Voir ci-dessus, t. X, p
nouvelle, celle de Ventropiey dont la signification véritable reste encore à préciser et d*après laquelle le système du monde évoluerait vers une répartition plus uniforme de la chaleur et une diminution des mouvements locaux. Enfin il mit en honneur la théorie cinétique des gaz, celle qui les considère comme constitués de particules animées de grandes vitesses et rebondissant les unes sur les autres, en montrant que cette hypothèse pouvait être formulée de façon à en déduire mathématiquement les lois fondamentales de Mariotte et de Gay-Lussac.
L'électricité; la télégraphie sous-marine; William Thomson, Maz^^ell. — En Angleterre, après Rankine, ce fut William Thomson (aujourd'hui Lord Kelvin), né en 1824, qui propagea les idées nouvelles, en contribuant d'ailleurs singulièrement à les éclaircir. Mais c'est surtout aux progrès de Télectricité qu'il s'attacha à cette époque; en attendant les applications que nous avons vues se réaliser de nos jours, la télégraphie se développait rapidement et l'on commençait à agiter le problème de jeter un câble sous-marin dans l'Atlantique pour établir une communication entre l'Ancien et le Nouveau Monde. La réussite d'une pareille opération, aujourd'hui devenue courante, n'eut lieu qu'en 1866, après plusieurs années de tentatives infructueuses. C'est peut-être le témoignage le plus merveilleux qu'ait vu notre siècle des ressources de la science technique et de la supériorité de l'intelligence sur la nature. — Wiliam Thomson est l'inventeur des appareils les plus ingénieux pour l'envoi et la réception des signaux télégraphiques, comme aussi d'un grand nombre d'instruments précis et délicats qui ont rendu possibles les mesures nécessaires pour les progrès de la science pure et appliquée. D'autre part, mathématicien habile, il a perfectionné singulièrement les méthodes du calcul, tandis que la théorie lui doit des explications aussi hardies qu'ingénieuses pour un grand nombre de phénomènes électriques.
A côté de lui, Maxwell (1831-1879), précisant les idées de Faraday , leur donnant une forme plus rigoureuse et plus mathématique, construisait la théorie électro-magnétique de la lumière. Après avoir démontré le rôle prépondérant du milieu
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isolant dans les phénomènes électriques, il considère ceax de la lumière comme identiques à des effets d'induction se succédant très rapidement et se propageant, suivant le même mécanisme* dans les divers milieux. Cette conception, en dehors des idées en vogue jusqu^alors, devait recevoir plus tard d'éclatantes confirmations expérimentales.
L'analyse spectrale : Kirohhoif et Bunsen. La vitesse de la lumière : Flzeau et Foucault. — L'analvse spectrale fut créée à Heidelberg par la collaboration d'un physicien, Kirchhoff (1824-1887), et d'un chimiste, Bunsen (né à Gœttingue en 1811), célèbre par d'autres travaux, notamment par l'invention de la pile électrique qui porte son nom. Kirchhoff, dans une suite d'études à la fois mathématiques et expérimentales, poursuivies de 1857 à 1860, tira le premier les conséquences de la coïncidence, déjà entrevue par Brewster et Angstrom, entre les raies obscures du spectre solaire (dites de Frauenhofer ^ et les raies brillantes des spectres que donnent des vapeurs métalliques rendues lumineuses. D'après sa théorie, les raies obscures sont dues à l'absorption par des vapeurs existant dans l'atmosphère solaire de certaines radiations émises par la masse liquide incandescente de l'astre. Si la vapeur d'une certaine substance devient elle-même source lumineuse (par exemple si on introduit dans une flamme seulc> ment une trace de cette substance), elle produit une raie brillante caractéristique, coïncidant précisément avec la raie obscure à laquelle donne lieu la même vapeur à froid. On peut dès lors affirmer l'existence dans l'atmosphère solaire, par exemple, des vapeurs de tous les corps dont les spectres, étudiés sur notre terre, auront offert des raies brillantes identifiées avec telle ou telle raie de Frauenhofer.
Mais l'analyse spectrale ne sert pas seulement à reconnaître l'existence dans le soleil ou dans les étoiles des substances que nous rencontrons sur notre terre, à prouver ainsi l'unité de composition de l'univers ; elle est pour le chimiste un nouveau et précieux mode de recherches, parce qu'elle permet de
i. Voir ci-dessus, t. X, p. "49.
déceler dans un minerai, par exemple, l'existence des métaux dont on reconnaît les raies caractéristiques, alors qu'ils sont en proportion beaucoup trop minimes pour être constatés par les réactions chimiques les plus sensibles. Enfin l'analyse spectrale conduit à isoler les métaux donnant naissance à des raies briK lantes qu'on ne doit pas attribuer à ceux qui sont déjà connus ; c'est donc un procédé pour la découverte de nouveaux corps simples. Ce fut cette face de la méthode de KirchhofT que Bunsen mit en pleine lumière, et il lui donna une vo^ue immédiate en découvrant par ce moyen le cérium et le rubidium (vers 1862).
L'étude du spectre prit donc dès lors une importance capitale, et de tous côtés les travaux se multiplièrent sur ce sujet et sur les questions voisines. On doit à cette occasion une mention particulière aux importants travaux de Stokes et de Ed. Bec<* querel sur la fluorescence et la phosphorescence.
Nous venons de rencontrer le premier nom français dans notre revue de l'œuvre scientifique de cette période; l'école des physiciens de notre pays se laissait incontestablement dépasser par celles de l'étranger. Au moment où disparaissaient, l'un après l'autre, les savants illustres qui avaient fait sa gloire, mais dont la vieillesse ne pouvait guère plus la guider, la mort fauchait, dans la force de l'âge et avant qu'ils eussent donné leur mesure, les meilleurs de la génération suivante, un Wertheim, un Sénarmont, un Vcrdet, ces deux derniers professeurs incomparables.
Toutefois l'optique continua à être cultivée avec ardeur et succès dans la patrie de Fresnel. En particulier, de retentissantes expériences aboutirent a la mesure directe, sur la terre, de la vitesse de la lumière. Deux noms sont attachés à cette mesure : ceux de Fizeau (1829-1896) et de Foucault (1819-1868). Associés dans un grand nombre de leurs travaux, ils ont, en fait, pour la vitesse de la lumière, construit deux appareils différents : celui de Fizeau, le premier en date, est regardé comme un peu moins précis; celui de Foucault (1863) permet d'opérer dans une chambre sur un rayon de quelques mètres.
Professeur à la Faculté de médecine, Fizeau avait commencé par des recherches sur la daguerréotypie. Celles qu'il fît ensuite
sur les interférences et la polarisation ont une gr&nde importance. Il appliqua notamment le premier de ces phénomènes à des mesures de micrométrie d*une grande précision. Dans un de ses mémoires, peu remarqué lors de sa publication , mais qui parait contenir le germe d*une méthode féconde, il a montré par Texpérience que le mouvement, par rapport à Taudîteur, du centre d'un ébranlement sonore influe sur la hauteur du son. et que de même le mouvement d'un corps lumineux, s'il est assez rapide, altère la longueur d*onde des rayons C*est un fait qui doit entrer en ligne do compte dans Tanalyse de la lumière des astres et peut servir à étudier leur marche.
Foucault était étudiant en médecine lorsqu'il se passionna également pour la daguerréotypie et fut ainsi mis en rapport avec Fizeau. Longtemps simple préparateur à la Faculté, il était déjà célèbre lorsqu'il obtint d'être attaché comme physicien à l'Observatoire. Son appareil pour la mesure de la vitesse de la lumière lui permit de l'étudier comparativement dans l'air et dans l'eau. En montrant qu'elle était plus considérable dans l'air, il trancha d'une façon définitive en faveur de la théorie des ondulations le débat toujours renaissant entre les partisans de ce système et les tenants de la doctrine de l'émission.
Il s'acquit une gloire non moins grande par la démonstration directe de la rotation de la terre, faite d'abord dans une cave, puis répétée au Panthéon, au moyen d'un pendule reposant sur un plan à l'aide d'une pointe et dont le plan d'oscillation paraissait se déplacer par un mouvement diurne. Son paradoxal gyroscope, qui permet de déterminer le méridien d'un lieu sans aucune observation astronomique, prouva de même qu'il avait le génie de tirer des lois de la mécanique les conséquences les plus inattendues. Quant au talent de constructeur d'appareils dont il avait donné tant de preuves, il devait encore l'appliquer pour établir des miroirs de télescope et de grandes lentilles d'une inimitable perfection.
Autodidacte comme savant, génial inventeur d'expériences, Foucault, par contre, ne pouvait être chef d'école.
La chimie : J.-B. Dumas; H. Sainte-Glaire Deville, Wurtz, Berthelot, Pasteur. — Mais si la France perdait
sa suprématie dans le domaine de la physique comme dans celui des mathématiques, elle la reprenait victorieusement pour la chimie. Jamais elle ne compta, dans cette science, une pléiade de maîtres aussi illustres. G*est Henri Sainte-Claire Deville (1818-1881) et Pasteur (1822-1895) à l'École normale; Wurtz (1817-1884) à rÉcole de médecine, Berthelot (né en 1827) au Collège de France. Mais ce qui caractérise surtout celte période, c'est que chacun de ces maîtres est chef d'une école distincte et anime ses élèves d'un esprit différent. La part des hypothèses, qui, sans être définitivement consacrées, peuvent utilement guider les chercheurs, restait encore en elTet assez large pour que divers systèmes pussent se disputer la prééminence.
Jean-Baptiste Dumas (1800-1884), dont le puissant enseignement a suscité ces diverses écoles, reste en dehors d'elles, et garde la chaire de la Sorbonne; mais la politique lui prend le meilleur de son temps, et quoique son action, grâce à son inQuence dans les conseils du gouvernement, s'exerce fructueusement en faveur du progrès scientifique, il ne dirige plus le mouvement des esprits.
Sainte-Claire Deville s'adonna surtout à la chimie minérale; il créa des procédés de préparation en grand pour des corps simples qu'on n'obtenait avant lui qu'en grains impurs; c'est ainsi qu'il obtint des lingots d'aluminium ou de magnésium, des cristaux de bore et de silicium. La préparation industrielle de l'aluminium fut de la sorte. fondée grâce à lui. En même temps, il imaginait de nouvelles méthodes d'analyse, reproduisait un grand nombre d'espèces cristallines, mesurait des densités de vapeur à des températures que l'on ne croyait pas pouvoir atteindre. Mais surtout il consacrait son enseignement à ruiner la doctrine de l'affinité, consacrée par l'autorité de Berzélius, et fondée sur l'hypothèse d'une force occulte ne se manifestant qu'au contact des corps et développant alors une énergie créée de toutes pièces. C'est lui qui, le premier, transportant dans le domaine de la chimie le principe nouveau qui triomphait en physique, montra sous quelles déterminations il devait être appliqué pour établir la continuité entre les deux ordres de phénomènes; il fit ressortir le rôle de la chaleur dans
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les réactions chimiques, prouva Texistence de véritables équilibres chimiques réglés par les conditions physiques de la température et de la pression; enfin il découvrit le phénomène de la dissociation et en énonça les lois, semblables à celles qui président aux changements d'état physique des corps.
Wurtz fut au contraire le maître incontesté en chimie organique; dès 1849 il faisait la découverte des ammoniaques composées, qui apportait à la doctrine des types une éclatante confirmation. En 1856, deux ans après que Berthelot avait établi la fonction trialcoolique de la glycérine, il découvrait le glycol, dont la fonction est bialcoolique. Ce fut le point de départ de toute une série de travaux, de classifications et de découvertes nouvelles, poursuivies tant en France qu'à l'étranger. Mentionnons entre autres les multiples recherches de Cahours (1813-1891) sur la série aromatique; les combinaisons orgaDO* métalliques, etc., d'Hofmann* (1818-1892), le créateur de l'industrie des matières colorantes extraites du goudron de houille; de Williamson, qui découvrit les éthers mixtes; de son compatriote Frankland, sur la constitution des alcools et de leurs dérivés, etc.
Wurtz s'attacha surtout à propager ce qu'on appelle la théorie atomique, avec l'idée des différentes valences des corps simples, et le système de notations qui permet de représenter intuitivement la composition souvent si complexe des corps organiques. Il lutta toute sa vie pour faire abandonner dans l'enseignement la notation des équivalents, purement conventionnelle en fait, mais que la routine devait maintenir jusqu'à une date toute récente. La notation atomique désigne par le symbole de chaque corps la masse de ce corps qui occuperait, à l'état gazeux, le même volume qu'une certaine masse (2 gr.) d'hydrogène, ce dernier corps étant pris comme type; elle indique donc, en principe, la composition en volumes des corps. L'opposition qu'elle rencontra longtemps fut provoquée par les hypothèses
i. Né à Giessen, élève de Liebig, appelé comme professeur à Londres, puis (à partir de 1862) k Berlin, dont il organisa le magniflque laboratoire, Hormann fut le fondateur de la Société chimique allemande, 11 a collaboré avec Cahours pour les découvertes de la série non saturée des alcools et les recherches sur les bases phosphorées.
plus OU moins hasardées, se rattachant aux idées de Dalton, dont elle ne se dégagea que peu à peu, et qui amenèrent de fréquentes discussions entre Wurtz et Sainte-Glaire Deville. Si ces hypothèses n*ont plus guère aujourd'hui qu'un intérêt hisr torique, il n'en faut pas moins reconnaître qu'elles ont puissamment servi au progrès scientiflque.
Longtemps simple préparateur de Balard au Collège de France, M. Berthelot monta en 1859 dans la chaire de chimie organique à l'École supérieure de pharmacie. En 1864 on créa pour lui une chaire au Collège de France. Il avait déjà accompli sur la synthèse des composés organiques ses immortels travaux qui ont définitivement éliminé de la science l'idée d'une force vitale intervenant nécessairement et victorieusement dans la formation de ces composés.
La synthèse de l'alcool et des principes immédiats des corps gras remonte a 1854 : quelques années plus tard suivit, au moyen de l'arc électrique, celle de l'acétylène (carbure d'hydrogène), qui permet de reproduire par les réactions ordinaires tous les composés organiques.
Dès 1865, M. Berthelot professait au Collège de France et publiait ses premières Leçons sur la thermochimie \ il jetait ainsi les fondements sur lesquels la science chimique devait être reconstruite en accord avec la rénovation de la physique. Si le dégagement ou l'absorption de la chaleur dans les réactions chimiques avaient déjà suscité des mesures effectuées par Lavoisier et par Laplace, si la thèse de la transformation de l'énergie s'imposait désormais de plus en plus victorieusement, la tâche assumée par M. Berthelot n'en était que plus difficile, car il ne s'agissait de rien moins que de discerner des lois pouvant permettre de prédire à coup sûr toutes les réactions imaginables; or les formules de ces lois, tout aussi bien que les déterminations numériques* nécessaires à leur application, ne pouvaient être déduites que de longues séries d'expériences précises; car la conception théorique qui conduisait à ces recherches ne suffisait nullement pour en préjuger les résultats, même sous les formes les plus générales.
Mais c'était surtout dans la période suivante que l'illustre
savant devait achever son œuvre. Nous laisserons de même Pasteur avant la (in de sa brillante carrière.
Elle débuta par un travail très remarqué sur un problème rentrant dans le domaine de la physique et qui avait arrèb- Mitscherlich : pourquoi le paratartrate double de soude et d'ammoniaque n*avait aucune action sur la lumière polarisée. Pasteur mon Ira que ce sel est en réalité composé de deux sels pouvant être séparés, ayant une dissymétrie inverse et par suite une action inverse sur le plan de polarisation de la lumière. Amené dans ce travail à étudier les modifications de la dissvmétrie pendant la fermentation du tartrate d'ammoniaque, il aborda dès lors Tétude générale des fermentations.
Lu doctrine généralement adoptée était alors celle de Liiebig, émise en 1839. Une fermentation était une réaction lente entre l'oxygène de Tair et une matière organique. Cette matière, en voie de destruction (le ferment), communiquait aux composés fermentescibles en contact avec elle le mouvement de décomposition qui l'animait elle-même. En somme, il s'agissait d'un phénomène purement chimique, ayant son analogue dans des réactions entre corps inorganiques.
Opérant sur des milieux complètement débarrassés de toute matière pouvant être regardée comme ferment au sens de Liebig, y introduisant seulement quelques milligrammes de levure (c'est-à-dire de cellules végétales), et produisant ainsi une fermentation régulière, Pasteur établit expérimentalement une conception toute contraire. Le ferment est un être vivant (végétal ou animal, microbe), qui peut se multiplier dans un milieu favorable; la fermentation est le résultat de l'aciion chimique que, pour vivre, cet être exerce sur le milieu, action dont le caractère dépend des phénomènes chimiques dont le ferment est lui-môme le théâtre, en tant qu'être vivant.
Entre temps. Pasteur soutint une dispute célèbre, qui eut un grand retentissement et se termina pour lui par un triomphe éclatant.
La croyance à la génération spontanée des êtres inférieurs était restée une opinion consacrée par de puissantes autorités, quoiqu'elle ne reposât sur aucun fait scientifiquement établi.
En 1858, un savani distingué, Pouchet, directeurdu Muséum de Rouen, crut avoir, dans des expériences d'apparence irréprochable, constaté la réalité de générations spontanées. Avec son sens profond de la rigueur expérimentale, Pasteur découvrit comment des germes avaient pu se glisser dans les vases clos de Pouchet; il établit d'une façon irréfutable quelles sont les précautions nécessaires et suffisantes pour faire périr les germes ouïes empêcher de pénétrer dans les appareils; il montra que, si ces précautions sont prises, aucune génération spontanée n'est jamais observée; qu'enfin les faits invoqués par ses adversaires devaient toujours s'expliquer soit par la préexistence de germes microscopiques dans les milieux, soit par l'introduction des germes flottant dans l'atmosphère.
Les sciences naturelles : la doctrine de l'évolution. — Tels furent, jusqu'à sa cinquantaine, les travaux de l'illustre savant qui, dans la seconde partie de sa carrière, poursuivant avec persévérance l'étude du rôle dans la nature de ces microbes sur lesquels il avait appelé l'attention, devait révolutionner les conceptions de la médecine et les pratiques de la chirurgie. Son œuvre, avant 1810, était déjà de la plus haute importance pour les sciences biologiques; elle jetait une lumière précise sur le lien qui unit les phénomènes vitaux à ceux de la chimie, de même que celle de Berlhelot éclairait les rapports entre les phénomènes chimiques et physiques. Ainsi se préparait la synthèse des sciences de la nature, que le xix' siècle laissera à accomplir au xx"^, après l'avoir singulièment avancée.
Mais pour la période qui nous occupe, c'est une autre question, d'une égale importance philosophique, qui commence à prendre le premier rang dans les préoccupations des naturalistes.
En 1859 paraît le livre célèbre de Y Origine des espèces, par Charles Darwin (1809-1882); c'était le fruit des méditations de plus de vingt ans, remontant au voyage scientifique qu'il avait accompli dans sa jeunesse (expédition du Beagle vers la Terre de Feu, 1831-1836). Par défiance envers ses propres idées, il se limitait à rédiger lentement ses études sur la sélection artificielle {Variations des ajiimaux et des plantes à l'état domestique, 1868) lorsque la communication d'un mémoire
Histoire oAméralb. XI. 61
transformiste de son compatriote Wallace et les conseils qu*il reçut à ce sojet de Lyell et de Hooker le décidèrent à une exposition de ses propres opinions.
Le trait propre de Darwin est d^avoir introduit dans la thèse évolutionniste, qui remontait à Lamarck, l*idée que dans la lutte pour la vie, des variations accidentelles, mais avantageuses pour une espèce, se conservent et se développent par rhérédité : qu*il se fait ainsi une sélection naturelle des formes spécifiques les mieux douées. Le transformisme avait dès auparavant rallié plusieurs savants ; mais aucun n'avait trouvé une formule aussi propre à expliquer les apparences de finalité dans la nature, aucun n*avait su rendre son système aussi accessible par la clarté de l'exposition, aussi plausible jvar le choix scrupuleux des preuves mises à l'appui. Du coup, la doctrine de l'évolution commença à passionner le grand public; l'ardente opposition qu'elle rencontra de la part du clergé anglican n'aboutit qu'à la faire connaître davantage, et à lui faire donner par ses défenseurs une extension et des développements hors de proportion avec la pensée même de Darwin. Tandis que celui-ci, l'un des moins bruyants et des plus modestes à coup sûr des savants contemporains, continuait les observations patientes et ingénieuses dont il a rempli ses derniers ouvrages, Huxley, Cari Vogt (f 1894), Hseckel hâtaient de tous leurs efforts le triomphe du nouvel évangile. En France, les adhésions des savants se firent attendre jusqu'à la génération suivante, mais les arguments invoqués contre le transformisme par Flourens et Quatrefages ne pouvaient ralentir le mouvement des esprits. Ce ne fut que lorsque l'ardeur des polémiques fut éteinte et que l'on prétendit faire de la doctrine triomphante une clef d'explication universelle, que les objections valables se firent jour; on reconnut que la théorie propre de Darwin devait être confinée au terrain scientiGque sur lequel il l'avait posée. N'assignant aucune cause aux variations accidentelles qui amènent la sélection naturelle, elle est pour le philosophe moins satisfaisante en fait que celle de Lamarck, qui attribue l'évolution à l'influence du milieu ; elle ne jette, en réalité, aucun jour sur le problème capital de l'ori-
giae de la vie; mais elle n*en reste pas moins un des faits les plus marquants de Thistoire de notre siècle.
En tout cas, le courant nouveau orienta de plus en plus les naturalistes vers Tétude des organismes inférieurs, jusque-là relativement négligée, mais qui semblait contenir la clef des problèmes agités. Signalons rapidement le commencement des explorations méthodiques du fond de la mer qui, alors que Forbes, en 1859, afOrmait qu'il n'y avait plus de vie au-dessous de 300 brasses, ont révélé jusqu'aux profondeurs de 3000 mètres l'existence d'une faune adaptée à un milieu si différent de ceux qui nous sont familiers, et conservant des types que l'on croyait disparus depuis de longues périodes géologiques; la fondation du premier laboratoire marin (en 1869, à Roscofl*, par Lacaze-Duthiers), pour permettre la poursuite méthodique des études sur les animaux et végétaux des rivages de la mer.
La physiologie : Claude Bernard. — La zoologie et la botanique descriptives ayant à peu près épuisé, comme champ d'exploration, la surface du globe, il s'en ouvrait donc un nouveau, qui exigeait des ressources plus puissantes, comme aussi des travaux plus minutieux et plus patients. Il en était de même en histologie; les faits les plus apparents étant découverts, il fallait, pour pénétrer encore plus avant dans le détail de la structure intime des tissus ou du fonctionnement des organes, inventer des procédés de plus en plus subtils et délicats. Le progrès le plus remarquable, dans l'histoire de celte technique, semble l'invention du microtome (construit sous sa première forme en France par Rivet, 1866) permettant d'opérer des coupes d'une épaisseur excessivement réduite dans les tissus préalablement durcis par l'injection de réactifs, puis inclus dans une substance telle que le coUodion ou la paraffine.
En botanique, il restait à résoudre un problème capital : celui du mode de fécondation et de reproduction pour les végétaux cryptogames. La sexualité pure et simple fut successivement établie par Thuret (1851) pour les fucus, par Pringsheim (1865) et Bary (1858) pour les algues conjuguées, par Thuret de Bornet (de 1860 à 1870) pour les floridées. Pour les fougères et les mousses, le mode, plus complexe et assimilable aux gêné-
rations alternantes du règne animal, fut reconnu à la suite des travaux de Lesczyc-Suminsky (1848) et de Hofmeister (4849).
Mais ce fut surtout à cette époque la physiologie qui progressa sous rinfluence d*un maitre qui sut non seulement accomplir des travaux originaux dignes de servir de modèles, non seulement former une brillante pléiade d'élèves \ mais aussi propager par son enseignement et ses livres des règles et des principes qui ont formé comme un code universellement adopté.
Dans les découvertes personnelles de Claude Bernard (1813- 1878), deux sont hors de pair : la fonction glycogénique du foie (1848-1849), le système des nerfs vasomoteurs, c'est-à-dire agissant sur le calibre des vaisseaux sanguins (1862). Là il a tout créé et son œuvre reste définitive. Ses recherches sur la physiologie du pancréas, sur les effets du curare (1850), sur la sensibilité récurrente, sur la chaleur animale, sont également de premier ordre.
Sa conception biologique fondamentale est Tunité et la communauté des phénomènes vitaux dans les deux règnes, végétal et animal ; ces phénomènes sont de deux ordres : fonctionnels ou de destruction, plastiques ou de synthèse organique. La vie se soutient par Tenchainement de ces deux ordres de phénomènes constamment associés et réciproquement unis; elle n'est, dans la forme animale la plus complexe, que l'inlégrale des vies élémentaires des cellules qui vivent dans le sang (milieu intérieur) de la même façon que les cellules des protozoaires vivent dans l'eau. Elles empruntent leurs aliments à ce milieu et y rejettent leurs déchets, tandis que l'abondance du sang en chaque point est réglée par le système nerveux, et que l'élection des cellules particulières pour les diverses substances qui se trouvent dans le milieu assure la stabilité de l'organisme.
Les idées que Claude Bernard a fait triompher comme principes scientifiques en biologie sont : 1^ le déterminisme rigoureux. Chaque variation dans un phénomène correspond à une diS'érence dans les conditions matérielles, et cette correspon-
i. Le plus marquant, Paul Bert (1833-1886), se signala, avant 1870, par ses recherches sur la grelTe animale (1863), sur la vitalité propre des tissus animaux (1866), sur la respiration et l'asphyxie, etc.
dance est à déterminer par Texpérience; 2° Inutilité de Thypothèse, comme guide de Tinvestigation, mais sous la condition de ne Tadopter définitivement qu*après avoir tout fait pour la détruire; 3° Tincertitude de la méthode statistique et la nécessité de procéder toujours par expériences comparatives.
Ces règles paraissent aujourd'hui banales; Claude Bernard les empruntait d*ailleurs à la pratique des sciences physiques et chimiques; mais à Tépoque où il les formulait, la grande majorité des médecins étaient imbus de la croyance à des forces vitales spéciales, échappant au déterminisme. Des maîtres renommés disaient hautement : < En médecine (et cela valait pour la physiologie), il n*y a pas de lois, il n'y a que des faits isolés. » De là Tabus de la statistique des observations, destinée à fournir au moins une probabilité pour guider tout d'abord dans la prognostique et la thérapeutique.
L*école clinique, comme elle s'appelait, traita d'ailleurs longtemps d'utopie le programme de l'école expérimentale, tel que le traçait Claude Bernard. Cette dernière n'a triomphé que par les résultats qu'elle a obtenus en suivant la voie que lui ouvrait son fondateur. Les progrès réalisés furent tout d'abord sensibles pour la diagnostique, qui se renouvela presque complètement. Mais l'action des médicaments commença dès lors aussi à être étudiée avec la rigueur et la précision indispensables à la science, en attendant que les découvertes de la bactériologie, dues aux travaux de Pasteur, entraînassent les médecins dans un nouveau courant d'idées.
Conclusion. — En résumé, la période de 1847 à 1870, au point de vue du progrès scientifique présente une importance capitale, moins pour la constitution de théories particulières que par le puissant effort de synthèse qui renouvelle Tensemble des conceptions et ne fait que redoubler l'activité intellectuelle. Les nouvelles découvertes ne le cèdent pas en valeur théorique à celles de Tâge précédent et elles préparent des applications plus immédiates, dont le dernier quart du xi\* siècle verra le splendide épanouissement.
Sous des formes plus ou moins différentes de celle qu'Auguste Comte avait voulu leur imprimer, les idées fondamentales
du positivisme se répandent en même temps de plus en plus et gagnent surtout les savants, tandis que la philosophie officielle semble déroutée et désorientée devant les vérités qui éclatent sans qu'elle ait pris part à leur découverte, comme aux siècles précédents. L'Allemagne s'est lassée, au moins pour un moment, des systèmes métaphysiques; en Angleterre, Stuart Mill fonde le positivisme anglais, auquel Herbert Spencer donnera une originalité si profonde; en France, Littré est le meilleur héritier de Comte. Mais les véritables promoteurs de ce nouveau courant de la pensée, ce sont ceux qui ont donné à la science Tunité rêvée seulement par le fondateur du positivisme, ceuj: dont nous n'avons pu citer que les noms les plus saillants, d'Helmhollz à Claude Bernard et Berthelot.
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