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salon. Cette anecdote, rapportée au général, le fit sourire : € Vivent les gens d'esprit! dit-il. J'en augure bien. » En vain Siéyès voulut faire admettre d'avance sa constitution par Bonaparte. Celui-ci ne Técouta pas , ne concerta avec lui que les moyens d'exécution du coup d'Etat projeté, et, quant à la constitution, déclara qu'il la faudrait faire discuter par les commissions législatives que l'on tirerait du Corps législatif épuré. Si Siéyès n'y consent pas, qu'il cherche un autre général! Talleyrand et Rœderer, qui jouèrent un rôle actif dans les « coulisses » de cette conspiration, empêchèrent une rupture. Siéyès se résigna, et sa constitution fut ainsi « rejelée sur le second plan et livrée aux chances futures ».
Lia France & la veille du 18 brumaire. — Bonaparte, Siéyès et leurs complices étaient donc décidés à faire contre le Corps législatif un coup d'Etat analogue à celui du 18 fructidor ; mais ils ne se sentaient pas surs du succès, et ils voyaient que l'opinion ne réclamait pas alors un sauveur. Sans doute les Français, après tant de coups de force contradictoires, soit populaires, soit gouvernementaux, en étaient venus à un scepticisme politique, à une apathie, qui permettaient d'oser beaucoup, mais non de compter sur l'appui enthousiaste d'un sentiment vraiment national. Sans doule le véritable esprit républicain, l'esprit de légalité, avait été corrompu par les excès de la Terreur, par les excès de la gloire militaire, par la faiblesse et les violences du Directoire. Sans doute, la bourgeoisie, la nouvelle aristocratie sociale, les possesseurs des biens nationaux, avaient peur, et des Jacobins devenus à demi Babouvistes, et des royalistes qui menaçaient l'état social établi depuis 1789. C'était assez pour rendre le coup d'Etat possible, si on le présentait comme dirigé à la fois contre le jacobinisme et contre Louis XVIII. Ce n'était pas assez pour que ce coup d'État parût nécessaire. La nation ne le demandait pas. Si Bonaparte fût revenu d'Egypte quelques semaines plus tôt, quand Souvorof menaçait nos frontières, peut-être la France se fût-elle jetée alors dans ses bras. En brumaire an VIII, nos frontières étaient sauvées, l'insurrection royaliste du Midi était vaincue. Cependant un nouveau danger faillit faciliter les projets des conjurés.
Le 26 vendémiaire, on apprend que les Vendéens ont repris les armes, se sont emparés du Mans; le 4 brumaire, qu'ils ont poussé une incursion nocturne jusque dans la ville de Nantes: le 10, que 3000 chouans sont réunis dans la forêt de Fougères en Bretagne. Le comte de Frotté agite la Normandie. Mais déjà cette sédition est déconcertée par les victoires de Masséna et de Brune. Le Mans est rendu à la République. Les insurgés battent en retraite. Le général d'Hédouville, reprenant (sur Tordre du Directoire) la tradition de Hoche, prépare la pacification dont Bonaparte consul recueillera les fruits. L'opinion ne s'inquiète pas de cette renaissance de la Vendée et de la Chouannerie, que Ton croit factice. Le ministre de Prusse à Paris écrit à son gouvernement que la confiance renaît partout en France, et on voit que même les querelles religieuses s'apaisaient. On a dit qu'alors le Corps législatif, par la nullité ou l'incohérence de ses délibérations, acheva de dégoûter l'opinion du régime parlementaire. Au contraire, il s'occupa avec calme et gravité de révoquer les lois terroristes sur l'emprunt forcé et sur les otages. Le 17 brumaire, ce débat va aboutir; Siéyès et Bonaparte, s'ils attendent encore, n'auront plus de prétexte jacobin à invoquer, de spectre rouge à agiter. Il est temps qu'ils agissent; demain il serait trop tard. Siéyès hésitait encore : Bonaparte résolut de brusquer la partie.
Préparatifs du coup d*Ëtat. — Quelque force que donnassent aux conspirateurs la gloire de Bonaparte et la situation de Siéyès dans le gouvernement, le coup d'Etat, que la France ne désirait pas, eût sans doute été irréalisable, si la majorité du Conseil des Anciens ne se fût trouvée acquise d'avance, non pas à l'idée d'une dictature militaire (dont elle avait horreur), mais aux projets constitutionnels de Siéyès, quoique personne ne connût alors nettement ces projets et que Siéyès lui-même n'en eût pas arrêté sans doute toute la forme et tous les moyens. Les Cinq-Cents avaient voté une résolution pour punir de mort tous négociateurs, généraux, ministres, directeurs, etc., qui proposeraient ou accepteraient des conditions de paix tendant à altérer l'intégralité du territoire de la République ou à modifier la Constitution de Van III. Cette résolution, évidemment dirigée
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<:oiilre Siéyès, fut rejetée par les Anciens le 2 brumaire an VIII. Les Cinq-Cents acceptèrent ce rejet; il n'y eut pas conflit, mais profonde divergence entre les deux chambres. Les Anciens admettent donc que la constitution puisse être changée; les Cinq-Cents la sentent menacée, évitent toute discorde, se montrent conciliants, mais sont impuissants, imprévoyants. Ils redoutent Siéyès, et ils ont raison. Mais ils ne redoutent pas Bonaparte, et ils ont poussé la confiance jusqu'à élire président, le !•' brumaire, son frère Lucien, qui a juré de poignarder tout dictateur. Les Anciens, ayant à renouveler leurs inspecteurs de la salle (questeurs), nomment de futurs complices du coup d'État, Cornet, Courtois, Beaupré, Baraillon, Fabre.
Bonaparte passa la journée du 18 brumaire à s'assurer des officiers et des troupes. Il obtint la neutralité du général Bernadotte. Il convoqua Macdonald, Beurnonville et son beau-frère Leclerc. Quant à Moreau, mécontent du Directoire, il consentit à coopérer. Un contemporain, l'historien Tissot, assure que le ministre de la guerre connut le complot ce jour-là et proposa aux Directeurs d'arrêter Bonaparte ; ils refusèrent, rassurés par les rapports du ministre de la police Fouché. Le bon Gohier fut un des plus ardents à ne pas croire à la conjuration, parce que Bonaparte lui avait promis de diner chez lui le lendemain 18. Siéyès, assuré de la complicité de Roger Ducos et de la prudente neutralité de Barras, n'eut pas de peine à donner le change à son collègue Moulins. Aidés par Fouché, conseillés secrètement par l'habile Talleyrand, sûrs de la majorité du Conseil des Anciens, Bonaparte et Siéyès purent sans inquiétude mettre la main aux derniers préparatifs de leur complot, pendant que la Commission des inspecteurs convoquait les Anciens eu séance extraordinaire pour le lendemain 18 brumaire à huit heures du matin.
Journée du 18 brumaire an vm (9 novembre 1799). — A l'ouverture de la séance des Anciens, Cornet, président de la Commission des inspecteurs, dénonça vaguement une conspiration : « Votre Commission sait que les conjurés se rendent en foule à Paris, que ceux qui s'y trouvent déjà n'attendent qu'un signal pour lever leurs poignards sur des représentants
de la nation, sur des membres des premières autorités de la République. On peut encore conjurer ce danger. Un instant suffit; mais, si vous ne le saisissez pas, la République aura existé, et son squelette sera entre les mains de vautours qui s'en disputeront les membres décharnés. » Aussitôt Régnier, sans préciser davantage, et se bornant à signaler « Texécrable faction de l'étranger », propose aux Anciens d'user du droit que leur donne la constitution de transférer le Corps législatif dans une autre commune. Il indique Saint-Cloud, et cette insignifiante bourgade est choisie afin de bien montrer qu'il ne s'agit pas de décapilaliser Paris. Les deux Conseils devront s'y réunir le lendemain 19. « Le général Bonaparte est là, ajoute-t-il, prêt à exécuter votre décret aussitôt que vous l'en aurez chaîné. Cet homme illustre, qui a tant mérité de la patrie, brûle de couronner ses nobles travaux par cet acte de dévouement envers la République et la représentation nationale. » Et il demande que Bonaparte soit chargé du commandement de la IT division militaire, dans le ressort de laquelle se trouvait le département de la Seine. Si les Anciens avaient le droit de transférer le Corps législatif, ils n'avaient point celui de confier un commandement à Bonaparte. Ils votèrent néanmoins le décret proposé par Régnier. Les Cinq-Cents, réunis vers onze heures, reçurent notification du décret des Anciens, et, pour empêcher tout débat, le président Lucien leva aussitôt la séance. On n'avait pas attendu la réunion des Cinq-Cents pour porter le décret à Bonaparte. Il haranguait, du perron de sa maison, tout un état-major qui débordait dans la rue. Il répondait aux objections de son prédécesseur dans le commandement de la n* division, le général Lefebvre, en lui disant qu'il s'agissait de délivrer la République des « avocats ». Déjà il avait fait occuper par la troupe les Champs-Elysées et le jardin des Tuileries. Le décret reçu, il se rendit à la barre des Anciens pour y prêter serment. Mais, au lieu de « jurer fidélité à la République et à la Constitution de l'an III, et de s'opposer de tout son pouvoir au rétablissement de la royauté et à celui de toute espèce de tyrannie », selon la formule décrétée le 12 thermidor an VII, il dit : « Nous voulons une République fondée sur