I. Voir ci-dessus, p
HlSTOtRK G^N^^nALB. VI H. 36
dorcet, élève passionné» distingué et un peu candide peut<4tre des philosophes du xvm^ siècle, a travaillé infiniment dans une vie qui fut assez courte. 11 eut ce grand honneur qu*un de ses premiers ouvrages, les Lettres d'un théologien^ fut attribué à Voltaire. Il s'occupa des Pensées de Pascal, et, le premier, je crois, en en donnant une édition nouvelle, appela Tattention sur rinauthenticité de celle que les Jansénistes en avaient donné. La Vie de Voltaire^ la Vie de Turgot sont des œuvres consciencieuses qui ont une valeur philosophique en même temps qu'un intérêt historique. Comme secrétaire perpétuel de TAcadémie des sciences, il a donné des Éloges d'académiciens, dont plusieurs sont des morceaux excellents. Enfin, dans la retraite où il se cachait pour fuir les poursuites de ses ennemis en 1793, il écrivit cette Esquisse d'un tableau historique des progrès de Vesjrrit humain, qui est le beau rêve d'un honnête homme. Gondorcet y montre l'humanité dans un progrès constant depuis ses origines sauvages jusqu'au siècle des lumières qui est le xvni* siècle, et comme devant pousser plus loin encore, jusqu'au bonheur absolu, par le développement des sciences et l'établissement de l'égalité et de la fraternité.
Ce qu'il y a de plus beau dans ce livre c'est qu'il ait été écrit sous le couteau de la guillotine. Mais il est intéressant par luimême, parce que c'est là qu'a été formulée avec la plus grande netteté et la plus vive intrépidité d'affirmation la théorie du progrès, inconnue à l'antiquité et au moyen âge, vaguement entrevue par quelques esprits au xvii* siècle, fond secret et général de l'optimisme du xvm* siècle et qui fut comme la religion du XIX* siècle presque jusqu'à la fin, de manière à être devenue une sorte à la fois de dogme et de banalité. Condorcet y a attaché son nom, sinon à titre d'inventeur, du moins à titre de vulgarisateur clair, convaincu et impérieux.
On sait qu'enfin découvert et arrêté, il se donna la mort dans sa prison. C'était une âme élevée et forte et un écrivain un peu lourd, mais vigoureux. Aucune histoire ni de la littérature, ni de la philosophie ne peut le passer sous silence ^
\. Voir ci-dessus, p. 535, le rôle de Condorcet dans les créations scolaires el scientiflques de la Révolution.
LA LITTëRâTURB française 363
Yolney se fit connaître en 1787 de l'Europe sayante par un Voyage en Egypte et en Syrie^ très exact, très minutieux, d'une grande conscience scientifique et d*un très beau style. Ce n'est pas, de ses différents ouvrages, celui qui contribua le plus à sa réputation ; mais c'est celui qui lui fait le plus grand honneur. En 1791, il publia un ouvrage à grandes prétentions philosophiques, les Ruines ou Méditations sur les révolutions des Empires. C'est une « philosophie de l'histoire » très hypothétique, comme toutes les philosophies de l'histoire, très passionnée, comme quelques-unes, inspirée surtout par un très vif sentiment antireligieux, du reste pleine d'imagination, de coloris, d'ampleur, et qui a souvent lair des grandes choses. Si l'on veut, on peut considérer Yolney, au point de vue exclusivement littéraire, comme un précurseur de Chateaubriand, à ce point qu'on a besoin de se rappeler les dates pour ne pas le prendre pour un de ses imitateurs.
Il traversa l'époque révolutionnaire parmi des vicissitudes diverses et se retrouva, en 1805, sénateur et comte de l'Empire sans avoir jamais abjuré ses opinions républicaines. Esprit toujours curieux, il consacra ses années de maturité à un voyage en Amérique et à un travail sur les Etats-Unis, qui est le premier grand ouvrage français consacré à cette question; d'autre part à des travaux de linguistique et d'érudition qu'il n'avait jamais interrompus que pour peu de temps. Il mourut en 1820, laissant le souvenir d'un très galant homme, d'un penseur ingénieux et brillant, et d'un écrivain qui n'est pas loin d'être un grand écrivain.
Dupuis était un écrivain beaucoup moins distingué et peutêtre un esprit plus original. Il est trop peu connu et la réaction religieuse de 1810 l'a fait trop mépriser. Il était parti des lettres pures et était, en 1765, professeur de rhétorique au collège de Lisieux (à Paris). Alors il s'adonna aux études les plus diverses, au droit, à l'astronomie, aux mathématiques, et réfléchit profondément sur ces nouveaux objets. Tout un système philosophique sortit de ses méditations. De ce système il donna les premiers traits dans un Mémoire sur Vexplication de la Fable jmr Vastronomie (1781). L'idée maîtresse de Dupuis était
que les constellations sont les seules divinités que les hommes aient jamais adorées, que toutes les légendes mythologiques ne sont que des représentations figurées et dramatisées des mouvements célestes, et que toute Thistoire religieuse est Thistoire du ciel transformée et déformée par Timagination humaine. Peu à peu il fit entrer dans ce système non seulement Thistoire religieuse antique, mais l'histoire religieuse moderne, el à peu près toute l'histoire de Thumanité.
C'est dans son livre intitulé ï Origine de tous les cultes que ce développement extrême et un peu abusif de sa pensée première s'étale pleinement. Ce livre, qui flattait i la fois le goût de l'érudition, l'imagination et l'esprit irréligieux, avait au moins trois raisons de réussir. Il fit grand bruit et laissa sa trace. La moderne science des religions, sans l'adopter, en a retenu quelques conclusions et fait leur part aux théories de Dupuis. Il écrivait avec une cerlaine sécheresse, mais avec une grande netteté et une suite assez pressante de dialectique. Il mourut en 1809, juste au moment où la renaissance religieuse qui marque le commencement du xix'' siècle allait lui être très contraire et très désagréable. C'était un fort honnête homme et qui semble même n'avoir jamais été guidé dans ses démarches par l'attrait de la popularité. Mais il était dominé par Tespril de système et par ce qu'on peut appeler l'imagination systématique, à un point incroyable. C'est une force, du reste, et qui mène assez loin, mais qui prépare toujours des retours presque désastreux.
Les romanciers. — En ce qui concerne ce qu*on appelle la littérature légère, nous ne pouvons guère parler tout à notre aise, à l'époque où nous sommes parvenus. Cette littérature était alors plus audacieuse qu'elle n'avait jamais été, et les titres seuls des romans de cette époque sont quelquefois gênants à écrire. De l'abbé Prévost à Crébillon fils et de Crébillon 61s à ceux qui le suivirent, il y a un progrès d'indiscrétion, d'autant plus fâcheuse que ces auteurs ne permettent pas, par manque de talent, qu'on les passe sous silence. Prévost avait de la sensibilité, Crébillon fils avait de l'esprit et voici, pour en arriver à l'époque qui fait l'objet de ce chapitre, que Laclos et Louvet ont du
lalent. Chauderlos de Laclos, capitaine d'artillerie, occupait ses loisirs à écrire patiemment, com plaisamment, les Liaisons danf/ereuseSy œuvre non seulement immorale, mais méchante, où le triomphe des coquins astucieux et machiavéliques est caressé avec complaisance. C'est ici le portrait du roué, c'est-à-dire du méchant proprement dit, qui fait le mal, non pour l'assouvissement de ses passions, car il nen a pas, mais pour le seul plaisir de faire le mal, de créer le désordre moral, d'ajouter quelque chose au malheur qui existe sur la terre. Ce type, qui existe, dont le Don Jtian de Molière donnait les premiers traits, adoucis à dessein, dont le Méchant de Gresset donnait une esquisse très nette, mais pâle, Laclos en donnait la physiologie minutieuse dans le dernier détail et de telle sorte qu'il ne semblait point en ressentir ni en vouloir inspirer l'horreur. Tel qu'il est, ce roman profond, d'une vigueur de froide analyse tout à fait extraordinaire, a une importance capitale dans l'histoire du roman français. Il est, si l'on veut, le premier des « romans psychologiques » du XIX® siècle.
Laclos n'en fît pas un second, ce qui a donné à penser que son œuvre était une sorte d'autobiographie. Rien dans la vie honorable et presque glorieuse de l'auteur n'autorise à en être sûr. Il fît rapidement une brillante carrière militaire et mourut général de brigade à Naples en 1808. On a de lui quelques « poésies fugitives », qui ne sont intéressantes à feuilleter que parce qu'elles sont de lui.
Le bon Louvet aussi est très condamnable pour avoir écrit les Aventures de Faublas; mais au moins, s'il est immoral, il n'est pas atroce. Il n'est même que gai, avec cette circonstance aggravante qu'il l'est un peu trop. Le héros de son livre est l'antithèse de celui de Laclos : c'est un roué sans le vouloir et malgré une bonne volonté presque sincère et des efforts presque énergiques pour ne pas l'être. Ses aventures les plus joyeuses sont, à ce titre, des mésaventures. Le livre est amusant et écrit d'une plume nette, vive et agile, qui est loin d'être celle du premier venu. Louvet, qui avait publié son roman de 1787 à 1789, fut un peu gêné de son œuvre et de son succès quand les circonstances firent de lui un grave homme politique qui
« accusait » Robespierre à la tribune. « M. Louvet m'accuse! » répondait Robespierre avec dédain. Il fut du reste éloquent et courageux à la Convention, fut condamné à mort avec les Girondins, réussit à s'échapper à travers mille périls, et termina sa vie, qui fut très courte, en honnête libraire sous les galeries de bois du Palais-Royal.
Si la tradition de Grébillon fils était ainsi maintenue et prolongée, il ne faut pas croire que celle de Bernardin de Saint- Pierre eût été absolument inteirompue. Des romans honnêtes se publiaient, et en grand nombre, mais ne dépassaient pas cette moyenne de talent au-dessous de laquelle un roman n*a que quelques années de notoriété. Un seul écrivain en ce genre a montré des qualités exquises et est resté dans le souvenir et même entre les mains des hommes. Xavier de Maistre, savoisien, né à Ghambéry en 1763, frère de Joseph de Maistre, dont il sera plus à propos de parler plus tard, était officier et combattit vaillamment contre nous avec Souvorof en 1799. Plus tard, a côté de son frère qui était ambassadeur de la cour de Savoie à Saint-Pétersbourg, il eut en Russie diverses situations ofGcielles. II écrivit pour son plaisir une petite fantaisie humoristique, inspirée du Voyage sentimental de Sterne, mais sans la moindre imitation servile, et intitulée Voyage autour de ma chambre. Il n'est pas besoin de dire que cet ouvrage est démodé, surtout pour avoir été imité à satiété, aussi pour avoir été trop loué, encore pour avoir été trop recommandé aux élèves par leurs professeurs et être devenu une sorte de livre scolaire. II n'en reste pas moins charmant. Les petites dissertations philosojThiques dont il est discrètement semé sont ce qu'il y a de moins bon; mais les rêveries, les souvenirs, les doux propos tenus avec soi-même, les réflexions plaisantes ou mélancoliques, révèlent une imagination vive, jeune, fraîche et aimable qu'il n'est pas si commun de rencontrer dans un auteur.
Ce petit livre, publié en 1794, eut un succès prodigieux, qui encouragea l'auteur à ne pas faire que de la peinture, où était son goût le plus vif. Il écrivit paresseusement encore, comme il faisait tout, et à de longs intervalles, quelques courts romans, comme le Lépreux de la cité d'Aoste, les Prisonniers du Caucase^
la Jeune Sibéinenney qui sont de la meilleure langue et qui res^ pirent une douce et fine sensibilité parfaitement sincère. Il faut savoir aussi que l'introduction slux Soirées de Saint'Pétersbovrgy de son frère, est de lui. On serait étonné du reste qu'elle fût de son frère, qui avait du génie, mais à qui le talent pittoresque manquait absolument. Peu pressé de mourir et nonchalant en cela, semble-t-ily comme en tout le reste, c*est en 1852 seulement qu'il s'éteignit i Saint-Pétersbourg. C'est un des hommes qui ont vu le plus de choses et un de ceux qui ont le moins écrit.
Lies orateurs. — Nous avons dit que depuis l'apparition de Jean-Jacques Rousseau l'éloquence avait osé se manifester en France dans les écrits. La Révolution lui donna l'occasion de se déclarer i la tribune, et un nouveau genre littéraire, l'éloquence laïque, existe depuis ce temps dans notre pays.
Il fut comme inauguré par un homme d'un génie et d'une intelligence souverains, qui, i lui seul, classerait la France parmi les pays capables de produire de grands orateurs. Gabriel- Honoré Riquetti de Mirabeau, Qls de l'auteur, éloquent déjà lui-même, de Y Ami des hommes^ était né au Bignon près de Nemours, en 1749. Il était de vieille race provençale, apparentée aux plus grandes familles de France, comme il ne détestait pas le faire remarquer, par exemple quand il disait : « L'amiral de Coligny, qui, par parenthèse, était mon cousin », d'un sang chaud et énergique où bouillonnaient les passions les plus violentes. Il eut une jeunesse à la fois de dérèglements insensés et de labeur fougueux, dans laquelle, tout en roulant d'aventures en aventures, il agitait dans son cerveau puissant toute la Révolution où il allait avoir une si grande place.
A vingt ans il publiait un Essai sur le despotismey à vingt-six une Histoire de Philippe II, à trente-trois une étude sur les Lettres de cachet et les prisons d'État, Entre temps, de nombreuses brochures sur les Salines de Franche-Comté y la Liberté de VEscauty VAgiotagey la Caisse d'escomptCy la Banque Saint-CharleSy la Question des eaux de PariSy et les fameuses Lettres à SophiCy écrites du donjon de Vincennes, où il avait été enfermé de 1777 à 1780, sorte de journal de son âme et de son intelligence,
d'une profondeur, d'une pénétration, quelquefois d'une sensibilité et d'une passion merveilleuses. Notons pour mémoire sept gros volumes, écrits en partie par lui, sur la constitution, les organes et les fonctions de la Monarchie Prussienne.
11 arriva ainsi préparé, ainsi armé, à l'année 1788, demanda, avec toute la France, la réunion des États généraux dans ^a brochure : Réponse aux alarmes des bons citoyens^ et se présenta aux électeurs de Provence. Repoussé parla chambre des Nobles à Aix, il se tourna du côté du Tiers-État. Les électeurs bour- ' geois le nommèrent à la fois à Aix et à Marseille. Il parut à l'Assemblée nationale comme le chef et l'oracle éloquent de la Révolution. C'est lui qui constitua l'Assemblée nationale ellemême, pour ainsi parler, en s'opposant à la prétention du gouvernement de disperser les députés du Tiers et en renvoyant « à son maître » M. de Dreux-Brézé, qui apportait Tordre de quitter la salle. Dans toutes les questions importantes, contribution du quart pour éviter la banqueroute, liberté de la presse, droit de paix et de guerre, droit du veto à accorder au roi, il lit entendre sa parole puissante, sa raison ferme et sa pressante dialectique. Très soucieux d'éviter les périls ou de l'anarchie ou même de l'omnipotence parlementaire, il voulait ce qu'on appelait alors une Démocratie royale^ un gouvernement où le roi et l'assemblée populaire se seraient contrebalancés de manière que ni l'un ni l'autre n'exerçât le despotisme. Il usa sa vie et compromit sa popularité dans la recherche ardente et opiniâtre de la solution de ce problème ^
Mirabeau écrivain est chaleureux, puissant, âpre et violent, parfois diJQTus, souvent incorrect. C'est un élève de Rousseau, un élève de Diderot, et quelquefois un élève de Mirabeau père. Mirabeau orateur est beaucoup plus châtié, beaucoup plus dépouillé, beaucoup plus concis, sans qu'il risque jamais d'être sec, que Mirabeau écrivain. A la tribune, nerf, vigueur ramassée, tension énergique du style, formule solide, nette et éclatante, puis tout à coup élargissement magnifique de la période. Ses débuts étaient lents et embarrassés. Il semblait
\. Voir ci-dessus (p. 112) un aperçu du rôle de Mirabeau; voir aussi (p. 61 el suiv.) ses relations secrètes avec la cour et ses derniers moments.
prendre contact avec l'auditoire avec une certaine difficulté, sauf dans quelques circonstances émouvantes où il bondissait à la tribune avec le mot définitif déjà sur les lèvres. Mais ces hésitations du début une fois franchies, ce qu'il avait précisément plus que tout autre orateur, c'était le plein contact avec l'auditoire, le don de parler à une foule comme à un seul homme qu'il s'agit de convaincre, et par cela même le don de faire de cette foule un seul homme qui, une fois sous la domination de l'orateur, ne s'appartient plus et ne peut plus se dérober. Sa langue n'était pas d'un puriste et même n'était pas très pure. Les incorrections, les néologismes, pour lesquels il semble même avoir je ne sais quelle complaisance, n'y sont pas rares; mais le tour est très français et de la meilleure époque. Le secret de la phrase nombreuse et naturellement rythmée, du mouvement facile et sans apprêt qui semble et qui est l'allure même d*une pensée forte et agile, a été retrouvé par cet homme, doué, ce qui est rare, autant pour les grandes choses que pour les grandes paroles.
Il avait pour rival et il eut souvent pour contradicteur à l'Assemblée nationale le dauphinois Barnave, qu'on ne connaît pas assez pour être un des plus grands orateurs de la tribune française. La plupart des orateurs révolutionnaires, en effet, et Mirabeau lui-même, au moins partiellement, écrivaient leurs discours avant de les prononcer. Barnave est le premier et presque le seul de toute la période révolutionnaire et même de la période qui va de 1789 à 1830, qui improvisât absolument. Sa facilité étonnait et embarrassait Mirabeau lui-même. 11 la raillait; il disait en s'emparant vite d'un de ces mots que Ghamfort lui « soufflait » obligeamment : < La facilité est un des plus beaux dons de la nature ; mais à la condition qu'on n'en use jamais. » Pourtant il ne laissait pas d'envier cette belle ressource à son collègue. Barnave, du reste, usait de ce don, mais n'en abusait pas. Ses discours sont d'une ferme et belle ordonnance, d'une tenue et d'un ton très élevés, souvent éclatants et magnifiques. Il avait une intelligence lucide et un art incomparable de ramener un débat au point essentiel et de l'éclairer soudainement d'une belle lumière. Un de ses plus beaux dis-
cours est celui qu'il prononça contre Mirabeau sur la question du droit de paix et de guerre. La vérité et la raison nous paraissent avoir été du côté de Mirabeau ; mais Tart oratoire est certainement égal des deux côtés.
n ne faut pas juger du caractère de Barnave par le mot féroce qui lui échappa à l'occasion d'un massacre d'aristocrates ou prétendus tels : « Le sang qui coule est-il si pur? » Son âme était, au contraire, douce, poétique et romanesque. Séduit au retour de Varennes par les grâces et le malheur de Marie-Antoinette, il se rapprocha imprudemment du parti de la cour. Il fut victime, comme tant d'autres, des violences révolutionnaires et guillotiné le 29 novembre 1793. On songe avec tristesse i ce qu'eût été l'époque de 1800 à 1820, qui fut si grande, quand on compte les hommes supérieurs, en éloquence, en sciences, en philosophie, en poésie que la tourmente de 1793 a fauchés en pleine jeunesse. Barnave eût été le plus grand orateur de la Restauration et très probablement un des premiers hommes politiques de ce temps de monarchie tempérée et de liberté parlementaire, qu'il na point vu.
Siéyès n'était point un orateur, ou plutôt n'aimait pas i l'être. Mais quand il a parlé, il l'a fait avec une netteté dogmatique et une autorité extraordinaires, et c'est un des penseurs politiques les plus puissants de l'époque révolutionnaire. Il était né à Fréjus en 1748 et, quand la Révolution fit sentir ses premières approches, il était prêtre, vicaire général de l'évêque de Chartres, et très savant. Idéologue, comme on a dit un peu plus tard, il prenait, il est vrai, toutes les questions d'une manière abstraite ; mais il ne faut pas oublier que sa dialectique, sa métaphysique et il faudrait presque dire sa mécanique politique avaient une solide base dans des connaissances très étendues et des réflexions obstinément poursuivies pendant des années. Il fut comme le héraut de la Révolution par ses trois brochures de 1788 et 1789 : Essai sur les privilèges, — Vues sur les moyens d'exécution dont les représentants de la France poufTotU disposer^ — Quest-cf que le Tiers-État? Le retentissement de ces petits livres secs, précis et tranchants, fut immense.
Siéyès, quoi qu'il y paraisse, a peu varié dans ses idées. C'était
un démocrate aaioritaire. Il voulait Tégalité et un pouvoir représentant exactement Fopinion de la majorité, mais très fort et même despotique. Il était très peu parlementaire et il était absolument antiaristocrate, et il était très peu cela précisément parce qu*il était nettement ceci. La Révolution s'engagea vite dans les voies qui étaient celles qu*il aimait le moins. Il s*écria aux débuts de la Convention : c Ils veulent être libres et ils ne savent pas être justes! » Pendant la Terreur, il ne cria point du tout, et même se tint absolument muet, c Que fites-vous pendant ce temps-là? » lui demanda-t-on plus tard : « J'ai vécu », répondit-il. Vers la fin du Directoire, il vit poindre avec satisfaction Tavènement d'un homme de force : c II me faut une épée, » dit-il, et il aida Bonaparte dans la préparation et l'exécution du 18 brumaire. Sénateur et académicien effacé pendant l'Empire, exilé comme « régicide » pendant la Restauration, il reparut en France en 4830 et ne mourut qu'en 1836.
C'était une intelligence vigoureuse plutôt que grande et un caractère sans générosité ; mais ce n'était pas un génie médiocre, et il fut de ceux qui disent i un moment donné, avec une netteté qui surprend tout le monde, le mot de la pensée de tous.
Un autre abbé, qui forme bien avec Siéyès le contraste le plus complet, remuait l'Assemblée nationale par ses discours véhéments et fougueux, la surprenait par ses allures abandonnées et brutales et l'amusait de son esprit vulgaire, mais prompt et original. C'était Maury. Il était né en 1746, à Yalréas, dans un rang très humble, et s'était fait remarquer dès son enfance par la vivacité de son intelligence et sa prodigieuse mémoire. Ce fut un écrivain précoce, célèbre, ou du moins connu, à vingt ans par des éloges et oraisons funèbres du genre académique. Plus tard, il prêcha à Versailles devant le roi, et fut considéré comme une des lumières de l'Église catholique, qui en manquait un peu depuis Massillon. Il est à remarquer que, les prêtres ayant été nommés en très grand nombre a l'Assemblée nationale, on aurait pu s'attendre à ce que l'Assemblée recrutât ses orateurs en grande majorité parmi ces hommes habitués à la parole publique. Il n'en fut rien. Les orateurs de la Constituante furent des gentilshommes, des hommes de lettres et
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des avocats. ^Deux prêtres seulement, Siéyès et Maury, dont Tun parla peu, marquèrent leur passage à la tribune.
Maury s'était acquis une répuiation d'orateur et d*homme d'esprit qu'il ne démentit point quand il fut nommé représentant du clergé a l'Assemblée nationale. Ses reparties humoristiques, héroïques parfois, sont célèbres. Menacé d'être « mis à la lanterne » un jour d'émeute, il s'écriait : « Quand j'y serai, y verrez-vous plus clair? » Mirabeau le prévenant qu'il allait l'enfermer dans un cercle vicieux : « Miséricorde! il va m'embrasser », disait Maury. Ses discours sont des merveilles d'inégalité. Ils ont des passages d'une verve entraînante, d'autres d'une trivialité extrême, d'autres d'une véritable élévation, d'autres d'une parfaite platitude. L'humeur gouvernait cet homme intelligent, hardi, plein d'à-propos, d'un génie facile, d'une sève méridionale, et probablement incapable de travail, de patience et de réflexion. Émigré en 1792, il se retira à Rome où il fut évêque de Montefiascone et de Corneto, et cardinal. Sous l'Empire, il fut sénateur et archevêque de Paris, Ecarté en 1815, il alla mourir à Rome en 1817. Il a laissé un recueil de ses principaux discovrs et un traité sur VÉloquence de la Chairey qui est intéressant et très utile à consulter.
Les orateurs principaux de la Convention et ceux dont une histoire littéraire est tenue de faire mention sont Vei^niaud, Danton et Robespierre. Vergniaud, chef des c Girondins », n'était point de Bordeaux. Il était né à Limoges en 1753, où il avait été distingué par Turgot, intendant du Limousin à l'époque où Vergniaud était encore un adolescent. Avocat à Bordeaux en 1792, il fut élu député à la Convention. Il s'y distingua tout de suite par une éloquence qui rappelait, paraît-il, aux contemporains celle de Mirabeau, et qui nous paraît plutôt se rapprocher de celle de Barnave. Il était correct, élégant, facile, très brillant, d'une imagination féconde et abondante. C'eût été l'orateur par excellence d'une période relativement calme, et agitée seulement des passions ordinaires dont la politique s'entretient. Il était presque académique, et, sans avoir la sobriété attique, avait je ne sais quel ton d'atticisme. C'était un caractère assez faible, soit nonchalance naturelle, soit absence de vues politi-
ques, la fermeté des idées donnant assez souvent au caraclère une solidité qu'il n'aurait pas de lui-même. Son parti avait besoin d'un directeur et il n'en fut guère que le président, très décoratif et très éloquent. Il fut vite dévoré, lui et son parti. Il mourut avec les Girondins le 31 octobre 1793. Sa mémoire est restée chère aux patriotes et aux amoureux du beau langage. Il n'a rien publié. On a recueilli les plus considérables de ses discours.
Danton, né à Arcis-sur-Aube en 1759, était né tribun. Il en avait toutes les qualités et tous les défauts, qui, dans certaines circonstances, sont encore des qualités. Une stature puissante, une tète laide, mais énergique, une voix tonnante, un geste puissant et dominateur, un courage et une audace indomptables, une confiance dans sa force qui est la moitié de la valeur d'un orateur et qui chez lui, poussée jusqu'à une témérité folle, fut cause de sa perte après l'avoir été de ses triomphes, une ignorance du ridicule, une insouciance à l'égard du bon ou du mauvais goût qui est une force encore en tout temps, ipais particulièrement aux époques de révolution populaire. Avec ces dons extraordinaires, une intelligence de véritable homme d'État, que c'est aux historiens politiques à apprécier, mais dont nous pouvons dire au moins qu'elle soutenait son éloquence, la nourrissait, la faisait pleine de choses autant qu'elle était entraînante et saisissante. Il s'emparait en eJQTet littéralement des auditeurs et les remuait, les secouait comme de soudaines et violentes commotions. Longtemps ses ennemis eurent peur de cette force de la nature au service d'un génie vif, prompt et décisif. Jusqu'à la fin, et quand déjà on le tenait sous le couteau, on prit soin que cette voix terrible ne pût pas se faire entendre. On craignait d'être étouffé par le colosse même garrotté, et l'on avait raison; car môme quand on en fut venu à bout, son sang étouffa Robespierre.
Robespierre n'est point méprisable comme orateur. On a dit que son éloquence était sophistique. Elle ne se distingue pas à cet égard de celle de la plupart des orateurs révolutionnaires et même de celle de la plupart des orateurs politiques. Ce qui est son vrai caractère distinctif, c'est qu'elle est très laborieuse et
très concertée. Robespierre n*était pas un orateur de naissance comme Mirabeau, Barnave, Yei^iaud et Danton. C*était un écrivain devenu orateur. Né à Arras eD 1158, avocat peu chargé de dossiers, il fréquentait Facadémie de sa ville natale, était poète de circonstance, concourait pour le prix de dissertation philosophique de Facadémie de Metz par un discours moral où rimitation de Rousseau est flagrante, envoyait un Éloge d^ Gresset à Facadémie d'Amiens, où, ce qui est significatif, Rousseau est intronisé et Voltaire assez vivement maltraité. C'étaient les débuts d'un homme de lettres. Robespierre le resta toujours. Il écrivait ses discours, les apprenait par cœur, les essayai devant un cercle d'amis, les remaniait, les corrigeait, les apprenait de nouveau et eniin les récitait à la tribune. Ils sont très bien composés, très compassés même, d'un arrangement minutieux et réfléchi. Ils sont très clairs, très ingénieux, un peu lents, mais bien disposés pour prendre successivement par plusieurs côtés l'auditeur et pour tenter les uns après les autres tous les accès de la persuasion. Cet homme n'est pas précisément un rhéteur, mais eût été un très remarquable professeur de rhétorique, ce qui n'est pas absolument la même chose.
Il parla déjà beaucoup, quoi qu'on ait dit de son attitude efi'acée, à la Constituante, et y fut remarqué, non comme
homme d'Etat influent, il est vrai, mais comme orateur de marque. On ne manque jamais de signaler parmi ses discours de cette époque une harangue pour l'abolition de la peine de mort. Il n'obtint pas qu'elle fût abolie, ce qui le dispensa plus tard de la rétablir. A la Convention son histoire comme orateur se confond absolument avec l'histoire politique du temps. Aux Jacobins, sans avoir une éloquence différente de celle qu'il montrait à la Convention, il avait, si le mot peut s'appliquer à un homme toujours si apprêté, plus d'abandon, et, plus accusés, cette sensiblerie et ce ton sentimental qu'on avait déjà remarqués à Facadémie d' Arras et qui n'étaient pas chez lui entièrement hypocrisie. C'était un sentimental, en effet, et une manière de mystique, qui rapportait à lui toute sa pitié attendrie et toutes ses mystiques adorations et qui pleurait presque sincèrement sur lui-même, sur les cruautés de ses ennemis à son
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égard et sur celles que ses ennemis le forçaient à exercer. Comme chez beaucoup de persécuteurs il y avait en lui du délire des soi-disant persécutés. Ce dangereux maniaque eût été en un temps ordinaire un poète idyllique et un orateur élégant et aimable. 11 a laissé, outre ses discours et ses mémoires de jeunesse, quelques vers fades assez bien tournés.
Les Journalistes. — Nous ne parlerons ici que des journalistes deTépoque révolutionnaire qui ont été en même temps de véritables écrivains. Le plus grand est sans doute André Chénier, dont nous avons parlé ailleurs à titre de poète. Il écrivit dans le Journal de Paris pendant toute Tannée 1792 des articles éloquents, mais sobres et sans aucune emphase, et d*une causticité qui dut être assez désagréable aux Jacobins qu*il attaquait avec courage. Une ironie quelquefois emportée et qui annonce les ïambes de Saint-Lazare, un mépris de la vulgarité qui suffisait à cette époque» et qui suffit à peu près en tout temps pour être classé comme aristocrate, une discussion vive et pressante qui est sur le point d'être oratoire, mais qui le devient assez rarement, sont les traits caractéristiques d'André Chénier journaliste. Ses articles n'auraient certes pas suffi à immortaliser son nom, mais ils ne sont pas indignes de sa gloire et ce n'est pas en dire peu de chose.
Chamfort, comme André Chénier, fut beaucoup plus qu'un journaliste; mais c'est cependant par ses petits papiers, brochures ou pensées détachées, qu'il s'est acquis un nom qui a survécu. Il était né près de Clermont en Auvergne en 1741, d'une naissance obscure et restée assez mystérieuse. Il débuta dans les lettres de très bonne heure par ces œuvres académiques qui tirent momentanément les jeunes écrivains de la gêne et quelquefois de l'obscurité. Il risqua en 1764 une comédie en vers, la Jeune Indienne^ qui eut du succès; en 1770, une comédie satirique intitulée le Marchand de Smyme. Enfin, en 1776, il se haussa jusqu'à la tragédie par MuMapha et Zéangir^ œuvre détestable, justement sifflée et qui lui valut honneurs, emplois et pensions. Personne, malgré une naissance suspecte, ne fut accueilli, fêté, choyé et nourri comme Chamfort par la société de l'ancien régime. Succès féminins, pension du prince
de Condé, pension de Marie-Antoinette, place de lecteur auprès de M"*' Elisabeth, il fut chargé et fatigué de faveurs à en être littéralement malade et épuisé. Toutes les grâces dont Tancienne société disposait afQuèrent à lui comme au plus cher des favoris. En conséquence il se jeta avec ardeur et passion dans le mouvement révolutionnaire comme le plus meurtri et le plus foulé des plébéiens. Il collabora à divers écrits révolutionnaires de 1787 à 1790; il fournit à Siéyès les premières lignes de son fameux pamphlet : « Qu'est le Tiers Etat? » Il fut l'auxiliaire de Mirabeau dans toute la partie destructive de son œuvre, lui suggérant souvent les traits les plus vigoureux et destinés à devenir les plus populaires.
La Terreur le refroidit singulièrement. Il devint^amer contre \e nouvel ordre de choses et, n'ayant pas cessé de Tètre contre Fancien, il le fut contre tout le monde. C'est lui qui, de la formule révolutionnaire : « Liberté, Egalité, Fraternité ou la mort », fit la parodie restée célèbre : « Sois mon frère ou je te tue. » Emprisonné, relâché, de nouveau menacé d'arrestation, il essaya de se donner la mort et mourut partie de la suite de ses blessures, partie d'un état maladif où il était depuis longtemps, en 1794. Son théâtre, ses travaux académiques, ses articles, son Dictionnaire dramatique en collaboration avec De La Porte, publié en 1776, ne sont que des œuvres distinguées. Mais il laissait en portefeuille des Pensées^ Maximes et Afierdoles qui l'ont mis au rang de nos moralistes les plus fins, les plus sarcastiques et presque les plus profonds. Il connaissait assez le monde pour en dire du mal, et il en a dit avec autant de complaisance que d'ingratitude. Ses pensées sont surtout dos souvenirs écrits en phrases courtes, vibrantes etétincelantes qui rappellent tout à fait la manière de La Rochefoucauld. Eu outre quelques-unes ont une portée générale qui révèle le philosophe, étroit sans doute, mais singulièrement averti et terriblemeni réfléchi. Le pessimiste Schopenhauer, si admiré de la génération de 1870 à 1890, en a fait plus d'une fois son profit avec une grande discrétion à l'endroit des sources où il puisait. Celle philosophie désenchantée, fort acceptable sans doute, utile même en ce qu'elle fait réfléchir sur le peu que nous valons, un
peu haïssable cependant parce qu'elle est toujours celle des gens qui ont été trop heureux, salutaire encore à ce titre parce qu'elle montre ce que deviennent ces heureux selon le siècle que nous avons quelquefois la sottise d'envier, quelle qu'elle soit en somme et de quelque façon qu'on la juge, n'a pas eu de représentant plus spirituel, plus mordant, plus noir, plus sombre et plus brillant quant à l'expression dont elle se revêt, que l'heureux, adulé, pensionné, caressé, célébré et malheureux Nicolas Chamfort.
Rivarol n'avait pas autant de profondeur que Chamfort, mais il avait autant d'esprit. Il était né à Bagnols dans le Languedoc, d'origine italienne. Il porta plusieurs noms dans sa jeunesse, ce qui a fait supposer qu'il n'en avait peut-être aucun. Il s'arrêta à celui de Rivarol qui parait bien, avec ou sans particule, avoir été le sien. Il fut homme à la mode, grâce à sa figure charmante, à l'élégance naturelle de ses allures et à son esprit de conversation. Du reste, il était sérieux au fond et pouvait suffire aux deux offices d'homme du monde et de travailleur. « Il se livrait à la société le jour et travaillait la nuit », dit Sainte-Beuve, ce qui prouve le changement des temps; car de nos jours il faudrait faire le contraire. Il s'essaya d'abord dans la critique, puis concourut pour le prix d'éloquence à l'Académie de Berlin, qui avait proposé la question suivante : « Qu'est-ce qui a rendu la langue française universelle? — Pourquoi mérite-t-elle celle prérogative? Est-il à présumer qu'elle la conserve? » — Il eut le prix par un < discours » très brillamment écrit et qui n'esl pas vide. On peut encore le consulter avec profit. Il s'occupa ensuite d'une traduction de Dante Âlighieri; mais sa véritable vocation était le journalisme satirique.
Il préluda par un petit tableau du monde littéraire de son temps intitulé le Petit almanach de nos grands hommes^ qui est d'une méchanceté et d'une intensité d'ironie à n'y rien souhaiter. Il s'éleva un peu plus haut dans deux Lettres à M. Necker, qui sont un petit traité de morale. Un moralisie sévère les trouverait d'une moralité douteuse; mais elles sont ingénieuses, habiles, sérieuses du reste, sinon élevées, et résument d'une façon intelligente la philosophie morale du xvni® siècle en ce qu'elle a
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encore de plus raisonnable et de plus sain. La Révolution arrivée, l'écrivain se posa formellement en réactionnaire, d*abord dans le Journal politigtce, puis dans les Actes des Apôtres, Il avait une causticité implacable, une veine inouïe de sarcasme insolent et atroce. Burke, qui l'appelait fastueusement « le Tacite de la Révolution », aurait dû plutôt chercher dans son pays l'analogie plus juste et se rappeler Swift. Rivarol savait qu'il avait vingt fois mérité la lanterne ou la guillotine et ne s'obstina pas très longtemps à les affronter. Il éroigra en 1792. Il ne devait pas rentrer en FVance, Il vécut jusqu'en 1801, tantôt à Hambourg, tantôt à Londres, tantôt à Berlin, promenant partout son esprit étincelant et redoutable, et s'amusant quelquefois de ces étrangers qui se cotisaient à cinq ou six pour comprendre un bon mot.
Il travaillait encore un peu, quoique découragé par le recul indéfini de ses espérances. De cette époque on a de lui une Lettre à la noblesse française, une Lettre au duc de Brunswick, et une Vie politique du général La Fayette, qui sont autant de pamphlets. Il préparait aussi un dictionnaire de la langue française, qu'il n'eut pas le loisir de pousser très loin, mais dont il nous reste le Discours préliminaire. Il a gaspillé des qualités éminentes d'esprit, d'intelligence, de goût et même d'éloquence. La faute en est un peu aux circonstances, qui le déracinèrent au moment où il prenait tout son développement et toute sa vigueur, à son caractère aussi qui n'était ni assez sérieux, ni assez persévérant, ni capable de solides principes. C'était, en tout, un superficiel et souvent ce fut un vaniteux, satisfait des succès de conversations et de polémique. Mais il avait inGniment d'esprit et de malignité et les Français ont le travers de pardonner beaucoup à cette qualité et plus encore à ce défaut.
Camille Desmoulins était né à Guise, dans < l'âpre et colérique Picardie », comme dit Michelet, en 1762, Il fît ses études à Paris au collège Louis-le-Grand, où il eut pour camarade et pour ami Robespierre. A peine sorti du collège, il se jeta avec ardeur dans les idées nouvelles, fréquenta les réunions de jeunes gens philosophes, lettrés et déjà républicains par admiration des cités antiques et de Jean-Jacques Rousseau; bref, il joua au
jeune tribun. En 1188, il publia une manière de pamphlet assez déclamatoire, intitulé la Philosophie au peuple français^ et, en 1789, une autre brochure, qui fit plus de bruit encore : La France libre. Son nom était connu de la France et sa fîgure du peuple de Paris. Ce fut lui qui, au 14 juillet 1789, jeta la foule sur le chemin de la Bastille.
A partir de celte époque, il crut un peu trop qu'il était l'auteur de la Révolution française. Il prit, avec une fanfaronnade cynique, qui pourrait tromper sur son véritable caractère, le titre de « procureur général de la Lanterne » ; publia le Discours de la Lanterne au peuple parisieriy pamphlet d'une extrême véhémence, qui était une sorte de programme de la Terreur populaire, précédant et annonçant la Terreur organisée; continua son apostolat de la violence dans son journal Les Révolutions de France et de Brabant^ où l'imagination donnait un éclat et une séduction dangereuse à la colère.
Il fut un homme officiel quand Danton devint ministre de la justice, et, sous le titre de secrétaire du sceau, fut une sorte de chef de cabinet du ministre. Elu député à la Convention, il ne sut pas se faire une place parmi les hommes marquants de l'Assemblée. Cet orateur populaire n'était nullement un orateur de tribune. Mais il continua son œuvre de journaliste et fit aux Girondins la guerre passionnée qu'il avait faite aux Feuillants. Cette période de son histoire est marquée par sa brochure : Histoire des Brissotins et par son autre pamphlet : Brissot démasqué {il93).
Cependant, quand la Terreur fut en pleine force, malgré son amitié, qu'il ne voulait pas renier, pour Robespierre, il suivit Danton dans son évolution vers < le modérantisme » ou du moins < l'indulgence ». Lassitude ou crainte de la tyrannie nouvelle qui s'élevait et prétendait s'imposer, il prélendit, sans rompre avec Robespierre, ne pas le suivre. Il publia le Vieux Cordelier (1793-1794). La tactique dû Vieux Cordelier était de faire de l'opposition à Robespierre en affectant de n'attaquer que le Père Duchêne et les énergumènes du parti montagnard. Jamais, du reste, Desmoulins ne montra plus de talent que dans les six numéros de cette brochure périodique. Il y atteignit à
la véritable éloquence, soutenue de souvenirs antiques dont Desmoulins avait toujours été très friand et très prodigue, mais puissante par elle-même, vigoureuse, colorée, enflammée, d'un mouvement emporté et magnifique. Certaines pages du Vieux Cordelier sont, non seulement des chefs-d'œuvre de polémique, mais des morceaux achevés de style français et de langue française, et c'est ici que le titre de « Tacite de la Révolution », donné à tort à un autre, serait d'une juste application.
Camille Desmoulins fut entraîné dans la ruine de Danton. Quelque soin qu'il eût pris de ménager Robespierre, il avait attaqué formellement, et du reste trop éloquemment pour que ce lui fût pardonné, la^« loi des suspects ». Il fut décrété d'accusation. Robespierre s'honora, ou évita de se déshonorer, en le défendant, ou plutôt en plaidant pour lui les circonstances atténuantes à la tribune des Jacobins. Desmoulins n'en fut pas moins condamné à mort et exécuté le 5 avril 1794 avec Danton et Fabre d'Eglantine.
Cet « enfant gâté » de la Révolution, comme Robespierre Ta appelé, était courageux et capable, à un moment donné, de générosité; mais sans caractère, à proprement parler, étourdi et violent, d'un sens moral très faible. Il se laissa mener par son imagination, sa vanité, ses colères, et une sorte de fureur capricieuse. Il avait été enivré par la Révolution et le rôle trop grand pour lui qu'il y avait joué au début, comme par une liqueur capiteuse. L'ivresse tombée, le naturel, assez bon, resta, et le talent, qui était grand; et Desmoulins fut étonné d'être victime des fureurs qu'il avait attisées pendant cinq ans. L*histoire a été indulgente pour cet entraîné qui finit par vouloir se retenir. Homines jiostrema meminere : l'histoire littéraire admire en lui un des hommes qui furent de grands orateurs la plume à la main.
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