‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 3)Chapitre 62 sur 166 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

De 1789 à 1799

L'époque révolutionnaire n'a pas été un temps stérile pour les lettres françaises. Elle a vu se continuer assez brillammenl la renaissance de la poésie qui avait signalé la fin du xvm' siècle * et elle a vu naître l'éloquence laïque, que Tancien régime avait à peine connue.

Les poètes. — La poésie était représentée surtout à celle époque par Ëcouchard Lebrun, que l'admiration de son temps affubla du nom de Leln^un-Pindare. Il était né en 1729 et avail été élevé au collège Mazarin. Distingué, dès son enfance, par Louis Racine, il eut de très bonne heure une Vocation pour la poésie. D'un caractère exécrable, du reste, très lâche adulateur, plus lâche satirique, envieux, colérique et ingrat, il avait un assez beau génie lyrique. Son ode descriptive sur les Environa de Parisy son Ode à liuff'on, son ode Exeyi monumentum, surtout son ode sur le vaisseau le Vemjeur sont des morceaux plus oratoires que vraiment lyriques, mais qui, précisément à ce titre, sont très caractéristiques de l'époque. L'éloquence un peu emphatique de la Révolution, de l'Empire et de la Restauration est née un peu du Conclones, c'est-à-dire des harangues de Tite- Live, mais bien plus directement de la tragédie classique, de Rousseau, de la poésie lyrique des Le Franc de Pompignan,

\. Voir ci-(l('»*siis, t. Vil, p. "lii et siiiv.

LA LITTÉRATURE KRANÇAISK .i.iO

Lebrun el Marie-Joseph Chénier. Elle eu a l'élan, la boursouflure et le jargon sentimental. Les odes de Lebrun-Pindare sont des phrases en vers. Il faut confesser que ce sont souvent d'assez belles phrases.

Aujourd'hui, nous goûtons beaucoup plus les épigramnies que les odes de Lebrun. Nous sommes tentés de dire que ses odes sont de méchantes odes et ses épigrammes des épigrammes méchantes. Celles-ci sont en effet d'une malignité atroce et d'un ton vif, aisé, rapide, qui fait honneur à Tesprit français. Il a fait aussi quatre livres d'Eléyieset deux livres d'£7>«7r^s tombées dans un assez juste oubli. C'était un homme haïssable et un écrivain très distingué. Cette combinaison est fréquente.

Marie-Joseph Chénier, frère d'André, et presque du même âge, mais qui se place naturellement dans l'époque où nous sommes arrivés, parce que c'est en ce temps qu'il a eu sa pleine réputation, était à la fois un poète lyrique et un poète dramatique. Il n'est méprisable à aucun de ces titres. Comme poète lyrique, il a fourni, sauf la Marseillaise, à peu près tous les chants patriotiques de cette époque : lli/mne pour la Fédération, Chant des sections de Paris, Hymne à la Raison, etc. On a sauvé de l'oubli et retenu le très beau Chant du Départ, qui est d'une savante composition et dont quelques strophes ont un grand souffle. — Comme tragique, il a été plus fécond qu'heureux. Ni Henri VIII, ni Calas, ni Timoléon, ni Philippe II n'encouragent la lecture; mais Charles IX, donné tout au début de la Révolution, et Tibère, tout à la fin (1804), ont un vrai mérite. Le vers y est vigoureux et la tirade ample et théâtrale.

Marie-Joseph Chénier eût réussi plus complètement, car il était doué, si sa prodigieuse vanité ne lui eût toujours persuadé que l'ouvrage qu'il écrivait était le meilleur qu'il eût jamais fait et peut-être qu'on eût fait jamais. Il fut presque excellent quand il ne visa plus au génie et se conlenta d'avoir du talent. Ce fut dans ses Epitres ou Discours en vers, qui sont sensés, judicieux, mordants et éloquents quelquefois. L'un de ces ouvrages est même vraiment beau, VEpitre sur la calomnie, à l'adresse des malveillants ou des hommes mal informés qui l'accusaient d'avoir été cause de la mort de son frère. Les accents en sont forts, pro-

liCO LA LITTÉRATL'RE FRANÇAISE

fonds, et senlent la siocérilé. Les autres, moins touchants, mais d'une verve satirique puissante, le Docteur Pancrace, YÉpilre à Jacques Delille, etc., réjouissent encore ceux qui aiment les traits aigus qui frappent juste. Il est assez curieux que les lyriques de celte époque ont élé surtout d'excellents épigrammatistes. Le génie incomplet est merveilleux pour ne pas sentir ce qui lui manque et pour sentir ce qui manque aux autres. Remarquons qu'André Chénier lui-même, qui avait du génie, n'a jamais été plus grand que dans la satire, lyrique il est vrai, et frissonnante et à plein essor. Ici c'est d'un coup d'aile que la Muse meurtrit l'adversaire.

Rouget de Tlsle, pour la postérité, n'a fait que la Marseillaise, œuvre encore très inégale, car elle n'a que trois belle^i strophes, la première, la dernière et la strophe « Nous entrerons dans la carrière » ; et celle-ci n'est pas de Rouget. Mais l'auteur d'un chant qui vivra autant que la France a droit à quelquc> lignes dans une histoire de la littérature française. Rouget était un officier du génie. G*est à Strasbourg, au sortir d'un diner chez le maire Dietrich, pendant la campagne de 1792, qu'il composa la Marseillaise, paroles et musique. Il Tappela lui-même Chant de Cannée du lihin. Les Parisiens l'ayant apprise des bataillons marseillais venus a Paris aux environs du 10 août, lui donnèrent le nom qu'elle a gardée. Rouget a composé d autres chants de guerre très inférieurs au précédent, des Iiomance^<, de petits poèmes idylliques et même un essai dramatique, V École des Mères, joué en 1798. Il n'eut du génie qu'un jour : ce qui suffit quand on est aidé par les circonstances. Celles au milieu desquelles il s'avisa d'en avoir étaient à souhait pour sa gloire. On a beaucoup écrit sur Rouget. On a eu tort; car l'homme a ceci de particulier que son génie ne fut pas à la hau* tour de son œuvre et que son caractère ne fut pas à la hauteur de son génie. A tous les égards il était un peu indigne d'avoir écrit la Marseillaise. Il conviendrait de ne vouloir connaître de lui que son hymne et que son nom. C'est ce que fait la foule, et celle fois elle a raison.

Nous parlerons de Delille ainsi que de Ducis en leur vrai lieu, c'est-à-dire à l'époque de l'Empire; mais l'idée générale

qu'on doit avoir de la poésie à l'époque de la Révolution serait incomplète, si on ne savait pas que Ducis et Dellile, Tun au théâtre, l'autre dans la poésie proprement dite, étaient déjà très considérés et célèbres à cette époque.

Un autre homme de talent, leur contemporain, et même plus jeune qu'eux, doit nous occuper tout de suite, parce que sa vie fut brusquement brisée par les rigueurs du temps. Fabre, (lit Fabre d'Eglantine en souvenir d'une fleur obtenue comme récompense aux Jeux floraux et pour le distinguer de Fabre d'Olivet, avait trente-trois ans en 1789. Il avait été acteur et était possédé du démon dramatique. Il fit une vingtaine de tragédies et comédies, presque toutes mal accueillies du public, mais dont quelques-unes surent plaire, par exemple le Présomptueux, r Amour et l'Intérêt, r Intrigue épistolaire et surtout le Philinte de Molière ou la suite du Misanthrope,

Le Philinte est une pièce intéressante. Inspirée d'une page assez peu sensée de Rousseau sur les caractères d'Alceste et de Philinte dans Molière, elle consiste à nous présenter Philinte comme un parfait égoïste et à le punir de son égoïsme pur une imprudence que son égoïsme même lui fait commettre. La pièce est très bien faite, très claire et d'un joli tour. A la vérité, elle a pour nous surtout un intérêt historique : elle nous apprend, surtout quand on considère qu'elle eut beaucoup de succès, comment les hommes du xvui® siècle comprenaient le Misanthrope de Molière. Ils l'entendaient d'une façon toute différente de nous et étaient persuadés que Molière prend parti dans sa comédie, et parti contre Alceste. L'une et l'autre de ces deux opinions nous paraissent de véritables contresens.

Fabre d'Eglantine, personnage un peu louche et sur lequel il serait à propos qu'un érudit, moitié historien littéraire, moitié historien politique, fit un peu de lumière, fut guillotiné en même temps que Danton pour un crime non politique qu'il est possible que les passions politiques lui aient attribué à tort. Il y a encore là u n procès à reviser * .

La philosophie. — La philosophie ne fut pas muette à cette époque et a parlé par quelques penseurs assez brillants. Con-

Page 1