CULTE DU DIRECTOIRE
la vraie liberté, sur la liberté civile, sur la représeu talion nationale; nous Taurons; je le jure; je le jure en mon nom et en celui de mes compagnons d'armes! » Aussitôt, installé dans la salle des inspecteurSy il donna des ordres, déféra des commandements, et, quoiqu'aucun décret ne Ty autorisât, nomma le général Moreau commandant de la garde du Luxembourg, où habitaient les Directeurs, et Moreau accepta ce rôle de geôlier. Les barrières de Paris furent fermées, le départ des courriers suspendu. Les Parisiens se montrèrent indifférents, et il n*y eut aucun mouvement hostile ou sympathique, quoique les rues fussent pleines de curieux qui lisaient les proclamations de Bonaparte : c Dans quel état j ai laissé la France, et dans quel état je Tai retrouvée!... Cet état de choses ne peut durer, etc. » Le ministre de la police Fouché et Tadministration centrale de la Seine, dans des placards, se prononçaient aussi pour le coup d*Etat. On répandait des factums a Téloge de Bonaparte et de ses intentions libérales, où on disait que le général ne serait ni un César ni un Cromwell. Il s*agissait, assurait-on, d'une révolution légale. Aussi, pour la promulgation constitutionnelle du décret des Anciens, avait-on besoin de la signature de la majorité du Directoire. Tout dépendait de Tatlitude de Barras : s'il se réunissait à Gohier et à Moulins, le coup d'Etat commencé pouvait avorter. Il prit le parti de s'abstenir, d'être absent, et . celte absence favorisa les conjurés. Gohier, qui présidait, convoqua le Directoire : Moulins se rendit seul à cette convocation. Barras envoya au Corps législatif sa démission de directeur. Alors Gohier et Moulins, déconcertés, allèrent rejoindre Siéyès et Roger Ducos dans la salle des inspecteurs, d'où ils refusaient de sortir, et tous les quatre signèrent le décret. On voit que Gohier et Moulins ou perdirent la tète ou ne se défiaient pas encore de Bonaparte. Rentrés au Luxembourg, ils y furent prisonniers sous la garde de Moreau et pro lestèrent par un message au Corps législatif. Ce message fut intercepté. Moulins s'évada. Gohier resta captif jusqu'au 20 brumaire. Il n'y avait plus de gouvernement.
Journée du 19 brumaire. — Cependant le coup d'Etat faillit manquer, parce que les républicains partisans de la Cons-
tilution de Tan III eurent le temps de se concerter pendant les vingt-quatre heures qui s'écoulèrent entre le décret de transferl et la réunion du Corps législatif à Saint-Cloud. Le président Lucien avait trop présumé de son influence sur ses collègues, et il fut bien vite évident qu'il y avait aux Cinq-Cents une majorité contre les projets de Siéyès et de Bonaparte. Même aux Anciens, une minorité hostile ne cachait pas son indignation au sujet de la violence faite à Gohier et à Moulins. Les Cinq- Cents ouvrirent leur séance dans TOrangerie, et les Anciens dans la galerie de Mars, au milieu d*un appareil militaire. Mais les soldats qui gardaient le château étant en grande partie des grenadiers du Corps législatif, les députés ne s'effrayèrent pas. Les Anciens entrent en séance à deux heures. La minorité réclame des explications sur le complot dénoncé la veille. On lui répond par la fausse nouvelle que les directeurs Gohier, Moulins et Roger Ducos ont donné leur démission comme Barras, et que Siéyès a été mis en surveillance. A quatre heures, Bonaparte, introduit à la barre avec son élal-major, fait un discours incohérent, où il se dit accompagné du dieu de la fortune et du dieu de la gloire. Il demande aux Anciens de « prévenir les déchirements », de sauver la liberté et l'égaUlé. On lui crie : € Et la constitution? » Et il répond que la constitution, violée par tous les partis, ne peut plus sauver la France. On le somme de nommer les conjurés, et il allègue de vagues griefs contre Barras et Moulins. On insiste : il s'embrouille, perd la tète, dénonce les Cinq-Cents, fait appel à ses soldats, et se retire. Un républicain, Dalphonse, propose de prêter serment à la Constitution de l'an III. La majorité semble embarrassée. Survient la nouvelle que Bonaparte vient d'être poignardé dans la salle des Cinq-Cents : le Conseil des Anciens se forme en comité secret.
Le Conseil des Cinq-Cents s'était réuni en même temps que le Conseil des Anciens. Delbrel s'écria : « Nous voulons la Constitution ou la mort! Les baïonnettes ne nous effraient pas : nous sommes libres ici. Je demande que tous les membres du Conseil, appelés individuellement, renouvellent à l'instant le serment de maintenir la Constitution de l'an III. » L'assemblée se leva avec
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enthousiasme, et chaque député, même Lucien, vint prêter le serment proposé, à l'exception d*un seul, Tex-conventionnel girondin Bergoeing. On discutait sur la démission et le remplacement de Barras, quand Bonaparte entra dans la salle, nulète, tenant d'une main son chapeau, de l'autre sa cravache, escorté de quatre grenadiers du Corps législatif uniquement armés de leur sabre. A côté d'eux, il semblait plus petit encore : il était pâle, ému, hésitant. Il eût peut-être été habile de l'écouter, de l'interroger. La colère et l'indignation l'emportèrent. On ne le laissa pas parler; on cria : « A bas le dictateur! Hors la loi! > Deslrem lui dit : « Est-ce donc pour cela que tu as vaincu? » On prétend qu'alors plusieurs députés, notamment Aréna, le menacèrent avec tles poignards et qu'un grenadier, nommé Thomé, reçut le coup qui lui était destiné. 11 ressort au contraire des témoignages les plus sérieux, même bonapartistes, qu'il y eut seulement une bousculade, où peut-être le grenadier Thomé eut sa manche déchirée, mais qu'il n'y eut ni poignards, ni tentative homicide. Injurié, repoussé, Bonaparte sortit. Son frère Lucien essaya de le justifier, se fit huer, céda le fauteuil à un autre conjuré, Chazal. On proposa d'annuler la nomination de Bonaparte, de déclarer que les troupes réunies à Saint-Cloud faisaient partie du Corps législatif. Chazal se refusa à mettre ces motions aux voix. Alors c'est un cri général : La mise hors la loi de Bonaparte! On force Lucien à reprendre la présidence pour faire voler ce décret. Lucien pleure, se trouve mal, dépose les insignes de la dignité présidentielle. On l'enloure, on le console, on lui permet d'aller chercher son frère afin de tout terminer par une explication civique. Chazal reprend le fauteuil. C'est maintenant un tumulte affreux. Augereau, qui est venu reprendre sa place de député, somme le président de mettre aux voix le décret de hors la loi. Ce décret allait être porté, lorsque les soldats entrèrent.
Quand Bonaparte était sorti de la salle des Cinq-Cents, on l'avait vu très pâle, la tête penchée, marchant comme un somnambule, poursuivi par ce cri de hors la loi! qui avait jadis envoyé Robespierre à Téchafaud. Le silence des soldats et de la foule accrut son effroi. Il monte à cheval pour haranguer les
troupes, mais tombe aussitôt par terre. On le relève, on Tentoure; Lucien arrive, et remmène dans une salle du palais, où Siéyès lui dit : « Ils veulent vous mettre hors la loi : mettez-les hors la salle! » La fable des « poignards » est concertée. On dit aux soldats que des factieux ont voulu assassiner leur général, et c'est le président du Conseil des Cinq-Cents qui leur ordonne d'envahir la salle où siègent les assassins et de disperser les députés. Deux pelotons de grenadiers, précédés de tambours, entrent Tarme au bras, dans TOrangerie. Blin, Bigonnet, Talot, le général Jourdan ont beau les adjurer : ils poussent les députés devant eux, les forcent à sortir, prennent dans leurs bras, en riant, les plus récalcitrants. Les spectateurs des tribunes sautent par les fenêtres.
Suppression du Directoire; établissement du Consulat provisoire. — Aussitôt le Conseil des Anciens chargea une commission de lui présenter des mesures, et, sur son rapport, vota la suppression du Directoire, la création d*une commission executive de trois membres, Tajournement du Corps législatif. Mais Bonaparte et Siéyès ne crurent pas que ce vole des Anciens pût être accepté par Topinion. On réunit 25 ou 30 membres des Cinq-Cents, qui tinrent séance à neuf heures du soir, sous la présidence de Lucien, et, comme s*ils formaient la majorité, volèrent, sur le rapport de Boulay (de la Meurthe), une résolution portant qu'il n'y avait plus de Directoire, que 61 membres du Corps législatif en seraient exclus, entre autres Talot, Aréna, Briot, Deslrem, Goupilleau (de Montaigu), le général Jourdan; qu'il était créé une commission consulaire executive, composée des citoyens Siéyès, Roger Ducos et Bonaparte, qui prendraient le nom de Consuls de la République française; que le Corps législatif s'ajournait au 1®'' ventôse suivant; que, pendant cet ajournement, chaque Conseil serait remplacé par une commission de 25 de ses membres, et ces deux commissions statueraient, « avec la proposition formelle et nécessaire de la Commission consulaire executive, sur tous les objels urgents de police et de finances >, et prépareraient c les changements à apporter aux dispositions organiques de la Constitution dont l'expérience a fait sentir les vices et les inconvé-