CHAPITRE IV
/• — La Révolution ( 1848-1 84g).
La Révolution & Vienne. — Les premières nouvelles de Paris arrivèrent i Vienne le 29 février 1848. La police crut, à son ordinaire, venir à bout de l'agitation en arrêtant quiconque parlait eu public de ce sujet dangereux. Mais une campagne d'opposition commença immédiatement. Pétition des libraires : ils demandent que la censure autrichienne cesse de se montrer dans ses prohibitions plus rigoureuse que Tlndex romain. Adresses des étudiants, en faveur de la liberté d'écrire et de parler, d'enseigner et de s'instruire. Réunion de l'Association industrielle delà Basse-Autriche : a mots couverts, elle présente à son protecteur, l'archiduc François-Charles, frère de l'empereur, les doléances — politiques — du commerce et de l'industrie. Pétition de la société de lecture juridico-politique, qui est le centre de réunion de l'élite intellectuelle de Vienne; l'avocat Alexandre Bach dresse ce programme des vœux de la bourgeoisie libérale, qui comprend l'abolition de la censure, la publicité de la procédure judiciaire, l'institution d'une représentation nationale; parmi les signataires se trouvent plusieurs hauts fonctionnaires. Des membres de la famille impériale, des cour-
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tisans influents conseillent de faire quelques concessions à Topinion. Mais, le premier émoi passé, la Conférence d*Etat a repris conQance : on tient les Viennois pour incapables d*une révolution. Metternich fait savoir, le 8 mars, au président du Cercle de la librairie, que de quelques semaines il ne pourra s'occuper de la pétition.
< La Révolution est fixée au 13 mars. » Moitié ironie, moitié espoir vague, ce mot, qui courait dans les cercles politiques, indiquait ce qu*on attendait des Etats de la Basse-Autriche, convoqués pour le 13. Les pétitionnaires, défiants de leurs propres forces, voulaient confier le sort de leurs demandes i « Torgane constitutionnel des vœux du peuple ». La foule, massée d'abord autour du Palais provincial et dans les cours, mais bientôt excitée par les discours d'orateurs improvisés, agitée par des bruits de complot, par l'annonce de la marche des troupes, envahit les salles du Palais : alors seulement les Etats se résignent à aller faire entendre i l'empereur la voix du peuple. Pendant qu'ils se rendent au Château, les troupes de l'archiduc Albert, poussées, pressées, énervées par les quolibets, bombardées enfin du haut des fenêtres, font feu. Les fuyards portent dans les quartiers les plus éloignés la nouvelle du massacre, et entraînent les ouvriers dans la Révolution. Cependant, au Château, la Conférence d'État, harcelée de délégations, par l'Université, les États, la bouigeoisie, accorde la liberté de la presse, la formation d'une garde boui^eoise; Metternich, instruit enfin des sentiments du peuple, donne sa démission. Après une courte velléité de résistance — le 14, la dictature militaire est confiée au général prince de Windischgraîtz, — la cour se décide : le 15 mars, une proclamation impériale promet aux Viennois la convocation d'une assemblée « en vue de la constitution de la patrie ».
La Révolution dans les provinces antricliiennes. — Vienne n'était guère un centre que pour les provinces allemandes. Dans ces provinces seulement elle donna l'impulsion aux mouvements révolutionnaires, au reste fort anodins. En Galicie, les souvenirs de 1846, la haine invétérée des paysans contre leurs maîtres, préservèrent l'administration autrichienne
LA RÉVOLUTION til
de grares embarras : sans songer i profiter de la chute de Mettemich et de Tanarcbie qui s'ensuivit, Taristocratie polonaise se hâta de se mettre dans les villes i labri des redoutables faux des paysans. En Bohème, au contraire, où une noblesse frondeuse, une bourgeoisie allemande libérale, un peuple en majorité tchèque s'accordaient dans Fopposition au système de Metternich, la Révolution présenta dès le début un aspect original. A la nouvelle des événements de Paris et de leur répercussion en Allemagne, un comité s'oi^nisa spontanément à Prague; une assemblée populaire convoquée pour le 11 mars vota d'acclamation Tenvoi a Vienne d'une pétition qui demandait la liberté de réunion, la garde nationale, Tabolition des droits féodaux, et de plus, en termes très vagues, une union plus intime entre la Bohème, la Moravie et la Silésie, les trois pays de la couronne de saint Yenceslas. Au lieu de la réception triomphale à laquelle elle s'attendait, la délégation qui rapportait la réponse favorable du gouvernement rencontra à Prague un accueil presque hostile. En son absence, le mouvement était devenu démocratique, et par là même — car les classes inférieures de la population surtout étaient tchèques
— plus national. Une seconde pétition est portée à Vienne : elle réclame un ministère spécial pour la Bohême, responsable devant la Diète, une large autonomie législative et administrative, le droit pour la Diète d'examiner la future constitution autrichienne, pour la mettre en harmonie avec les intérêts de la province, enfin l'égalité complète des langues tchèque et allemande. L'ordre impérial du 8 avril donne satisfaction i toutes ces demandes.
A Vienne, les exigences des Tchèques et les menées de la Prusse en Allemagne suscitent une réaction du sentiment national allemand. Vienne veut rester capitale de l'Autriche et le redevenir de l'Allemagne, s'indigne à la fois des velléités séparatistes de la Bohème — < un fief de l'Empire allemand »
— et des prétentions de Frédéric-Guillaume IV à l'hégémonie en Allemagne. Au c bourreau » de Berlin on oppose Ferdinand le Bon, c< qui ne laisse pas tirer sur ses Viennois » ; au souvenir de Frédéric II, celui de Joseph II; à l'usurpation des
Hobenzollern, le droit des Habsbourg. Le 2 avril, uae immense oriQamme noir-rouge-or — symbole de l'Allemagne nouvelle — flotte sur le clocher de la cathédrale Saint-Etienne. Bientôt, les couleurs impériales, noir et jaune, seront proscrites à Vienne; à Prague, au contraire, on affectera de les étaler et de bannir le drapeau tricolore allemand.
La Révolution en Hongrie. Les lois de 1848. — Réunie en novembre 1847 à Presbourg, la Diète s'était trouvée en face d*un gouvernement tout nouveau. L*archiduc palatin Joseph était mort depuis quelques mois; Georges Apponyi avait remplacé i la chancellerie aulique Antoine Majlàth, et décidé son ami Széchenyi à entrer aussi au service de l'État. On pouvait attendre du gouvernement plus d'intelligence des besoins du pays, un programme moins purement négatif que par le passé. Mais les exigences de l'opposition aussi avaient grandi. Le discours du trône fut accueilli avec enthousiasme, car il était pour la première fois en langue magyare. Mais il fallait à l'opposition de tout autres concessions : elle demandait expressément le respect de l'indépendance constitutionnelle de la Hongrie et l'établissement d'un gouvernement parlementaire. Le 3 mars, Kossuth, intervenant dans une discussion sur la Banque, éleva le débat : la plaie qui nous ronge, le danger permanent qui menace nos libertés, c'est l'absolutisme autrichien : il nous faut exiger à la fois, pour la Hongrie, un gou vernement national et un ministère responsable, pour les autres Étals de l'empereur des institutions constitutionnelles. Les magnats, inquiels pour leurs privilèges politiques et sociaux, essayèrent de traîner les choses en longueur. Mais les nouvelles de Prague, de Vienne, de Pest, où l'agitation nationale-radicale prenait un caraclère chaque jour plus menaçant, eurent raison de leur résislance. Pendant qu'une députation porte à Vienne la représentation enfin votée, Kossuth, sans en attendre le succès, donne le coup de grâce a la vieille conslitution aristocratique : le temps presse, il n'y a plus a attendre le consentement des magnats : il suffit de leur communiquer nos décisions. La Chambre basse, eniraînée, décrète ainsi, presque d'acclamation, l'égalité de tous devant l'impôt, l'abolition contre
indemnité des charges féodales — ravënement d*une Hongrie nouvelle.
La cour avait dès le 16 mars accédé en principe à toutes les demandes que formulait la représentation. Mais il fallut encore des négociations et des menaces pour la convaincre que le temps des paroles en Tair était passé, et qu*ayant promis il fallait tenir. Ce n*est que le 30 mars qu'elle se rendit définitivement. Sauf le paiement d*une contribution aux dépenses de la cour et de la diplomatie, et le droit pour le souverain de disposer de Farmée en temps de guerre, la Hongrie devenait un Etat entièrement souverain. Le ministère autrichien, représentant des provinces cisleithanes, qui avaient bien acquis dans les siècles précédents quelque droit d'être entendues en cette afîaire, apprit par le bruit public Taccord intervenu entre le roi de Hongrie et la nalion hongroise. Le 10 avril, Ferdinand, entouré d'une cour brillante, vint clore en personne la session, et donner sa sanction aux lois organiques de la Hongrie nouvelle. Réformes constitutionnelles : ministère indépendant et responsable, union complète avec la Transylvanie, Diète convoquée annuellement, sulTragc élargi et, en principe, universel, liberté de la presse, jury; — réforme nationale : la langue magyare reconnue seule langue d'Etat; — réforme sociale : abolition des rapports féodaux, égalité devant l'impôt — telle est l'œuvre de la dernière Diète qui ait siégé à Presbourg. Pest, la capilale nationale, devenait désormais le siège de l'assemblée, transformée d'un Congrès de délégués des comitats en un Parlement de députés du peuple.
La politique de la cour. — L'ancienne Autriche n'existait que par la dynastie : le loyalisme de tous les sujets tenait lieu de patriotisme autrjchien. La Révolution, donnant la liberté aux aspirations nationales, déchaîne partout un conflit entre le patriotisme national tchèque, allemand, etc., et le loyalisme. En 1848, il ne reste plus d'Autrichiens — au sens de l'ancienne Autriche — que parmi les grandes familles attachées à la dynastie, et, dans l'armée, le corps des officiers impériaux. Mais, à la cour et dans l'armée, la foi en l'avenir de l'Autriche reste entière. Pour elles, il y a avant tout une puissance de la
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maison d'Autriche, fondée sur une influence prépondérante eo Italie et en Allemagne, en Italie surtout. C est celle influence qu*il faut avant tout reconquérir. Le ministre de la guerre, Baillet-Latour, aristocrate et soldat, dégarnit Vienne, malgré les menaces de révolution, pour renforcer Tarmée de Radelzky, qui tient en ses mains le sort de Tempire. En attendant que Farméc ait soumis Iltalie, la diplomatie leurre l'Allemagne : l'explosion à Vienne du sentiment national allemand, qu'elle condamne en secret, sert ses calculs. La note du 21 avril revendique pour l'Autriche le droit d'examiner, du point de vue de son inlérèt, les décisions du futur Parlement allemand, avant de leur reconnaître force de loi sur son territoire; mais Piliersdorf, malgré les protestations des Tchèques, fait procéder aux élections pour Francfort : il faut que l'Autriche y figure. Dans toute celle période, la politique extérieure ne s'écarte pas de sa ligne droite; l'intérieure se fait sa servante; l'une est le but, l'autre le moyen.
Triomphe de la démocratie & Viemie. — Des concessions du 13 mars, la plus précieuse paraissait à la population de Vienne être l'armement des étudiants et des bourgeois. La Légion académique et la garde nationale s'organisèrent en toute h&lc; non contentes de jouer aux soldats, elles constituèrent des comités politiques, qui intervinrent dans toutes les aflaires publiques et privées : celui des étudiants surtout était regardé par le peuple comme un bureau de consultations sur tous sujets. Les ministres mêmes dépendaient moins de la cour que de YAula — c'est le nom qu'on donnait aux assemblées d'étudiants — et de la foule. Le comte Taafle, ministre de la justice, auteur d'une loi sur la presse qui déplut à l'Université, démissionna. Le comte de Fiquelmont, ministre des Affaires étrangères, passait pour un agent de la Russie; un charivari populaire le chassa. De tous les ministres — d'ailleurs la plupart survivants de l'ancien régime, — le seul en possession de la confiance publique élait Pillersdorf, chargé de l'Intérieur, et en même temps de toutes les aflaires politiques : mais celle confiance même le désignait aux soupçons et aux intrigues de la camarilla. Bientôt dégoûté d'une responsabilité sans initia-
tire et sans liberté, il ne conservait son poste que par dévoûment à la dynastie et en Tabsence d*un successeur possible. Le 25 avril, il promulgua la première constitution autrichienne, copie de la constitution belge, avec un parlement de deux Chambres, un suffrage indirect et censitaire. Elle ne s'étendait ni à la Hongrie, ni i la Lombardo-Vénétie ; mais la Bohème, au nom de sa charte du 8 avril, la Galicie, au nom de ses droits naturels et de ses intérêts, refusèrent de la reconnaître. A leur résistance, inspirée par des motiCs d'ordre national, se joignit, pour des raisons politiques, Topposition du peuple de Vienne. Les comités de la L^on et' de la Grarde jugeaient la constitution trop peu démocratique : pour en obtenir le retrait ou la modification, ils décidèrent d'unir leurs forces et de constituer un Comité politique central. Le ministère, qui y voyait le germe d*un comité de salut public, en prononça sur l'heure la dissolution. Maïs la ville était dégarnie de troupes; le comité résista, obtint de Pillersdorf sa reconnaissance, et en même temps la promesse que la constitution serait soumise i revision par le futur parlement, réduit a une seule Chambre (15 mai).
Les Viennois furent arrachés à la joie de leur triomphe par une nouvelle qui les terrifia : l'empereur était parti! Le 17, il était sorti, sans préparatifs extraordinaires, pour sa promenade quotidienne en voiture; le 18 au matin, la population, et en même temps le ministère, recevaient la nouvelle qu'il s'était, pour raisons de santé, décidé à passer quelque temps dans les montagnes du Tyrol. L'empereur était parti sans avertir ses ministres : des provinces arrivait la nouvelle que des courtisans en vue cherchaient i soulever une agitation contre la capitale; la camarilla était dévoilée. Le 18 mai, deux journalistes qui, dans la stupeur générale, s'avisaient de proclamer la République, avaient failli être écharpés par les ouvriers. Le 25, quand le gouvernement, pour remplir la première condition mise par l'empereur à son retour, prononça la dissolution de la Légion académique, des barricades s'élevèrent dans Vienne : par milliers, les ouvriers accoururent à la défense de la légion. Le ministère, désorienté, sans appui et sans forces, céda de nouveau : il s'engagea à ne pas quitter Vienne, à obtenir de
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Tempereur son retour ou la nomination d*un lieutenant, à laisser subsister la Légion académique. Un comité de conseillers municipaux, de gardes nationaux et d'étudiants, constitué sous le nom de Comité de sûreté et déclaré par Pillersdorf entièrement autonome, assumait la chaîne du maintien de Tordre, mais aussi des concessions du 15 mai, solennellement confirmées. Le 26 mai marque le triomphe de la démocratie à Vienne. Triomphe en réalité funeste à la cause de la Révolution. Sur les premières barricades de Tannée, la bourgeoisie avait aperçu le spectre de la République et le spectre du socialisme. ËiTrayée, elle se rejette en arrière : les premiers transfuges passent au camp de la réaction. La camarilla va exploiter ces terreurs et Tindignation soulevée dans les provinces par le traitement « infligé » à Tempereur.
La Bohème; les élections au Parlement de Francfort; le congrès slave de Prague; premiers succès de la réaction. — La foi'mâtion du Comité politique central avait été, pour partie, une réponse aux menées du Comité national de Prague. Constitué dès la publication de Tordre impérial du 8 avril, présidé, sans danger pour son indépendance et au grand profit de son prestige, par le gouverneur de Bohème, ce comité était en fait un gouvernement provisoire révolutionnaire pour la Bohème; d^ailleurs aussi peu obéi que les autorités impériales, et bientôt réduit au rôle de représentant d'un parti, les Tchèques. La question allemande brouilla les deux nationalités. Invité à venir siéger à Francfort, dans la Commission des Cinquante, au nom de l'Autriche, Palatsky répondit par une lettre bientôt publiée, programme national accueilli avec enthousiasme par les Slaves, avec fureur par les Allemands. Il y revendiquait les titres de Tchèque et de Slave; il contestait que Tancienne union de la Bohème avec TAlleiiiagne, simple aflairé de princes, engageât le peuple bohème; il refusait de collaborer à la constitution d'une Allemagne nou* vèlle, qui ne pouvait qu'aflaiblir TAutriche au profit de la monarchie universelle russe. Fidèles à ce programme, les Tchèques se mirent en devoir d'empêcher les élections au parlement allemand : deux tiers des circonscriptions de Bohême s'abstinrent de procéder à l'élection.
Celle sorlc de résistance passive ne suffit pas aux Tchèques. Après le 26 mai, le gouverneur comte Léon Thun, d*accord avec les Tchèques, se déclara indépendant du ministère asservi, disait-il, aux caprices de la foule de Vienne : mais la cour même désavoua ces défenseurs maladroits. Pour se donner courage à eux-mêmes autant que pour inspirer du respect à leurs ennemis, les Slaves . organisèrent en face du Parlement allemand le Congrès slave. Ce devait être avant tout une assemblée des Slaves d'Autriche, mais les Slaves non autrichiens étaient admis à y participer : en fait, on y vit i côté d*une grande majorité d'Autrichiens, des Polonais de Posen et de Varsovie, et quelques Russes, parmi lesquels Bakounine. Le Congrès s'ouvrit le 2 juin. Ses délibérations devaient porter sur la condition des Slaves en Autriche et hors de TAutriche, et sur leurs rapports avec les nationalités non slaves; comme der^ nier point, une véhémente protestation contre le parlement de Francfort. Mais, dès les premières séances, Tinfluence des Polonais fit prévaloir un programme plus démocratique et internationaliste : Palatsky fut chaîné de rédiger un manifeste aux peuples de l'Europe. Ce fut le seul résultat positif du Congrès.
Le 12 juin, une émeute provoquée, semble-t-il, par des émissaires hongrois, éclata à Prague. Des barricades s'élevèrent. Après quatre jours de combats, Windischgrsetz était maître de la ville. Il n'était plus question de Congrès ni de Diète constituante : la principale des concessions du 8 avril était perdue. Le ministère exigea qu'il fût procédé en Bohême, tout comme dans les autres provinces, aux élections pour le parlement autrichien. — La victoire de Windischgraetz, pour facile qu'elle eût été, rétablit le prestige des troupes, fort atteint depuis les journées de mars, et accrut démesurément l'orgueil militaire. Au même moment, Radetzky et ses officiers, encouragés par leurs premiers succès, décidaient la cour à répudier toute entente pacifique avec les populations italiennes, et à ne plus rien attendre que des armes. Le parti de la résistance remportait un double triomphe : l'armée devenait le sauveur désigné de l'empire eu lutte contre la révolution.
La Constituaiite aatriohienne. Abolition des droits féodaux. — Par un rescrit du 3 juin, Tempereur avait confirmé ses concessions du 15 mai, et exprimé < son ardent désir » de Yoir s'ouvrir bientôt le parlement. Pillersdorf allait se trouver isolé en face des députés. Doblhoff, ministre du commerce, était à Innsbruck, délé^é par ses coliques auprès de Tempereur; Wessenberg, ministre des affaires étrangères, y avait suivi les ambassadeurs. Latour continuait à administrer le département de la guerre, mais en déclinant toute collaboration avec ses collègues, toute participation aux conseils de cabinet. Pillersdorf, pour couvrir le ministère, pria Tempereur de se faire suppléer pour la durée de son absence par un des membres de la dynastie. L*arcbiduc Jean, le seul populaire d*entre eux, fut investi de cette mission : pour son début, il eut i donner un successeur à Pillersdorf lui-même, démissionnaire sur un vote de défiance du Comité de sûreté. Doblhoff, désigné par le Comité, fut chargé de former le nouveau cabinet. Il garda Krauss, à qui nul n'enviait le portefeuille des finances, Wessenberg, nécessaire pour n^^ier avec TAllemagne, Latour, soutenu contre les attaques du Comité par Tarmée et la cour, et il leur donna pour collègues les hommes de confiance de la démocratie viennoise : Hornbostel, grand industriel de Vienne, le journaliste Schwarzer, et enfin, i la demande expresse du Comité, Tambitieux et peu scrupuleux avocat Alexandre Bach.
Le 22 juillet, Tarchiduc, revenu de Francfort, ouvrit solennellement le premier parlement autrichien. Dans le discours du trône, il était question des droits égaux de toutes les nationalités autrichiennes, de l'union désirable avec rAUemagne, de Tentente nécessaire avec la Hongrie, des besoins extraordinaires du Trésor, de la haute mission du parlement. Celui-ci, en réponse, pria énergiquement Tempereur de revenir dans sa capitale : le 12 août, la cour rentra à Schônbrunn. Son retour consola un peu les Viennois de la déception que leur avaient causée les députés : la majorité était slave! Les journaux avancés n'en revenaient pas; leurs invectives contre les < Barbares » trouvaient des oreiUes complaisantes, et plus d*nn
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député eut maille a partir avec le peuple de Vienne. Dès la première séance» le privilège de fait qui donnait à Tallemand rang de langue d*Etat, fut attaqué; la majorité, si elle hésita à proclamer le droit égal de toutes les langues, refusa du moins de consacrer expressément les prétentions de Tallemand. Un député de Vienne fut élu président, mais les vice-présidents furent un Tchèque, Strobach, et un Polonais, Smolka.
Le groupement des partis était assez lâche. La droite se composait en majorité de Slaves; les Tchèques en formaient le noyau; leur programme était nettement fédéraliste. Palatsky était leur tacticien, Rieger leur orateur. Le centre était conservateur, pour partie clérical : il comprenait des députés de nationalités diverses, mais surtout des Allemands « noir et jaune », c*est-à-dire Autrichiens avant d*ètre Allemands, et ministériels par nature, quel que fût le ministère. A gauche siégeaient les Allemands démocrates, radicaux dans les questions politiques et nationales, Allemands plus qu'Autrichiens, centralistes au nom de la supériorité du germanisme : parmi eux la plupart des héros de la révolution, entre autres Fischhof, le premier orateui du 13 mars, et Fûster, TaumAnier de la Légion académique.
Les paysans dominaient le parlement. Un bon quart des députés étaient de leur classe; dans les élections, ils avaient fait écarter les nobles, les propriétaires, les seigneurs féodaux, représentés seulement par quelques aristocrates de Galicie. Ils avaient manifesté ainsi leur intention d'en finir avec le régime féodal. Tous ils étaient d'accord sur ce point, aussi bien les paysans allemands, plus cultivés, que ceux de Galicie et de Bukovine, que Ion voyait, ignorants de l'allemand, se grouper autour de leurs prêtres orthodoxes plus savants, pour recevoir le mot d'ordre. Le Reichstag, à peine réuni, était assailli de pétitions et de plaintes ayant toutes ce même objet. Aussi, dès la troisième séance, le 26 juillet, le plus jeune des députés, Hans Kudlich, déposa cette proposition : < Les rapports féodaux sont abolis ainsi que tous les droits et charges qui en découlent; le droit aune indemnité, et le taux de celle-ci sont réservés. » La question n'était pas si facile à résoudre en deux lignes. Les droits à abolir étaient divers d'origine, les uns acquis à juste
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titre, les autres usurpés. Mais l'impatience des paysans ne laissait pas de répit. A les faire attendre, on eût provoqué des jacqueries; en fait, déjà, tous les services féodaux étaient suspendus. Grâce au ministère, qui posa au dernier moment la question de cabinet, Tabolition fut votée, sans indemnité pour les droits attachés à la personne — suzeraineté, justice, — avec indemnité pour les droits qui reposaient sur la terre — corvées, dîmes, etc. — Aussitôt le principe de Tabolilion adopté à Tunanimité, les députés paysans se levèrent de leurs places et parcoururent les bancs de leurs collègues, serrant toutes les mains, exprimant leur reconnaissance. Sans doute la loi, telle qu'elle fut promulguée le 7 septembre, ne répondait pas a toutes les espérances de ses auteurs; Kudlich avait rêvé d'une nuit du 4 août. Les classes rurales, en possession de la seule réforme qui les touchât, se désintéressèrent de la lutte entre la cour et le parlement. Après la bourgeoisie terrifiée, les paysans salisfaits désertèrent, au moment où les adversaires de la révolution, encouragés par leurs succès à l'extérieur, se préparaient à lui donner l'assaut.
Luttes des nationalités en Hong^^e. — Les concessions du 15 mars et la sanction des lois de 1848 répondaient au vœu des Magyars, mais nullement des autres peuples de la Hongrie. Les Slovaques au nord-est, les Croates et les Serbes au sud, les Roumains en Transylvanie, avaient accueilli avec méfiance ces nouveautés, qui leur offraient des libertés politiques au prix de l'oppression nationale par les Magyars. Les nationalités étaient résolues |i la résistance. Gaj, l'inventeur de l'agitation illyrienne, conduisit à Vienne, dans les -premiers jours d'avril, une députalion qui réclamait l'autonomie croate vis-à-vis de la Hongrie comme de l'Autriche, la constitution du royaume triunitaire de Dalmatie-Groatie-Slavonie, comme centre destiné à grouper, d'abord tous les Slaves du Sud autrichiens, ensuite ceux qu'on arracherait certainement au joug turc. Le parti illyrien obtint du gouvernement la nomination d'un nouveau ban : c'était un officier croate, le colonel Jellacic, chef d'un régiment des Confins. Les Serbes, de leur côté, fondaient sur les privilèges qui leur avaient été accordés par l'empereur
Léopold V'j lors de leur immigration sur le territoire autrichien à la fin du xvii'' siècle, leurs prétentions à une existence nationale indépendante : ils réclamaient le respect des libertés de leur Église orthodoxe, et le rétablissement du duché serbe — la Voïvodie — sous une administration nationale et un voïvode élu. Le clei^é prit la direction du mouvement, à sa tète le métropolite de Karlowitz, Rajatchitch. Le congrès national de Karlowitz (13 mai) acclama le métropolite patriarche, et élut un voïvode : il déclara en outre les Serbes nation indépendante sous le sceptre autrichien, reconnut les droits nationaux des Roumains qui vivent parmi eux, et institua un gouvernement provisoire. En Transylvanie, les Roumains, plus nombreux que les Magyars et la Saxons réunis, et guidés par leur clergé orthodoxe, réclamèrent pour leur nationalité les droits dont jouissaient les autres, et, de plus, le rejet de Tunion avec la Hongrie. Leur assemblée de Blasendorf (15 mai) formula ces demandes ainsi que celle de réformes en faveur des paysans. L'union fut cependant acceptée, par une Diète où les Roumains ne comptaient aucun représentant, et sanctionnée par le roi le 18 juin; mais déjà le premier sang avait coulé, dans une lutte entre paysans roumains et soldats hongrois.
La cour, au premier moment, hésita sur son intérêt. Jellacic, pour début, avait interdit à toutes les autorités de Croatie d*obéir à d'autres ordres que les siens. Sur les représentations venues de Pest, l'empereur rappela le ban à l'obéissance qu'il devait au ministère hongrois. La cour avait encore peur de tout mouvement fédéraliste. Jellacic était soldat autrichien plus encore que patriote croate, et, par suite, dévoué avant tout à la dynastie : mais, pour ne pas s'isoler et perdre toute influence, il était obligé d'acheter l'appui du parti illyrien. Aussi, malgré la défense formelle venue de Pest, laissa-t-il la Diète de Croatie se réunir le 5 juin. Les Confins militaires, pour la première fois, y étaient représentés : des députés des autres provinces slaves de la monarchie assistèrent aux séances, sans prendre part aux voles. La Diète acclama le plan d'un grand État slave du Sud, membre d'une sorte de fédération autrichienne où les affaires communes se réduiraient à la guerre, aux
finances et i la politique extérieure. Mais des signes de désunion étaient visibles; la Dalmatie avait refusé de se faire représenter & Agram; le clergé romain, dans les campagnes, répandait le bruit que rassemblée, qui tendait la main aux Serbes de la Voïvodie, projetait de livrer tous les Slaves du Sud à Torthodoxie. La cour, persévérant dans ses illusions, condamna par les manifestes du 10 juin la conduite de Jellacic. Le 16 juin, le ban, formellement déclaré rebelle et suspendu de tous ses emplois, arrivait i Innsbruck pour se justifier. 11 n*y réussit pas entièrement du premier coup, mais un manifeste qu*il adressa aux soldats croates de Tarmée dltalie, pour leur recommander de ne pas déserter le poste où T empereur les avait appelées, fut favorablement accueilli par la cour; d'autant que, au même moment, le ministre de la Guerre hongrois excusait presque les soldats magyars qui quittaient leurs garnisons pour rentrer en Hongrie, les trouvant coupables seulement d*un <( patriotisme excessif ». Jellacic, de retour i Agram, calma Teffervescence provoquée par les manifestes du 10 juin et décida la Diète à se séparer (9 juillet) en lui confiant une dictature provisoire.
Rupture de la Hongrie avec la oour. — Le premier ministère constitutionnel hongrois comprenait i la fois des conservateurs réformistes et des radicaux : d'un côté, Batthyânyi, le président du conseil; Deik, ministre de la Justice, Œtvœs, ministre des Cultes; de Taulre, Szemere, ministre de Tlntérieur, et surtout Kossuth, à qui avaient été attribuées les Finances. Les premiers, sincèrement loyalistes, considéraient la révolution comme terminée au 10 avril, et ne songeaient qu'à développer en paix les institutions nouvelles. Les seconds voulaient Texistence d*un Etat hongrois absolument indépendant. Leur présence compromettait le ministère aux yeux de la cour; Kossuth publiait des articles-programmes peu propres à calmer les défiances du gouvernement de Vienne. Aux Finances, il prenait une série de mesures destinées à marquer Topposition des intérêts de l'Autriche et de la Hongrie, en matière de banque, de monnaie, etc. D'autre part, il avait été, à raison de son influence sur les députés, choisi par ses collègues comme
orateur du ministère devant le nouveau parlement réuni le 5 juillet. De Tancienne Chambre des magnats, il ne restait qu'une ombre : la plupart des grands seigneurs, effrayés par la révolution, s'étaient retirés dans leurs terres. La nouvelle Chambre des députés était en vérité tout le parlement. Dès le il juillet, elle votait une levée de troupes et un emprunt de 42 millions de florins, après un discours où Kossuth avait dénoncé Talliance du gouvernement et des Croates. II eut Toccasion de découvrir encofe plus ses desseins dans la discussion des questions italienne et allemande. Au nom du ministère, mais sans entente avec ses collègues, il se laissa entraîner à exiger de 1* Autriche l'abandon de la Lombardie. Le cabinet le força à se rétracter; mais la résolution définitivement votée restait équivoque : la Hongrie promettait de soutenir la politique autrichienne en Italie, à la condition que le gouvernement de Vienne prêtât ses bons offices en vue de la soumission de la Croatie, et s'engageât â donner lors de la paix satisfaction à ce qu'il y avait de légitime dans les demandes nationales des Italiens. < Une victoire autrichienne en Italie, avait dit un député de l'opposition, va contre Tintérèt hongrois; car, l'Italie soumise, la dynastie réunira toutes ses forces pour venir en Hongrie aussi à bout du libéralisme. » D'un autre côté, la Hongrie cherchait à engager le plus possible l'Autriche dans les affaires d'Allemagne, â la fois pour l'occuper et pour l'empêcher de se transformer en un empire slave. Kossuth, toujours sans l'aveu de ses collègues, s'associa â une motion de Toppoaition, qui refusait â l'Autriche, pour le cas d'une guerre avec l'Allemagne, l'appui de la Hongrie. Les magnats eurent beau amender cette résolution, l'effet en subsista. En même temps, Kossuth, malgré la protestation du ministre de la guerre, faisait décider qu*une partie des nouvelles recrues serait organisée en armée nationale indépendante. Les Serbes avaient déjà, sous le commandement d'un ancien lieutenant de hussards, SlratimiroTÎtch, pris les armes, battu les troupes hongroises, imposé â leurs chefs un armistice. Quand il fut expiré, des officiers impériaux reçurent du ministre de la guerre de Vienne l'autorisation de servir parmi les Serbes; d'autres refusèrent de marcher
contre les révoltés loyalistes; des régiments des Confins passèrent en entier à Tinsurrection, que protégeait le consul impérial à Belgrade. Les Serbes, groupés dans des camps fortifiés, harcelaient leurs adversaires de petits combats. Le 19 août, retranchés dans le plus fort de ces camps, à Szent-Tamas, ils repoussèrent 10000 hommes de troupes régulières. Cet échec tombait doublement mal pour le gouvernement hongrois : le 3 août, Radetzky était rentré en vainqueur dans Milan, la victoire des Autrichiens en Italie était assurée. La camarilla rie tarda pas à montrer quel profit elle entendait tirer de ces événements : les pouvoirs extraordinaires conférés au palatin en Tabsence du roi lui furent retirés; Tempereur, usant aussitôt de ses droits recouvrés, refusa sa sanction aux lois sur Toi^anisalion de Tarmée nationale et sur Temprunt. Contre le gouvernement hongrois, la cour mit en avant le gouvernement autrichien, qui, au nom de Tintérèt cisleithan et de la Pragmatique Sanction, contesta la légitimité des concessions de mars et des lois d*avril. A une députation du parlement hongrois, chargée de lui demander une déclaration précise contre les Croates et le transfert immédiat de sa résidence à Buda, Tempereur fit une réponse évasive (9 septembre). Le même jour était publié un ordre impérial restituant à Jellacic tous ses honneurs et toutes ses dignités. Batthyànyi démissionna. Kossuth, reconnu dictateur (11 septembre), fit adopter et promulguer sans sanction — donc d*une manière révolutionnaire — deux lois qui autorisaient une émission de papier-monnaie et une levée de troupes. Le même jour, Jellacic, ayant terminé les armements qu*il poursuivait depuis Téchec de ses derniers pourparlers avec les Hongrois (27 juillet), passait la Drave et envahissait le territoire hongrois. La Hongrie était de fait en état de guerre. Le palatin, ayant en vain essayé d*obtenir de Jellacic une entrevue, quitta furtivement Pest, s*enfuit à Vienne, où il remit, le 24 septembre, ses pouvoirs aux mains de Tempereur. La cour nomma le général Lamberg, qui commandait à Presbourg, commissaire extraordinaire avec pleins pouvoirs sur toutes les troupes qui se trouvaient en Hongrie. Son premier acte fut de courir i Pest, demander à Batthyànyi,
redevenu ministre, le contreseing conslitutionnel pour sa nomination. Batthyanyi, au même moment, le cherchait à Tarmée; et dans Pest régnait seul le comité de six membres que la Chambre venait d*élire pour aider et surveiller les ministres. Sur son initiative, la Chambre, réduite aux seuls radicaux, interdit à Lamberg de remplir sa mission (27 sept.), sous peine d'être déclaré traître à la constitution. Le peuple, excité par cette proclamation et par de fausses nouvelles sur la marche des Croates, se jette sur Lamberg, dans une rue de Pest, et le met en pièces (28 septembre). Un manifeste du roi (3 octobre) déclara le Parlement dissous et la Hongrie en état de siège, et nomma Jellacic commandant général des troupes et lieutenant du roi en Hongrie.
Siège et prise de Vienne. Abdication de l'empereur Ferdinand. — L'empereur, en revenant à Vienne, n*avait pas retiré les conditions mises à son retour. Le ministère obtint par ruse la démission du Comité de sûreté; les efTorts des démocrates pour provoquer une émeute, le 13 septembre, n*aboutirent point. Désespérant dès lors de triompher par ses propres forces, la démocratie recherche une alliance avec les Magyars. Sur rinitiative de Kossuth, le parlement hongrois avait envoyé à Vienne une députation chargée d'intéresser à sa cause rassemblée autrichienne : la majorité, d*accord avec le ministère, refusa de la recevoir; mais les comités démocratiques lui firent un accueil enthousiaste. Lorsque, sur Tordre de Latour, la garnison dut être dirigée sur la Hongrie, pour renforcer les troupes impériales en lutte contre la révolution, le peuple s*opposa parla forcé au départ : un général qui voulait entraîner les soldats fut tué. La foule victorieuse revint alors sur la ville intérieure, réclamant la tête du ministre de la guerre traitre à la liberté. Latour, saisi dans son hôtel, arraché aux députés qui voulaient le protéger, fut pendu à un réverbère. L'empereur, le lendemain (7 octobre), s'enfuit à Olmûtz, cherchant un refuge au milieu d'une population slave; les membres les plus influents de la droite et du centre du parlement, réunis à Prague, protestèrent contre les décisions de leurs collègues restés à Vienne, et leur dénièrent le droit d'agir au nom du parlement.
i26 RÉVOLUTION ET RÉACTION EN AUTRICHE
La guerre était ouverte entre la révolution de Vienne et le gouvernement impérial. Windischgrœtz» nommé maréchal et chef de toutes les armées autrichiennes, sauf celle d'Italie, fut chargé de réduire la capitale rebelle. Vienne ne pouvait résister: la bourgeoisie n'aspirait qu*au triomphe de Tordre; les plus clairvoyants parmi les chefs de la démocratie avaient fui, pour ne pas affronter une lutte inégale. L*armée de la révolution hongroise, sur le secours de laquelle Vienne comptait, fut repoussée. Il ne resta plus, après trois jours de lutte, qu'à se soumettre (31 octobre). Des exécutions assez nombreuses furent ordonnées mais avec méthode. Robert Blum et Frobel étaient venus porter à la démocratie de Vienne les encouragements des démocrates allemands. Ils se croyaient couverts par l'inviolabilité que l'assemblée de Francfort avait conférée à ses membres. WindischgrsBtz voulait se borner à les expulser pour éviter un conflit; mais son beau-frère, le prince Félix Schwarzenberg, ministre désigné des Affaires étrangères, insista au contraire pour qu'ils fussent traduits devant un conseil de guerre; condamnés tous deux, Frôbel fut gracié, Blum exécuté. La nomination de Schwarzenberg parut le 21 novembre. Fatigué, blasé, ayant abusé de la vie, il trouvait un intérêt à jouer avec les difficultés, à intimider ses adversaires par une audace froide, à faire tout plier sous une autorité absolue. Son programme prolestait de ses sentiments constitutionnels, glissait sur les questions italienne et hongroise, insistait sur l'unité de l'Empire, annonçait que l'Aulriche rajeunie Irailerait avec l'Allemagne de puissance à puissance : c'était d'un mot donner congé au parlement de Francfort et refaire de la question allemande une simple question diplomatique. Le Reichstag, transporté à Kremsier, petite ville de Moravie, et instruit par les événements dé Vienne, accueillit favorablement ce programme (27 novembre). Cinq jours après, convoqué en hâte dans une séance extraordinaire, il apprenait avec stupéfaction que le jour même, à Olmûtz, l'empereur Ferdinand avait abdiqué, son frère et héritier présomptif renoncé à la couronne, son neveu François-Joseph pris possession du trône. Le ministère prétendant que les concessions consenties par un souverain dispa-
raissent avec lui» le nouvel empereur était libre de tout engagement dans la question hongroise : sa première proclamation annonça Tintention de réunir tous les pays de la monarchie en un grand Etat. Non seulement les lois de 1848, mais la constitution hongroise entière étaient menacées. Lie Parlement & Kremsler. La Constittttion octroyée.
— Il n'y avait à Kremsier ou dans les environs aucun élément de vie politique : les députés y étaient coupés du peuple. Faute de mieux, ils s'absorbèrent dans la discussion de leur projet de constitution. Les partis étaient restés, à très peu près, les mêmes qu'à Vienne, ils s'étaient seulement groupés plus étroitement. Dans les questions purement politiques, où la nationalité n'était pas en jeu, la plupart des Polonais votaient avec les Allemands radicaux. Le ministère se désintéressait des débats : il n'intervint avec énergie qu'une seule fois, le 4 janvier, pour opposer i la souveraineté du peuple, que l'Assemblée voulait inscrire en tète des < droits fondamentaux des Autrichiens », la pure doctrine monarchique. Il eut gain de cause, mais le Reichslag s'était montré fort irrité de cet empiétement de l'exécutif sur les droils de la Constituante : et le cabinet — qui d'ailleurs résidait à Olmutz — se tint désormais à l'écart^.
Après des mois de discussions, la commission de constitution soumit au parlement son projet, le meilleur qui ait jamais été proposé en Autriche. Un parlement, composé d'une Chambre des provinces — concession jusliQée aux fédéralistes
— et d'une Chambre du peuple, devait représenter la nation. L'égalité des droils de toutes les nationalités était assurée par une très large autonomie accordée aux communes, et i des subdivisions nouvelles des provinces, les cercles, qui devaient être créés aussi homogènes de nationalité que possible.
Le 2 mars, la commission avait terminé ses travaux. Le 15, devait commencer la discussion générale. Dans la soirée du 6, Stadion arriva à Timproviste a Kremsier, et, faisant appeler les principaux membres de la droite et du centre, leur annonça que l'empereur, prenant en considération les événements de Hongrie et l'incompétence du Reichstag à l'égard de ce pays, avait de son autorité propre octroyé une constitution à tout
Tempire. Les députés protestèrent. Sladion promit de réfléchir, d*en référer à ses collègues. Le lendemain matin, à la première heure, les députés pouvaient lire sur les murs de Kremsier les manifestes impériaux, dont Tun promulguait la constitution datée du 4 mars, et Tautre dissolvait le Reichstag en Taccusant de remettre en question, par ses discussions de pure théorie, Tordre rétabli. La salle des séances était fermée : dans la nuit, les plus compromis des députés de gauche avaient quitté Kremsier pour passer à Tétranger.
La constitution n*a jamais été appliquée. Elle créait un appareil centraliste qui enveloppait la Hongrie comme rAutrichc : une Chambre basse, élue par un suffrage censitaire, une Chambre haute, où les trois quarts des sièges étaient réservés à la propriété, c*est-à-dire en fait à la noblesse. Elle accordait aux citoyens la liberté personnelle et religieuse, mais avec des restrictions capitales. Elle proclamait Tégalité des droits de toutes les nationalités, sans en établir aucune garantie. Elle laissait subsister la constitution hongroise < dans toutes celles de ses dispositions qui ne sont pas en contradiction avec la présente constitution », c'est-à-dire qu'elle l'abolissait. Schwarzenberg avait accepté Tœuvre de Stadion sans y prendre au sérieux autre chose que la stricte centralisation ; elle servait ses plans dans la question allemande. Il Topposa comme un fait accompli à la majorité de Francfort qui prétendait régler à sa façon l'union dç l'Autriche et de l'Allemagne; quand l'Assemblée eut passé outre, il rappela les députés autrichiens (S avril). La constitution, disait-il, avait fait de l'Autriche un Etat unitaire indivisible. Cependant la dictature militaire régnait en Bohême, en Galicie, en Lombardie, et la Hongrie était le théâtre d'une véritable guerre.
La guerre de Hong^^e. Fin de la révolution. — Le parlement hongrois refusa de reconnaître François-Joseph comme roi : le roi constitutionel de Hongrie ne peut abdiquer sans le consentement du pays; il n'y a de roi légitime que celui qui a été couronné et qui a signé le diplôme inaugural. Kossulh avait déjà, plusieurs semaines auparavant, tonné contre la dynastie « qui ne devait qu'à la magnanimité du parlement de
n'être pas encore déposée », mais les républicains étaient rares, et TAssemblée s*en tenant aux formes légales continua de considérer Ferdinand Y comme roi. Pour la sauvegarde des droits du roi, illégalement empêché d'exercer son pouvoir, un Comité de sûreté de six membres, présidé par Kossulh, remplissait les fondions de l'exécutif.
Aux i 50 000 soldats impériaux et insurgés slaves, la Hongrie ne pouvait opposer que 100000 hommes en grande majorité inexercés. Il fallait, depuis la chute de Vienne, les disperser sur une ligne circulaire très étendue : de Moravie, de Galicie, de Styrie, du Sud, des armées se dirigeaient sur Pest. Sans rincroyable incapacité des généraux autrichiens, la guerre n'aurait pas duré deux mois. Mais Jellacic, dès la fin de septembre, s'était fait battre près du lac Balaton ; Windiscbgraîlz, a qui il céda le commandement, dut au nombre de ses soldats et à la prudence excessive de sa marche quelques succès; il occupa, dans les premiers jours de janvier, Buda et Pest. Le parlement et le Comité exécutif s'étaient enfuis à Debreczin; Gôrgey, le général des troupes hongroises, s'était retiré derrière le Danube. Le journal officiel de Vienne célébrait déjà « la glorieuse fin de la campagne ». Un corps d'armée formé en Galicie, sous les ordres de Schlick, avait envahi la Haute- Hongrie, et, refoulant sans peine les troupes révolutionnaires, menaçait Debreczin. Mais un jeune général, Klapka, ancien officier d'artillerie autrichien, reforme les troupes hongroises : Gôi^ey s'avance pour le rejoindre, et Schlick, pour échapper au danger, rejoint à marches forcées l'armée de Windischgrselz. Les troupes hongroises, réunies sous le commandement du Polonais Dembinski, s'avancent sur Pest. Mais leurs chefs n'avaient pas confiance dans ce général étranger, que Kossuth leur avait imposé : et en effet, par sa lenteur et ses tergiversations, Dembinski fit d'un engagement indécis une bataille perdue (Kapolna, 26 février). Huit jours après, la constitution du 4 mars était promulguée.
La cour triomphait trop vite. En Transylvanie, Bem, qui, après la chute de Vienne, était venu offrir ses services à la Hongrie, avait pendant toutThiver déjà harcelé l'armée impériale;
Histoire oftaéRALS. XI. 9
vaincu dans toutes les batailles rangées, il avait pourtant conservé toujours l'avantage. Par une série de marches rapides et habiles, il surprend ses adversaires, pourtant renforcés d'un corps russe venu de la Yalachie, et s'empare de Hermannstadt (11 avril). Les Autrichiens et les Russes se retirent en Yalachie. Dans le Banat, le nouveau général hongrois, Perczel, prend d'assaut Szent-Tanias, qui avait si longtemps résisté aux efforts des Maygars, chasse les Serbes jusqu'à Karlowitz, établit les communications avec Bem. Cependant Windischgraetz, sorti de Pest après trois mois d'inaction, se fait battre par Gôrgey à Gôdôlô, et se retire sous les murs de la capitale (7 avril) ; Klapka débloque Komorn d'où la garnison magyare, depuis le début de la révolution, inquiétait les impériaux et menaçait Vienne. G*était aux impériaux maintenant de reculer. Windischgraetz décidément trop incapable fut rappelé à Olmûtz le 12 avril. Son armée évacua Pest, laissant seulement dans la forteresse de Buda une forte garnison. Malgré Kossuth et Klapka, qui préconisaient une offensive hardie, Gdrgey vint mettre le siège devant Buda. La belle défense du général Hentzi, tué le 21 mai au dernier assaut, donna à la cour le temps de se ressaisir et de rassembler toutes ses forces pour écraser l'ennemi sous le nombre.
La victoire de Godolô donna à Kossuth le courage de faire un pas décisif. Le 14 avril, dans une séance solennelle, le Parlement de Debreczin, proclama la dynastie de Habsbourg déchue du trône et bannie à perpétuité du territoire liongrois. «c Dieu peut m'accabler de tous les maux », s'était écrié Kossuth, < mais il y en a un qii'il ne peut pas m'infliger : celui de redevenir jamais sujet de la maison d'Autriche b. L'insurrection pour la défense du droit se transformait en une lutte pour la révolution. On n'osa pourtant pas proclamer la République : la majorité du pays était monarchiste; on la leurrait de l'espoir qu'un prince d'une dynastie européenne se trouverait un jour pour accepter la couronne. En attendant, Kossuth, sous le titre de gouverneur, devint chef du pouvoir exécutif.
Le triomphe de Radetzky sur les Sardes (20-24 mars) rendit disponible pour la guerre de Hongrie une partie de ses
troupes, les meilleures de rAulriche. La nomination au commandement suprême, avec pleins pouvoirs civils et militaires, de Haynau, moins fameux par ses talents de général que par sa terrible cruauté — il rapportait d*ltalie le surnom de « hyène de Brescia », — marqua la résolution du gouvernement d'en finir à tout prix.
Le 1*' mai, le journal officiel de Vienne annonça que le tzar mettait i la disposition de l'empereur d'Autriche une arm([c pour concourir à la soumission de la Hongrie. Il y avait un an que Nicolas avait pour la première fois offert ce concours. Son général, Paskievitch, ne chercha pas à ménager les susceptibilités autrichiennes, affecta de jouer le rôle de sauveur. Toutes les tentatives de Kossuth auprès des puissances occidentales et de la Turquie pour provoquer une contre-intervention restèrent vaines. La discorde se mit entre les généraux, et entre l'armée et le gouvernement. Gôi^ey, par ambition, intriguait contre Kossuth et contre ses propres collègues. Battu i Raab et i Komorn, le gros de l'armée hongroise se retira sur Szegedin; Haynau, lancé à sa poursuite, l'anéantit à Temesvar (9 août).
Le gouvernement révolutionnaire qui avait reculé avec l'armée de Pest à Szegedin, de Szegedin à Arad, apprit en même temps cette défaite et celle de Bem, en Transylvanie. Le il août, Kossuth, abandonné de ses ministres, céda la dictature à Gôrgey, et prit le chemin de l'exil. — Gôj'gey avait déconseillé l'acte du 14 avril et la rupture avec la dynastie : il s'empressa d'accepter la capitulation que les Russes lui avaient plusieurs fois offerte : le 13 août, à Vilàgos, 23 000 hommes rendirent leurs armes aux troupes du tzar. Komorn, la forteresse imprenable, résista le plus longtemps; le 27 septembre seulement, Klapka en sortit libre avec sa garnison. Venise était tombée quelques jours après Vilàgos : l'Autriche se retrouvait, triomphante, telle qu'avant la Révolution.
//. — La réaction (i84g-i85g).
Lie retour à l'absolutisme. — L*ariTiée avait sauvé Tempire. Par la seule vertu de la centralisation et de la discipline, Tchèques et Allemands, Polonais et Croates, et des Magyars mômes réunis autour des drapeaux noir et jaune, étaient devenus des soldats autrichiens, autrichiens uniquement, pli^s à une obéissance passive aux ordres indiscutés de Tempereur. La centralisation absolutiste était la loi de Tarmée. Pendant dix ans, elle va devenir celle de toute TAutriche. Bach, nommé ministre de Tlntérieur quand Stadion fut devenu fou, présida i la restauration complète de Tabsolulisme. Le 20 août 1851, un ordre de cabinet impérial déclara le ministère responsable de ses actes devant la couronne seule, et l'invita en même temps à soumettre à un examen approfondi la constitution du 4 mars, en vue de décider si son maintien était compatible avec le bien de rËtat. Comme de juste, Tincompalibilité parut évidente. Des ordres de cabinet du 31 décembre 1851 abrogèrent formellement la constitution et firent connaître les principes qui devaient la remplacer, « principes d'institutions organiques dans les provinces de TEmpire autrichien ». Schwarzenbei^, ayant triomphé de la Prusse à Olmûtz et contresigné l'abrogation de la constitution, avait achevé son œuvre de restauration de l'autorité. 11 mourut peu après, et la première place dans le gouvernement revint à Bach, dont le nom reste accolé pour toujours à cette tentative de réaction : le < système de Bach ».
Le < système de Baoh ». — Bach n'avait pas à procéder à une restauration pure et simple. Deux nouveautés devaient inspirer toute sa conduite politique : l'abolition des droits féodaux, la suppression du dualisme. La première lui imposait une double tâche : d'une part, régler définitivement les modalités du rachat des charges féodales, achever la grande transformation économique et politique qui donnait à l'Autriche une classe de paysans entièrement indépendants et libres; de l'autre, créer de toutes pièces des organes d'Etat pour remplir les fonctions autrefois dévolues aux seigneurs, des tribunaux impériaux pour
remplacer les justices patrimoniales, une police d*Etat. Le dua* lisme étant aboli par la constitution du 4 mars, et plus expressément encore par l'ordonnance impériale du 17 octobre 1849, dont Texposé des motifs disait : c L'ancienne constitution de la Hongrie a été abolie par la révolution elle-même », il fallait que la nouvelle organisation fût introduite aussi au delà de la Leitha : les barrières étaient tombées entre les deux moitiés de Tempire, la ligne de douanes qui les séparait fut supprimée en 1850.
Très attaché au pouvoir, et s'y sentant toujours menacé, Bach était prêt à toutes les concessions pour s'y maintenir; la seule qu'il ne voulût pas faire, parce qu'il savait ne pas la pouvoir faire, c'était de revenir sur l'émancipation des paysans. La noblesse, inconsolable de la perte de ses anciens droits, lui fit une guerre acharnée. Ce fut une des raisons pour lesquelles l'Autriche, durant cette période, fut soumise à un régime ^strictement bureaucratique. L'ordre du 31 décembre 1851 contenait bien la promesse d'institutions représentatives : non point au centre, mais dans les provinces, des députés de la noblesse, de la propriété foncière grande et petite, de l'industrie devaient être appelés à assister de leurs conseils les fonctionnaires impériaux. Mais la noblesse eût été prépondérante dans ces assemblées, et elle eût suscité par ses réclamations des embarras au gouvernement. Aussi celle promesse ne fut-elle jamais tenue. Bach appartenait à l'école centraliste de Vienne, il ne connaissait pas par expérience les diversités provinciales et nationales de l'Autriche. Il croyait pouvoir, a l'aide des seuls moyens de l'administration, venir à bout de celte lâche impossible : faire de l'Autriche un État unitaire allemand.
Dans l'intérêt de l'État — non point par tendance germanisatrice, affirmaient les défenseurs du système, — l'ailemand avait été élevé partout au rôle de langue d'Etat : dans la justice, dans l'administration, en fait aussi dans l'instruction. Mais par là même la portée des réformes était amoindrie, le nombre de ceux qui pouvaient en profiler diminué. En 1860, Benedek, prenant possession du gouvernement général de la Hongrie, restait stupéfait d'apprendre que, dans tout le haut personnel de la police de Pest, un seul fonctionnaire parlait
i34 RÉVOLUTION ET RÉACTION EN AUTRICHE
magyar; comment la police pouvait-elle donc remplir son rôle, rester en communication avec le publie? Pour prendre goût à leur tâche et se mettre en état d*y suffire par eux-mêmes, il manquait aux fonctionnaires de Bach la sécurité. Tout était provisoire autour d'eux, et ils le sentaient.
L'administration fut réorganisée de haut en bas, suivant un plan rigoureux. Les petites provinces, autrefois réunies aux grandes, recouvrèrent leur autonomie; les trop grandes, comme la Galicie, furent divisées. Le territoire hongrois fut démembré : non seulement la Croatie garda sa situation privilégiée et la Transylvanie reprit la sienne, mais encore la Yoîvodie serbe et le Banat de Temesvar furent constitués en provinces distinctes; le reste du territoire fut partagé en cinq lieutenances impériales ; Tunilé de la Hongrie n'était plus représentée que par le gouverneur général militaire et civil. Les instances inférieures furent constituées, dans toutes les provinces, par des autorités de cercle, et, au dernier degré, de district, cellesci chargées de l'administration, de la justice, de la police et d'une partie des finances. La police, comme de juste, prit une importance considérable : elle fut dirigée par un ministre spécial, auquel ressortit le corps nouvellement créé de la gendarmerie ; mais on demandait aux gendarmes, durant cette période, moins de veiller à l'exécution des lois que d'espionner les sujets. La méfiance du gouvernement s'étendait à tout. L'industrie, par exemple, souffrait d'une réglementation trop minutieuse : des projets de réforme fondés sur le principe de la liberté furent esquissés; mais ils ne purent aboutir qu'en décembre 1859, alors que Bach était déjà renversé.
Le mécontentement public. — Le souvenir des dix années de réaction est resté haï en Autriche. Les nationalités et les classes moyennes sentaient d'autant plus lourdement le joug, qu'elles avaient en 1848 goûté à la liberté. Les Slaves haïssaient le système de Bach pour ses allures germanisatrices, et les Allemands pour son strict absolutisme. Impossible à une voix populaire de se faire entendre. La loi sur les associations et réunions, après avoir imposé à toutes les sociétés la nécessité de l'autorisation gouvernementale et un rigoureux contrôle,
interdisait encore en termes exprès toute association c dont Vobjet serait' du domaine de la législation ou de Tadministration publiques ». La presse, depuis la loi du 27 mai 18S2, était soumise à un régime rigoureux : un exemplaire de chaque journal devait être remis aux autorités une heure avant la publication; le colportage dans les rues, Taffichage étaient interdits ; tous les journaux étaient tenus de fournir une caution. La loi de 1852, dira plus tard un jurisconsulte éminent, faisait regretter la censure préventive. Le jury avait disparu avec la constitution; mais, même avant qu'il eût disparu, le gouvernement corrigeait les verdicts qui lui déplaisaient. Havlitchek, le grand journaliste tchèque, acquitté par le jury, fut interné sans plus de façons, par mesure administrative.
Le mécontentement public se fit jour d'abord par des complots; surtout dans les premières années (1851-1853), ils furent nombreux et donnèrent lieu à des procès monstres, principalement en Hongrie et en Transylvanie. La Hongrie était la partie de tout Tempire la plus éprouvée : elle avait le plus souffert du rétablissement de Tordre; Haynau, après sa victoire, y avait tiré des révoltés de terribles vengeances : en un seul jour, treize des généraux de la révolution avaient été pendus, à Arad. Elle avait aussi le plus perdu à la nouvelle organisation politique. Quoique les nouveaux fonctionnaires valussent souvent mieux que leurs prédécesseurs, quoique les paysans surtout trouvassent auprès d'eux un autre accueil et une autre justice, les € hussards de Bach », Allemands ou Tchèques vernis de germanisme, eurent à souffrir de l'opposition unanime des Hongrois. Us ne comprenaient pas la langue de leurs administrés ou l'écorchaient à peine : les paysans, par dérision de leur perpétuel embarras, les avaient surnommés c Monsieur qu'est-ce qu'il dit? » La société où ils auraient pu fréquenter les tenait à l'écart : la haute noblesse vivait dans le regret de l'ancienne constitution aristocratique et l'espoir de la voir rétablie; la petite noblesse, le bas clergé catholique, tout le clergé protestant, dans le souvenir de 1848 et l'attente de la revanche. Pou^ solliciter les emplois du gouvernement, il ne se trouvait dans, le pays que deux sortes de gens : des espions volontaires au
compte de l'opposilioD et des nobles ruinés, qui rendaient avec usure à leurs collègues allemands le mépris dont leurs compatriotes les accablaient eux-mêmes ;radjoint magyar d*un juge de district n'appelait jamais son chef que € ce chien de Bohème ». Les Hongrois ne s'étaient jamais piqués d*èlre des contribuables fort exacts; ils mettaient maintenant leur honneur à frauder; augmenter les embarras de l'oppresseur, n'était-ce pas faire acte de patriotes? Kossuth et les autres chefs de la révolution entretenaient de l'étranger, par des agents attitrés, l'agitation nationale. Pour être moins unanime ou moins apparente, Thostilité des autres nationalités n'était pas moins vive. Célat de siège en Galicie, dans la Voïvodie serbe, en Transylvanie, ne fut levé, comme en Hongrie, qu'en i854. Le régime de Bach avait réalisé son but, l'union des peuples autrichiens, mais l'union dans le mécontentement. Une anecdote du temps raconte qu'un Magyar, interrogé par un Croate sur le sentiment public dans son pays, répondit, faisant allusion aux souvenirs de la Révolution : c Nous? très satisfaits; le traitement qu'on nous inflige pour châtiment, on vous l'accorde pour récompense. » Le concordat. Réformes dans l'instruction publique. — A moment où le parlement de Kremsier, dans son projet de constitution, remettait en honneur les principes du joséphinisme, les prélats autrichiens, dans des déclarations et des pétitions à l'empereur, avaient revendiqué pour l'Eglise la liberté la plus complète et réclamé la conclusion d'un concordat. L'altitude des évoques, qui, dans une conférence épiscopale tenue à Vienne en 1849, avaient condamné les prétentions des nationalités et proclakné que la différence des langues était un reste du paganisme et une suite de la chute, montra au gouvernement quel parti il pourrait tirer pour sa pblitique
d'une alliance avec l'Eglise. Le concordat du 18 août i855 scella l'union du trône et de l'autel. Trente-six articles publics
et des annexes secrètes règlent les rapports de l'Eglise avec l'Etat. Le catholicisme est reconnu religion d'Etat. L'Eglise doit jouir à perpétuité d'une entière autonomie, de la liberté absolue d'acquérir et de posséder, de tous les privilèges qui résultent de son institution divine et de ses lois. Les évèques
peuvent correspondre sans aucune entrave avec Rome, exercer sur les fidèles et les clercs la juridiction que leur attribue le droit canonique; veiller à ce que Tinstruction soit donnée à la jeunesse catholique par des catholiques, et conforme aux doctrines de rÉglise; les inspecteurs de ]*enseignement doivent êlre agréés par eux. Us peuvent censurer et condamner les écrits dangereux, dont le gouvernement s'engage à empêcher alors la propagation. Les autorités civiles peuvent poursuivre les clercs pour toute infraction aux lois civiles et pénales, mais en prévenant Tévèque, et en observant les égards dus au caractère ecclésiastique. — Le concordat fut promulgué comme loi de FEtat le 5 novembre 185S. A dater du l""* janvier 1857, le titre € du mariage » du droit civil autrichien fut abrogé pour les catholiques. Dans la remise des causes de mariage aux juridictions ecclésiastiques, Topinion aigrie, excitée, soupçonneuse, vit le symbole d'une remise des titres mêmes de la société civile aux mains de son éternelle ennemie.
Nul autre acte de la période absolutiste n'a soulevé de haines plus vives, ni laissé de rancunes plus durables. Un tel abandon des droits de TËtat parut ne pouvoir s'expliquer que par une trahison. Bach aurait acheté au prix du concordat l'appui des évèques et des jésuites, moins pour sa politique que pour sa personne. A la cour, pourtant, le concordat, malgré les concessions exorbitantes qu'il exigeait de l'empereur, ne souleva pas d'objections, mais parmi les hauts fonctionnaires de la vieille école, imbus des principes du joséphinisme, jaloux des droits de l'Etat, il rencontra des adversaires acharnés. Et pourtant on n'en connaissait pas toute la portée. Un des articles secrets contenait la promesse de l'empereur de ne régler aucune question confessionnelle, comprise ou non dans le concordat, que d'accord avec le pape.
Léon Thun, ministre des Cultes et de l'Instruction publique, livra en exécution l'école primaire au clergé; et cette trahison rendit l'opinion injuste pour ses mérites réels. Il n'est pas uniquement l'homme du Concordat et de l'obscurantisme. Il s'appliqua au contraire à modeler l'organisation des universités autrichiennes sur celle des universités aile-
mandes, de façon qu'elles cessassent d'être simplement, comme sous Tancien régime, des collèges d'un rang plus élevé, avec même discipline et même méthode; il modifia l'esprit même des éludes : il rendit aux recherches de théorie pure une place à côté de la préparation mécanique aux carrières libérales; il favorisa, dans les facultés de droit et de philosophie, le développement des études historiques; surtout, en mettant fin au régime étoufiant des examens semestriels obligatoires, il rendit aux étudiants la liberté de s'instruire, aux professeurs celle d'enseigner. Pour l'instruction secondaire, classique et scientifique, il fit, sur les conseils d'Exner, prévaloir un plan d'études resté en honneur jusqu'aujourd'hui.
Les finances. Le ministère de Bruck. — Les charges contractées pour les grandes guerres du début du siècle pesaient encore en 1848 sur les finances autrichiennes. D'autre part, les deux banqueroutes avaient laissé dans le public une méfiance extrême. La révolution porta au comble les perturbations et les embarras financiers. La monnaie, bravant toutes les défenses, s'enfuit hors de l'Autriche, bien que le titre en eût été abaissé à dessein; le gouvernement dut émettre de petites coupures de papier et des particuliers mêmes créèrent du billon fiduciaire. Jusqu'en 1854, on garda les anciens coins à l'effigie de Ferdinand; inutile d'en faire de nouveaux*; à peine frappé, le mêlai était drainé. En 1854, un emprunt national de 500 millions fut conclu, pour être afTeclé au rétablissement de la circulation métallique; mais les complications orientales survinrent et les 500 millions passèrent à des dépenses militaires au lieu de servir au rachat du papier-monnaie. Le gouvernement autrichien avait depuis 1815 renoncé à ce ruineux moyen de crédit, et chargé la Banque de retirer ce qui en restait en circulation. Mais la révolution, les guerres d'Italie et de Hongrie, avec leurs dépenses considérables, exigèrent de nouvelles émissions. Le public, par malheur, ne s'y laissa pas prendre : sous quelque nom qu'on lui présentât les nouveaux billets, bons du Trésor ou emprunt sur les revenus hongrois, et malgré le cours forcé, il se montra récalcitrant : l'agio sur la monnaie métallique, de 9,36 p. 100 en 1848, monta en 1851 à 26, en 1854 à près
de 28 p. 100. La circulation fiduciaire était démesurément enflée . Le commerce souffrait de cet état de choses : les variations perpétuelles du cours du change entravaient ses opérations; le taux de l'escompte, pour les meilleures signatures, était de 10 p. 100; seuls les spéculateurs de la Bourse de Vienne profitaient des embarras du Trésor et du public pour faire leur fortune . L'emprunt de 1854 devait permettre à la Banque de retirer tout le papier d*Etat, et de le remplacer par ses billets. Mais l'opération ne se fit pas, et la Banque, déjà créancière de TEtat pour de grosses sommes, dut encore lui faire une nouvelle avance de 100 millions de florins pour les frais de la politique orientale. De 1848 à 18S4, FAutriche avait fait des dettes, sans s'inquiéter des suites. Or les suites devenaient trop visibles : l'emprunt c national » de 500 millions ne put être placé que grâce à une pression violente; les capitalistes étaient taxés par le gouvernement, et, s'ils ne payaient pas, saisis comme des contribuables négligents. On se décida alors, en haut lieu, à changer de système. Bruck, l'ancien minisire du Commerce, depuis ambassadeur i Constantinople, fut appelé aux Finances en janvier 1855. A la seule nouvelle qu'il avait soumis ses plans à l'empereur, et sans que rien eût transpiré de leur teneur, l'agio baissa de 10 p. 100. Bruck, homme d'idées et de volonté, diplomate-né. méritait la confiance que l'opinion lui témoignait. Pourtant tous ses efforts étaient d'emblée condamnés à échouer. Le régime absolutiste n'offrait aucune des garanties d'ordre et de sécurité qu'exigeait la restauration des finances. Du premier jour, Bruck vit nettement qu'il ne pourrait faire d'économies sérieuses et sans danger que sur les dépenses militaires. Jusqu'au bout, il se laissa leurrer de l'espoir de les obtenir, décevoir par les promesses des chefs militaires; il ne vit pas qu'il n'arriverait jamais de ce côté à une réduction de dépenses. La coterie aristocratique et militaire n'était-elle pas toute-puissante dans l'entourage du souverain? L'une des premières mesures de la réaction avait été de supprimer le ministère de la Guerre et d'en réunir les attributions à celles du premier aide de camp de l'empereur : les affaires militaires étaient ainsi mises hors du
ressort de radministration de TEiat, et constituées en domaine réservé du souverain. En 1855, le déficit prévu était de 175 millions : les frais de la mobilisation et de Toccupation des Principautés le triplèrent. De 1848 à 1859, 2 milliards furent dépensés pour Tarmée. D*autres difficultés encore contrecarrèrent les efforts de Bruck. Si la guerre de Hongrie avait chargé l'Etat d'une lourde dette, Tabolition du dualisme avait eu pour conséquence {^introduction en Hongrie du système fiscal autrichien. De ce chef les recettes annuelles auraient dû augmenter de 50 millions de florins. Mais les mécomptes furent considérables : pour le seul impôt foncier, la Hongrie accusait déjà à la fin de 1851 une moins-value de 13 millions. La réorganisation générale des services publics accroissait considérablement les dépenses : de 1850 à 1859, les besoins du ministère de rintérieur doublèrent; de même ceux de la police. Bruck, pour se procurer des ressources, dut recourir à des mesures qu'il blâmait lui-même, comme la vente, à des conditions extrêmement défavorables, des chemins de fer de l'Etat. Sa politique douanière, qui visait à rétablissement d'une union austro-allemande, était contrecarrée par la politique étrangère inspirée des idées du Concordat : il réussit du moins à faire adopter un nouveau tarif des douanes, sur la base duquel il conclut avec la Prusse le traité de commerce de 1853. La rupture définitive avec le système prohibitionniste, loin de nuire à l'industrie autrichienne, excita son activité. Bruck diminua la dette de l'Etat vis-à-vis de la Banque, en cédant à celle-ci pour 156 millions de florins de domaines. Il signa la convention monétaire austroallemande de 1857, pour préparer l'abolition du cours forcé et la reprise des paiements en espèces et dégager par là même la situation de la Banque. A peine commençait-il à entrevoir les résultats de son œuvre, la guerre d'Italie survint : pour subvenir aux besoins, il fut forcé de porter atteinte de nouveau au crédit de la Banque, qu'il venait lui-même de restaurer.
La politique extérieure. Guerre de Grimée et guerre d'Italie. Fin de la période absolutiste. — De grands succès auraient seuls pu rendre populaire ou tout au moins faire accepter un régime qui sacrifiait tous les intérêts des peu-
pies derAulriche à la grandeur de la dynastie. Depuis la mort de Schwarzenbei^, qui avait à son actif Thumiliation de la Prusse à Olmûtz, la politique étrangère subissait échec sur échec. Le comte de Buol-Schauenslein avait hérité du programme de Schwarzenberg, mais non de ses qualités. La guerre de Crimée en donna la preuve. La Russie et les puissances occidentales firent des efforts égaux pour entraîner TAutriche. Le tsar offrait la Serbie, la Bosnie, TBerzégovine; mais TAutriche n*y trouvait pas Téquivalent des plaines danubiennes. L'intérêt poussait à une alliance avec TAngleterre et la France; mais la tradition, toujours si puissante à la cour de Vienne, s'y opposait; et d'ailleurs, quoi qu'en eût ditSchwarzenberg, François-Joseph hésitait à étonner le monde par son ingratitude. D'autres raisons encore rendaient le choix difficile. L'Autriche expiait maintenant son ambition démesurée : engagée partout à la fois, elle ne savait où se tourner d'abord. Elle voulait n'agir que de concert avec la Prusse, pour se garantir contre toute surprise en Allemagne, et la Prusse mettait ses conditions; à prendre le parti de la Russie, on s'exposait a des soulèvements révolutionnaires en Italie, en Pologne, surtout en Hongrie. Napoléon III n'eût pas reculé devant l'alliance avec la révolution, et le système de Bach avait merveilleusement travaillé à lui assurer le succès. La Hongrie, dont on eût pu attendre, en d'autres temps, le concours le plus actif contre la Russie, escomptait une défaite de l'Autriche et ne se fût point fait scrupule d*y aider. On commençait à mesurer l'étendue de la faute commise en 1849; des mémoires furent soumis à l'empereur contre le c jacobinisme niveleur » de la centralisation, en faveur d'un retour à la tradition autrichienne, qui tenait compte des diversités historiques et nationales. En haut lieu on commença à songer à un changement de système. BuoI obtint de la Prusse, non sans peine, la convention d'alliance du 20 avril 1854, € alliance d'un genre tout particulier », dit M. de Sybel, c entente cordiale entourée des plus grandes précautions, confiance fraternelle sous toutes réserves. Dans l'intention de l'Autriche l'alliance faisait front à l'Est; dans l'intention delà Prusse, à l'Ouest. » Buol s'en aperçut bientôt : peu-
dant qu'il poussait de toutes ses forces l'Allemagne i prendre parti contre la Russie, la Prusse contrecarrait avec succès son action. Aussi, le 8 août, accéda-t-il au programme des puissances occidentales, les c quatre points », sans consulter son alliée. Le 2 décembre, dans les mêmes conditions, il signa une alliance formelle avec l'Angleterre et la France. Il gagna à celte politique la rancune de la Prusse, et la haine du tsar; tandis que sa tardive résolution fut accueillie sans grand enthousiasme par les puissances occidentales. A force de finesses, il avait réussi à se brouiller avec tout le monde. Il put recueillir au Congrès de Paris les fruits de sa politique : l'union des Principautés fut admise, malgré son opposition (il avait protesté contre la création aux portes de la Hongrie d'un nouveau Piémont, jouet de l'influence française) et la question italienne posée devant l'Europe. L'Autriche s'était isolée, pour le seul profit d'occuper quelques mois les Principautés, et d'achever la ruine commencée de ses finances. M. de Beust résume ainsi les conséquences de cette politique : < La Russie profondément blessée, désormais aux aguets; le Piémont grandi, désormais provocant; la France gâtée, désormais dangereuse; l'Angleterre à moitié gagnée, désormais hésitante; la Prusse négligée, désormais dans l'attente d'une occasion, voilà la situation qui se dessina deux ans après le traité de Paris. » C'est en elTet dans ces conditions que l'Autriche engagea la lutte contre le Piémont, et provoqua l'intervention de la France. Magenta et Soiférino mirent fin à sa domination en Italie, et du même coup au système absolutiste. La révolte menaçait en Hongrie : un changement de régime s'imposait; le 22 août 1859, Bach fut renvoyé du ministère.
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