‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 3)Chapitre 35 sur 166 · GUERRE CONTRE L'AUTRICHE · texte numérisé non relu

GUERRE CONTRE L'AUTRICHE

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.^ Vy ' par les circonstances. Formé comme

régime, il a profité des loisirs de ses

0 et d'Auxonne pour compléter par une

js connaissances qui lui manquaient. On s*est

dé ce que serait devenu sans la Révolution cet

jtite noblesse, de maigre fortune, dédaigné comme

jtlors les Corses à peu près à l'égal des étrangers.

jn oiseuse pour Thistorien. Il acquit vite une maturité

^oce. Trop jeune pour être compromis dans la grande tour-

iiente révolutionnaire, il eut le bonheur de ne pas s'user

trop tôt comme tant d'autres : spectateur des journées du

20 juin et du 10 août 1792, il se prononçait déjà pour Temploi

de la force en vue du triomphe de Tordre. Cependant il forma

d'utiles relations, grâce à Salicetti son compatriote, avec Fréron,

Barras, Fouché, les deux Robespierre, sauf à désavouer au

lendemain du 9 thermidor ses liaisons compromettantes. Devant

i. Voici les noies obtenues par Bonaparte à Brienne après rins|)eclion tlu chevalier de Kéralio. « M. de Buonapartc (Napolcone), né le 15 août nod, taille 4 pieds 10 pouces 10 lignes. Bonne constilution, caractère soumis, excellent*' santé; a fait sa quatrième, honnête et reconnaissant, conduite très régulière; s'est toujours distingué par son application aux mathématiques, sait passablement rhistoire et la géographie, faible dans les exercices d'agrément, mérite de passera Paris •. Entré à l'École militaire de Paris (oct. 1784)' ii est noté : - Corî^» de nation et de caractère; ira loin si les circonslances le favorisent. ■ H en sort lieutenant en second à l'âge de seize ans.

Toulon, il contribue pour une large part à la reprise de la ville; comme général d'artillerie à Tarmée dltalie, il s'impose à son chef Dumerbion. Mais il refuse de succéder à Henriotàla tète de la garde nationale ou de commander en Vendée. Il a conscience de son génie et ne veut pas Tannuler à la tête d'un parti dans la répression des troubles civils. Aussi tombe-t-il en disgrâce et vit-il dans une extrême pauvreté : il a recours à tous ses amis pour avoir un uniforme de rechange : il songe à partir en Turquie pour créer l'artillerie turque *. Son vif désir est déjà de briller au premier rang n'importe où. La journée du 13 Vendémiaire lui ouvre la voie de la fortune. Il a consenti à sauver la Convention, mais moyennant la promesse d'un grand commandement. Devenu l'ami de Barras, le chef des pourris, comme il l'avait été de Robespierre, le chef des Jacobins, il quitte Paris le H mars 1796, deux jours après son mariage avec Joséphine, veuve du général de Beauharnais, pour aller prendre le commandement de l'armée d'Italie. Le voilà parvenu au premier échelon de sa prodigieuse fortune.

Continuation de la guerre. — L'Angleterre et l'Autriche n'avaient pas signé la paix à Bàle. Elles avaient formé une triple alliance avec la Russie (28 septembre 1795), qui garda une attitude expectante >. Mais les rois de Sardaigne, de Naples, les princes de l'Allemagne du Sud leur apportaient un utile concours. Contre l'Angleterre on prépara de chimériques projets de descente et de conquête. Pour venir à bout de sa vieille ennemie, la France n'aurait pas eu trop de toutes ses forces. Vouloir entreprendre à la fois la guerre maritime et la guerre continentale, c'était s'exposer d'un côté au moins à n'éprouver que des échecs. L'Angleterre brava tous nos efforts, mais l'Autriche fut frappée au cœur et dut confesser sa défaite.

Trahison de Pichegru. — Les opérations de l'année 1795 furent compromises par la trahison de Pichegru. Ce général, que la fortune semblait destiner au rôle d'un Bonaparte, finit

1. Kn 17HS, il avait adressé au gouvernement russe une pélilion à l'effet (i'ol)lenir un emploi dans la seconde guerre de Turquie. La pétition ne fut pas accueillie par Catherine II.

'2. Voir ci-de«;sus, p. 3G7.

plus méprisable que Dumouriez, parce qu'il négocia à Tavance le prix de sa trahison. Il exigeait le bâton de maréchal de France, le gouvernement de TAlsace, un million comptant et 200 000 livres de rente, un hôtel à Paris et le château de Chambord. A ce prix, il s'engageait à renverser les « avocats » du Directoire, il emploierait sa glorieuse armée à restaurer le comte de Provence. Il s'imaginait qu'en mettant un écu dans la main à chaque soldat, il ferait d'eux des traîtres à la République! Déjà Jourdan avait passé le Rhin à Dûsseldorf, poussant devant lui Clerfayt et cherchant à donner la main à Pichegru. Celui-ci dut marcher en avant, sa trahison n'étant pas encore mûre. Il s'empara de Manheim; il pouvait entrer àHeidelberg sans coup férir, séparer les deux armées autrichiennes, se joindre à Jourdan et écraser successivement Clerfayt et Wurmser. La campagne eût été terminée par quelque grand coup d'éclat. Pichegru commit le plus grand crime dont un chef d'armée puisse se rendre coupable. Il exposa hors de la portée de tout secours deux de ses divisions, pour les faire battre et avoir un prétexte de reculer. Clerfayt les écrasa, entra à Heidelberg, opéra sa jonction avec Wurmser. C'étaient les Autrichiens, au lieu des Français, qui se trouvaient réunis et qui pouvaient se jeter sur l'une ou l'autre de nos armées. Ils donnèrent la chasse à Pichegru, lui reprirent Manheim, et le rejetèrent en désordre dans les lignes de Wissembourg. Pichegru, pour consommer plus à l'aise sa trahison, signa un armistice avec les Autrichiens (31 décembre 1795). Le Directoire, ignorant ses menées, se contenta de le destituer et le remplaça par Moreau.

Campagne d'Allemagne (1796) : Jourdan. — Jourdan s'était avancé jusqu'à Mayence et en avait commencé le blocus. Il dut rétrograder en hâte et, après trente heures de combat acharné, repassa le Rhin à Neuwied et à Dùsseldorf. Comme les officiers d'un navire qui sombre, Moreau, Championnet et Kléber regagnèrent les derniers la rive gauche du grand fleuve, aux acclamations de toute l'armée.

La guerre contre l'Autriche fut suspendue jusqu'au printemps de 1796. A partir du mois d'avril, elle reprit d'abord en Italie puis en Allemagne. Les trois armées de Sambre-el-Meuse,

422 LE DIRECTOIRE EXÈCITIP

de Rhin-et-Moselle et dltalie devaient marcher sur Vienne en suivant les lignes parallèles du Mein, du Danube et du Pô. L'offensive de Jourdan fut brillante et heureuse. A l'aile gauche, son lieutenant Kléber franchit le pont de Diisseldorf et remporta les victoires d'Uckerath et d'AUenkirchen, pour lesquelles il reçut les félicitations du Directoire. A l'aile droite, Marceau, avec 23 000 hommes, fut chargé de reprendre le blocus de Mayence et de maintenir le contact avec Moreau. Dès lors chaque étape des vétérans de Sambre-et-Meuse est une victoire. Jourdan remonte le Mein en poussant devant lui Warlensleben, occupe Francfort, Wûrtzburg, Bamberg, entre dans la vallée de la Naab, s'empare d'Amberg. II est aux frontières de la Bohème; il détache vers le sud la division Bernadotte pour joindre Moreau. La route de Vienne semble libre; c'en est fait de la monarchie autrichienne.

Moreau. — Profitant de l'éloignement des Autrichiens que Jourdan avait chassés devant lui, Moreau, à son tour, avait passé le Rhin à Kehl (21 juin), battu le corps de La Tour à Renchen, à Rastadt et à Malsch, et forcé le passage de Pforzheim. S'il avait marché de l'avant avec plus de vigueur et de décision, il aurait pu exterminer les troupes de Latour avant le retour de l'archiduc. Mais celui-ci voulant à toute force empêcher à Moreau l'accès du Danube, laissa Jourdan remonter sans obstacle la vallée du Mein et livra à l'armée de Rhin-et-Moselle la bataille acharnée de Neresheim (11 août). Moreau- vainqueur put gagner le Danube et marcha sur Munich. Ainsi la Souabe et la Franconie étaient occupées militairement, et soumises à d'énormes contributions militaires. Les petits princes mendiaient la paix, ne faisaient la guerre que pour obtenir un armistice. Déjà les princes de Bade, de Wurtemberg et de Saxe abandonnaient la coalition et reconnaissaient la République. Le Directoire leur promettait de riches dépouilles aux dépens des Etats ecclésiastiques (août 1796).

L'archiduc Charles. — Mais Jourdan était en l'air, aux portes de la Bohême, très éloigné de sa base d'opérations. Moreau, au lieu de se joindre à lui pour marcher en masse compacte sur Vienne, ne cherchait plus qu'à lier ses opérations

CONTIMATION DE LA (U'KRRE CONTRE L'AUTRICHE 4 2:1

à tM*lIcs de Tarmée dltalie. L'armée autrichienne avait perdu les deux généraux qui avaient soutenu le poids des campagnes précédentes. Clerfayt, ce chef si aimé, avait déplu à cause de sa franchise brutale; Wurmser était appelé en Italie pour combattre Bonaparte. Ils furent remplacés par Tarchiduc Charles, frère de TEmpereur, âgé de vingt-six ans seulement, mais qui donnait déjà les plus belles espérances. Il avait la promptitude du coup d*œi], la décision rapide, qualités si rares parmi les généraux autrichiens, et il possédait autant que le premier d'entre eux la science militaire et Thabileté tactique. Il fut le plus rude adversaire de Napoléon. Ses deux lieutenants; l'impétueux La Tour et le prudent Wartensleben, devaient l'éclairer de leur expérience. Il se montra bientôt digne de les commander. Sa position semblait très compromise si Moreau entrait à Munich et Jourdan à Hatisbonne; la route de Vienne ne pouvait plus être défendue. L'archiduc Charles releva par un coup d'éclat l'honneur des armes autrichiennes. Il ne laissa devant Moreau qu'un rideau de troupes, et se porta en hâte avec le gros de ses forces au secours de Wartensleben pour accabler Jourdan; Moreau, à son tour, battrait en retraite pour ne pas être coupé de ses communications et l'Allemagne serait sauvée. C'était une conception de génie, digne des plus belles opérations stratégiques de Napoléon. Les événements ne démentirent aucune de ses prévisions. Dès le 46 août, il battit à Neumarkt la division de Bernadotte détachée vers le Sud, opéra sa jonclion avec Wartensleben, défit Jourdan à Amberg et le força à regagner le Mein par des chemins de traverse. Dans l'espoir de [louvoir maintenir le contact avec Moreau, Jourdan s'arrêta à Wûrlzbui^, et livra une bataille inégale et malheureuse, où *{0000 Français luttèrent contre 66 000 Autrichiens (3 septembre). Il fallut faire retraite. Au combat d'Altenkirchen (20 septembre), Marceau, qui commandait Farrière-garde, fut blessé à mort, et Jourdan dut abandonner l'héroïque blessé à la générosité des Autrichiens. L'archiduc^Charles lui envoya son premier chirurgien; le vieux maréchal Kray vint lui serrer la main. Marceau succomba, à peine âgé de vingt-sept ans. Sa vie, si rapidement tranchée, n'était qu'un tissu de nobles actions : « Non loin

4i4 LK DIRKCTdlHE KXKCl TIF

de Cobleatz, une simple pyramide couronne un tertre de gazon. Sous sa base reposent les cendres d'un héros. Il fut un de nos ennemis. Mais nous n'en rendons ])as moins hommage à la mémoire de Marceau... Hélas! sa carrière fut courte et glorieuse; on vit pleurer ses amis et ses ennemis. Que Télranger s'arrête auprès de son monument et y prie pour le repos ilt* celle âme valeureuse. Marceau fut le champion de la liberté. H avait conservé la pureté de son âme el il fut pleuré. > (Lord Byron.) Il est resté, parmi tant d'autres glorieux enfants de la Révolution, comme son fils préféré.

L'armée de Sambre-et-Meuse dut repasser le Rhin. L'armée (le Rhin-et-Moselle se trouvait dès lors en grand danger d'être coupée et détruite. Attaquée en face par les 40000 hommes de La Tour, menacée en arrière par l'archiduc, Moreau ne se découragea pas. Il commença cette célèbre retraite qui lui a valu sa grande renommée de tacticien. 11 se dirigea vers le Rhin par les Villes forestières. Il exécuta cette retraite avec une précision toute mathématique. Les parcs d'artillerie, les bagages marchaient en avant, les régiments suivaient : quand les escadrons de La Tour cherchaient à troubler ce bel ordre, ils étaient chargés à fond par l'arrière-garde. Moreau ne perdit ni une voilure, ni un canon. A l'entrée du Val d'Enfer, il s'arrêta fièrement pour livrer bataille. Ce fut la bataille de Biberach (2 octobre 1799), où les Autrichiens perdirent deux drapeaux, dix-huit canons et 7000 prisonniers. Ainsi Moreau put repasser le Rhin à Brisach en plein jour, à la face de l'armée autrichienne réduite à l'impuissance. L'armée de Rhin-et-Moselle avait remporté quatre victoires en bataille rangée et montré une solidité à toute épreuve. Cependant Moreau n'avait pas su profiter des occasions; il avait trop délaissé Jourdan, qui avait au contraire fait les plus grands efforts pour empêcher que la situation de son collègue ne fût compromise. En somme cette campagne d'Allemagne de 1796, malgré les chevauchées brillantes et la remarquable endurance de nos troupes, n'avait abouti qu'à une double retraite.

Campagne d'Allemagne de 1797'. — Les Autrichiens avaient tant à faire pour soutenir la guerre en Italie qu'ils se

lionièrent à garder la rive droite du Rhin. La seule opération notable pendant l*hiver de 1796 à 1797 fut le siège de Kehl, que Desaix avait pris en deux heures au début de la campague et qu'il défendit pendant deux mois. Il n'avait trouvé qu'un fort en lerrc, tout délabré. Aidé de son Adèle ami Gouvion Saint- Cyr, il travailla sans relâche aux retranchements, multiplia les sorties, enleva dix pièces de canon aux assiégeants, leur tua 12 000 hommes et ne se rendit qu'après quarante jours de tranchée ouverte, emportant tout, canons, afTùts, palissades; si bien que les Autrichiens, ne voyant plus qu'un monceau de terre, ' demandèrent où était le fort (9 janvier 1797). Les opérations, suspendues pendant plusieurs mois, ne reprirent qu'en avril 1797. Moreau, que le Directoire voulait opposer à Bonaparte, fut maintenu à la tête de son armée. Il franchit le Rhin près de Strasbourg, battit les Autrichiens à Diersheim et s'avança dans la Forèl- Noire. Hoche remplaça Jourdan à la tète de l'armée de Sambreet- Meuse. Il passa le Rhin à Neuwied en présence de l'ennemi, et, en cinq jours, parcourut trente-cinq lieues, livra cinq combats, remporta les trois belles victoires de Neuwied, d'Uckerath et d'Altenkirchen, qui coûtèrent aux Autrichiens 8000 hommes, sept drapeaux et soixante canons. Déjà l'avant-garde, commandée par Lefebvre, s'avançait vers Francfort, afin de donner la main à Moreau. Les deux armées réunies pouvaient sans difficulté descendre la vallée du Danube et marcher sur Vienne. Un courrier envoyé en hîlte par Bonaparte arrêta Hoche dans sa course victorieuse, en lui apprenant la signature des préliminaires de Leoben. Hoche ne fut pas jaloux. Il écrivit au Directoire pour se féliciter de la paix prochaine. Mais déjà ses forces déclinaient. Il souffrait cruellement d'une maladie de poitrine qui remontait à sa jeunesse. Il expira le 19 septembre 1797, âgé de vingt-neuf ans. Sa dépouille mortelle fut déposée au fort de Pétersberg avec celle de Marceau. Il fut pleuré de son armée^ du Directoire, du pays tout entier. Dans une cérémonie solennelle au Champ-de-Mars (le 1" octobre 1797), Daunou prononça au nom de l'Institut son éloge funèbre. Hoche n'était pas seulement un chef militaire modèle; il avait aussi les vues d'un homme d'Etat et d'un diplomate. Vainement le Directoire avait

cherché à lui faire exécuter le coup d'Etat de fructidor. Hoche se vit bientôt mêlé à de louches compromissions et donna sa démission de ministre de la guerre. Il croyait que lavenir de la France est intimement lié au maintien de la République. Sans estimer personnellement les membres du Directoire, il voyait en eux les représentants de la loi. Par là il a justifié cette réflexion mélancolique gravée sur le piédestal de sa statue à Versailles : MORT TROP TÔT POUR LA FRANCE. S'il cût vécu, sa gloirc toujours croissante n'eût jamais rien coûté à la liberté de son pays. La disparition de Hoche laissait le champ libre au jeune triomphateur de l'armée d'Italie, à Bonaparte.

Gampagnie d'Italie (1796). — La première campagne d'Italie est peut-être la plus belle de toute sa carrière, c II n'avait que peu d'hommes, presque sans armes, sans pain, sans souliers, sans argent, sans administration; point de secours de personne, l'anarchie dans le gouvernement, une petite mine; une réputation de mathématicien et de rêveur; point encore d'actions pour lui; pas un ami, regardé comme un ours parce qu'il était toujours seul à penser. Il fallait tout créer : il a tout créé. Voilà où il est le plus admirable... Depuis qu'il est empereur, ajoute Lassalle, il dispose de tant de forces que ce n'est plus la même difficulté'. » La première difficulté pour lui était de se faire accepter des généraux qu'il était appelé à commander, et dont plusieurs, comme Masséna et Augereau, étaient déjà célèbres. Dès la première entrevue, il se fit attendre, se couvrit devant eux, leur parla d'un ton impérieux et sec, mais avec tant d'autorité et de compétence, qu'il leur imposa tout de suite le respect. « Ce petit gringalet de général m'a fait peur, avouait Augereau à Masséna au sortir de cette entrevue, et je ne puis comprendre l'ascendant qu'il a pris sur moi du premier coup d'œil. » Dès son début, Bonaparte se montra un maître consommé dans le grand art de manier les hommes.

1. Voici son portrait en 171Ki il'aiirès une contemporaine : « Celait bien l'être le plus maigre et le plus singulier de ma vie que j^eusse rencontré. Suivant la niofle du temps, il portait drs oreilles de chien immenses et qui descendaient sur les épaules... Sa redingote était tellement râpée, il avait l'air si minable que j*eus peine rfabord à croire que cet homme fiU un général. Mais je crus sur-le-champ que c'était un homme dVsprit... •

Gomment s'est formé le génie de Bonaparte. — Dès

son premier commandement il déploya aussi une étonnante fécondité de ressources. Il avait pu préparer de longue date sa belle campagne. Attaché par Pontécoulant depuis le mois de juillet 1795 au bureau topographique du Comité de salut public pour la direction des armées, il consulta avec le plus grand soin tous les documents du Dépôt de la guerre sur les guerres dltalie et il rédigea pendant tout Tété, pour Tarmée des. Alpes et Tarmée d'Italie, d'admirables instructions que Kellermann et Schérer jugeaient inexécutables. Ce fut une excellente préparation : Bonaparte, chargé plus tard de diriger ces mêmes opérations, n'oublia pas le secours qu'il pouvait tirer du Dépôt. On sait qu'il se fit adresser en Italie, entre autres ouvrages, VHisloire militaire du prince Eugène^ les Campagnes de Vendôme et surtout les Mémoires de Maillebois. On peut dire que, dans la première partie de la campagne, le maréchal de Maillebois a été le véritable maître de Bonaparte. En 1745, le roi de Sardaigne et les Autrichiens se trouvaient dans la même situation que Colli et Beaulieu en 1796. C'est à Maillebois que Bonaparte emprunta l'idée de couper les Piémontais des Autrichiens et de passer le Pô vers Plaisance afin de tourner Beaulieu. L'inspiration de porter la guerre immédiatement de l'Adda sur TAdige sans achever la soumission de la Lombardie n'est pas de lui non plus. 11 l'a trouvée dans un manuscrit du Dépôt, Principes de la guerre de montagnes, par M. de Bourcet. Ainsi s'est formé Napoléon par l'étude et la méditation constante de ce qu'avaient fait de mieux ses prédécesseurs sur chaque théâtre d'opérations; ce qui d'ailleurs ne diminue en rien cet admirable génie militaire *.

Campagne contre Beaulieu. — Ses concentrations rapides, ses coups imprévus déconcertent l'ennemi ; avec une seule armée il va battre successivement quatre armées autrichiennes incessamment ravitaillées ; en trois mois il sera maître de toute l'Italie du Nord. Il dispose seulement d'environ

I. Voir à ce sujet une intéressante brochure d'un de nos plus savants écrivains militaires, M. le général Pierron : Comment s'eut formé le f/énie militaire de yfipoléon (Paris, 1895).

428 LK DIRECTOIRK EXECUTIF

36 000 hommes répartis en quatre divisions : Laharpe à YoUri, Masséna à Savone, Augereau à Loano, Sérurier à Orméa: 1000 hommes établis aux environs du col de Tende forment sa réserve. Les Austro-Piémontais, au nombre de 70 000 hommes, sont séparés en deux armées presque distinctes : les Piémontais à Touest couvrent Turin au nombre de 22 000 sous le baron Colli; 30 000 Autrichiens sous Beaulieu occupent une ligne très étendue de Dego à Voltri pour couvrir Alexandrie. Au lieu de déboucher en force par le col de Tende, comme il en avait eu ridée, Beaulieu ne songe plus qu*à se rapprocher de Gênes pour donner la main aux Anglais : c'est un brave vétéran de la guerre de Sept ans, mais âgé de soixante-douze ans et routinier. Il n*a lié ses opérations avec celles de Colli que par deux de ses divisions commandées par Argenteau et par Provera qui occupent les sources delà Bormida. Bonaparte connaît Textrôme éparpillement de Tennemi : il sait que les troupes sardes ne songent qu'à garder le Piémont et les troupes autrichiennes la Lombardie; il connaît la psychologie du général autrichien, méthodique et lent, excellent pour la défense, mais facile à déconcerter par une initiative imprévue et audacieuse.

Tandis que Laharpe fait une démonstration dans la direction de Gênes, pour achever d'abuser l'ennemi, et qu'Ai^enteau, croyant prendre en flanc l'armée française, attaque à Montelegino la petite troupe du brave colonel Rampon, Bonaparte, par une série de brusques mouvements, jette sur lui trois corps d'armée qui ont passé les cols de Cadibone et de Montenotte. Ai^enteaii est battu par Augereau à Montenotte, puis par Masséna et Laharpe à Dego (12 et 13 avril). Sans perdre de temps, Augereau, se rabattant à gauche sur Provera, le bat à Millesimo et le fait prisonnier dans le château de Cosseria. Les Autrichiens sont séparés des Piémontais. L'armée autrichienne se retire au Nord sur Acqui; Laharpe est chargé de la contenir. Bonaparte, mdlgré les instructions du Directoire qui lui ordonnaient de ménager le roi de Sardaigne, auquel on songeait à donner la Lombardie pour pousser à fond la guerre contre l'Autriche, se retourne alors contre les Piémontais de Colli, qui n'ont pas bougé de Céva. Menacé de front par Augereau, de flanc |)ar

CONTIMATION DE LA GUERRE CONTRE L AUTRICHE t29

Sérurier et par Masséna, Colli abandonne Céva, puis se fait battre à Mondovi (23 avril). La route de Turin est ouverte. Le roi de Sardaigne Viclor-Amédée III, qui redoute une révolution, signe Varmistice de Cherasco (28 avril). II se relire de la coalition et envoie à Paris ses plénipotentiaires pour négocier le traité définitif. < Annibal a forcé les Alpes, disait Bonaparte à ses soldats; *nous les avons tournées. »

Les Autrichiens sont chassés du Piémont. Us vont Têtre bientôt de la Lombardie. Bonaparte, continuant d'imiter Maillebois, fait semblant de vouloir passer à Yalenza et réussit à surprendre le passage du Pô à Plaisance. Beaulieu se hâte de se retrancher derrière TAdda, de Pizzighettone à Cassano par Lodi. Bonaparte, par une brillante charge au pas de course sur le pont de Lodi, malgré une effroyable pluie de mitraille, culbute Tinfanterie autrichienne. L*ennemi désemparé se retire sans autre combat derrière le Mincio, renonçant à défendre les places fortes Pizzighettone, Pavie, Crémone. L'effet moral était immense. Bonaparte entra à Milan en véritable triomphateur. Il s'annonçait comme le libérateur de Tllalie. De Brescia, il lança une proclamation vibrante : < Peuples dltalie, Tarmée française vient rompre vos chaînes; le peuple français est ami de tous les peuples; venez au-devant de lui. Vos propriétés, vos usages, votre religion seront respectés. Nous ferons la guerre en ennemis généreux et seulement aux tyrans qui vous tiennent asservis. » Milan eut un gouvernement municipal, une garde nationale. Mais Tillusion des Italiens fut de courte durée. Bonaparte intronisa parmi eux le système de gouvernement de la France, prélude de la domination française.

Bonaparte, suivant toujours les inspirations de Maillebois, se hâta de marcher vers TAdige. Le passage du Mincio est forcé par le combat de Borghetto; Beaulieu, avec les débris de sa belle armée, est rejeté dans le Tyrol; Bonaparte, qui a déjà violé la neutralité de Venise en entrant de force à Brescia, s empare encore des trois forteresses vénitie unes de Peschiera, de Vérone et de Legnago, qui lui assurent la libre disposition du bas Adige. Il met le siège devant Mantoue, redoutable place forte, la dernière qui soit restée aux mains de Tennemi. Au

15 juin 1796, après trois mois de combats, une première armée autrichienne de 70 000 hommes était comme fondue. Tel était le prodigieux résultat de cette méthode à coups de foudre.

Campagne contre Wurmser. — Cependant TÂutriche, avec une incroyable rapidité, a formé une nouvelle armée de 70 000 hommes dont 30 000 ont été détachés de Tarmée du Rhin. Wurmser est à leur tète; il est, lui aussi, un vétéran de la' guerre de Sept ans; mais il a enlevé les lignes de Wissembourpr en 1793 : on le croit capable d'une offensive hardie. Il sait les Français dispersés sur une ligne étendue de Brescia à Vérone : il divise son armée en trois corps : Tun, sous Quasdanovilch, descendant à Touest du lac de Garde, occupera Brescia et coupera la ligne de retraite des Français; les deux autres, que Wurmser dirige lui-même, longeront les deux rives de TAdige, reprendront Vérone et Peschiera. Toute Tarmée réunie débloquera Manloue et repoussera les Français jusqu'en France. Tout semble en effet réussir à souhait pour l'ennemi. « Voici, écrit Bonaparte à Augereau le 31 juillet, la malheureuse position de l'armée : l'ennemi a percé notre ligne sur trois points; il est maître de la Gorona et de Rivoli, postes importants. Masséna et Joubert ont été obligés de céder à la force; Sauret a abandonné Salo; l'ennemi s'est emparé de Brescia. Vous voyez que nos communications sont coupées avec Milan et Vérone. > La panique éclatait : « Voilà les houlans ! voila l'ennemi ! Sauve qui peut! » Augereau, à Roverbella, eut beaucoup de peine à empêcher une débandade générale. Bonaparte fut d'abord décontenancé : il n'avait plus de guide à suivre. C'est Augereau qui, contre l'opinion de Berlhier, eut la première idée de rassembler toutes les troupes françaises pour battre séparément les deux armées ennemies. Ce fut pour Bonaparte comme une révélation : dès qu'il se fut approprié celte belle conception, il l'exécuta à fond, avec une rapidité foudroyante. Il leva le siège de Mantoue, qui touchait à sa (in, en abandonnant tout son matériel, douloureux sacrifice, mais sacrifice indispensable. Il se jeta résolument entre les deux armées autrichiennes, espérant avoir encore le temps de les vaincre successivement. « Malheur, s'écria- t-il, à celui de nous deux qui aura mal calculé ! » Toutes les forces

CONTINUATION DE LA (iL'ERRE CONTRE L' AL TRICHE 43 i

françaises sont alors réunies sur la rive droite du Mincio. Bonaparte culbute Quasdanovitch à Lonato, lui reprend Salo et Brescia et le force à regagner le Tyrol (1" et 2 août). A la suite d'un petit échec du général Valette devant Gastiglione, il hésite encore et parle de battre en retraite; mais Augereau, qui dans cette campagne montra un calme imperturbable, explique les manœuvres nécessaires. « Dussiez- vous tous partir, je reste et avec une division j^attaquc Vcnnemi au point du jour. — Eh bien, je resterai avec toi! > s*écrie Bonaparte convaincu. Il se retourne alors contre Wurmser, dont l'avant-garde a déjà atteint Lonato, Ten déloge par un nouveau combat et vient livrer à la seconde armée autrichienne la grande bataille de Gastiglione, où elle est forcée à la retraite. Wurmser, qui était entré en vainqueur à Mantoue, est obligé de se sauver en remontant TAdige, Bonaparte reprend le blocus de Mantoue. En six jours il a réoccupé toutes les positions un moment abandonnées et mis en pleine déroute les deux armées autrichiennes.

Après avoir donné vingt jours de repos à ses troupes et reçu 2000 hommes de renfort, Bonaparte s'apprête à gagner le Tyrol par la vallée de l*Adige pour donner la main à Moreau. C'était précisément le moment où Wurmser, ayant refait son armée, tentait une nouvelle descente en Italie. Apprenant le mouvement projeté par Bonaparte, il laisse son lieutenant Davidovitch dans la vallée de TAdige, avec ordre d'attirer les Français toujours plus au nord. Lui-même se jette dans la vallée de la Brenta pour aller par un grand détour sauver Mantoue et reconquérir la Lombardie. Bonaparte, vainqueur de Davidovitch à Roverredo et à Calliano, fait son entrée à Trente et s'étonne de voir en tète si peu d'ennemis. Apprenant le détour opéré par Wurmser, il se jette dans la vallée de la Brenta, le gagne de vitesse à Primolano, lui inflige à Bassano une sanglante défaite, le poursuit l'épée dans les reins jusque sur les bords de TAdige, où il espère l'envelopper. Wurmser n'échappe que grâce à quelques fautes de détail des lieutenants de Bonaparte. Il réussit à gagner Mantoue et s'y enferme à la suite de la bataille de Saint-Georges* Du 1" au 20 septembre, dans cette vertigineuse poursuite de moins de trois semaines, les Autrichiens

ont perdu 27 000 hommes, et ce qui reste de leur troisième armée est bloqué dans Mantoue.

Campagne contre Alvinzi. — Après Wurmser, Alvinzi, plus actif, plus audacieux, plus opiniâtre, résiste avec plus d'acharnement et balance un instant la fortune. Il va descendre par le Frioul, tandis que Davidovitch opérera dans le Tyrol et que Wurmser sortira de Mantoue. Bonaparte,' cerné de trois côtés, ne pourra échapper. Il n*a que 38 000 hommes partagés en trois masses, devant Mantoue, dans le Tyrol et sur les bords de la Brenta : les Autrichiens en accumuleront contre lui plus de 50 000. Et en effet Masséna recule des bords de la Brenta jusqu'à Vérone; Vaubois ne peut défendre le plateau de Rivoli, et Bonaparte lui-même n'arrive pas à déloger Alvinzi des formidables positions du plateau de Caldiero. Le 14 novembre, à la nuit tombante, l'armée française, silencieuse et triste, sort de Vérone dans la direction de Peschiera ; c'est à ce qu'il semble l'abandon de Mantoue et de la Lombardie, l'aveu de la défaite et de l'impuissance. Mais l'armée tourne brusquement au sud, passe TAdige au pont de Ronco et se jette dans les marais de l'Alpone.

L'action va recommencer sur d'étroites chaussées, où les tètes des colonnes seront seules engagées, où la valeur personnelle n'aura rien à craindre de la supériorité du nombre. H fallut trois jours de lutte acharnée pour déloger les Autrichiens de ces marécages. Masséna, Augereau, Lannes, Belliard, Marmont, se jettent en vain au-devant des troupes. Bonaparte luimême saisit un drapeau. « N'êtes- vous donc plus, dit-il, les vainqueurs de Lodi? » Et il tente un nouvel effort; mais la colonne se débande, hachée par l'artillerie, poursuivie à la baïonnette; Bonaparte est précipité dans le marais qui borde la chaussée; il est sauvé à grand'peine par Belliard, par Marmont et par son frère Louis. Enfin, le troisième jour, le village d'Arcole est enlevé, Alvinzi abandonne le Caldiero et se met en retraite sur Vicence (15-17 novembre 1196). Tel est l'ensemble des opérations connues sous le nom de bataille d'Arcole. « L'armée française rentra triomphante dans Vérone par la porte de Venise, trois jours après en être sortie mystérieusement par la porte de

Milan. Les ennemis même les plus déclarés de Bonaparte ne purent contenir leur admiration. »

Le dernier effort d*Alvinzi fut le plus redoutable : il ramena 75 000 hommes. La grande bataille se livra sur le plateau de Rivoli, tout couvert de neige. Bonaparte y apparut un matin quand l'ennemi le croyait à dix lieues de là. L*armée française, fortement concentrée, repoussa les attaques successives de toutes les colonnes qui se réunissaient pour les envelopper. Le soir même de la bataille, Masséna repartit pour prévenir une tentative de Proveraen vuede délivrer Mantoue. Ses troupes s'étaient battues devant Vérone le 13 janvier, avaient fait une étape de huit lieues du 13 au 14 pour arriver à Rivoli, s'étaient battues toute la journée du 14, pour combattre encore le 16 devant Mantoue. Bonaparte gagnait les batailles avec les jambes de ses soldats. Rien n'était impossible pour de tels hommes. Provera, rhabile lieutenant d'Alvinzi,fut pris entre deux feux et battu au faubourg de la Favorite. Cette fois Mantoue capitula.

Campagne contre rarchiduc Charles (1797). — Jusqu'ici Bonaparte avait combattu des armées sans général ; il ne lui restait plus à combattre qu'un général sans armée. L'Autriche épuisée ne pouvait plus mettre sur pied de nouvelles troupes. Elle opposa a Bonaparte victorieux son plus grand général, le vainqueur de Jourdan, l'archiduc Charles. C'était une audacieuse entreprise de marcher sur Vienne avec 53 000 hommes seulement, dont 18 000 allaient opérer isolément dans leTyrol; mais Bonaparte ne voulait pas attendre les armées du Rhin et de Sambre-et-Meuse ; il était décidé à tout risquer pour achever seul la victoire sur l'Autriche. En cette occasion, Thomme politique domina le général. Cette dernière campagne n'est guère qu'une marche triomphale a travers montagnes et vallées. L'archiduc perd successivement les lignes de la Piave, du Tagliamento et de l'Isonzo. Masséna force le passage du col de Tarvis après un combat livré au-dessus des uuages, et Joubert celui du col de Toblack. Toute l'armée d'Italie est concentrée à Villach sur la Drave; elle emporte le passage du col de Neumarck; elle refoule les Autrichiens sur la Muhr à Saint-Michel, à Leoben. Bonaparte victorieux est à quarante lieues, c'est-

HfSTOinC OÉKCRàLC. VI II. «o

à-dire à six jours, de Vienne. Le Semering, seul obstacle qui reste à franchir, ne peut arrêter le Français vainqueur. Bonaparte, dans une de ses lettres destinées à frapper un grand coup sur Topinion, adjure rarchiduc « de s'élever au-dessus des petites passions qui animent si souvent les ministres et les gouvernements et de mériter le titre de bienfaiteur de Thumanité et de vrai sauveur de TAUemagne *. La vieille monarchie des .Habsbourg, atteinte au cœur, se décide à traiter. Le 7 avril 1797, l'armistice de Leoben est signé; c'est le prélude de la paix de Campo-Formio. La campagne de 1796 est celle où Napoléon a obtenu les plus grands résultats avec les plus faibles moyens. Ses combinaisons stratégiques sont considérées comme des modèles classiques et ont servi au général Jomini pour établir les principes de Tartde la guerre. Son coupd'ieil militaire et son habileté à deviner et à déjouer les projets de ses adversaires le mettent au premier rang des généraux. « Au point de vue tactique, il faut remarquer l'ardeur et le courage des troupes républicaines, la rapidité et la variété des manœuvres, enfin le soutien des différentes armes entre elles et l'appropriation des ordres de bataille aux formes du terrain. » (Colonel Vial.) Dès son début Bonaparte s'élève beaucoup au-dessus du grand Frédéric et de tous les hommes de guerre les plus renommés des temps modernes.

Bonaparte négociateur. — Bonaparte négociateur est beaucoup au-dessous de Bonaparte capitaine. Il fait la guerre en artiste passionné et génial ; il négocie en homme intéressé qui ne songe qu'à sa fortune future. Il commence à abuser de la force à l'égard des vaincus, à imposer des combinaisons politiques variables à tout instant, contraires aux aspirations des peuples, et destinées seulement à lui ménager sans cesse de nouveaux prétextes d'intervention. Dès la signature de l'armistice de Cherasco (28 avril 1796), il outrepasse les instructions du Directoire, qui lui avait interdit de signer même de simples suspensions d'armes. Mais il se savait à l'avance absous par le succès. Le Piémont se retirait de la coalition ; il livrait à des garnisons françaises jusqu'à la signature de la paix les forteresses de Coni, Céva, Tortone, ou, à défaut de cette dernière

place, Alexandrie : toutes les routes militaires communiquant avec la France étaient laissées à la disposition des Français. L armée et les milices seraient licenciées. C'étaient des conditions très avantageuses. Toutefois le traité définitif devait être négocié à Paris et signé par le Directoire lui-même. Bonaparte se montra plein d'égards pour le vieux roi Yictor-Amédée III; il lui fit même espérer que, pour prix d'une alliance solide avec la France, la Lombardie lui serait laissée. Mais dans le traité de Paris, signé le 15 mai 1796, le roi de Sardaigne dut céder à la France la Savoie et Nice sans aucune compensation. Des pillages avaient été commis par nos troupes; le soldat s'était livré à des excès « qui font rougir d'être homme », disait Bonaparte. De sévères exemples ramenèrent dans son armée une salutaire discipline. Mais déjà il faisait luire aux yeux du Directoire le mirage tentateur des millions italiens. Le Directoire ne sut pas résister et fît sienne la politique de rapines et de déprédations que lui suggérait Bonaparte. Désormais les contributions imposées aux vaincus n'ont plus pour objet de nourrir l'armée victorieuse, ce qui est la coutume immuable de la guerre. Elles doivent encore enrichir l'État vainqueur, ou du moins le tirer Je ses embarras financiers. On exigera quinze millions de Gènes; on fera main basse sur le riche port de Livourne; on n'épargnera le duc de Parme, par égard pour l'Espagne, qu'après lui avoir fait payer une énorme rançon; on exigera du pape quelques-unes de ses plus merveilleuses richesses artistiques, tableaux, manuscrits, antiquités, qui paieront et au delà les frais de la guerre. Doctrine inouïe, vraiment barbare, qui restitue le vieux droit de conquête comme le pratiquaient les Egyptiens ou les Romains. Tel est le programme d'occupation armée que Bonaparte, parallèlement à ses opérations militaires, se donne la tâche d'appliquer et qu'il exagère encore parce qu'il en a été le principal inspirateur.

Opposition entre la politique du Directoire et celle de Bonaparte. — Le Directoire, en tirant profit des déprédations de Bonaparte, perd l'autorité qu'il aurait dû conserver dans la direction de la politique étrangère. C'est Bonaparte qui découpe à sa guise les anciens Etats pour en former

436 LE D[REGTOIRE EXÉCUTIF

(le nouveaux. Le Directoire semble avoir abdiqué. Le traité de Bàle avait donné à la France ses frontières naturelles et historiques; Te nécessaire était fait; le Directoire voulait s'arrêter là; Bonaparte lui su^ëre Tidée d'organiser des Réjmbliques soeurs,

sortes d'Etats-tampons destinés à sauvegarder le territoire de la Itépublique française sur toutes ses frontières. Le Directoire songeait à rendre la Lombardie à TAutriche : Bonaparte en fait une république à Timage de la France, la République cisalpine. Le Directoire avait donné Tordre i Bonaparte de marcher sur Rome aQn de détruire la puissance temporelle du pape : Bonaparte se contenta d*enlever les Légations et il se ménagea pour lavenir l'appui du clei^é. C*est malgré le Directoire que Bonaparte sacrifiera Venise à F Au triche. Le général Clarke, envoyé [>our conclure les traités, arrivait en général le lendemain de la signature. Le Directoire eût voulu traiter de la paix générale, même avec l'Angleterre, et deux négociations furent entamées avec Malmesbury; la seconde était en bonne voie de réussite lors de la signature du traité de Campo-Formio. Bonaparte se hâta de faire la paix séparée avec l'Autriche pour avoir seul le mérite de la pacification du continent et pour se réserver une nouvelle guerre à diriger contre l'Angleterre. Toutes les fois qu'il avait outrepassé ses pouvoirs, Bonaparte ne manquait jamais de plaider sa cause auprès du Directoire par des arguments sonnants. Il eût fallu au Directoire la force de refuser les millions pour répudier la politique de celui qui les envoyait. Le Directoire ne s'occupait que du moment présent : vivre d'abord et ensuite faire de bonne politique étrangère. Bonaparte, au contraire, songeait à l'avenir. Il désignait arbitrairement les administrateurs des républiques formées en Italie parmi les plus modérés et les plus capables, mais sans jamais les faire nommer par le suffrage populaire. Il modifiait suivant son caprice les frontières des nouveaux Etats. Il préparait ainsi son rôle de consul et d'empereur.

Oppression de ritalie. — Les Français avaient été acclamés dans la Lombardie comme des libérateurs; mais voici que vingt millions de contributions lui sont imposés; que Mongeet Berthollet viennent extraire des bibliothèques et des musées les

objets d art et de science, les instruments de mathématiques, les collections d'histoire naturelle. Bonaparte ajoute même à cet envoi des chevaux de luxe pour les Directeurs, « afin de remplacer les chevaux médiocres qui attellent leurs voitures >. La révolte gronde à Milan; 10000 paysans attaquent la garnison française de Pavie. Lannes les bombarde à coups de mitraille et livre Pavie au pillage. 400 otages sont exigés. C'est le régime de la terreur imposé à une population naguère sympathique. Une semaine a suffi pour faire tomber son enthousiasme. Bientôt on viole le territoire de Venise. « A partir de Lodi, a écrit Bonaparte, je commençai à entrer en malice avec le Directoire. » C'est l'époque où les ducs de Parme et de Modène, qui étaient restés neutres, mais qui n'avaient pas dissimulé leur hostilité, sont forcés de payer une rançon, l'un de deux millions, lautre, qui était plus riche, de dix millions, et d'envoyer chacun aux musées de Paris vingt tableaux de prix. Le duc de Parme offrit en vain de racheter au prix d'un million le Saint Jérôme 4u Corrëge. Murât saisit à Livourne pour douze millions de marchandises soi-disant anglaises; et cependant le grand-duc de Toscane avait signé avec la France un traité qu'il avait scrupuleusement observé. Naples s'humilie : le roi ferme ses ports aux Anglais.

A l'égard du pape, il fallait venger l'assassinat de l'envoyé français Bassville, et mettre fin à la guerre religieuse entretenue en France. Augereau entra à Bologne et à Ferrare; il y fut reçu avec acclamation parce que le gouvernement pontifical y était exécré. Bonaparte imposa au pape une contribution de 21 millions, dont 15 en argent : il exigea la remise de cent tableaux, de 500 manuscrits et du buste « du patriote Brutus » pour rendre un témoignage public de ses sentiments de républicain. Les troupes françaises devaient occuper provisoirement Bologne (23 juin) : cela plaçait le pape comme tous les autres souverains italiens sous la dépendance à peine déguisée de la France. C'était l'Italie non pas affranchie, mais conquise. Bonaparte y dictait ses volontés en maître. 11 avait envoyé iO millions au Directoire et un million à Moreau sur les dépouilles •de rilalie. Aussi quand le Directoire voulut modifier son plan

de campagne, donner à Kellermann le commandement de Tarmée de la Haute-Italie et à Salicetti, en qualité de commissaire du gouvernement, la direction de toutes les négociations, Bonaparte offrit sa démission. Elle fut refusée, Bonaparte reçut des pouvoirs illimités, et Tascendant du jeune vainqueur sur le gouvernement devint aussi grand que sur Tarmée.

Affapire de Venise. — L'affaire de Venise dévoila aux plus fervents admirateurs de Bonaparte son ambition politique. Venise, la vieille république aristocratique, toujours altière bien que déchue, avait montré autant de mauvais vouloir pour les Français que pour les Autrichiens. Mais elle ne cherchait pas à empêcher par les armes la violation imminente de son territoire par chacune des armées belligérantes. Elle restait dans Tétat de neutralité désarmée. Elle avait été malmenée par Wurmser et Alvinzi; elle fut tyrannisée par Bonaparte. De part et d*autreon traversait en armes son territoire, on se saisissait de ses places fortes sans tenir compte de ses réclamations. Les Français victorieux se rendirent coupables de plus d'exactions, et excitèrent partout des révolutions démocratiques contre les nobles vénitiens. A Venise, les Français s'amusèrent à briser les armes de la république et à passer une chaîne au cou du lion de Saint- Marc. Des tentatives de révolte eurent lieu à Bei^ame et à Brescia. Tandis que l'armée française était engagée dans les Alpes pour marcher sur Vienne, le sénat vénitien appela du Tyrol le général autrichien Laudon pour couper la retraite à notre armée, et, sans attendre Laudon, les habitants de Vérone coururent sus aux Français et en massacrèrent un grand nombre. Bonaparte, qui avait pris à tâche de pousser i bout les Vénitiens * par ses exigences pécuniaires et par ses humiliations, afin de pouvoir livrer à l'Autriche leur territoire en compensation de la Belgique, saisit le prétexte de ces Pâques véromises pour déclarer la guerre à Venise. Il y installa à la place du

i. Bonaparte fit même fabriquer par un agent soldé. Salvadori, un faux manifeste par lequel le gouvernement vénitien invitait le peuple de la terre ferme à courir sus aux Français. Malgré les protestations du sénat de Venise, il onloiina que ce faux manifeste fût répandu à profusion. H employait le procédé connu qui consiste à accuser de conspiration les gens qu*on s*appréte k dépouiller el à égorger. (Voir Sciout, le Directoire, t. U. p. 206).

doge un gouvernement démocratique, qui s'empressa de satisfaire à l'exigeant vainqueur. Venise paya les millions demandés, livra cinq de ses plus beaux navires, donna 20 tableaux et 500 manuscrits. Ainsi se prépara la grande trahison par laquelle Bonaparte devait livrer Venise à T Autriche.

Les Républiques italiennes. — Bonaparte n*eut de pouvoirs réguliers que pour traiter avec le pape. L'échec de l'expédition d'Alvinzi avait découragé toutes les résistances italiennes. La Romagne fut de nouveau envahie sans résistance. Le traité de Tolentino (19 février 1797), signé avec le Saint- Siège, fut la confirmation de l'armistice de Bologne. Le pape céda Avignon et le Comtat Venaissin, les trois légations de Bologne, Ferrare et Ravenne, et paya 30 millions. Ancône devait être occupé par les Français jusqu'à la fin de la guerre. Bonaparte forma d'abord la République cispadane des Légations réunies aux Etats du duc de Modène. A peine formée, cette république fut annexée à la République cisalpine, dont Bonaparte avait imposé la création au Directoire. A Gènes, l'agent français Faypoult se fit le promoteur d'une révolution démocratique comme Villetard à Venise. L'insurrection échoua. Bonaparte envoya au sénat de Gènes La Valette, comme il avait adressé Junot au sénat de Venise, avec un message insultant, équivalant à des ordres. Le sénat, après quelques velléités de résistance, se soumit. L'antique république de Gènes devint la République ligurienne. Ces républiques avaient un directoire exécutif et deux conseils comme la France. Bonaparte dictait les constitutions, choisissait les membres des administrations et des conseils; il exerçait partout une véritable dictature.

Traité de Campo-Formio. — Avec l'Autriche, les préli* minaires de Leoben furent signés sans l'aveu du Directoire, la veille du jour où devait arriver le général Clarke, muni de pouvoirs réguliers. Les négociations qui aboutirent au traité définitif traînèrent en longueur. A Udine, à Passeriano, les négociateurs autrichiens opposaient à l'ardeur de Bonaparte une lenteur et des subtilités toutes chinoises. Bonaparte y mit fin par une des scènes habituelles de tragedianie^ brisant devant Cobentzel le fameux cabaret de porcelaine que lui avait donné

i40 LE DIRECTOIRE EXÉCTUIP

la grande Catherine : « Ainsi, dit-il, je briserai votre monarchie. » La paix fut signée le lendemain au petit village de Campe- Formio (17 octobre 1797). L'Autriche reconnut à la République française ses frontières telles que les avait constituées la paix de Bâle. Elle céda la Belgique, occupée depuis 1794, et laLombardie, érigée en République cisalpine avec la Yalteline retirée aux Grisons et les provinces enlevées au pape, à Venise et au duc de Modëne. En compensation, TAutriche reçut les territoires de lerre ferme de la république de Venise jusqu'à TAdige : les îles Ioniennes furent cédées à la France. La Fayette et ses compagnons de captivité furent mis en liberté. Un congrès réuni à Rastatt devait régler les indemnités promises en Allemagne aux princes dépossédés d'Italie et de la rive gauche du Rhin. Ce traité fut accueilli en France par une explosion de joie presque universelle. Déjà les ovations n'avaient pas manqué aux lieutenants de Bonaparte chargés de porter au Directoire les bulletins de victoire ou les drapeaux conquis. Ce fut bien mieux encore quand revint le jeune vainqueur. Le Corps législatif lui offrit une fêle solennelle, Paris battait des mains. La France entière tressaillait d'aise en songeant à tant de gloire procurant une paix si avantageuse et que l'on espérait durable.

Et cependant que d'ombres au tableau! Quelques hommes politiques comparaient la spoliation de Venise au partage delà Pologne. L'Italie devenait une annexe de la France; mais était-ce bien conforme à l'esprit généreux de la Révolution d'asservir les peuples au lieu de les affranchir ! Le traité de Campo-Formio était caduc; la création des Républiques sœurs devait être une semence de guerres futures. C'était bien ce que pensait Bonaparte. Il était, comme Marins, une épée qui se rouillait pendant la paix. Il avait besoin, pour édifier sa surprenante fortune, de la guerre à jet continu. Talleyrand, dans la fête offerte à Bonaparte, pouvait louer officiellement, mais non sans une ironie malicieuse, sa modestie dans la gloire, son goût pour les poèmes d'Ossian et pour les mathématiques. Bonaparte était déjà, selon la juste formule de Taine, Végoxsme servi par le génie.

//. — La lutte contre V Angleterre (iJQS-iygg).

Acharnement de Pitt à la guerre contre la France.

— L'Autriche venait de signer la paix; l'Angleterre restait en armes, acharnée à la guerre. Pitt n'était pas seul à la vouloir; le roi George III, Grenville, Windham, la Chambre des lords, Taristocratie, l'Eglise établie, toute la vieille Angleterre, opiniâtre, jalouse et orgueilleuse, était déterminée aux derniers sacrifices pour contraindre sa rivale à l'abandon de ses conquêtes. A lord Auckland qui était d'avis de faire des concessions, Burke répondait dans ses lettres sur une paix régicide : € Le plan politique que vous recommandez ne peut avoir d'autre conséquence qu'une entière et irrémédiable ruine pour le ministère, pour la couronne, pour la dynastie, pour la grandeur, l'indépendance et l'existence même de ce pays. » Les Anglais acceptaient sans trop se plaindre les levées d'hommes et les taxes nouvelles. Un emprunt de 18 millions de livres sterling était souscrit d'enthousiasme en une heure et demie (5 déc. 1796). Pilt croyait que la conquête de la Martinique, de Sainte-Lucie, de la Trinité et des possessions hollandaises suffirait pour amener la France à abandonner la Belgique.

mission de Malmesbury à Paris (1796). — Une ouverture indirecte faite à Barthélémy par Wickham, ministre anglais en Suisse, pour savoir sur quelles bases la France serait disposée à traiter delà paix générale, avait été froidement accueillie par le Directoire. Le ministre Grenville entama une négociation directe. Lord Malmesbury vint à Paris (oct. 1796). Mais cette tentative faite en dehors de l'Autriche, qui n'avait pas encore abandonné la lutte, ne pouvait aboutir. Si l'Angleterre n'était pas décidée à reconnaître à la France la possession de la Belgique, elle n'aurait pas dû commencer les négociations. Si elle était prête à céder sur ce point, elle aurait dû s'assurer de lassentiment de l'Autriche, d'autant que le Directoire, assez pacifique ^ ce moment, eût consenti à restituer la Lombardie à l'Autriche, «lalgré Bonaparte, à condition de garder la Belgique. Malmes-

bury, d abord bien accueilli à Paris, irrita le Directoire par ses continuelles demandes de référence à sa cour. L'Angleterre exigeait la restitution mutuelle des conquêtes : « Malnfesbury proposait à la France la honte et la perfidie; on lui a enjoint de partir. » (Journal le Rédacteur.) Le 19 décembre 1796, le ministre Delacroix lui intima Tordre de quitter Paris dans les quarante-huit heures. Le parlement d'Angleterre vota, le 30 décembre, une adresse au roi € pour lui promettre de le soutenir dans la continuation de la guerre ».

Les émigrés irlandais en France : ITVolf Tone. — Déjà l'expédition d'Irlande était commencée. Les projets de descente soit en Angleterre, soit en Irlande, la terre catholique et opprimée , avaient été très nombreux pendant lout le XVIII" siècle. Au lendemain de Quiberon,le Directoire songea d'abord à organiser une chouannerie anglaise, en jetant sur la côte de Cornouailles quelques centaines d'hommes, pour mettre en révolution des milliers d'ouvriers mineurs. Bientôt le projet s'agrandit. L'Irlande semblait à la veille de se soulever contre l'Angleterre. La société secrète des Irlandais-Unis réclamait la séparation de l'Irlande et la constitution d'une République irlandaise. Elle comptait plus de 500 000 adhérents, dont la moitié était en état de porter les armes. Ils s'exerçaient de nuit par milliers dans les campagnes, arborant comme emblème le verl, la vieille couleur d'Érin. Ils prêtaient serment de € loyauté et fidélité aux nations française et irlandaise ». Us avaient leur caisse, leurs dépôts d'armes, leur directoire de cinq membres. Deux des directeurs, Edward Fitz-Gerald (le mari de cette mystérieuse Paméla, que beaucoup croyaient fille de M"* de Genlis et de Philippe-Egalité) et 0*Connor eurent à Bàle des entrevues très secrètes avec Barthélémy et Hoche (mai 1796). Le fondateur des Irlandais-Unis, Wolf Tone, publiciste et avocat, diplomate et capitaine, qui n'avait cessé de plaider par la plume et par la parole la cause des catholiques opprimés, accourut en France de Philadelphie, où il avait été contraint de s'exiler, pour prêcher une vaste et audacieuse offensive en Irlande. Les Français n'avaient qu'à paraître : toute l'Irlande se lèverait et l'Angleterre serait frappée au cœur. L'infatigable Wolf Tone vit Clarke, qui

prétendait descendre des rois dlrlande, le ministre de la marine Truguet, et surtout Hoche, qui depuis le 26 décembre 1795 avait été nommé général de l'armée de TOcéan, forte de 100 000 hommes, formant trois corps échelonnés de Caen à La Rochelle. Wolf Tone obtint Tassentiment de Carnot et du Directoire.

Expédition de Hoche en Irlande (1797). — De grands préparatifs eurent lieu à Brest. 15 000 hommes devaient être embarqués sur 44 bâtiments, dont 17 vaisseaux de ligne et 13 frégates. Hocho devait commander en chef. Ses lieutenants, Ghérin, chef d*état-major, les généraux Hardy, Humbert, Hédouville, Grouchy, le colonel Schée, de Tancienne brigade irlandaise^ étaient pleins d*ardeur et de confiance. Le colonel américain Tate commandait la légion Noire ou année des Francs^ vêtus de pantalons, carmagnoles et chapeaux noirs, avec le panache rouge, ramassis de brigands et de galériens, disait Stanhope, ou plutôt anciens chouans et braconniers, endurcis par les guerres de Vendée et de Bretagne, qui devaient combattre les Anglais avec la même furie qu'auparavant les Bleus de France. Wolf Tone préparait les adresses et proclamations aux paysans dlrlande. Sous le nom de Smith, il devait faire partie de Tétat-major de Hoche. Malheureusement la marine jalousait larmée de terre. Le vice-amiral Villaret-Joyeuse entravait tout par ses lenteurs calculées, par les difflcultés qû*il soulevait à tout propos. Avec ses principaux auxiliaires, sauf BruïXy qui se montra aussi ardent que Hoche, il cherchait à empêcher l'expédition. On a même pu l'accuser d'avoir favorisé de tout son pouvoir la contre-révolution. Hoche, après avoir longtemps patienté, le fit remplacer au dernier moment par le vice-amiral Morard de Galles. L'expédition sortit de Brest le 15 décembre 1796. Le point de débarquement était fixé à la baie de Bantry.

L'expédition put, il est vrai, échapper à la croisière anglaise qui surveillait le port de Brest. Mais, au sortir du passage de riroise, l'escadre fut assaillie par une mer horrible. La tempête et le brouillard séparèrent du gros de la flotte la Fraternité, qui portait Hoche et son état-major. D'un côté, un général sans armée, qui est jeté sur la côte à une assez grande distance de

Bantry et qui est obligé de revenir à La Rochelle, après avoir vainement cherché à rejoindre son escadre; de Tautre, une armée sans général. Grouchy prend le commandement des troupes, Bouvet celui des vaisseaux; on entre dans la baie de Bantry. Grouchy insiste pour le débarquement immédiat; les contre-amiraux Nielly et Richery sont en vue et appuieront le corps de débarquement. Mais, dès le lendemain, ils ont pris le large. Bouvet, malgré les protestations de Grouchy, prélexlo que la mer est trop forte, que Tartillerie et les munitions sont insuffisantes; il revient à Brest sans encombre le 1" janvier. « Je ne m*étonne plus, s*écriait Wolf Tone, témoin de cette triste odyssée, de Xerxès fouettant la mer, car ce soir je me sens tout à fait d'humeur à commettre quelque action aussi raisonnable. »

Défaite de la flotte espagnole au cap Saint- Vincent (1797). — Hoche était d'avis de recommencer; mais il fut placé à la tête de Tarmée de Sambre-et-Meuse. Le Directoire était devenu plus tiède. Il résolut de faire marcher contre TAngleterre les alliés de la France, TEspagne et la Hollande. L'intervention française ne serait plus qu'un faible appoint. En vertu du traité de Saint-Ildefonse, TEspagne avait déclaré la guerre à TAnglelerre (6 octobre 1796.) Le Directoire lui faisait espérer l'acquisition du Portugal. Le 14 février 1797, la flotte espagnole, sous les ordres de don José de Cordova, rencontre au cap Saint- Vincent la croisière anglaise du Tage, commandée par Tamiral John Jer^is, auquel s'étaient joints Tamiral Parker, arrivé d'Angleterre, et Nelson, venu de l'Ile d'Elbe. La lutte fut acharnée, mais les Espagnols perdirent quatre vaisseaux, parmi lesquels le Saint-Josephy de 80 canons, pris par Nelson, Le plus gros vaisseau du monde, la Santissinia Trinidad, qui avait quatre ponts et 136 canons, rentra à Cadix avec le reste de la flotte très maltraité. L'Angleterre célébra bruyamment cette victoire, qui commençait la destruction de la marine espagnole. Jerwis, nommé pair et comte de Saint-Vincent, reçut 3000 livres sterling de pension. Nelson devint chevalier de l'ordre du Bain et contre-amiral. Cependant une attaque des Anglais contre TénériCFe échoua. Nelson y perdit un bras.

Nouvelles négociations : congrès de Lille (1797).

— Malgré Téchec de ses ennemis, TAngleterre était dans une détresse effroyable '. La dette s^élevait à 510 millions de livres sterling, accrue de 271 millions délivres sterling, depuis Tentrée de Pitt au ministère. Les paiements ne se faisaient plus qu*en papier-monnaie. A ce moment aussi les équipages de la flotte se révoltent. La flotte de lord Duncan abandonne le blocus de la Hollande, où se prépare une nouvelle descente : on craint ({ue les rebelles ne s'unissent à la flotte française. Le 3 0/0 tombe à 48 fr. Pitt a un impérieux besoin de la paix. Malmesbury est envoyé de nouveau en France pour la conclure. Les conférences ouvertes à Lille ne flrent qu'accuser davantage les dissentiments réciproques. Malmesbury avait reçu des instructions contradictoires : tandis que Pitt et Canning, les ministres « avec lesquels il désirait agir », l'avaient engagé à tenter un effort sincère en faveur de la paix, lord Grenville, le ministre c sous les ordres duquel il était obligé d'agir », lui avait enjoint de traîner Taffaire en longueur pour faire éclater le mauvais vouloir des Français. De leur côté, les négociateurs français montrèrent d'abord un véritable esprit de conciliation, surtout lorsque Talleyrand eut remplacé Delacroix aux relations extérieures. Maret engagea avec Malmesbury une négociation toute intime. Le Directoire exigeait du roi d'Angleterre l'abandon du titre de roi de France, des indemnités pour les vaisseaux capturés à Toulon, une renonciation à l'hypothèque anglaise prise sur les Pays-Bas en garantie du paiement de la dette contractée par l'Autriche. L'Angleterre offrait de restituer toutes ses conquêtes, sauf la Trinité, enlevée aux Espagnols; elle mettait à la restitution du Gap cette condition que jamais les Hollandais ne rétrocéderaient à la France cette précieuse colonie. Mais, à la suite du coup d'Etat du 18 fructidor, Treilhard et Bonnier furent délégués à Lille, avec des instructions nouvelles, pour forcer l'Angleterre à la restitution absolue de toutes ses conquêtes, sans conditions et sans aucun sacriflce de notre part. Malmesbury, pour la seconde fois, fut sommé de quitter la France.

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