CHAPITRE VIII
LA DIPLOMATIE ET LES GUERRES
/. — Continuation de la guerre contre V Autriche (1796-1 jgy).
Lies années du Directoire. — Les armées du Directoire ne différent de celles de la Convention nationale ni pour le mode de recrutement, ni pour l'armement : mais leur esprit change : profondément dévouées à la République, elles vont devenir peu à peu Tarmée d'un homme, Farmée napoléonienne.
Le système de la réquisition permanente assure toujours le recrutement. La loi appelle successivement sous les drapeaux chaque classe à partir de celle de vingt ans. Le gouvernement a le droit de maintenir les soldats sous les drapeaux au delà de vingt-cinq ans en décrétant la levée en masse. La nécessité de défendre la France et les Républiques sœurs successivement créées depuis les bouches du Rhin jusqu'au sud de Tllalie exige des contingents toujours plus forts. Des étrangers, Hollandais, Allemands et Italiens, sont levés à titre de légions auxiliaires pour concourir avec nos troupes. Ainsi une brigade irlandaise, une légion de Francs dit Nord, une légion lombarde à Milan,
une légion italienne à Bologne» sont formées dans le courant des années 1795 et 1797. Toutes sont encadrées par des officiers français. C*est le retour au système des légions bataves, belges, allobroges et autres, qui n^avaient eu, en 1193, qu*une existence éphémère.
L'infanterie reste armée du fusil à pierre de 1777 et l'artillerie du canon à âme lisse de 1765. On commence à classer les hommes, d'après leur taille, en grenadiers et en voltigeurs, les uns formant surtout les troupes de résistance, les autres plus employés pour l'attaque. L'époque du Directoire est une époque de grande misère. Le soldat s'habille le plus souvent comme il peut, «t Un tiers des soldats marchait pieds nus, dit Gouvion Saint-Cyr, au retour de la retraite de Moreau, et l'on n'apercevait sur eux d'autre vestige d'uniforme que la bufflelerie. » Les commissaires ordonnateurs étaient chargés de pourvoir de vivres et de munitions les différents corps. Mais si le service des munitions fonctionnait bien, ceux des subsistances et de rhabillement laissaient beaucoup à désirer. Le plus souvent, c'est par la voie toujours aléatoire des réquisitions que Ton fournissait au soldat le strict indispensable.
Des écoles furent fondées pour instruire les futurs officiers. L'école de Mars, qui devait donner l'instruction à 3000 jeunes gens, avait été dissoute le 25 octobre 1794. C'était une conception fausse. Le Directoire créa trois écoles de cavalerie à Versailles, Lunéville et Angers. L'école polytechnique, les écoles d'application du génie et de l'artillerie fournirent les officiers des armes spéciales. Dans les écoles de santé de Paris, de Montpellier et de Strasbourg se recrutaient les officiers de santé et les chirurgiens militaires. Ces écoles, dues à la Convention, commençaient à fonctionner régulièrement.
Comme membre du Directoire, Carnot continua jusqu'au coup d'État du 18 fructidor à diriger les opérations militaires. Sa correspondance avec tous les chefs de corps témoigne de son incessante activité. Ses combinaisons ne furent pourtant pas toujours très heureuses. Chez lui le géomètre nuisait parfois au stratège. Il avait remarqué, ce qui est juste, qu'en débordant à la fois les deux ailes d'une armée le centre de cette
armée se trouvait fort compromis. Il appliqua à tort cette sorte de théorème géométrique à la conduite des opérations en Allemagne en 1796. Jourdan par la vallée du Mein, Moreau par la vallée du Danube devaient déborder Tarniée de Tarchiduc Charles. Mais les deux chefs français, marchant sur deux voies parallèles trop éloignées, sans pouvoir lier leurs opérations, furent battus ou arrêtés successivement par Tarchiduc, qui, grâce à sa position centrale, put les attaquer ou les menacer séparément avec des forces supérieures à chacune des deux armées isolées. Carnot n*a pas moins une très grande part à revendiquer dans les grands succès militaires de cette époque.
Esprit nouveau dans les armées. — Les armées commencent aussi à se transformer. Les volontaires et les réquisitionnés, aguerris par leurs rudes campagnes, sont devenus des soldats de carrière, qui ne songent plus à regagner le foyer. Rompus à toutes les fatigues, ayant réussi à triompher de tant de maux et de privations, survivants de tant de campagnes épiques, ils forment une troupe de vétérans d*éHte capables désormais de vaincre les plus belles armées et les mieux entraînées. L'enthousiasme n*est pas moindre qu'au début de la Révolution. Le capitaine Chapuy, qui après quinze ans de service dans Tarmée royale, suivis de trente-deux ans de retraite, s*ctait réengagé et avait obtenu le grade de capitaine à soixante-six ans, est blessé près de Strasbourg, le 25 novembre 1195, d'un coup de feu au bras gauche qui nécessite Tamputation. 11 prend dans la main droite le bras qui vient d'être coupé et s'écrie : € Vive la République I 11 me reste le bras droit pour la défendre. j> 11 est maintenu au service comme capitaine adjudant de place à Strasbourg. L'endurance des hommes est aussi grande. Les officiers, les généraux mêmes ne louchent en argent que 8 francs par mois. On se demande quel devait être le dénûment des soldats. Gouvion Saint- Gyr rappelle avec émotion toutes les souffrances subies au blocus de Mayence en 1795. Tous les chevaux d'artillerie et de réquisition périrent de fatigue, de froid et de faim : les pièces d'artillerie, ne pouvant plus être servies, tombèrent entre les mains des Autrichiens. 11 atteste que les souffrances de l'armée du Rhin pendant cet hiver
exceptionnel furent plus grandes que celles mêmes de la retraite de Russie avant le passage de la Bérésina. Mais la bonne humeur et la confiance du soldat français contribuaient à alléger tous ses maux. Témoin cette originale prière du sergent Fricasse : « Dieu de toute justice... prends sous ta protection sainte une nation généreuse qui ne combat que pour Tégalilé. Bénis les généreux citoyens qui exposent leur vie et leur fortune pour défendre leur patrie. » Cette foi ardente faisait de ces vétérans si bien entraînés une troupe invincible.
Les armées du Rbln. — L'armée du Nord fut laissée en observation en Hollande sous le commandement de Moreau. L'armée de Sambre-et-Meuse était et resta l'armée du dévouement par excellence; elle était toujours chargée des rôles sacrifiés. Déjà en 1794 et 1795, son action avait été subordonnée à celle de l'armée de Pichegru. Deux fois, en 1796 et 1797, elle dut attirer vers elle les Autrichiens pour laisser le champ libre à Moreau. L'armée de Rhin-et-Moselle pouvait opposer Wissembourg à Wattignies; mais elle n'avait pas eu l'occasion d'une journée comme Fleurus. En 1795, elle eut à réparer les suites d'une reculade qui n'était due qu'à la trahison de Pichegru. Mais, sous la ferme direction^de Moreau, elle acquit la cohésion, la tenue, la stricte discipline qui en firent une armée modèle. Les officiers vivaient comme le soldat, mangeaient le même pain, marchaient à pied comme lui et le sac au dos. Les soldats savaient qu'ils avaient de grands devoirs à remplir, lis se savaient citoyens et libres quoique portant les armes et astreints à l'obéissance militaire. La Convention « avait mis la cité dans les camps ». Ces deux armées du Rhin étaient les mieux disciplinées, les plus patriotes, les plus sincèrement dévouées à la République.
L'armée d'Italie. — L'armée d'Italie était aussi brave. Mais déjà elle se transformait. Endurcie par trois années de rudes campagnes, elle était un instrument excellent entre les mains d'un chef habile. Elle était dans un état de détresse lamentable à cause des dilapidations des agents et fournisseurs, dont beaucoup d'officiers se faisaient les complices. « J'ai vu, écrit de Gènes le commissaire Reboul au Directoire, toute la
CUNTIM'ATIOX l)K LA lil ERRE CONTRE L*Al TRICHE 417
masse des employés aux administrations militaires dirigée vers un but unique, celui de s'enrichir à quelque prix que ce fût; son dogme fondamental est qu'il faut faire sa fortune en six mois. » Les soldats ne se privaient pas du pillage. Ils réclamaient avec arrogance à leurs officiers, aussi pauvres qu'eux, l'arriéré de la solde qui leur était due. Quand Bonaparte vient en prendre le commandement, il leur offre de riches terres à occuper, d'opulentes villes à piller ^ Le soldat ne voit plus dès lors dans le service militaire l'accomplissement d'un devoir patriotique, mais une carrière, où avec les honneurs il doit amasser la richesse. Bientôt aux brigandages des soldats s'ajoutent les exactions des chefs : Bonaparte les supporte ou les encourage. < C'est une foire, tout se vend », écrit-il. Et il n'en est pas fâché; car il tient, pour plus tard, à sa discrétion les concussionnaires et les dilapidateurs de tout grade, tout en se gardant lui-même et en restant pauvre. Il exploite les vaincus avec une méthode toute scientifique : il exige d'eux des contributions capables non seulement de nourrir son armée, mais d'entretenir le Directoire, de faire vivre la France. Il y ajoute les manuscrits précieux, les plus beaux tableaux des musées, les chefsd'œuvre de la statuaire. Ainsi commencent à dévier les sentiments de désintéressement et de vertu qui.sojit l'honneur d'une armée. Les peuples qui avaient acclamé d'abord les Français comme des libérateurs s'irritent et se soulèvent en se voyant enlever avec leur or le plus cher patrimoine de leur gloire passée. Les généraux. — La première génération des généraux de la République disparait rapidement. Les homn^s s'usaient vite dans ces travaux surhumains. Marceau est tué à Allenkirchen ; Hoche meurt à Wetzlar; Jourdan va échouer dans la politique; Pichegru trahit. Le second ban des chefs républicains arrive au commandement des armées. C'est Joubert, né dans une famille de magistrats, qui hésite à accepter le grade de général à cause
1. La fameuse p roc la ma lion «le Bonaparte : « Soldais, vous èles mal nourris el presque nus », etc., n a jamais fait l'objet d'un ordre du jour aux troupes. E\W est seulement le résumé des harangues prononcées aux oniciers des demi-brigades que le nouveau commandant en chef passait tour h tour en revue. Sans avoir aucun Ciiraclère officiel, elle reflète donc exaclcmenl les sentiments nouveaux dont Bonaparte voulait pénétrer ses troupes. (Voii* Métnoires de Roguel, ^1. 215, et Souvenirs de Pelleporl, p. 37.»
IIlSTOIRC oéNÉRALE. Vltl. *> t
de sa jeunesse; républicain éprouvé, bon administrateur en Hollande autant qu'intrépide général en Italie et dans le Tyrol. C'est Ghampionnet, un champi ou (ils naturel, comme on dit à la campagne, mais élevé avec soin par un père riclie; républicain sincère qui traitait ses soldats en citoyens, d'un désintéressement absolu, malgré les injustes calomnies qui le firent arrêter à la suite de sa belle expédition deNaples. C'est Schérer, déjà capitaine d'artillerie dans les armées du roi, qui se forme sous Dumouriez, Pichegru et Jourdan, et devient bientôt leur émule. C'est Desaix, ardent et généreux, modeste jusqu'à la gaucherie dans la vie privée, héroïque au feu, inspiré sur le champ de bataille, chéri de ses soldats, réunissant en lui, par le plus rare des contrastes, les plus belles qualités d'un Gondé et d'un Câlinât. Moreau est plus illustre encore. Il avait pour lui la vigueur, le sang-froid; mais il manquait de bonne humeur et de décision. Excellent dans la guerre défensive, supérieur à tous ses contemporains dans les retraites, il faisait la guerre un peu trop selon la méthode autrichienne, avec une trop sage lenteur. Mais nul n'approchait de lui pour le soin apporté à préparer une campagne, à étudier le terrain, à ménager le soldat et même le vaincu : <r La guerre sous mes ordres ne fut un fléau que sur les champs de bataille, disait-il avec une légitime fierté; je no m'appliquai pas moins à faire respecter le caractère du peuple français qu'à faire redouter ses armes. » Il s'exposa perpétuellement pour sauver tous ses compagnons. Pichegru, Schérer, Bonaparte lui-même. Pourquoi tarit de belles qualités furent-elles obscurcies par la rancune et par la jalousie qui l'égarèrent jusqu'à la trahison! Ney, Soult, Lefebvre, Bernadotte, Macdonald, Gouvion Saint-Cyr, ces futurs maréchaux de l'Empire, ont fait leur apprentissage dans les armées du Rhin sous ces maîtres sévères.
L'entourage de Bonaparte en Italie était très différent. Là commençaient à briller Berthier, le chef d'état-major accompli; Augereau, soldat de fortune d'une extraordinaire valeur, vrai sacripant, pillard éhonté, serviable et prodigue pour ses amis, tête politique vide, démagogue qui, au 18 fructidor, donne le premier exemple des pronunciamientos militaires; Lannes,