‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 3)Chapitre 82 sur 166 · Voir ci-dessus, l. VU, p · texte numérisé non relu

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dont rétat me paraît d'autant plus dangereux qu'elle est dans ce moment-ci abandonnée aux injustices de l'Empereur et à l'ambition du roi de Prusse... Si Votre Majesté... ne parait plus s'y intéresser, toute cette machine s'écroulera. »

La désagrégation de l'Allemagne eût été d'autant plus facile que les princes étaient divisés entre eux, défiants les uns envers les autres, indifférents à l'égard de TEmpereur, insensibles à l'honneur de leur nom. Les esprits les plus distingués, le pieux Gellert, par exemple, qui était devenu l'idole de ses contemporains, et inspirait au peuple une grande vénération, étaient aussi dépourvus de sentiment national que d*idées politiques. Les petits tyrans dont fourmillait l'Allemagne avaient beau jeu : l'obéissance au prince était en effet un dogme, d'autant plus puissant qu'il impliquait une sorte de respect mystique de la force et de lautorité. On parlait bien de « liberté germanique », mais le sens de cette expression semblait avoir été fixé par les traités de Westphalie : elle impliquait surtout l'impuissance de l'Empereur, la souveraineté croissante des princes, et le droit pour ceux-ci de négocier séparément avec les puissances étrangères.

La création de Fûrstenbund n'avait pas suffi à éveiller le sens des questions d'intérêt national. Les publicistes les plus influents sont unanimes à vouloir que l'Allemagne, dans son intérêt même, reste morcelée. Ils ne sont pas attirés comme les écrivains français contemporains vers les grandes questions politiques et sociales; ils ne se placent jamais au point de vue national allemand; ils poursuivent des abus particuliers, mais sans remonter jusqu'à la source même du mal. S'ils abordent les questions de philosophie politique, ils se gardent des applications : tant le respect de la hiérarchie et de la distinction des classes pénètre profondément les esprits !

Au désarroi politique de l'Allemagne correspond une profonde décadence économique : l'industrie ne fait aucun progrès ; le pays manque de routes, de canaux, de moyens de communication, et le particularisme triomphant contribue à empêcher toute entente entre les petits souverains. La diversité des monnaies, des poids et des mesures, la multiplicité des douanes,

les entraves mises au commerce, tout concourt à maintenir risolement et à entretenir les . défiances. Les petits Etats se ferment jalousement et une série de barrières rétrécit rhorizon.

Les classes rurales sont dans une situation plus pénible encore. Joseph II et le margrave de Bade, qui ont aboli le servage dans leurs domaines, ne trouvent pas d*imitateurs. Partout les paysans sont soumis à une foule de chaînes, de corvées, de vexations; on déclare communément qu'ils ne sont pas assez cultivés pour s'appartenir à eux-mêmes. Cependant les théories des physiocrates commencent à attirer sur eux rallention. Quelques écrivains s'inquiètent de leur sort; on parle sérieusement de les instruire, de leur communiquer un peu de ces lumières dont on est si fier, et de créer pour eux des écoles. Mais il ne s'agit pas là de réformes sociales qui amélioreraient leur condition. Ce ne sont que des élans de philanthropie, un simple écho des discussions qui agitent alors la France et l'Angleterre.

Insuc ces des efforts de Joseph II. — Joseph II s'é(ai( vainement efforcé de rendre quelque vigueur à TEmpire. II était trop capricieux et n'avait pas l'esprit assez souple pour y parvenir. Ne consultant avant d*agir ni le génie ni les dipositions de ses sujets, ne comprenant pas qu'il eût été plus habile de faire servir au bien général leurs préjugés, leurs superstitions mêmes, il s'acharna à renverser des institutions que le temps avait consolidées, à déraciner des opinions qui avaient la consécration des siècles.

Son insuccès était d'autant plus inévitable que ses projets se heurtaient au mauvais vouloir de la Prusse. Fiers de leur récente élévation, les Hohenzollern ne pouvaient en effet se prêter au rajeunissement des institutions impériales qu'à une condition : c'est que la couronne impériale passât sur la tète du roi de Prusse; mais tant que TEmpereur était en oiënic temps chef de la maison d'Autriche, ils avaient fout inlérôt i ce que le pouvoir impérial fût aussi faible que possible.

Négliger les anciens rapports du souverain avec la Diète et les Etats de l'Empire, c'était donc pour Joseph II le moyen de perdre peu à peu toute l'influence que l'Autriche avait

exercée jadis au moyen des chevaliers, des comtes, des prélats, des délégués des villes. Vouloir créer un régime nouveau en se passant de tout ce qui avait jusqu'alors servi de point d*appui au gouvernement impérial, c'était préparer une désorganisation générale. Adopter une politique religieuse qui mécontentait le clergé, c'était forcément ébranler la cohésion entre les difTérentes nationalités. Aussi les sentiments particularistes se font-ils jour à la fois chez les Magyars, chez les Slaves, chez les Belges : on eût dit que la domination autrichienne avait été imposée à ces peuples non pas depuis des siècles, mais de la veille seulement. C'est en vain que Joseph II tente de soutenir son œuvre par la force et la diplomatie. L'Autriche ne peut plus prétendre exercer l'hégémonie en Allemagne : l'alliance conclue avec la Russie en 1788 pour arriver au partage de la Pologne lui a valu l'hostilité de la Prusse et de l'Angleterre : elle contribue encore à accroître la fermentation intérieure du pays. La Hongrie, dont l'Empereur a détruit pièce par pièce la constitution, est prête à se révolter. La Belgique chasse les garnisons autrichiennes. Hongrois et Belges peuvent compter sur l'appui de la Prusse, qui, sous prétexte de proléger la constitution de Liège contre les attaques de l'évêque, a pris pied sur la frontière belge '.

Frédéric -Guillaume H; débuts de son règne. — Fils de cet Auguste- Guillaume qui avait été si durement traité pendant la guerre de Sept ans, le neveu de Frédéric II s'était laissé entraîner dans sa jeunesse par son amour du plaisir, et n'avait pas tardé à déplaire à son oncle. Celui-ci avait bientôt reconnu que la bienveillance banale que célébraient les favoris du jeune prince ne faisait que dissimuler une profonde incapacité de comprendre et de vouloir, qui devait aisément faire de lui la proie des intrigants et le soumettre aux plus misérables influences. Il lui avait témoigné fort peu d'affection; il n'avait même pas daigné, quoiqu'il fût destiné à le remplacer, l'initier aux aflaires de l'Etat. En montant sur le trône, Frédéric-Guillaume II avait trouvé une administration bien orga-

i. Voir ci-dessus, p. 308 et suiv.

nisée, une armée remarquable, et les coffres de TÉtat remplis. La Prusse n'était en guerre avec aucune des puissances étrangères : Frédéric II en avait presque fait Tarbitre des affaires de FEurope. Le nouveau souverain allait se montrer incapable de soutenir celte lourde succession, et son règne devait être désastreux pour son pays.

Il avait une certaine affabilité naturelle et une àme généreuse portée aux entreprises chevaleresques. Mais s*il avait hérité du courage des HohenzoUern, s'il avait même un vif sentiment de sa dignité de roi et un désir sincère de travailler à la prospérité de son royaume, il n'avait ni la connaissance des choses, ni la sûreté de jugement, ni surtout la fermeté de volonté nécessaires à un roi.

Ses débuts furent assez heureux : il paya les dettes qu*il avait faites avant de monter sur le trône, proclama la liberté du commerce des grains, et s'occupa avec zèle du sort des malheureux. Musicien passionné, il suivit avec sollicitude le progrès des beaux-arts et germanisa le théâtre qui, sous Frédéric II, était resté tout français. Mais l'armée ne tarde pas à dégénérer. S'il adoucit la discipline, augmente la solde et réprime quelquesuns des abus auxquels donnent lieu les procédés de recrutement, il laisse la direction aux mains de généraux trop âgés auxquels il n'ose pas donner leur congé. Docile aux idées philanthropiques du temps, il cède aux demandes des bourgeois et multiplie les exemptions. Le règlement de 1792 proclamera encore le principe du service militaire obligatoire, mais les dispenses qu'il accorde sont si nombreuses que le service des armes est presque exclusivement abandonné aux fils de paysans.

Administration intérieure ; édits de religion et de censure. — L'administration ne tarde pas à son tour à péricliter entre ses mains. Sans doute, on ne peut blâmer Frédéric- Guillaume II d'avoir répudié le système français de la régie, d'avoir aboli le monopole du tabac et du café, d'avoir cherché en nommant une commission sous la présidence du ministre Werder, une meilleure répartition des impôts. On peut lui reprocher plutôt de n'avoir pas su mener ses réformes à bonne fin. Il ne peut faire aboutir le projet d'un impôt direct général,

et se conlente d'impôts nouveaux sur le sel, le pain, le sucre, la bière qui provoquent les récriminations. L'industrie du tabac se concentre entre les mains de quelques fabricants, qui la monopolisent si bien à leur profit qu'il faudra rétablir le monopole de l'Etat. La contrebande fleurit plus que jamais. Les biens du domaine sont l'objet de distributions inconsidérées; le Trésor s'appauvrit, et la Prusse se trouve bientôt dans une situation humiliante. Les tarifs prohibitionnistes qu'on introduit paralysent le commerce avec l'étranger et l'institution du droit d'étape ou d'entrepôt impose de nouvelles charges au commerce en le rendant tributaire d'un odieux monopole. L'industrie ne fait aucun progrès, et on voit éclater des révoltes de tisserands en Silésie, tandis que l'agriculture et l'élevage sont dans le plus triste état. La colonisation, poussée si vigoureusement depuis le commencement du siècle, se ralentit, bien qu'un nouveau champ s'ouvre pour elle en Pologne. Aux faveurs accordées à la noblesse correspond une oppression nouvelle des paysans, et Frédéric-Guillaume II aura beaucoup de peine à promulguer le code préparé par Frédéric II (r.4%emeines Landrecht) contre l'opposition des hypocrites de la cour. S'il parvient à mener à bonne fin d'importantes réformes en matière d'instruction publique, l'honneur en revient au ministre Zedlitz, qui crée le conseil supérieur de l'instruction, chargé d'exercer une surveillance active sur toutes les écoles, d'examiner les plans d'étude, et de pourvoir aux principales améliorations. Son chancelier le baron de Carmer sait défendre les fonctionnaires contre l'arbitraire dont ils étaient trop souvent victimes.

Les réformes en matière de religion sont moins dignes d'éloge. L'édit du 9 juillet 1788, en affectant un profond respect de la liberté de conscience, déclare que l'enseignement des pasteurs sera a l'avenir étroitement surveillé et ajoute « qu'on fermera l'accès de l'église à tous les candidats dont la doctrine ne sera pas reconnue pure et orthodoxe, car c'est le seul moyen de sauver l'église de l'infection ».

En somme, cet édit remet au jugement de quelques hommes le soin d'imposer un credo à tout un peuple. On comprend qu'il

ait provoqué de vives colères, et donné lieu à des persécutions de toutes sortes. Ceux qui se firent ainsi les scrutateurs des consciences n'hésitèrent pas soutenir leur édit à Taide de la compression ; au lieu de le retirer, comme on le leur demandait, ils préférèrent le soustraire à la discussion. L*édit de censure du 19 décembre 1788 soumit au jugement d'une commission gouvernementale tout écrit traitant des affaires publiques. Ce nouvel édit était d'autant plus tyrannique qu*on ne distinguait pas les recherches sérieuses des brochures politiques, ou des pamphlets. Les livres étaient soumis aux mêmes exigences que les feuilles volantes. L'organisation constitutionnelle de l'Allemagne paralysa d'ailleurs les efforts du comité de censure : ce qui ne pouvait se publier à Berlin l'était à Dresde ou à Hambourg.

Les hommes qui prirent le plus de part à ces réformes furent le général-major Bischoffswerder et le conseiller intime Wœllner. — Saxon d'origine, Bischoffswerder s'était, depuis la guerre de la succession de Bavière, rapproché de la Prusse. A une ambition démesurée il joignait l'art de se donner toutes les apparences du désintéressement. Ne cherchant du pouvoir que le pouvoir lui-même, il abandonnait volontiers aux autres la vaine satisfaction de faire parade de l'influence qu'ils croyaient posséder. Intrigant avec une certaine apparence de mysticisme, il s'était insinué sans peine dans l'esprit confiant de Frédéric- Guillaume II et avait pris sur lui un grand ascendant.

Le conseiller Wœllner, introduit à la cour de Berlin comme professeur d'économie politique, était devenu son compère. D'abord théologien et pasteur, il avait, dès 1755, abandonné celle carrière pour s'attacher à un de ses anciens élèves. Bigot et surtout ambitieux, il s'entendit avec Bischoffswerder pour dominer le roi, se fit nommer en 1788 ministre de la justice, et fut le principal auteur de Tédit de religion, regardé comme le manifeste du nouveau système de gouvernement. Son élévation impliqua l'éloignement de l'honnête Zedlitz, dont la dignité et la fermeté lui déplaisaient. Des raisons spéciales contribuent à expliquer le crédit de ces deux hommes. Par un phénomène qui s'est souvent produit aux époques d'incrédulité, beaucoup d'esprits

étaient alors disposés à adopter des idées mystiques. On a déjà parlé des affiliations particulières qui s'étaient formées au sein de la franc-maçonnerie, et dont la principale prit le nom à'Illumiiiés. En opposition avec cette secte, mais soumise à des formes secrètes analogues, s'était élevée celle des Théosophes, espèce de visionnaires. Sa doctrine, comme celle de beaucoup de mystiques, permettait d'allier à un vague sentiment religieux des mœurs dépravées. Elle convenait à merveille à un prince débauché, et très disposé en même temps à croire au surnaturel. Dès le début du règne, les visionnaires avaient pris une grande influence sur le gouvernement intérieur de la monarchie prussienne; ils avaient déterminé Frédéric-Guillaume II a abandonner la politique, indifférente jusqu'au cynisme, de Frédéric II à l'égard des diverses religions, et à se laisser guider par Wœllner et BischofTswerder.

Heureusement leurs tentatives pour confisquer la pensée publique n'eurent pas toutes les conséquences qu'en espéraient les uns, et qu'en redoutaient les autres. Elles échouèrent contre le manque de zèle des subordonnés et contre la résistance du public, surtout contre le mépris que provoquèrent les hommes qui en avaient pris l'initiative. On riait de leurs prétentions théologiques, de leur assurance à traiter les questions religieuses et à foudroyer la libre pensée.

Influence des favorites. — Si les réformes religieuses de Frédéric-Guillaume II soulevèrent contre lui une vive irritation, les scandales dont il donna l'exemple indignèrent encore bien davantage ses sujets. Son tempérament sanguin et sensuel le livra de bonne heure à toutes les tentations des plaisirs physiques. Marié en 1765 à Elisabeth-Christine, fille du duc de Brunswick, il avait fait annuler cette première union pour épouser Frédérique-Louise de Hesse-Darmstadt. Le second mariage n'ayant pas été plus heureux que le premier, et sans se donner la peine de le faire casser, il épousa morganatiquement la comtesse de Voss, puis la comtesse Dœnhof . D'ailleurs, il ne renonça pas aux maîtresses : la plus célèbre fut la belle Wilhelmine Encke, fille d'un maître de chapelle, qu'il maria pour la forme à son chambellan Rietz, et éleva au rang de comtesse de

Lichtenau. Celte femme ambitieuse finit par prendre sur lui un grand ascendant et devint pour la Prusse une sorte de Ponipadour. La cour de Berlin devint, suivant l'expression de Mirabeau, un noble tripot, et le pays fut c livré en proie à des prêtres, à des visionnaires et à des filles ». Ces scandales étaient d'autant plus attristants que le roi affichait en même temps la prétention de réformer la religion et la morale, et lançait des édits destinés à maintenir parmi ses sujets la pureté des mœurs. On comprend que le but désiré ne fut guère atteint. L'esprit particulariste favorisa la propension de ses sujets à critiquer sa conduite. En dépit des restrictions apportées à la liberté de la presse, on publiait une foule de pamphlets dirigés contre le souverain et contre son entourage, en même temps qu'on attaquait la mauvaise administration des finances, les vices de la perception des impôts, l'état déplorable des voies de communication, l'accroissement inique des privilèges de la noblesse.

Le comte de Hertzberg *. — On a vu que la politique extérieure de Frédéric-Guillaume II ne fut guère avantageuse à la Prusse. Son principal conseiller était alors Hertzberg, homme vain et présomptueux, mais d'une intelligence vigoureuse et qui avait comme ministre des qualités remarquables. Doué d'un jugement pénétrant, et d'une grande ardeur au travail, il avait le don de présomption nécessaire à un diplomate pour le faire agir avec assurance, et était sincèrement dévoué à son pays. S'il avait eu affaire à un roi d'une nature semblable à la sienne, il eût sans doule fait jouer à la Prusse un rôle plus important dans la politique européenne. Obstinément attaché à la politique de Frédéric II, dont il avait été l'auxiliaire, il ne sut pas la continuer.

En se montrant respectueux à l'excès de la vieille machine impériale allemande, et surtout en se flattant d'être « le véritable héritier du vieux système brandebourgeois et le meilleur connaisseur des forces respectives des Etats de l'Europe », il se Ht beaucoup d'illusions. Persuadé que « l'antagonisme irréconciliable des deux grandes puissances de l'Empire était fondé sur

J. Voir ci-dessus, p. 327.

une nécessité géographique, il se montra partisan avant tout de Talliance russe, tout en cherchant à entretenir de bonnes relations avec TAutriche. Mais ses combinaisons diplomatiques en 1787 vis-à-vis de la Hollande, en 1788 dans la guerre enlre la Suède et la Russie, en 1789 vis-à-vis de la Porte, firent beaucoup de mécontents : il eut le talent d'irriter TAutriche et devint son irréconciliable ennemi.

États secondaires de l'Allemagne. — Quant aux Étals secondaires de TAllemagne, leur triste situation à la veille de la Révolution était une des causes principales de la misère politique du pays. Ce que la plupart d*enlre eux paraissaient redouter pardessus tout, c'était les progrès de Tunité politique. La Fùrsteiibund de 1785 avait accru leurs appréhensions : ils se répétaient à eux-mêmes que si cette création réussissait à concentrer dans la même main les forces de l'Allemagne, les résultats politiques et religieux de la guerre de Trente ans allaient être remis en question.

Ils étaient toujours prêts à invoquer les puissances étrangères, garantes, disait-on bien haut, des traités de Westphalie. € La France, écrivait M. de Ilohenfels, ne peut permettre que l'Allemagne se transforme en monarchie, car l'armée d'un empereur d'Allemagne serait tout autre chose que le contingent de l'Empire. » On avait fini par croire de bonne foi que le morcellement politique de l'Allemagne était une garantie de paix pour l'Europe. La Ligue des princes dut se borner àfmaintenir cette < liberté allemande » qui ne faisait que donner un aliment nouveau au particularisme. Plusieurs faits, tels que l'invasion de la principauté de Lippe-Bûckeburg en 1787 par le landgrave de Hesse, Guillaume IX, révèlent d'ailleurs toute son impuissance. C'est en vain qu'un esprit élevé, Charles-Auguste de Saxe- Weimar, cherche à lui rendre un peu de vitalité et travaille à en faire le point de départ d'une transformation constitutionnelle de l'Empire. La succession de Bavière une fois réglée, la Ligue des princes retombe dans le néant, et on la voit disparaître avec une profonde indifTérence. « Si le but de cette ligue, écrivait Mûller dans une curieuse brochure, était simplement de maintenir le statu quo en Allemagne, quoi de plus décevant et de

plus dépourvu d'intérêt? Sans lois ni justice, sans garantie contre des charges arbitrairement imposées, sans union, ni esprit national... voilà le slatu quo de notre nation. > En somme, TAllemagne s'accommodait de cet état de choses, et on ne voit guère comment elle en serait sortie sans le choc venu d'outre- Rhin.

//. — U Allemagne jusqu'aux traités de Baie.

Premiers effets de la Révolution en A^llemagne : diversité des sentiments. — Le couple foudre de la Révolution française trouva en Allemagne un puissant écho. Tous ceux qui avaient gardé au fond de leur cœur quelque amour de la liberté s'enthousiasmèrent pour les hommes de 1789 : la jeunesse surtout admira les déclarations enflammées des orateurs et la vertu républicaine des Girondins. On cessa, tout à coup, de célébrer le prestige de TEmpire, et le vieux barde Klopstock lui-même détourna ses regards du camp des Chérusques pour célébrer TalTranchissement de la Gaule. Un courant d*enthousiasme s^épancha en prose et en vers contre les tyrans et les esclaves. A Hambourg et dans d*autres villes on fêta la prise de la Bastille et on planta des arbres de liberté. Gœthe et Schiller, Kant et Fichle, Stolberg, Millier, Schlœzer, Forster, StetTens, rivalisèrent d'admiratioji, et facilitèrent singulièrement l'œuvre de propagande des idées révolutionnaires à travers TEurope.

Tout autres furent les sentiments des cours et des gouvernements. La Révolution française s'attaquait aux idées absolulistes, à tous les appuis de l'ancien régime, à la noblesse, au clergé. Elle portait audacieusement la main sur des droits regardés comme inattaquables. Beaucoup de seigneurs allemands avaient des possessions considérables en Alsace, en Lorraine, en Bourgogne '. Les décrets votés dans la nuit du 4 août

I. C'étaient les archevêques-électeurs de Mayence, de Cologne et de Trêves, les princes-évêques de Strashouri?, de Spire, de Bàle, les Chevaliers teutoniques, les abbayes de Wissembonrg et de Munster, le duc de Wùrlemberg, le palatin des Deux-Ponts, le landgrave de Hesse-Darmstadl, le margrave de Bade, les princes de Nassau, de Leiningen, de Locwenslein, de Salm, la chevalerie d'Kuipire et un certain nomlire de couvents.

les atteignaient dans leurs droits féodaux : ils crièrent à la spoliation, et leur indignation fut d'autant plus vive que c'était de Paris, sans les prévenir, ni eux, ni TEmpive, qu on leur enlevait des droits considérables. Les députés dû cercle du Haut- Rhin, assemblés à Francfort en janvier 1790, prirent des conclusions par lesquelles l'Empereur et le Corps germanique étaient requis de protéger les Etats, la noblesse et le clergé de TEmpire contre l'arbitraire de TAssemblée nationale, Joseph II avait promis de soutenir ces réclamations, le roi de Prusse était intervenu, et Louis XVI se montrait disposé a accorder des dédommagements, mais on rejeta avec hauteur ceux qu'offrait son gouvernement : des assignats et des biens nationaux! Léopold II ne tarde pas à exiger de son beau-frère, le 14 décembre 1790, le rétablissement de l'ancien état de choses et le maintien des droits seigneuriaux supprimés.

D'autres faits provoquaient aussi la déflance et l'irritation des gouvernements germaniques. Un banquier prussien établi à Paris, Jean-Baptiste Cloots (qui se donnait lui-même le nom dWnacharsis), faisait paraître, à la fête de la Fédération, des représentants de toutes les nations *. Cette façon d'exprimer l'universalité des principes de la Révolution apparut aux souverains de l'Europe comme une menace contre leurs droits. Ce revirement fut particulièrement sensible à la cour de Berlin. Celle-ci avait d'abord salué avec joie les premiers débuts de la Révolution française, croyant surtout y voir une cause d'affaiblissement de la vieille alliance qui unissait la France à l'Autriche. Le ministre de Prusse à Paris, le comte von dcr Goltz, n'avait pas craint d'entretenir des relations amicales avec Pétion et d'autres membres de la Constituante. La Prusse s'était même montrée partout favorable aux sentiments populaires contre les souverains : des officiers prussiens avaient organisé l'armée belge contre Joseph II, tandis que des troupes prussiennes protégeaient les Liégeois contre le prince-évêque, le comte d'IIoensbroek, et n'étaient retirées qu'à la suite d'une décision de la Chambre impériale, qui maintenait l'évêque dans ses anciens droits (avril 1790).

!. Voir ci-dessus, p. 90 et 2io.

HiSTOIHB GÉNÉRALE. VIII. 4'*-

Ces dispositions premières ne tardaient pas à se modifier. Dès le mois de juillet 1790, Bischoffswerder songeait à faire une contre-révolution, parlait d'une croisade contre la France et de la solidarité des trônes. L'Europe était bientôt inondée de libelles dépeignant les misères de la royauté française, et appelant les rois à son secours. Les hommes de 89 étaient dépeints comme des « anthropophages » aussi féroces que lâches, que la moindre menace de l'Europe ferait disparaître sous terre. Lally-Tollendal lançait de Genève (novembre 1190) sa brochure < Quinctius Capitolinus aux Romains » où il prétendait que les Français étaient vus partout avec crainte, horreur ou commisération. Les traductions des < Réflexions sur la révolution de France », de Burke, se répandaient promptement dans toute TEurope. Ces pamphlets surexcitèrent partout les haines, d'autant plus violentes que l'on considérait la France comme incapable de se défendre.

Défiance des petits princes. — C'est parmi les petits princes que la Révolution fut accueillie avec le plus de défiance: ils s'imaginaient, dans leur vanité et leur orgueil, qu*ils étaient eux-mêmes atteints par les coups qui frappaient la noblesse de Versailles. Tous avaient, au cours du xvm' siècle, évolué plus ou moins vers l'absolutisme; les pouvoirs des États {Stxnde} s'étaient évanouis. Il n'y a pas que la France où il y avait une Bastille : le Kœnigstein, le Sonnenstein, le Pleisscnburg, le Hohenasperg, le Hohentweil, et bien d'autres châteaux forts étaient l'épouvante des sujets. Le duc Georges de Saxe-Meiningen disait de la cour de Charles-Théodore à Mannheim : < Nul homme n'ose parler de tous les actes de tyrannie qui s*y commettent; même en dehors du pays personne n'ose écrire là-dessus. »

Dès 1789, de fortes secousses se firent sentir. Il y eut dans l'île de Rugen, par exemple, une révolte de paysans qui aboutit à un véritable massacre. L'excilation fut gmnde dans d'autres contrées : elle se manifesta, dans le Haut-Rhin et le Palatinal notamment, par des refus de prestations et de services. Une émeute éclata sur les domaines du comte de Schœnburg dans la Saxe électorale : les paysans refusèrent de payer les rede-

vances accoutumées; ils s'armèrent de bâtons, chassèrent ou assommèrent les exécuteurs de justice, menacèrent ceux mêmes qui ne les inquiétaient pas de mettre le feu à leurs maisons, et exigèrent impérieusement la remise de leurs charges. Ce sou* lèveraent, qui eut un certain retentissement en Allemagne, fut d'ailleurs vite comprimé : ceux qui y avaient pris part furent traités avec douceur et, au bout de quelques mois (à l'exception de l'auteur d'un violent pamphlet, qui fut enfermé à Torgau), remis en liberté. L'effervescence fut accrue par la présence des émigrés, qui, fuyant la France, inondèrent TAllemagne, où ils furent accueillis à bras ouverts par les seigneurs et les princes. Leurs idées réactionnaires, leur attitude arrogante et leur conduite peu exemplaire agirent sur l'esprit des populations et déterminèrent celles de la vallée du Rhin à adopter les idées de la Révolution *.

Avènement de Léopold n. — La mort de Joseph II (février 1790) fut d'ailleurs le point de départ d'une politique nouvelle. Troisième fils de l'empereur François P' et de Marie- Thérèse, Léopold II avait succédé à son père comme grandduc de Toscane en 1765 ' et avait épousé l'infante Marie-Louise d'Espagne, dont il eut seize enfants, grand admirateur des physiocrales, il s'était signalé par son zèle pour la réforme de toutes les parties de l'administration. Son art de gouverner était tout florentin : il recourait volontiers aux moyens secrets et à l'espionnage. Un peu pessimiste dans l'appréciation des hommes, fort instruit, mais d'une raison froide, il arrivait au pouvoir avec des conceptions strictement constitutionnelles. Sa foi politique correspondait à celle des hommes de la Constituante. Le prince lui apparaissait exclusivement comme le délégué du

peuple.

11 se trouva d'abord au milieu des plus grands embarras : les innovations imprudentes de son frère avaient provoqué partout des soulèvements. Les provinces belges semblaient perdues ; la Rohême et la Basse-Autriche étaient en pleine effervescence. L'hostilité de Frédéric-Guillaume II, qui cherchait à conquérir

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