‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 2)Chapitre 153 sur 190 · livre, et tel autre sur Racine, quelque peu d'accord qu'on puisse · texte numérisé non relu

livre, et tel autre sur Racine, quelque peu d'accord qu'on puisse

être avec l'auteur, qui en est un autre. Telle était, et nous ne

citons pas tout, l'aurore de la jeunesse de Taine. Plus tard,

attiré de plus en plus vers l'histoire, il entreprit une œuvre

considérable, l'étude des Origines de la France contemporaine,

une enquête sur les dernières années de l'ancien régime, sur

la Révolution, sur l'Empire et sur la façon enfîn dont la

France s'est constituée après ces secousses et par l'elTet de ces

secousses. Cette œuvre, extrêmement contestable, comme

toutes les œuvres où il y a des idées, n'en est pas moins un

grand monument. Elle est le résultat d'un labeur acharné,

d'une réflexion soutenue, d'une faculté d'embrassement et de

synthèse comme je ne vois pas qu'il y en ait eu une autre dans

le XIX* siècle. Elle a fait penser, réfléchir, discuter. Elle a été

une date. Jusque-là la Révolution française était ou un objet

d'exécration ou de fétichisme; elle a été, depuis ce livre, un

objet d'étude physiologique, pour ainsi parler.

A l'autre extrémité du monde philosophique, Renouvier et Ravaisson se distinguaient parmi beaucoup d'autres, comme restaurateurs, à divers titres, de l'idéalisme, et Caro, et Janet comme continuateurs, libres et originaux, de l'école spiritualiste précédente. Caro, très éloquent, en ses cours de Sorbonne et en ses livres, se plaçait surtout sur le terrain de la morale et s'efTorçait de montrer qu'il y allait d'elle à adopter les idées positivistes et à les répandre. Ses livres sur Vidée de Dieu, sur la Fin du XVIIP siècle, sur la Philosophie de Gœthe, bien d'autres encore sont d'un écrivain très pur et très chaleureux, beaucoup plus philosophe que ses adversaires voulaient le faire croire. Janet, plus savant, et très versé dans l'histoire de la philosophie, très large d'esprit et très hospitalier, du reste, sans renoncer 5 ses croyances spiritualistes, s'attachait a tout comprendre et à expliquer tous les systèmes avec autant de loyauté que d'intelligence. Ravaisson, après une magnifique thèse sur V Habitude,

aimait peu à produire, répandait ses idées philosophiques très élevées et quelquefois subtiles dans des entretiens qui ont été féconds pour beaucoup de hauts esprits, rédigeait en 1867 un Rapport sur la philosophie au XIX^ siècle^ qui est une véritable histoire, et plus qu*une histoire de la philosophie con tempo* raine, et finissait par se renfermer dans les études d*arl dont il a la passion, comme il y a une parfaite compétence. Renouvier rajeunissait et revivifiait la philosophie de Kant dans ses Essais de critique générale {i%^kA%&k) ei dans la. Critique philosopfti'çue, pendant que Lachelior, à TEcole normale, dans son livre sur Vlnduction et dans de trop rares articles, soutenait des idées analogues avec une remarquable faculté d*invention dans les idées et de dialectique serrée dans Tanalyse des idées des autres.

Mais, comme au centre et comme au sommet aussi du monde intellectuel, Renan, philosophe, historien, moraliste, sociologue, philologue et fantaisiste remuait avec aisance toutes les idées et attirait sur lui tous les regards. C*était une intelligence souveraine, servie par une puissance de travail aussi extraordinaire que celle de Taine. Il avait commencé par se destiner à FEglise, ayant élé élevé, dans sa Bretagne, par des prêtres catholiques et dans une famille très pieuse. Elève du séminaire Saint-Sulpice, se livrant avec ardeur à Texégèse, il crut voir que rauthenlicilc des livres saints était douteuse, et ruineux, ainsi, les fondements de la foi catholique, et renonça à TEglise et à la foi. II remplaça tout d*abord, comme il arrive toujours, une foi par une autre et crut énergiquement à la puissance de la science pour perfectionner Thomme, lui donner une règle de vie, fonder une morale et agrandir indéfiniment cette morale. Il déposa celle croyance dans un livre d*ensemble qu'il ne devait publier que beaucoup plus lard, à un moment où il n'y croyait plus guère, VAmnir de la Science; puis il fit deux parts dans sa vie : Tune pour une vaste étude sur les origines du christianisme depuis les temps bibliques jusqu'à Marc Aurèlc; Taulre pour saisir au passage, chemin faisant, toutes les idées et questions importantes que les circonstances lui apporteraient et pour les examiner et discuter devant le

public. II remplit ses deux desseins. Au premier se rattachent toutes ses études sur les langues et littératures sémitiques, sorte de travaux d*approche préparatoires à sa grande œuvre, et V Histoire d'Israël et Y Histoire des origines du christianisme. Un talent admirable pour faire revivre les personnages les plus obscurcis par Téloignement, une intelligence pénétrante et fine des civilisations disparues, qu*il s'agisse de Jérusalem, de la Galilée, d*Antioche, d*Athènes, de Corinlhe ou de Rome, une perspicacité singulière à suivre une idée religieuse à travers les esprits des différents temps et des différents lieux qui la déforment, la transforment ou Tagrandissent, ou la précisent; un art, qu'il a poussé quelquefois jusqu*au procédé, de rendre sensibles les idées des hommes disparus aux hommes d'aujourd'hui en rapprochant ingénieusement celles de ceux-là de celles de ceux-ci; des qualités, en un mot, d'historien moraliste extrêmement rares et précieuses, font de cetle grande histoire, non seulement un grand livre de -renseignements sur le christianisme, ses origines et ses premiers développements, mais un grand livre de renseignements sur la Vie morale de l'humanité, sur les façons diverses que l'humanité tout entière a de sentir, de penser, d'espérer, de désespérer, de douter et de croire. En dehors de ce monument que Renan a bâti toute sa vie durant, il remplissait comme en se jouant son autre dessein, et, sur toutes les affaires intellectuelles importantes, disait son avis. C'est ainsi que dans la Réforme intellectuelle et morale (1871) il examinait les conditions nouvelles d'existence politique et d'existence morale faites à la France par son amoindrissement en Europe; que dans les Questions contemporaines des réQexions sociologiques, littéraires, morales et politiques s'entremêlent et se complètent les unes les autres; que dans les Mélanges d'histoire et de voyages les questions d'archéologie, d'histoire littéraire et d'histoire philosophique sont tour à tour abordées; que dans les étonnants Dialogues philosophiques, d'abord la science arrêtée et précise, puis les hypothèses hardies déjà, mais vraisemblables encore, puis l'imagination à la fois poétique et philosophique de M. Renan, viennent comme se superposer l'une à l'autre pour ouvrir par degrés au lecteur le champ séduisant

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el un peu vertigineux de TinOni. EnGn, comme si nous avions eu tort de dire que Renan n*avait fait que deux parts de sa vie intellectuelle, il trouvait le temps et la force, en toute aisance, de se livrer à des travaux purement littéraires qui auraient à eux seuls fait la gloire d'un autre et qui ii*élaient que ses récréations intellectuelles. Il écrivait ses charmants, poétiques, quelquefois éloquents et émouvants Souvenirs (Venfance et de jeunesse; il se laissait aller à des fantaisies sous forme de dialogues {Calibany VEau de Jouvence^ le Prêtre de Némi^ rAbbesse de Jouarre (1878*1886), où il mettait de la grâce, de Tesprit, des paradoxes, des boutades, quelquefois une profondeur philosophique, une amertume de pessimisme, plus ou moins dissimulée sous la bonne humeur, qu*il n'aurait pas voulu faire paraître dans des volumes d*allure sérieuse; toujours une souplesse de talent sans cesse renouvelée qui faisait Tétonnement du monde. Enfin avant de s'endormir sur sa tâche magnifique, il publiait, sous le titre de VAveîiir de la science, ce livre de 1848 qu'il avail mis en réserve, comme pour montrer au dernier moment d où il était parti et où il était arrivé. Renan historien, malgré quelque hospitalité accordée à Thypothèse, reste admirable pour mettre en lumière les âmes des temps éloignés, et est un grand psychologue du passé; comme philosophe il n'a pas eu de doctrine arrêtée : au fond positiviste, mais trop pénétré et parfumé, pour employer une image qu'il aimait, du christianisme qu'il avait respiré avec ivresse à l'âge des impressions ineffaçabtes, il aurait toujours voulu sauver, non seulement la morale chrétienne qu'il recommandait comme il la pratiquait, mais la croyance en Dieu, l'amour de Dieu, et surtout l'espoir en Dieu, le sentiment qui lui tenait le plus au cœur, parce qu'il est peutêtre le plus exquis. De là des incertitudes, qui seraient péniU^^ chez un autre et qu'il savait rendre charmantes par un talent merveilleux d'entrelacer dans une même page, avec nnU^ nuances et muances, et quelquefois dans une même phrase onduleuse et captieuse, deux idées contradictoires; de là un effort aussi pour prouver sinon Dieu, du moins la présence, dans le cœur de l'homme et dans le monde, du « divin », c'est-àdire dans l'homme le sentiment religieux, dans le monde uo^

vague et puissante aspiration à un monde idéal; de là enfin, avec un secours et un reflet de certaine philosophie allemande, cette idée subtile et un peu décevante, séduisante chez lui et prestigieuse, que si Dieu n'existe pas, il se crée, nous le créons progressivement par chacun de nos efforts vers le vrai, le beau et le bien, par chacun de nos actes désintéressés, et faisons que son règne arrive. Forme nouvelle et curieuse de Tespoir en Dieu, devenu Tespoir et le désir que Dieu existe; centre, peut-être, intime et secret, sensible et palpitant, de toute la pensée de ce chrétien amputé, qui a arraché Dieu de son cœur, qui n*en a pas arraché le goût et le désir, et qui par le goût et le désir le crée à nouveau.

L'histoire. — Alexis de Tocqueville, que nous avons laissé un peu en arrière, avait, dès 1835 commencé, dès 1839 achevé son bel ouvrage sur la Démocratie en Amérique^ œuvre trop touffue, mais à celte époque aussi neuve, aussi précieuse et aussi utile que possible, et où Tauteur avec une loyauté parfaite, sur un exemple vivant, à Taide d*observation8 sagaces et patientes, faisait d*avance le bilan des avantages et des désavantages que la Démocratie apporterait aux peuples européens le jour, inévitable et prochain, selon lui, où elle s'établirait chez eux. En 1850 il donnait r Ancien régime et la Révolution, enquête que Taine n'a fait que continuer et élargir dans ses Origines de la France contemporaine, et à laquelle il doit inflniment. Tocqueville, compulsant avec sa conscience et son scrupule accoutumés les archives provinciales du xvii" et du xvin'' siècle, arrivait à celte conclusion, nouvelle alors, que la centralisation n*avait pas été Tœuvre de la Révolution française, qu*en cela la Révolution n*avait fait que continuer et aggraver l'œuvre de l'ancien régime, et que la France contemporaine élait la France de Tancien régime plus rigoureusement ramassée et contractée qu'auparavant. Ce livre inachevé, qui aurait été achevé dans un esprit non pas plus profond, mais plus impartial peut-être et moins passionné qu'il ne Ta été par M. Taine, est un des maîlres livres du siècle. Une foule d'idées qui ont fait la fortune intellectuelle de plus d'un et qui servent de fonds aux discussions des hommes politiques viennent de lui. Les quelques œuvres pos-

thumes laissées par ce philosophe Irop tôt enlevé à la science sociologique {Correspondance et œuvres inédites, 1860) ne sont intéressantes que pour celui qui veut connaître entièrement le tour d*esprit, le caractère et aussi les passions, dissimulées dans les œuvres didactiques de cet homme très distingué.

Au temps où Tocqueville mourait, Victor Duruy n'était encore qu'un modeste professeur d*histoire dans un lycée de Paris et ne songeait pas que par un caprice très intelligent de Napoléon III il deviendrait ministre deux ans plus tard. Mais il avait déjà beaucoup écrit. Ses livres, destinés aux écoliers, comme devraient l'être tous les livres d'un bon professeur, étaient très goûtés, parce qu'ils étaient vivants, rapides et colorés. Son passage aux affaires guérit Victor Duruy d'un défaut qui était peut-être le seul qu'il eût, l'excès de modestie. Il s'avisa sur son propre compte de la vérité, qui était qu'il pouvait aspirer à être plus qu'un excellent rédacteur de livres scolaires. Ces livres qu'il avait faits de seconde main, il les refit patiemment sur les sources, en vrai et presque grand historien qu'il était. De ce travail sont nées sa grande Histoire Grecque et sa grande Histoire des Romains, Auprès du grand public cette façon de faire nuisit à ses livres. On s'imagina que ces nouvelles œuvres n'étaient que des rééditions, un peu remaniées, des anciennes. Mais le monde des historiens ne s'y trompa point et sut bien voir que c'étaient des ouvrages tout nouveaux, au courant de toutes les découvertes, solides et pleins, et qui, pour révéler des qualités toutes nouvelles de leur auteur, n'avaient rien abandonné des anciennes, aussi vivement et brillamment écrits que les livres de jeunesse du professeur du lycée Henri IV. Victor Duruy, après une très longue vie toute consacrée au travail et à de durables institutions et organisations pédagogiques, que le nouveau régime a reçues de ses mains et a acceptées, est mort (décembre 1894) entouré de l'estime et de la vénération de tous.

Fustel de Coulanges avait commencé, lui aussi, par l'histoire de l'antiquité. Sa Cité antique (1864) fut une révélation. L'histoire philosophique et morale, mais l'histoire philosophique et morale soutenue par une connaissance minutieuse et comme

héroïquement scrupuleuse des faits, une diligence infinie dans Texamen des textes» mais une puissance de synthèse et un art d'ordonnance infiniment rares avaient permis à Fustel, en un seul volume, de donner une idée nouvelle, et précise et très vraisemblable de l'essence même de la civilisation grecque et romaine, de Tessence même de la vie politique et religieuse de la Grèce et de Rome, et comme de Tâme nationale de ces deux grands peuples. Dans un autre ouvrage, matériellement plus considérable et resté inachevé, V Histoire des institutions politiques de r ancienne France y Fus tel avec le même talent d'exposition, une érudition plus élendue encore, un esprit peut-être trop systématique, jetait une lumière vive sur une des parties restées les plus obscures de toute l'histoire, et préparait une immense tâche à ses continuateurs en leur montrant tout ce qu'il y a à découvrir dans le champ à moitié labouré par lui.

Gaston Boissier, comme les précédents, a commencé par l'antiquité ; mais il n'a presque jamais voulu en sortir. Son premier livre, Cicéron et ses amis, était moitié critique littéraire, moitié histoire anecdotique, et était charmant. II fit sa réputation. Il s'agissait de la soutenir; l'auteur l'augmenta. L'Opposition sous les Césars, la Religion romaine d'Auguste aux Antonins, la Fin du 2^^9^^^isn^c ^^^ Occident forment une sorte d'histoire des idées morales dans la vieille Rome, complètent et éclairent l'œuvre de Renan, la complètent et l'éclairent d'autant plus qu'elles sont aussi étrangères aux préoccupations contemporaines que la pensée de Renan y était naturellement encline. M. Boissier continue à scruter curieusement les âmes antiques et à y faire des découvertes aussi intéressantes pour l'historien que pour le moraliste. De temps en temps il fait un tour aux lieux où ont vécu ses héros ordinaires et il en rapporte des Promenades archéologiques , qui, à l'intérêt de l'érudition, ajoutent le charme aimable de discrètes impressions de voyage.

Les orateurs et les critiques. — Les grands orateurs, sans être très nombreux, n'ont pas manqué dans la période du second Empire. Le gouvernement avait pour lui le disert, adroit et subtil Rouher, à la parole incorrecte souvent, mais abondante et souvent chaleureuse, et aux ressources multipliées

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d argumentation et de réplique. L'opposition» très faible comme nombre, très riche en grands talents, comptait le puissant et âpre Jules Favre, très grand orateur, un peu laborieux, d'éloquence un peu voulue, qui sentait parfois la rhétorique, m&is d'une très belle et forte langue qui rappelait les orateurs de la. Restauration; au-dessous de lui, le spirituel et ironique Picard* le sombre et mélodramatique Eugène Pelletan ne manquant pas, en élève de Lamartine, d'une certaine ampleur oratoire ; le souple, habile et ingénieux Jules Simon, capable de prendre tous les tons, depuis la raillerie spirituelle la plus incisive jusqu'à l'éloquence la plus élevée. N'oublions pas que Thiers était venu, tout en gardant son entière indépendance, apporter à celte opposition l'appui de son expérience et de son talent oratoire qui grandissait avec les années.

EnOn Emile OUivier, longtemps dans l'opposition, rallié au gouvernement quand il crut pouvoir le transformer en « Empire libéral », faisait admirer dans l'un et l'autre rôle son éloquence facile, harmonieuse, se déployant en larges développements, éclatante, imagée, un peu trop fleurie, charme pourtant et séduction des oreilles et de l'esprit.

Cette époque fut encore un beau temps pour la critique littéraire. Sainte-Beuve, qui écrivait depuis vingt ans en 1850, a eu cependant, de 1850 à 1869, la pleine possession de son talent, la pleine force de son influence et le plein rayonnement de sa gloire. Il avait commencé, comme tout le monde, par écrire des vers, qui pour la plupart sont détestables; puis il avait dans Volupté (1834) essayé du roman. Le romaa ne valait pas beaucoup plus que les vers; mais cependant il marquait un esprit fait pour l'analyse psychologique. Il finit par se renfermer tout entier dans l'histoire littéraire et la critique et y devint un maître. Ij Histoire de Pori-Royal, qui ne fut achevée qu'en 4860, mais dont la plus grande parlie avait paru sous le règne de Louis-Philippe, était une œuvre mal composée, où l'auteur rattachait par digressions tout le xvn* siècle à l'histoire d'un couvent, donnant ainsi à ce couvent une importance peutêtre exagérée, ou au xvu** siècle laïque un air sectaire qui ne répond peut-être pas à la réalité; mais parti une fois pris de ce

défaut, Port-Royal est une œuvre de science immense, de psy* chologie profonde, de critique avisée, mesurée et juste, et presque unegrande œuvre historique et philosophique à la fois. Il avait, de plus, en diverses revues, publié des articles qui sont devenus plus tard en volumes les Portraits littéraires et les Portraits contemporains. Ces articles étaient très judicieux, encore un peu. gâtés peut-être par Tinfluencc que le romantisme avait eue sur Sainte-Beuve, mais sans que cette influence fût excessive, minutieux et fins, pleins de ces nuances sans lesquelles la vérité n'est pas atteinte et la critique n'existe pas; mais ils étaient trop laborieux, trop lentement faits, trop refaits probablement, produits d'une enquête et d'un art qui n'étaient jamais satisfaits d'eux-mêmes, et les détails y absorbaient un peu ou y brouillaient les grandes lignes. En 1850, chaîné de faire de la critique hebdomadaire dans un journal quotidien, Sainte-Beuve dut s'astreindre à écrire plus vite, à moins revenir sur ses pas et à viser plus droit au but. « Il va faire de bons articles, dirent ceux qui s'y connaissaient et le connaissaient. II n'aura pas le temps de les gâter. » Ce fut vrai. Cet article hebdomadaire de Sainte-Beuve, écrit avec une force de travail extraordinaire pendant vingt ans, est devenu les Causeries du lundi. C'est le plus vaste répertoire de notions littéraires justes et d'idées littéraires intelligentes et quelque chose de plus. Sainte-Beuve y a fait de l'histoire politique, de l'histoire morale, de la sociologie, de Tliistoire littéraire, de la critique contemporaine. Il est peu de grandes questions générales qui n'y soient au moins touchées, de grands noms littéraires, sans compter infiniment de petits et même d'infinirhent petits, qui n'y soient examinés et étudiés, de questions littéraires qui n'y soient discutées â fond. Parti du sensualisme du xvui" siècle, séduit et charmé par la forte et intense vie morale des jansénistes jusqu'à paraître devenir chrétien, revenant à une sorte de positivisme peu différent de sa première disposition d'esprit, il a été au fond, sinon sceptique dans le sens grossier du mot, du moins celui qui se réserve, et qui se contente d'adhérer juste autant qu'il le faut pour bien comprendre. Son influence sur Taine, sur tous les historiens et sur tous les critiques qui sont

venus après lui, a été, comme on pense, très considérable. A tous il a appris le respect et le goût passionné de la vérité, l'importance des études morales dans la critique littéraire et qu elles en sont le fond même et comme Tàme. Autour de Sainle- Beuve, un groupe brillant de critiques, sans partager sa gloire, attiraient Taltention du public français et même européen.

Jules Janin était déjà très connu de 1830 à 1847. Entré au Journal des Débats en 1836, il y resta jusqu'en 1874 comme critique littéraire et particulièrement critique dramatique. D'une verve facile et capricieuse, de beaucoup d'esprit, d'un style souple, coloré, bigarré et bariolé, souvent du plus mauvais goût, charmant quelquefois et toujours amusant, il promena deux générations de lecteurs à travers la littérature ancienne, la littérature moderne, le théâtre et les fantaisies de M. Janin. 11 fut très aimé, jusqu'au jour, qui arriva tard, où il perdit la facilité et le tour aisé de ses grAces et où il ne resta plus de lui que le fond, qui était faible. Ce fut une personnalité distinguée et brillante, mais un modèle très dangereux à imiter. — Pendant ce temps Montégut, à la Revue des Deux Mondes^ montrait tout au contraire son grand savoir, sa vigueur d'esprit, l'originalité vraie d'un penseur qui pense par lui-même, et se montrait digne successeur de Gustave Planche. Versé dans les littératures étrangères et particulièrement dans la littérature anglaise, à la fois d'une compréhension large et d'un goût arrêté sur de solides principes, il était l'homme le plus qualifié pour parler littérature à ceux qui déjà la connaissent.

J.-J. Weiss, élève de l'Ecole normale en 1848, quelque lemps professeur de Faculté, puis journaliste politique et littéraire, était un curieux esprit. Assez instruit, avec, à ce que Ton croit voir, dé grandes lacunes, plein d'imagination, comme écrivain, nerveux, rapide, vif et vigoureux et quelquefois vraiment étonnant de subite éloquence qui n'était ni fausse ni déplacée, il avait le goût le plus étrange, pour ne pas dire le plus faux.

puisqu'en pareille afifaire il est difficile de savoir où est le vrai, qui ait peut-être jamais été. Les jugements de Weiss étaient si excentriques qu'on les prenait presque toujours pour les paradoxes d'un brillant esprit qui se joue dans les idées et qui

s*ainu86 à faire Téloge de la pluie, du moustique ou de Caligula. Ce grand écrivain, car il n*élait pas moins, par suite d*une certaine nonchalance de caractère et peut-être de sa bizarrerie fondamentale d'esprit, produisit assez peu. Il eut une carrière très brillante, comme on peut croire, autant à cause de ses défauts que de ses éminentes qualités, certains lecteurs étant séduits par ces défauts mêmes, les autres aimant à lire un homme dont on ne pouvait jamais savoir à Tavance ce qu*il allait soutenir, attaquer ou défendre, et avec lequel, ce qui n'est pas sans charme, ou s'attendait toujours à de l'imprévu.

Paul de Saint-Victor, comme Jules Janin, mais plus que lui, représentait alors la critique romantique sur son déclin. Cette critique, dont il faut écrire l'histoire; qui avait commencé par la Préface de Cromwell et la Mum française; dont il ne faut pas oublier que Sainte-Beuve, vers 1830, avait été un représentant; qui, sous le règne de Louis-Philippe, avait eu un très grand nombre de tenants, mais relativement obscurs ; qui eut comme son dernier mot, étrange et exagéré jusqu'à une sorte d'aberration, dans le William Shakespeare de Victor Hugo en 1869, procédait peu par raisonnements. Elle avait ou tâchait d'avoir d'un auteur ou d'une œuvre une impression forte, puis elle rendait cette impression par des images, des tableaux, des représentations colorées et riches, des méditations ou digressions lyriques et, trop souvent, de simples exclamations éloquentes. Saint-Victor, qui avait un pinceau dans son porte-plume, y fut expert et quelquefois très distingué.

Francisque Sarcey fonda sous le second Empire sa réputation, qu'il soutient vaillamment encore. Il était « homme de théâtre » comme il aime à dire, autant qu'on peut l'être, aimant le théâtre avec passion, le comprenant bien, et le comprenant par son essence même, c'est-à-dire comprenant et aimant en lui non pas tout ce qu'il peut comporter, admettre, emprunter des autres arts ou recevoir d'eux; mais ce sans quoi il ne serait pas, ce qui par conséquent le dislingue fondamentalement des autres arts et l'en sépare. Qu'on ne dise pas par exemple à Sarcey que le théâtre est la représentation de la vie humaine : il ne l'est pas, puisque le roman et le poème épique le sont aussi. Qu'on ne

lui dise pas que le fondement de rémotion théâtrale est la sympathie de rbomme pour Thomme : ce n*en est pas le fondement^ puisque c*est le fondement aussi de l'émotion que nous éproii* Tons à lire une élégie ou une oraison funèbre. Qu'on ne lui dise pas que le théâtre est la peinture tragique ou comique des passions particulièrement fortes de Thumanité : il ne Test pas puisque le roman» Tépopée, la poésie lyrique le sont aussi ou peuvent Tètre. Le théâtre est en son fond ce sans quoi il ne serait pas, disparaîtrait, serait autre chose. Quoi donc? Une action représentée par des acteurs sur des planches, à dessein de retenir mille spectateurs entre quatre murs pendant trois heures sans qu'ils aient envie de s'en aller. Voilà ce que n'est ni le roman, ni l'épopée, ni l'élégie, ni le lyrisme, ni la poésie didactique, ni rien, sauf le théâtre, et voilà donc ce que c'est que le théâtre. Il s'ensuit que le théâtre pourra avoir mille qualités communes avec toutes sortes d'autres arts; miûs que ses qualités essentielles sortiront de la définition précédente.

Avec cette pierre de touche et la manière de s'en, servir, M. Sarcey a pendant près de quarante ans, et il semble loin d'avoir dit son dernier mot, éprouvé dix mille pièces de théâtre anciennes et modernes, sûrement, fermement, soutenu de sa passion pour le théâtre d'abord, d'une conscience, ensuite, d'une force de labeur et d'une force d'attention qui étonnent ses contemporains. Comme il arrive toujours, il a un peu trop incliné dans son sens. Ce qui est parfaitement le fond du théâtre (au moins pour les modernes) il a trop cru ou semblé croire que c'en était le tout. Quand une pièce péchait , par l'intrigue, soit manque de clarté, soit manque d'intérêt, de curiosité, et avait des qualités remarquables à d'autres titres, il a'a pas assez pardonné à ses défauts en faveur de ses beautés, et l'a renvoyée un peu vite au roman, à l'épopée, ou à autre chose. Il a cependant fait œuvre* de bon, consciencieux et avisé critique. A travers son labeur de critique dramatique, de journaliste quotidien et de conférencier, il a trouvé le temps d'écrire quelques livres aisés et spirituels : Souvenirs d'enfance; — Comment je suis devenu conférencier, et l'excellent, le pittoresque et pathétique Siège de Paris. C'est d'ailleurs un des

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hommes les plus droits, les plus loyaux et les plus généreux que notre génération et la précédente aient connus.

Cette époque a eu encore des journalistes d'assez grand talent pour qu'ils aient leur place marquée, et une place très honorable, dans l'histoire littéraire. Nous en avons nommé quelques-uns, Weiss, Sarcey, Edmond Âbout, en parlant d'autres genres littéraires où ceux-ci s'étaient illustrés. Parmi ceux qui ont été surtout et presque uniquement des journalistes politiques, il faut nommer Louis Yeuillot, défenseur ardent et violent de la religion et de l'Eglise catholiques, et surtout satirique implacable de tous ceux qui n'appartenaient ni à cette église ni à cette religion. Admirable écrivain, qui avait à la fois le style classique, la langue classique et Toutrage populaire, et qui savait réunir tout cela dans une manière à lui, vigoureux, nerveux, succulent, passant de la phrase courte et cinglante de Voltaire à la phrase harmonieuse et pleine de Bossuet, sans difOculté et aussi sans dissonance. Prévost Paradol, élève de l'École normale et quelque temps professeur de Faculté, comme Weiss, eut vers le milieu du second Empire un succès de journaliste politique et littéraire qui fut plus rapide et plus éclatant qu'aucun autre du mèfiie genre. La langue d'une pureté parfaite et d'une élégance soutenue, peut-être même un peu trop soutenue, qui lui était naturelle, y était pour quelque chose; son esprit et l'ironie savante où il était passé maître, et qui obligeait quelquefois ses lecteurs à avoir autant d'esprit que lui pour le bien entendre, les flattant à l'endroit sensible, y contri* huèrent encore plus. Un livre de politique générale, très beau, très complet, résumant toutes les doctrines du parti libéral de 1868, fut publié par lui sous le titre de la France nouvelle. Il est encore très digne d'être lu et très utile à lire. Avant qu'il se fût consacré entièrement à la politique, il avait publié en un volume un cours de Faculté sous le titre de Moralistes français. Comme « causeurs » ou « choniqueurs », quelques écrivains se sont fait une véritable réputation et très méritée. Avant 1860 brillaient déjà à ce titre soit au Figaro ressuscité par Villemessant, soit au Gaulois, soit dans les journaux illustrés les Alphonse Karr, Albéric Second, Edmond About, Sarcey,

Auguste Yillemot. Le genre avait été créé dès le temps de Louis-Philippe par M"* de Girardin, femme d*Ëmile de Girardin, fondateur de la PressCy de la Liberté^ de la France, etc. Emile de Girardin, journaliste de grand talent du reste, avait fondé en France la presse à bon marché ; M*"* de Girardin avait fondé la chronique comme genre littéraire : cette maison a eu une grande influence sur les destinées de la presse française.

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