‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 2)Chapitre 152 sur 190 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

De 1848 à 1870.

La littérature française au temps du second Empire, comparée à ce qu*elie était de 1815 à 1848, est un commencement de décadence qu'il ne faut nullement dissimuler parce qu'il est tout naturel après un siècle littéraire que l'on peut mettre en parallèle a,vec le siècle de Louis XIV. Cette époque est le déclin du romantisme et le retour du réalisme. 11 s'est passé vers 1850 exactement ce qui se passa en 1660, avec cette différence qu'en 1660 ce senties réalistes qui ont été plus grands que leurs prédécesseurs, tandis que vers 1850 ce sont les réalistes qui ont été de beaucoup ioférieurs à leurs devanciers et qui les ont fait éclater en une plus vive lumière, de telle sorte que, quoique les choses se soient passées de la même façon dans les deux siècles, le xvu* siècle n'en est pas moins resté dans l'esprit des hommes le siècle des classiques et le xix" siècle celui des romantiques.

Les poètes. — La poésie, grâce aux derniers romantiques, a brillé encore d'un vif éclat, de 1848 à 1810. C'est en 1833 ([Il Émaux et Camées furent publiés, dont nous avons parlé en traçant la carrière de Théophile Gautier dans toute sa suite- Hugo, du reste, non seulement nous restait, mais était à l'apogr^^ de son génie. L'exil l'avait rendu tout entier aux lettres; I^ maturité, d'autre part, était favorable à ce génie robuste et

patient, comme la jeunesse à des génies plus instinctifs. De iSoO à 1860, il donna ses œuvres les plus fortes. Ce furent les Contemplations'en 1856, recueil de poésies tantôt purement personnelles, et élégiaques, comme les admirables Pauca meœ^ tantôt plus objectives, regards jetés sur les souffrances et les héroïsmes humains, sortes d'élégies collectives de Thumanité. C'étaient les Feuilles d'automne ou les Voix intérieures élargies, agrandies par une conception plus vaste des choses et une puissance de sentiment qui s'était accrue dans la souffrance. — Dans la colère de ses espérances trompées et peut-être de ses convictions blessées, il avait en 1853 lancé les terribles et souvent admirables Châtiments^ qui à côté de vulgarités et de trivialités injurieuses peu dignes de l'art et peu relevées par lui, contiennent des morceaux de haute satire d'une beauté merveilleuse et nous rendaient la satire lyrique, oubliée depuis d'Aubigné. Ils nous rendaient mieux encore. Comparant les grandeurs du premier Empire et les pauvretés du second, antithèse qui est le fond du livre tout entier, Hugo était amené à raconter les événements les plus saillants du premier Empire, à faire des récils en vers, ce qu'il n'avait jamais fait, et il se révéla a lui-même grand poète épique. On ne fait pas de ces découvertes sans en profiter, et Victor Hugo s'en souvint plus tard. C'est à Y Expiation des Châtiments que nous devons la Légende des siècles.

Celle-ci parut en 1859. C'était un renouvellement définitif de la manière d'Hugo et c'était la plus grande œuvre qu'il eût écrite. Comme il arrive presque toujours, on ne s'en aperçut pas tout d'abord. Le public dépaysé crut à une décadence du génie. Seul M. Montégut salua l'œuvre nouvelle comme le chefd'œuvre de l'auteur et comme un chef-d'œuvre.

Hugo donna encore en 1865 les Chansons des rues et des bois. Œuvre de jeunesse, à ce qu'affirmait l'auteur, ou excursion passagère dans un domaine qui n'était pas le sien le moins du monde, ce livre est très faible. On v trouve encore la virtuosité qui n'abandonne jamais Hugo, et çà et là quelques croquis assez frais; mais en général un badinage lourd et sans grâce. Hugo a écrit en prose plus i cette époque qu'à aucun moment

de sa vie. Il publia ea 1862 les Misérables^ romaa à tendances socialistes, mais où son nouveau talent épique se déployait magnifiquement, surtout dans Tépisode de Waterloo, dans la mort de Jean Valjan, le héros du livre, etc. — Les Travailleurs de la mer^ roman très ennuyeux, contenant des pages prestigieuses et quelques-unes vraiment belles, parurent en 1866, et une fantaisie pittoresque et lyrique, sous couleur de critique, intitulée William Shakespeare^ en 1864. Enfin un roman sans aucun intérêt, et qui même comme style n*a que les défauts de Hugo, Quatre-vingt-treize^ parut en 1869. A partir de ce moment la décadence véritable commença pour le grand poète, et quoiqu'il ait écrit jusqu'à sa mort, arrivée en 1885, et laissé des œuvres posthumes qu on n apas fini de publier, nous indiquons ici les principales de ces dernières œuvres pour ne pas revenir à lui dans le chapitre suivant. VAnnéetert^ible (1870-1871) parut en 1872, et, parmi beaucoup de verbiage, contient des choses très fortes, et même, à notre avis, quoique trop rares, les morceaux lyriques les plus puissants de Hugo. La seconde et la troisième Légende des siècles ont quelques beaux poèmes, comme le Cimetière d'Eylau. VArt d'être grand'père et les Quatre vents de Vesprit sont quelquefois agréables. — Ce grand poète, a qui n*ont réussi à nuire ni l'insupportable satisfaction qu'il manifestait de lui-même ni l'indiscrète admiration de ses amis, resle un des plus grands noms de notre hisloire littéraire. Il est surtout grand écrivain. Il a connu toutes les ressources et tous les trésors de la langue française et il y a ajouté. C'est le plus puissant, le plus habile, le plus prodigieux artiste litté> raire, c'esl-à-dire le plus excellent manieur de mots, de sonorités et de rythmes, que nous ayons jamais eu parmi nous.

Les autres poètes paraissent bien petits auprès de celui-ci. Cependant le second Empire en a vu naître quelques-uns de très estimables. Un élève de Lamartine, et le plus original de ses élèves, Victor de Laprade donnait en 1852 des Poèmes évangé* liquesy qui attirèrent l'attention sur lui. Il la fixa par Psyché^ grand poème mythique d'une assez belle ordonnance, et quelques pièces détachées, comme la Mort du chéney qui sont d'un grand art. Une excursion, assez peu heureuse, dans la poésie politique

satirique fit du bruit autour de son nom vers 1860. Il a occupé un rang très distingué dans le monde des lettres.

Leconte de Lisle, au moins par la perfection de sa forme, est un plus grand poète. Ses Poèmes antiques (1854) et ses Poèmes barbares (1863) sont des œuvres un peu monotones, où il n*a pu ou voulu mettre que des effets de couleur, de relief et de rythme, mais qui sont d'une incontestable beauté. Ce sont comme des harmonies plastiques. D*une des manières de Victor Hugo, Leconte de Lisle avait fait tout un genre, qu*il ne faudrait pas, à notre avis, s'appliquer à cultiver trop, mais qui ne manque ni de dignité sévère ni de grandeur. Leconte de Lisle, en ces années de 1850 à 1865 environ, était à la tête d*un groupe déjeunes poètes qui prit successivement différents noms, mais qui finit par choisir ou accepter celui de Parnasse et de Parnassiens, Ces jeunes poètes affectaient principalement Tabsence de sensibilité et Textrème soin de la forme. La double influence de Leconte de Lisle et de Théophile Gautier se marque par ces deux tendances. Ils ne détestaient pas qu*on les traitât d* Impassibles, Ils formèrent une petite école assez en vue sous le second Empire. Des poètes distingués en sortirent que nous trouverons en leur lieu, qui du reste, comme il arrive toujours, ne gardèrent rien des tendances et des instincts collectifs de leur école quand ils eurent pris conscience de leur originalité personnelle. En dehors d'eux, Taimable Autran, soit qu'au théâtre il fit applaudir la Fille d'Eschyle, soit que dans ses volumes il peignît, souvent avec force, presque toujours avec grâce, les beautés des champs et de la mer, arrivait â une notoriété fort enviable et qui suffisait â la délicate modestie qui était le fond de son caractère. Dans un demi-isolement assez hautain, Charles Baudelaire se composait, avec un très faible talent, une originalité laborieuse dont quelques jeunes gens de son temps et aussi quelques-uns du nôtre ont été dupes un peu plus qu'il ne fallait. Quelques vers de haute allure, quelques autres exprimant avec finesse une pensée rare ou d'une excentricité intéressante, quelques sentiments maladifs, qui ne sont pas toujours de pure affectation, exprimés avec un certain air de langueur et d'énervement, font que le mince volume de Bau-

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delaire doit être lu par les curieux et le sera quelque temps encore avec intérêt. Mais c'est imiter un trait de son caractère, qui était Tentêtement dans la mystification, que de vouloir faire de lui une des gloires de la littérature française. — Vers la Gade l'Empire se déclarèrent Sully Prudhomme et François Coppée, et même déjà José Maria de Hérédia, que nous retrouverons à la date de leur succès, c'est-à-dire sous la troisième République.

Le théâtre. — Le théâtre, sans rien donner de très remarquable comme drame tragique — car on ne peut que citer de Ponsard le Lion amoureux en 1866, et Galilée en 1861, de Louis Bouilhet Madame de Moniarcij (1866) et la Conjuration d'Amboise (1866), — fut, par la grande comédie et même parla petite, extrêmement éclatant pendant tout le second Empire et les premières années qui le suivirent. Deux rivaux qui furent toujours amis, Emile Augier et Dumas fils, produisirent pendant ces vingt ou vingt-cinq années un théâtre comique comme on n'en avait point vu depuis cent cinquante ans, et sont déjà des comiques classiques au même titre que Molière, Regnard, Le Sage et Beaumarchais. Tous les deux, surtout le premier, ont subi l'influence de Balzac et du retour au réalisme dont Balzac a au moins donné le signal. Tous les deux ont cherché à se débarrasser de l'élément romantique qu'ils apportaient avec eux, le premier à un très faible degré, et à observer et à peindre avec force la réalité qui les entourait. Tous les deux ont réussi chacun selon son tempérament et la nature particulière de son talent, ont rompu, sans le mépriser et en sachant en profiter, avec le théâtre adroit mais superficiel et conventionnel de Scribe, et ont rendu au théâtre français toute sa gloire des grandes époques.

Augier fonda en France le théâtre réaliste. Il partage celle gloire avec Dumas fils, mais si Ton tient à la considération rîgoureusie et superstitieuse des dates, c'est à Augier que l'honneur en revieni, Gabrielle étant de 1849 et le Demi-Monde ^^ 1855, et môme la Dame aux camélias^ si Ton veut la tenir poo'' drame réaliste, de 1852. Il n*avait pas commencé par le réalisme* Il avait commencé par chercher sa voie. Anti-romantique, sans savoir par quoi le romantisme devait être remplacé, grand aroi

de Ponsard, il avait songé d*abord à une petite restitution de l*antiquité. De là celte Ciguë (1845), jolie pièce, du reste, mais qui sentait un peu Texercice scolaire; puis il avait tenté quelque chose du côté de la comédie purement psychologique dans f Homme de bien (1845), pièce très intéressante parce qu'elle donne beaucoup de mal et demande beaucoup de pénétration pour la comprendre, mais, pour les mêmes raisons, peu destinée à faire le bonheur du public. Puis, dans V Aventurière, il abordait enfin le drame réaliste, mais indirectement et en biaisant. L* Aventurière était un drame réaliste devant la crudité duquel Augier avait reculé. Voulant montrer un vieillard conquis et maîtrisé par une courtisane et sauvé brutalement par son fils, il n'avait pas osé montrer ces personnages sous des costumes modernes, et, par exemple, avec le pantalon à la hussarde de Philippe Brideau ; et il dépaysa le sujet. Il le transporta dans le xvi* siècle. C*étaitun drame réaliste transposé. — Avec Gabrielle (4849), Augier fit franchement une comédie moderne, en réaction décidée contre le romantisme, bourgeoise, à' sentiments bourgeois, à conclusion bourgeoise. Il s'établit dans la famille française du xix*" siècle pour en être le peintre et l'historiographe. Désormais il pourra, pour se délasser, faire de temps en temps des Joueur de flûte et des Philiberte (qui du reste sont des pièces exquises), mais son rôle et son office sont tracés; il peindra les mœurs du temps, et principalement le contrecoup des vices et des travers des hommes et des femmes sur la vie de famille et les orages qu'ils y provoquent et les ruines qu'ils y font. Il suivit cette voie, très bien compris du reste, applaudi du premier coup, et soutenu par d*iilustres amitiés littéraires, comme celle de Mérimée, qui devait voir avec plaisir la comédie s'engager dans les voies où il avait lui-même engagé le roman. Alors se succèr dent le Gendre de M. Poirier (1854), le Mariage d'Olympe (1855), les Lionnes pauvres (1858), les Effrontés (1861), le Fils de Giboger (1862), Maître Guérin (1864), Paul Forestier (1868), jusqu'à Madame Caverlet (1876) et aux Fourchambault (1878). Tout ce théâtre peignait la famille française de la bourgeoisie moderne sous ses différents aspects, montrant l'homme d'affaires, l'homme de loi provincial, le bohème de lettres, le salon poli-

tique, la bourgeoise néecourlisane et ce qui en advient, la courtisane devenue < femme honnête » et ce qui s*en suit; metlaii face à face, par une trouvaille de génie qu'il a trop lransfornri*'e en procédé, Thonnèleté intransigeante et rigide du garçon Je vingt-cinq ans avec la défaillance morale, confuse et rougissant d'elle-même, du père cl chef de famille de cinquante ans ; faisait comme le tour de la société contemporaine et la représentait avec celle vérité un peu grossie qui sera toujours celle du théâtre, mais avec fidélité cependant et quelquefois profondeur. Tout ce théâtre est très vivant, très actuel, et en même temps contenant une assez forte part de vérité générale et durable pour survivre longtemps à l'époque qui la inspirée. Si Ton compte par types créés, ce qui n*est pas une mauvaise manière de compter, il faut se rappeler Gabrielle (la « femme incomprise > nouvelle alors, ou du moins dont il était nouveau de se moquer): M. Poirier, — la lionne pauvre, — Giboyer, — d'Estrigaud, — Navarelle (la courtisane femme d'alTaires, attrapée pour la première fois au théâtre), — Maître Guérin — et le séduisant M. Lestiboulois, préfet du second Empire. G*est une très belle galerie. Augier avait, avec cela, une très grande habilelé dans Tagencemcnt d'une pièce de théâtre, et d'une longue pièce de théâtre, car les siennes sont très étendues pour des comédies. Il avait beaucoup d'esprit. Ses mots étaient très jolis, d'un tour très français et qui rappelait les causeurs de la fin du xvm'^ siècle. Il avait quelques manies qui complètent sa physionomie de grand bourgeois français du milieu du xix^ siècle. II croyait aux jésuites et aux journalistes , à leur colossale InQuence. C'étaient ses deux troupeaux noirs. Il y voyait deux associations redoutables contre chacune desquelles il était presque inutile d'essayer quelque résistance quand on tombait dans leurs sombres trames. A cet elTroi du jésuite on reconnaît le bourgeois de Louis-Philippe, â cette terreur du journaliste l'élève de Balzac, qui aussi a attribué au journaliste une puissance de strangulation un peu exagérée. Somme toute, c'est un très grand théâtre que celui d'Emile Augier. On peut lui reprocher un peu de sécheresse et un soin presque constant d'éviter toute sensibilité, défaut commun à tous ceux que la déclamation

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romanlique avait excédés et qui réagissaient contre elle. Mais c*ost un monument solide et éclatant, qui, plus encore dans vingt ans qu*aujourd'hui, attirera Tattenliou et Tadmiration des hommes, — je dis des hommes.

Dumas fils est aussi grand et peut-être plus original. Il hésita un peu plus longtemps sur sa direction, étant fils de romantique, aimant le romanesque d*un goût qu'il n*a jamais tout à fait perdu, et ayant une sensibilité, d*un genre particulier, plus nerveuse qu'attendrie, mais encore une sensibilité très vive qui devait le tenir rattaché un peu plus longtemps a Técole qui régnait avant 1850. Il commença par des romans, les uns sentimentaux, les autres comiques, tous assez faibles. L'un d'eux, la Dame aux camélias^ se trouva être un chef-d'œuvre. Il en fit une pièce romanesque, ayant déjà certains aspects réalistes, en

1852. Il était entré dans la gloire. Diane de Lys succéda, en

1853. Moitié romanesque encore, moitié réaliste, elle était moins profonde que la Dame aux camélias et aussi moins touchante. Elle confirmait cependant l'opinion que la France avait du talent de l'auteur. En 1855, le Demi-Monde révéla que non seulement un homme de talent, mais un grand dramatiste était né. Dumas avait vu un des grands aspects de la société moderne. Il s'était aperçu que les barrières, autrefois presque infranchissables entre le monde des femmes honnêtes et celui des autres, s'étaient abaissées, que des communications s'étaient établies entre les deux, que sur les frontières de l'un et de l'autre un monde intermédiaire s'était formé, un demi-monde équivoque que le vrai monde ne savait pas assez repousser et exclure, et que cela était grave, et en tout cas très intéressant. 11 avait fait ce tableau, et de ce tableau il avait fait une pièce très forte, admirablement disposée, précise et juste, et qui n'était ni romanesque ni sentimentale à aucun degré. Le succès fut très grand. Dès lors Dumas fils poursuivit une carrière qui fut toujours glorieuse. Il eut comme parallèlement deux manières, auxquelles, vers la fin, il eh ajouta une troisième. Tantôt il faisait la simple comédie de mœurs, comme Emile Augier. C'étaient le Père ])rodigue (1859), fAmi des femmes (1864), les Idées de madame Aubray (1867), Une visite de noces (1871),

Monsieur Alphonse (1873). Dans ces pièces il étudiait les vices éternels de Inhumanité toujours avec le tour particulier <ju*ils ont pris de uos jours : dans le Père prodigue le ridicule chaxmaot, mais dangereux, du vieillard resté invinciblement jeune hamme: dans les Idées de madame Aubray le désaccord entre nos théories et nos actes, et nos cruelles tortures quand les circonstances nous obligent à conformer ceux-ci i celles-là; dans Un^ vis/M de noces f merveilleux drame en un acte, Thorrible déboire qui reste de l'amour sensuel qu*on a pris un moment pour l'amour vrai; dans Monsieur Alphonse, un chef-d'œuvre, rameur chez la femme du peuple, Tégoïsme masculin, la précocité effraj-ante, châtiment des parents coupables, de l'enfant né et élevé dans une situation irréguliëre; dans V Ami des femmeSy\d^ pièce la plus profonde de Dumas et peut-être du théâtre moderne. Tincohérence, la nervosité, le défaut d'équilibre, l'extrême dans la susceptibilité pudique et tout â l'heure dans rabandonnemeni moral, « l'être absurde » enQn qu'ont créé chez une femme, bien née du reste, l'éducation sentimentale et le tour d'esprit romanesque. — Tantôt, comme son grand ancêtre Molière fit si souvent, Dumas écrivait la pièce à thèse, posait une question et chargeait des personnages placés dans telle situation de la résoudre par une leçon de choses. Ainsi dans la Question d^ argent (1857), le Fils naturel (1858), il plaidait pour telle ou telle des idées qui lui étaient chères et laissant entrevoir la solution qu'il donnait personnellement au problème posé. C'est ainsi que dans la Question d'argent il flétrissait comme un vice et montrait qu'on devrait frapper d'un impôt comme une sécession incivique le parasitisme social, la richesse oisive et iipproductive; c'est ainsi que dans le Fils naturel il montrait la cruauté de la loi qui permet a un homme d'abandonner exactement sur le pavé l'enfant dont il est manifestement et de son aveu le père, et qui laisse à l'auteur dramatique le soin de punir ce père indigne par le seul ridicule. — Enfin, vers le terme de sa carrière dramatique, Dumas, revenant par un détour à ses premières tendances, a fait quelques pièces purement romanesques, tenant même un peu du mélodrame, très pathétiques ou très amusantes, comme la Princesse Georges, la Femme de Claude^

salire emportée contre les mauvaises femmes plutôt que drame, V Étrangère, la Princesse de Bagdad, et la charmante comédie sentimentale Denise, — Dumas fils, en son théâtre, a remué beaucoup d'idées, soulevé beaucoup de questions, étudié des régions un peu particulières et comme des coins de la société contemporaine, mais en les choisissant bien, en s'avisant bien de ceux qui étaient singulièrement intéressants à explorer et en y portant une vive lumière. Si Ton compte, comme tout à Theure pour Augier, par types créés, on en trouve peut-être moins que chez rillustre rival; mais encore : le roué moderne, plus ou moins généreux, plus ou moins sec (de Ryon, Charzay, de Jalin); Tintrigante usant sa vie et déployant du génie pour passer du monde malhonnête à celui qui Test moins (Baronne d'Ange) ; Thomme d'affaires intelligent, point méchant, presque généreux, absolument dénué de sens moral (Jean Giraud); le père prodigue, la femme du peuple amoureuse (madame Guichard), enfin M. Alphonse, sont des caractères vrais, très bien attrapés et marqués de traits qui resteront. Et Tart avec lequel ces pièces sont conduites est souvent admirable. Le mouvement rapide, la sûreté et la précision des effets, quelque chose de vigoureux dans la façon de poser la scène et de nerveux dans la manière de conduire le dialogue donnait à ce théâtre la solidité qu'il faut pour qu'il survive longtemps aux circonstances dont il est né et à la société qu'il a peinte. Le milieu de noire siècle a produit deux de ces dramatistes qu'une génération lègue â la génération suivante pour que celle-ci y reconnaisse celle-là et elle-même.

Il en a même vu nattre deux autres, au moins, beaucoup moins grands, aussi bien doués au point de vue purement technique, sachant construire une comédie avec un art consommé, intéresser ou amuser toujours, ouvriers excellents dans l'art le plus difficile qui soit. Victorien Sardou, au commencement de l'Empire, avait étudié Molière, Beaumarchais et Scribe avec passion. Il s'exerçait par exemple, assure-t-on, â lire un premier acte de Scribe, â fermer le livre et à imaginer la suite de l'intrigue et le dénouement, tout heureux, et ce bonheur ne laissait pas de lui arriver souvent, quand la pièce qu'il construi-

sait se Irouvait être presque exactement celle que Scribe avail faite. Du reste, ce qui fait le tout de celte aflaire, il était doué. La combinaison dramatique se faisait d*elle*mèmc dans son cerveau. Ses premières pièces {la Perle noire, la Papillonné) soni des merveilles d'ingéniosité et d'adresse, supérieures même, en cela, aux suivantes. A cet art, qu'il a toujours g^ardé, il ajouta plus tard des qualités d'observation un peu superficielle, portant sur les travers passagers, les ridicules du jour, les modes et manies courantes. C'est ce qui fit le succès de Nos Intimes, la Famille Benoilon^ Séraphine, Daniel Bochaij Rabagas. Enfin, en sa qualité de vaudevilliste, il était bon mélodramiste quand il le voulait, et la Haine et Pairie sont des drames pathétiques et éloquents, comme Madame Sans-Gêne^ d*une part, et Théodora, d'autre part, sont des reconstitutions historiques habiles, très curieuses, soutenues d'une action intéressante. Au milieu de tout ce théâtre, si varié, dénotant une incroyable fécondité de ressources et souplesse de talent. Divorçons! petite pièce en trois actes courts, avec toutes les qualités ordinaires de l'auteur, révèle une finesse d'analyse morale d'une qualité supérieure et mérite de rester longtemps en possession non seulement du suffrage de la foulée, mais du suffrage des délicats. Sardou, comme Scribe, auprès duquel la postérité le placera, parce qu'elle relèvera Scribe du discrédit où il est tombé, a gardé, chose infiniment rare au théâtre, dans un âge déjà avancé, toute J'adresse de son talent, en y ajoutant peut-être plus de sûreté. A l'heure où ceci est écrit il produit encore d'excellentes choses, et rien n'annonce que sa carrière soit près d'être close. C'est un des plus extraordinaires tempéraments dramatiques qui aient été. Labiche avait de l'imagination et le don de la galté ; une im^^' nation comique intarissable, féconde en incidents, en surprises très naturelles, en revirements inattendus et logiques, en histoires divertissantes se développant comme d'elles-mêmes et devenant du dernier bouffon sans cesser d'être vraisemblables; une gaîté franche, directe, qui ne se cherche jamais, qui ne sent jamais l'artificiel, qui s'amuse elle-même en amusant les autres, qui n'est jamais méchante, jamais même amère, et qui semble remercier les hommes d'être si comiques. Avec lui la raillcne

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perd le caractère de malignité que, même atténuée, elle a toujours; elle semble une forme, seulement un peu piquante, de la bienveillance. Celte joie, faite de bonté gaie, répandue sur toute celte œuvre légère, cache même un peu la vérité, sinon la profondeur de Tobservation. « 11 ne lui faudrait, a dit de lui Augîer, qu'un peu plus d*amertume pour paraître profond. » Hien n'est plus juste. Labiche avait tout ce qu'il fallait pour èlre un censeur redoutable de nos travers et de nos vices. Il a préféré les trouver très réjouissants et les montrer tels. Il a laissé un théâtre plein de belle humeur, saine et réconfortante, des comédies qui sont comiques, chose rare non seulement en son temps ; de petits chefs-d'œuvre de vivacité joyeuse» de mouvement et d'allégresse spirituelle. Il faudra quelque temps pour trouver son successeur.

Les romanciers. — Les romanciers du second Empire sont très distingués, et il est un d'eux qui est un grand romancier : c'est Gustave Flaubert. Flaubert avait en lui, comme Balzac, un romantique et un réaliste. Le réaliste était le meilleur des deux et celui qu'il aimait le moins, comme il arrive. Il écrivait Madame Bovary avec ennui et la Tentation de saint Antoine avec enthousiasme. Le romanlique, élève direct de Chateaubriand, aimait d'abord la belle prose, nombreuse, équilibrée, sonore et éclatante. Il s'y entendait du reste, et a écrit des pages descriptives d'une largeur, d'une couleur et d'une beauté souveraines. Il aimait de plus la restitution des époques disparues et se plaisait à donner la sensation du monde barbare de l'Afrique du temps des Scipions (Salammbô), du monde du moyen âge {Saint Jean l'Hospitalier), du monde juif au temps de Jésus {Hérodias), etc. — Le réaliste avait un œil admirable pour voir nettement les choses et les gens, surtout les choses médiocres et les petites gens. Il rendait non seulement les ridicules, mais le naturel tout entier des hommes et des femmes de petites villes, pénétrait leurs sentiments et les raisons loinlaines, la génération lente de leurs sentiments, les démarches successives de leurs passions aux longs acheminements et aux traînantes évolutions. Ou bien il saisissait très nettement l'esprit d'un temps peu éloigné du nôtre {f Éducation sentimentale).

Tensemble des préjugés, des tendances, des manies d'une génération, et montrait les hommes gouvernés par ces forces, souffrant par elles, secoués par elles, ou languissants et commt' stupides sous leur molle et invincible étreinle, toujours j>a5sif< même quand ils paraissent le plus agités. Tout cela avec une vérité plus minutieuse, plus rapprochée de l'objet que dans Balzac, sans intervention de l'imagination g^rossissante ou déformante, sans trait forcé, sans brusque écart dans la fantaisie ou seulement dans Texagération.

Avec ces qualités merveilleuses il fit un chef-d'œuvre. Madame Bovary^ qui, par ses tendances, est presque en même temps une bonne action; car il peignait ce que Augier n*avail qu'indiqué dans GabrieUe et dans les Lionnes pauvres y la femme assez bien douée et presque intelligente, mais détraquée p^ l'éducation sentimentale, les lectures romanesques et romanliques, le goût du luxe, l'admiration sotte de la haute vie, iotth bant ainsi dans les pires égarements et n'y pouvant pas être plainte parce qu'elle y reste ridicule, ce qui est la grande leçon de l'ouvrage. L'Éducation sentimentale y plus iouroie d'idées, plus remplie aussi de personnages diCTérents, serait supérieure, si elle n'était pas ennuyeuse. Mal composée, traî nanle, abondante en longueurs inutiles, elle supporte mal la lecture. Il faut l'avoir lue une fois, puis, ayant marqué les parties qui sont les chefs-d'œuvre d'observation et de réflexion, y revenir souvent et ne pas se lasser de les goûter. Cet hoinroe de pensée laborieuse et d'exécution pénible, torturé du désir de ne pas laisser une ligne qui ne fût excellente de précision, de clarté et de pureté de langue, a peu produit. 11 n'est rien de ce qu'il a donné au public qui ne soit au moins digne d'un graou intérêt. Il a eu la plus grande influence sur le mouvement de littérature réaliste commencé avant lui, nutis qu'il a accélère et auquel il a donné sa direction déQnitive.

Assez loin de lui, dans tous les sens qu'on voudra donner à ce mot, Octave Feuillet, très délicat, très distingué, conaaissaot bien les hommes du monde et les femmes du monde, les aim&Di un peu trop et aimant trop à leur plaire, ce qui l'a empêché de les peindre aussi complètement que son observation très aiienli^^

lui permettait de le faire, les idéalisant toujours même quand il racontait leurs fautes, écrivait dans un style très pur, un peu trop élégant, un peu coquet, sinon maniéré, de belles histoires de jeune homme pauvre et fier et de jeune fille fière et riche; de jeune fille profondément pieuse séparée de celui qu*elle aime par Tabsence de religion chez celui-ci; d'homme du monde loyal et de haute allure, très gentilhomme, mais de cœur sec et dur, répandant à cause de cela le malheur autour de lui et finissant par souffrir lui-même et par mourir des infortunes qu'il a semées. Ces romans romanesques avaient leur vérité particulière. Ils peignaient les états d'àme d*une partie de la société française de 1860. Ce monde spécial, un peu trop restreint, hésitant entre le franc égoïsme et sensualisme moderne et certaines traditions et hérédités de sentimentalisme, d*esprit religieux et de générosité chevaleresque, se reconnaissait, très embelli, ce qui ne lui déplaisait pas, dans ces peintures, et y prenait un intérêt qui avait quelque chose du plaisir que Ton éprouve à se voir deviné par un homme très poli et discret. La foule ne laissait pas de prendre intérêt à ces révélations apprêtées d'un monde supérieur à elle, qu'elle admire toujours vaguement tout en se consolant de ne pas en être pour en médire. Feuillet eut un succès grand, et du reste mérité. Il a fait un peu de théâtre, soit en tirant de ses romans des pièces assez bien disposées, soit en abordant la scène de plain-pied (Dalila). Son théâtre, absolument romanesque, fut goûté précisément parce que, comme nous Tavons dit, les réalistes décidés qui occupaient la scène, Augier et Dumas, et aussi Sardou pour d'autres raisons, et à plus forte raison les vaudevillistes comme Labiche, lequel sacrifie absolument les rôles de femmes, donnaient très peu de place à la sensibilité dans leur théâtre. Or, si « on a honte de pleurer au théâtre », comme dit La Bruyère, on aime assez y avoir envie de pleurer, et sauf les mélodrames populaires, les pièces de Feuillet étaient les seules qui donnassent satisfaction à ce légitime désir. C'était un homme de talent et d'esprit, de peu d'imagination, d'une ceftaine puissance de pathétique, et d'une observation restreinte, mais assez juste. Il a eu la grande habileté de remplir tout son mérite, et c'était

assez pour lui faire un succès 1res honorable et très enviable, qu*il a eu.

Edmond About avait tant d* esprit que dès ses premiers pas on rappela fils de Voltaire et même Voltaire tout court, ce qui était un excès de concision. Elève de TEtole normale et de TËcoie d*Athènes, il rapporta d*Athènes en 185S cette fameuse Grèce contemporaine , d'une gaieté si malicieuse, qui lit son nom célèbre en huit jours; puis Tollaj roman des mœurs italiennes, trop spirituel, et les Mariages de PariSy et le Roi des Montagnes^ souvenir de Grèce qui pourrait être intitulé la Grèce picaresque, puis Germaine^ roman parisien se terminant en Grèce, où TAbout de Paris et TAbout de Grèce se donnaient la main, firent au jeune écrivain une brillante réputation. Il ne la perdit point, mais Taugmenta peu dans la seconde partie de sa carrière. Le Nez d'un nolaire, VHomme à f oreille cassée et Trente et quarante sont encore des romans comiques très amusants; mais le Cas de maître Guérin est d*une fantaisie un peu pénible; Madelon, après une première partie très brillanle et assez forte, est un roman qui paraît bien long; les Mariages de pf*ovince contiennent encore quelques nouvelles assez piquantes, mais d autres d*un médiocre intérêt. About s'était du reste jeté dans le journalisme, et, d*abord au Figaro^ puis au Gaulois, puis au X/X"" siècle, dont il fut le directeur depuis 1872 jusqu'à sa mort, arrivée en 1884, il avait dépensé beaucoup de talent et acquis la réputation d*un polémiste redoutable, sans grand profit pour la véritable littérature. Esprit très léger, écrivain d'une pureté, d'une clarté, d'une vivacité sans pareilles, doué d'une faculté d'assimulation étonnante qui en faisait {Progrès, A. B. C. du travailleur) un vulgarisateur incomparable, Edmont About pensait peu par lui-même et n'aurait pas été capable d'une attache prolongée au même objet. De là vient qu'il a été surtout regardé comme un amuseur de qualité rare. Il était plus que cela. Mais le degré de vigueur lui a manqué qui fait d'un homme très intelligent un homme de pensée.

La philosophie. — L'époque du second Empire a été presque une grande époque philosophique. Elle a vu décliner

et s'éteindre Técole éclectique des Cousin, Jouffroy, Damiron, etc. Elle a vu s*accuser l*école positiviste, en même temps que naître un groupe d'idéalistes très distingués et très puissants d*esprit. 11 y a donc là comme une dispersion des esprits et une divergence des tendances; mais c'est précisément ce qui marque un travail général de la pensée et signale à Thistorien une époque philosophique essentielle. Le plus brillant des élèves de Cousin, élève très indépendant du reste, entré très jeune dans la réputation, ce qui aurait pu lui faire craindre que sa vie ne fût courte, et ce qui Taurait en cela absolument trompé, Jules Simon, sentant peut-être que la métaphysique de Técole à laquelle il appartenait était très faible, et suivant son goût, du reste, s'était a peu près cantonné dans les études de morale. Il écrivait le très beau livre intitulé le Devoir; puis, dans des études de morale sociologi(|ue, rOuvrière, rOuvrier de huit ans, il abordait le problème redoutable de la vie matérielle dans ses rapports avec la vie morale aux temps modernes. Il était bientôt entraîné dans la vie politique et nous le retrouverons plus loin comme orateur. Un très beau style oratoire, une pensée très claire et comme transparente, une souplesse d'intelligence rare, beaucoup d'esprit et de malice qui se dissimulaient dans les commencements de sa carrière et qui devaient se cacher beaucoup moins plus tard, étaient des qualités principales de cet esprit très distingué.

Le positivisme venait de perdre son illustre et puissant fondateur, Auguste Comte, qui écrivit sous le règne de Louis-Philippe, mais qui est bien placé ici, parce que, comme tous les grands penseurs, il n'a vécu qu'après sa mort, et parce qu'il a vécu de cette façon surtout de 1848 à 1870. Il avait voulu écarter définitivement toute métaphysique de la pensée humaine et de la préoccupation des hommes, fonder la philosophie sur la science, tracer aux hommes un programme de devoirs, une morale, qui dérivât uniquement de leur nature en tant que leur nature dérivait elle-même des lois toules naturelles du monde tel que la science le connaît. C'était un très bel effort, peutêtre vain, pour résoudre en nous les contradictions que nous sentons entre notre animalité et nos aspirations élevées, pour

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simplifier noire conception de iioim-mèmes, pour simpliGer aussi notre morale sans sacrifier ce qu*eUe a d'essentiel et d'éternellement nécessaire, pour supprimer le mystère fécood en inquiétudes et en angoisse qui est en nous. II fut à peu près inconnu en son temps; mais ses disciples, Littré et Taîne, ailîrèrent très vivement Taltention sur lui et sur eux dès le commencement du second Empire. Litlré écrivit une remarquable introduction aux œuvres d'Auguste Comte, et, dans les revues philosophiques du temps, avec quelques amis, fit entrer peu é. peu et obstinément la doctrine du maître dans un très grand nombre d'esprits. Puisque nous parlons de lui, nous ne pouvons pas nous dispenser de nommer ia glorieuse œuvre d'un tout autre ordre qui a rendu son nom universel, le Dictionnaire historique de la langue française.

Taine était plus qu'un vulgarisateur. C'était un philosophe original. Profondément touché par le Cours de philosophie positive de Comte, mais très familier aussi avec Mill, avec Darwin, avec Spencer, qui, précisément au temps où Taine entrait dans la vie intellectuelle, fondaient en Angleterre la philosophie scientifique moderne; ne négligeant pas, et au contraire pratiquant à fond la philosophie métaphysique des Allemands, et en particulier de Hegel et de Fichte, Taine, avec sa prodigieuse capacité de lecture et d'assimilation, savant à vingt ans, produisait sur-le-champ, et même un peu trop tôt, des œuvres philosophiques, des œuvres de moraliste, des œuvres littéraires, des œuvres pittoresques et des œuvres critiques. C'était les Philosophes français du XIX" siècle, à la fois pamphlet cruel et œuvre de doctrine où le positivisme s'affirmait avec vigueur; Thomas Graindorge, coup d'œil souvent superficiel, mais quelquefois assez aigu, jeté sur la société contemporaine, ce qui pouvait déjà faire prévoir le misanthrope amer; l'Intelligence, vigoureuse étude de psychologie physiologique; Histoire de la littérature anglaise^ œuvre très inégale, souvent supérieure, dont certaine parties, comme l'étude sur Shakespeare, par exemple, sont des chefs-d'œuvre de vision puissante et de résurrection pittoresque; La Fontaine et ses Fables^ modèle de critique philosophique plutôt que de critique littéraire, étude

psychologique plutôt qu'esthétique, mais d'une finesse, d'un art

brillant et d'une largeur de généralisation admirable; les Essais

de critique et d'histoire, recueil d'articles qui est peut-être son

chef-d'œuvre, où il y a tel article sur Balzac qui est tout un beau

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