offensive n'a pas, comme on le dit d'ordinaire, jeté la panique à Versailles dans l'état-major allemand, elle empêcha l'ennemi d'établir ses canons jusqu'à l'extrémité de Bougival et de s'avancer vers Rueil et Nanterre.

Le Bôurget. — Mais le 30 octobre Trochu laissait la garde prussienne se ressaisir du Boui^et que les francs-lireurs de la Presse avaient enlevé l'avant-veille sur l'ordre de Carrey de Bellemare. Il jugeait que le Bourget était en pointe et n'avait qu'une importance très secondaire, n'appartenait pas au système général de la défense. Carrey lui demanda de l'artillerie; le canon n'arriva qu'après le combat, et la garnison du Bourget, abandonnée, livrée à elle-même, succomba. C'étaient 1 900 hommes, francs-tireurs de la Presse, mobiles de la Seine (12' et 14** bataillons), soldats du 28*" de marche. Leur résistance.

animée parles commandants Baroche et Brasseur, fut acharnée, héroïque. Tous périrent ou furent capturés.

Le 31 octobre. — Ce malheureux combat du Bourget exaspéra Paris. La population apprenait au même moment la capitulation de Metz et l'arrivée de Thiers qui venait proposer un armistice. Le 31 octobre, la garde nationale mit la crosse en Tair. Le gouvernement qui siégeait dans une salle de THôtel de Ville, fut fait prisonnier par les tirailleurs de Tagitateur Flourens et sa déchéance proclamée. Mais Picard s'esquiva, et un bataillon du faubourg Saint-Germain délivra Trochu et Ferry. Le scrupuleux Trochu ne voulait recourir qu'à la garde nationale. Picard ordonna de battre le rappel et Ferry amena un bataillon de mobiles bretons. Les insurgés détenaient encore Favre et Simon comme otages; ils purent sortir sains et saufs. Le 3 novembre avait lieu un plébiscite. 559 000 oui décidèrent contre 62 000 non que le gouvernement de la défense nationale resterait à son poste.

Mission de Thiers. — Thiers avait quitté Paris le 31 octo* bre. Après avoir parcouru l'Europe pour solliciter l'intervention des puissances, il était venu recevoir les pouvoirs du gouvernement de Paris et, au 4 novembre, il négociait a Versailles avec Bismarck un armistice qui permettrait à la France d'éJire une assemblée : la proposition, faite par l'Angleterre à la Prusse, était appuyée par l'Autriche, l'ilalie et la Russie.

Bismarck consentit en principe à l'armistice. Mais il ne vou* lait pas que Paris fût ravitaillé pendant la suspension d'armes, à moins que l'Allemagne n'eût des « équivalents militaires », par exemple, un fort de Paris et peut-être deux forts. Thiers répliqua qu'autant valait demander Paris. Toutefois le 5 novembre, dans une conférence qu'il eut au pont de Sèvres avec Favre et Ducrot, il conseilla la paix immédiate, fût-ce au prix de l'Alsace. Ducrot lui répondit en termes mâles et dignes que la France devait encore se défendre : « Elle se relèvera de ses ruines matérielles; jamais elle ne se relèverait de ses ruines morales; notre génération souffrira, mais la suivante bénéficiera de l'honneur que nous aurons sauvé ! »

Le gouvernement déclara qu'il ne pouvait accepter un armis^-

tice sans ravilaiilement. Il forma trois armées. La première armée, dont le chef fat Clément Thomas, se composait des régiments de Paris ou bataillons de guerre tirés peu à peu, mais trop lard, de la garde nationale. La deuxième armée, conduite par Ducrot, comprenait 100 000 hommes répartis en trois corps : Blanchard, Renault et d*Ëxéa. La troisième armée, sous les ordres de Vinoy, comptait 70 000 hommes. Une division de 30 000 hommes était à Saint-Denis, sous le commandement du vice-amiral La Roncière le Noury.

Le plan de Trochu. — Ces forces devaient concourir à l'exécution du plan conçu par Ducrot et approuvé par Trochu : faire sortir de Paris, du 15 au 18 novembre, 50 000 hommes choisis qui se réuniraient dans la presqu'île de Gennevilliers, passeraient la Seine sous la protection d'une artillerie considérable, et gagnant, après un seul combat, les hauteurs de Cormeilles, traversant l'Oisej arriveraient à Rouen, de là au Havre, et adossés à la mer qui serait comme la base d'opérations, ralliant le gros de l'armée de la Loire et les détachements de l'armée du Nord, reviendraient ravitailler et débloquer Paris. Voilà pourquoi Ducrot et Trochu avaient attaqué La Malmaison au 21 octobre : ils désiraient écarter les assiégeants de la presqu'île de Gennevilliers, les éloigner du terrain où s'organisait l'expédition de Normandie.

Coulmiers renversa ce plan. Il fallait aller, non plus vers Rouen, mais vers Orléans et Gien, au devant de Tarmée de la Loire; il fallait porter bataillons et canons de l'ouest au sud-est sur les rives de la Marne, de Charenton à Avron.

Les batailles de la Marne. — Ducrot, que Trochu a nommé son meilleur collaborateur, fut chargé de l'entreprise. Il résolut de franchir la Marne dans la boucle qu'elle forme entre Joinville et Bry, d'enlever Villiers et Cœuilly, de se déployer en une longue ligne de bataille entre Gournay et Chennevières et de marcher sur Lagny pour se rejeter ensuite de l'est vers le sud, après avoir laissé sur la droite les positions redoutables de Villeneuve-Saint-Georges et de Boissy-Saint-Léger.

Le 28 novembre, dans une proclamation enflammée que tout Paris lut avec une patriotique émotion, Ducrot jurait de

ne rentrer que mort ou victorieux. Mais dès le lendemain un obstacle inattendu lui faisait perdre un jour. Les équipages de pont qui, remorqués par un vapeur, se rendaient du canal de Charenlon dans la Marne, rencontrèrent au-dessus du pont de Joinville un courant si rapide qu'ils ne purent le remonter qu*à une heure du malin. Il était trop lard pour tenter l'opération. On exécuta néanmoins les démonstrations convenues à Epinay, à riiay, à la Gare aux Bœufs; on s*empara du plateau d*Avron, position avantageuse qui commande la plaine de la Marne et qui s'avançait comme un coin dans les lignes allemandes; et, le 30 novembre, la deuxième armée passait la rivière.

Blanchard et Renault devaient aborder de front les coteaux de Yilliers et de Cœuilly pendant que d'Ëxéa les prendrait à revers par Noisy-le-Grand. Mais les troupes de Blanchard reculèrent sous le feu intense dea Wurtembergeois abrités derrière le parc de Cœuilly. Celles de Renault fléchirent également devant le parc de Yilliers, qui, de même que celui de Cœuilly, ofl'rait Taspect d'une forteresse ou d'une sorte de camp retranché. Quant .à d'Ëxéa, il arriva trop tard, non par Noisy-le-Grand, mais par Bry, et son attaque contre Yilliers échoua. Comme dans toute cette guerre, les efforts des Français avaient été décousus et incomplets; comme toujours, leurs mouvements étaient vigoureux, mais la précision, la cohésion leur manquaient.

L'armée coucha sur ses positions. Toutefois elle étaitdésorganisée, harassée, et la nuit très froide qui suivit acheva de l'attrister et de l'accabler. D'Exéa repassa la Marne en disant que ses bataillons ne pouvaient plus résister, et Trochu dut lui enjoindre de revenir sur la rive gauche.

Le 2 décembre, après une trêve d'un jour que les deux partis employèrent, non seulement à ensevelir les morts, mais à se reposer et à se refaire, recommençait la bataille. Le II"" corps prussien, commandé par Fransecky, qui devait mener toutes les troupes allemandes entre Seine et Marne, avait renforcé les Wurtembergeois et les Saxons. Les Français furent surpris à Bry, à Champigny, et s'ils se remirent bientôt de leur émoi» s'ils combattirent avec obstination, s'ils reconquirent les postes perdus et occupèrent de nouveau Bry et la moitié de Cham-

pigny, s'ils avaient à la fin de raclion une altitude d'offensive, ils ne gagnèrent pas une parcelle du sol, n'enlevèrent ni Cœuilly ni Yilliers, clefs de la position. La lutte du 30 novembre et du 2 décembre était donc vaine. De l'aveu de Trochu, elle coûtait à la deuxième armée, à cette armée qui était le nerf de la défense, 10 000 hommes, dont la plupart de ses officiers de marche et la plus grande partie de ses cadres. Et, lors même qu'elle eût été victorieuse, à quoi menait-elle les Français, qui eussent été plus loin, en rase campagne, au bout de la troisième étape, attaqués par des troupes fraîches et fatalement écrasés? Ils repassèrent la Marne, et Ducrot, l'héroïque Ducrot qui avait laissé la moitié de son épée dans le corps d'un Saxon, conseillait de conclure une convention honorable qui préserverait la ville de la famine et l'armée d'une capitulation sans réserve ni restriction. Mais Paris refusait .d'entrer avec l'ennemi dans le moindre arrangement. Le 5 décembre, Moltke annonçait à Trochu que les Allemands avaient réoccupé Orléans, et il offrait un sauf-conduit à l'officier français qui viendrait se convaincre de la reprise de cette ville. Trochu ne voulut pas profiter de ces , ouvertures : il accusa réception de la lettre et la fit afCcher, en ajoutant qu'elle ne changeait rien à la résolution et au devoir du gouvernement, qui étaient de combattre.

De même, lorsque la Russie déclara qu'elle n'était plus liée par les stipulations de 1836, le gouvernement déclara que Jules Favre n'irait pas représenter la France à la conférence de Londres. Vainement Gambetta demandait que Favre vîntparler de la guerre aux puissances. Vainement le délégué aux Affaires étrangères, Chaudordy, priait Favre de se rendre à Londres pour transformer la conférence en un congrès oii il traiterait de la paix et obtiendrait peut-être de meilleures conditions. Le gouvernement craignait de mécontenter Paris.

Second échec duBourget. — Trochu avait derechef organisé l'armée. Le 21 décembre, il tentait une nouvelle entreprise et conduisait ses troupes dans la plaine de Saint-Denis pour provoquer une lutte d'infanterie. Vinoy enleva Ville- Évrard et la Maison-Blanche, mais laissa sur le soir les Saxons ressaisir ces deux points. Deux brigades de La Roncière, les

brigades Lamolhe-Tenet et Lavoignet, (levaient assaillir le Bourget. Mais les Allemands avaient fortifié ce village parce qu*il leur servait d*avant-posle et protégeait soit contre une attaque de front, soit contre un mouvement tournant la ligne d*ouvrages qu*ils avaient établie sur le ruisseau de la Morée. La brigade Lavoignet fut arrêtée par un feu très vif qui parlait des barricades et des murs crénelés, et la brigade Lamothe- Tenet, après s'être emparée de Touest du Bourget, recula, lorsqu*elle fut exposée aux boulets français d'Aubervilliers et de Drancy. Ducrot avait, de son côté, emporté la ferme de Groslay; voyant que le Bourget restait aux mains des Prussiens, il craignit d'avancer et de causer un désastre. Celte sortie n'aboutit qu'à une violente et inutile canonnade. Paris croyait avoir une bataille décisive et n'eut qu^une escarmouche.

Le gouverneur se ]daignait de n'avoir pu joindre l'ennemi qui lui opposait son artillerie et gardait son infanterie derrière les rivières. Il maintint l'armée en face du Bourget. Mais, dans la première nuit, le thermomètre descendit à 14 degrés au-dessous de zéro. La terre devint si dure qu'on dut renoncer aux travaux de tranchée. Chaque jour se produisaient de nombreux cas de congélation. Le 2G décembre, cette plaine de Saint-Denis que les soldats nommaient le camp du froid, fut abandonnée.

Le bombardement. — Le lendemain commençait le bombardement. Le parc de siège des Allemands était enfin formé. Ils voulaient, dès le début de l'investissement, attaquer régulièrement le front nord-ouest de la place, et pendant qu'une grande démonstration aurait lieu contre Montrouge, diriger leur principal elTort sur Issy et Yanves. Mais il fallait avoir des canons de siège et des munitions en nombre suffisant. Les difficultés étaient immenses : on dut réunir les pièces dans le parc de Villacoublay; on dut transporter par chemin de fer jusqu'à Nanteuil, puis par voie de terre, de Nanleuil à Villacoublay, sur des voitures à quatre roues, l'approvisionnement courant des munitions; on dut installer les batteries dans les parcs de Meudon et de Saint-Cloud, sur le plateau de Châtillon, a Fontenay, à l'Hay.

Le 27 décembre, au milieu d'une bourrasque de neige, l'ar-

tilierie allemande, démasquant soixante pièces de gros calibre, tonnait sur les forts de l'est, sur Nogent, sur Rosny, sur Noisy, particulièrement sur le mont Avron, qui fut deux jours plus lard évacué sous une pluie de projectiles.

Puis, le bombardement s'étendit et se fixa sur le front sud et sur le front nord. Au dernier jour du siège, iiO pièces assaillaient les forts dlssy, de Vanvcs, de Montrouge, et 130 pièces, les forts de TEst, de la Double-Couronne, de la Briche.

Mais Tensemble manquait à la défense, qui n*élait pas conduite par un service unique. Les forls, dont les uns appartenaient à la Marine, les autres à la Guerre, et les batteries intermédiaires ne s*appuyaient pas mutuellement. Si Tautorilé d'une direction supérieure se faisait seule sentir dans les forts de la Marine, le commandement ne s'exerçait pas dans les forts de la Guerre avec Tunité nécessaire. Enfm, Tartillerie française, quoique supérieure en nombre à celle des ennemis, lui était inférieure en portée et en précision parce qu'elle tirait de bas en haut.

Sur le front nord, Saint-Denis, que 80 pièces attaquaient, fut violemment bombardé et ravagé par l'incendie. Au 26 janvier, le fort de la Briche avait subi les plus graves dommages et, par suite des avaries continuelles qu'éprouvait son artillerie, ne disposait plus que de dix canons capables de ripostera Tassiégeant; la garnison de la Double-Couronne voyait ses poudrières menacées, et celle du fort de l'Est, son blindage en sacs à terre profondément ébranlé.

Sur le front sud, Issy, Vanves, surtout Montrouge, accablés par un tir très juste et qui ne cessait de gagner en justesse, luttaient vigoureusement. Malgré leur fatigue excessive, les marins de Montrouge servaient les pièces et chaque nuit déblayaient les débris de murs, réparaient les embrasures et les traverses que les projectiles allemands avaient bouleversées. Mais peu à peu la situation du fort empirait; les voûtes de ses magasins fléchissaient : les terres de ses parapets n'offraient plus de consistance; de jour en jour, son équipage, débusqué de quelque logement, se concentrait davantage.

Paris même fut bombardé. Auteuil, Passy, les quartiers de la rive gauche reçurent quotidiennement trois à quatre cents obus.

Montretout. — Un acte de désespoir, une tentative suprême s'imposait, et, comme disait Trochu — qui répétait le mot de SufTren et de Napoléon, — tant qu'il restait un coup de canon à tirer, il fallait le tirer : c'était peut-être celui qui tuerait l'ennemi. Le gouverneur voulait attaquer le plateau de Chàtillon, percer les lignes allemandes et aborder Versailles par le sud. Tous les généraux rejetèrent son plan et ne consentirent à marcher sur Versailles qu'en prenant le mont Valérien pour point de départ et base d'opérations.

Le 19 janvier 1871, en même temps que la bataille de Saint- Quentin, avait lieu la bataille de Montretout ou de Buzenval que les Allemands appellent bataille du Mont- Valérien. Plus de 100 000 Français s'ébranlèrent contre les 20 000 Prussiens du V*" corps qui défendaient le plateau de Garches.

L'affaire débuta mal. Les trois colonnes qui formaient l'armée, n'arrivèrent sur le terrain que peu à peu, à des heures différentes, et comme d'ordinaire, l'ensemble manqua.

Vinoy s'empara de la redoute de Montretout et des maisons avoisinantes, maisons Béarn et Armengaud, villas Pozzo di Borgo et Zimmermann, qui n'étaient que des postes avancés.

Garrey de Bellemare enleva les premières maisons de Garches, la maison dite du Curé, le parc et le château de Buzenval. Mais, lorsqu'il déboucha sur le plateau, il ne put emporter la ferme de la Bergerie et la maison Craon.

Le fougueux Ducrot échoua pareillement et à plusieurs reprises contre le mur de Longboyau. « Il est impossible, disait-il, de surmonter les obstacles que l'ennemi a accumulés devant nous. » Partout, les Prussiens, tirant avec sang-froid a l'abri des abatis, des tranchées et des créneaux, refoulèrent les assauts des Français par un feu d'une violence extrême.

Ils furent à leur tour repoussés lorsqu'ils voulurent prendre l'offensive. Mais la nuit tombait. Une panique se produisit parmi les bataillons de garde nationale que Clément Thomas avait proposé de mettre à l'épreuve et que Trochu avait mêlés à la troupe de ligne.

Capitulation. — Paris, vaincu, abandonné par les armées de la province qui étaient son seul espoir, et qui, battues sur

tous les points, ne pouvaient de longtemps venir à son secours, Paris allait succomber. Depuis plusieurs semaines la famine s'annonçait : le 20 novembre, plus de viande de bœuf et de mouton; le 15 décembre, la ration de cheval fixée à trente grammes; le 15 janvier, la ration de pain — et d*un pain indigeste, noir, mélangé d'avoine, d'orge ou de riz — réduite de cinq cents à trois cents grammes, et l'on savait que la ville n'aurait plus rien à manger le 31 janvier.

C*en était fait. Trochu, accusé d'incapacité depuis les batailles de la Marne, resta président du gouvernement; mais il fut destitué comme général en chef de l'armée de Paris. Vinoy, qui le remplaça, ferma les clubs, supprima deux journaux des plus violents, le Réveil et le Combat, réprima vigoureusement une émeute qui, le 22 janvier, attaquait l'Hôtel de Ville. Le 23, Jules Favre se rendait à Versailles, et cinq jours plus tard, signait un armistice : une assemblée, où siégeraient les députés des pays conquis, serait élue le 8 février et réunie le 12; les Allemands prendraient possession des forts de Paris et du matériel de guerre; la garnison serait prisonnière dans la ville, sauf une division de 12 000 hommes qui devait assurer le service intérieur; la garde nationale conserverait ses armes. Mais Favre avait été plus qu'imprudent : il accordait aux ennemis sur toute la ligne de leurs avant-posles une délimitation avantageuse; il consentait à excepter de la trêve Belfort et Tarmée de l'Est, dont il ignorait la détresse; il oubliait, dans sa dépèche à Gambetta, de mentionner cette exception.

Gambetta s'indigna. Il déclara que la guerre continuerait acharnée, implacable, et, par décret, il exclut de l'assemblée future tous les hauts fonctionnaires et candidats officiels de l'Empire. Mais Bismarck lui télégraphia que les élections devaient être libres, et Jules Simon, envoyé par le gouvernement de Paris avec pleins pouvoirs, annula le décret. Gambetta, frémissant de colère, donna sa démission. Encouragé par les manifestations des habitants de Bordeaux, soutenu par tout le Midi, il avait voulu, un instant, rejeter l'armistice, supprimer les élections, prendre la dictature, et lutter encore, lutter à outrance, jusqu'à complet épuisement, jusqu'à l'extermination, dans le

massif du plateau ccniral, dans la Bretagne, dans le Cotentin et les lig^nes de Cherbourg; les généraux Haca et Thoumas lui démontrèrent que la résistance était désormais impossible.

La paix. — Le 12 février, rassemblée se réunissait à Bordeaux. Le l*"^ mars, dans celte dramatique séance où elle confirmait la déchéance de Napoléon III et le déclarait responsable de la ruine de la France, elle adoptait les préliminaires de paix arrêtés le 26 février entre Thiers, chef du pouvoir exécutif, et Bismarck.

La paix fut définitivement conclue à Francfort le 10 mai. Elle donnait à TAUemagne, outre une indemnité de o milliards, TAlsace, à Texception de Belfort, et la Lorraine dite allemande, Thionville et Metz. Encore les Allemands ne renoncèrent-ils à Belfort qu*à condition d'entrer dans Paris, où ils occupèrent durant deux jours, le 1" et le 2 mars, les Champs-Elysées et l'espace compris entre la rive droite de la Seine et la rue du faubourg Saint-Honoré jusqu'à la place de la Concorde.

Ainsi se terminait celle guerre qui, selon le mot de Gambetta, devait vider la question de prépondérance entre l'Allemagne et la France. Sur les champs de bataille de Frœschwiller, de Metz, de Sedan, de Paris, l'unité germanique avait été fondée par le fer et le feu. Le 18 janvier 1811, dans la galerie des Glaces du palais de Versailles, Guillaume avait accepté pour lui et ses successeurs, les rois de Prusse, le titre impérial, < symbole de l'antique splendeur de la patrie ». L'Empire allemand renaissait, et le sang français avait cimenté les fondations de l'édifice.

BIBLIOGRAPHIE

Parmi les publications allemandes sur la guerre de 1870-1871, la meilleure et celle qui possède la valeur la plus durable, est sans contredit la relation du grand état-major prussien.

Parmi les publications Irançaises, les plus utiles sont les livres des généraux français : d'Aurelle, Chanzy, Duorot, Martin des PaUières, etc., Tenquête parlementaire, la correspondance de Gambetta, La guerre en province de Freycinet, le travail d'Albert Sorel sur les événements diplomatiques, les ouvrages en plusieurs volumes de Duquet, Lehautcourt, Rousset, etc. Mais tous les livres et articles innombrables parus sur la guerre franco-allemande sont indiqués dans ^excellent et indispensable travail du commandant Palat, Bibliographie générale de la guerre de 4810-4814 (1896).

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