I. Voii' ci-ilrssns, t. VII, p. OliS et suiv
et des peuples de ritalie réservait en 1796 à la cause révolu-* lionnaire.
Situation de Fltalie en 1789 : les gouvernements. —
Aucun des gouvernements italiens n*était ni assez éclairé pour comprendre ni assez fort pour combattre efficacement les nouvelles idées.
De tous les souverains, le roi de Sardaigne Yiclor-Amédée III et le roi des Deux-Siciles Ferdinand IV étaient, à la fois, les plus rebelles à les admettre et les mieux armés pour en repousser les partisans. Le premier pouvait compter sur le loyalisme d*un peuple lié à sa maison par des siècles de vie commune, sur le dévouement d'une vieille aristocratie militaire étroitement serrée autour de son trône, sur la fidélité d*ûnc solide armée de 30000 hommes, de 55000 avec les réserves; ayant reçu les doctrines et exercé les pratiques de Tabsolu^ tisme le plus étroit, il devait employer ces ressources à lutter sans trêve coritre les révolutionnaires du dedans et du dehors. Le second, cédant par indolence naturelle aux préjugés dynastiques de sa femme Marie-Caroline et de son favori Aclon, haïssait aussi la Révolution : pour la combattre, il portait ses troupes de terre à 40 000 hommes et sa flotte a 40 vaisseaux.
— A côté de ces deux monarchies militaires, se trouvait une province autrichienne, la Lombardie, condamnée par son assujettissement a n'avoir ni armée nationale ni politique distincte.
— Les ducs de Parme et de Modcne, indépendants en droit, étaient en fait réduits à une égale insignifiance diplomatique parleurs faibles ressources comme par leurs alliances de faniilie.
— En Toscane, les goûts pacifiques du grand-duc Léopold T*" et de ses sujets se traduisaient par une aversion profonde pour toute guerre entreprise pour ou contre la Révolution. — Dans les trois républiques de Venise, de Gènes et de Lucques, Voli-r garchie fermée qui avait la direction exclusive des affaires suit vait, par indolence, cupidité ou impuissance, une politique de neutralité absolue. — A Venise, elle avait perdu dans les plaisirs la force d*agir, et, dans Timmobilité de ses Iradilions politiques, Taplitude à admettre de nouvelles idées; elle clail d^ailleurs réduite à TefTacement parle délabrement de la flotte et par la
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faiblesse de Tarmée, qui comptait seulement 12000 hommes indiciplinés (dont 3000 en terre ferme). — A Gênes, elle portail dans la politique Texclusivisme de son esprit mercantile, et n aspirait qu*à éviter toute agitation qui eût porté préjudice à son commerce. — A Rome enfin régnait Pie YI, qui détestait dans la Révolution, comme homme ses excès, comme prêtre ses doctrines, et comme souverain ses conséquences; le désordre de sdh administration et Tabsence presque absolue de force militaire dans ses Etats devaient le réduire longtemps à Temploi exclusif des armes spirituelles.
Des Alpes à la mer, les Etats italiens présentaient donc, malgré leur diversité, quelques traits communs : hostiles ou indifférents aux changements qui s'effectuaient en France et pouvaient s'étendre dans la Péninsule, ils n'avaient ni Tesprit d'union ni la force matérielle nécessaires pour repousser les envahisseurs qui essaieraient de les y importer.
Les peuples. — A défaut des gouvernements, la Révolution trouverait-elle des auxiliaires dans les populations? En France, elle avait eu deux causes principales : la lassitude de larbi* traire avait conduit à la conquête de la liberté politique, et la haine des privilèges à la recherche de l'égalité sociale. En Italie, ce double sentiment était moins répandu, pai*ce que les besoins qu'il traduisait étaient moins vivement ressentis. En Piémont et à Naples, les populations étaient trop étroitement unies aux souverains par la similitude des goûts, la communauté des souvenirs et l'habitude de Tobéissance pour ne pas préférer encore les abus à leur disparition. Dans le Milanais, ce que les réformes de Joseph II comportaient de violences n'avait pu faire oublier à ses sujets ce que l'administration de sa mère avait eu de paternel. Dans les duchés, les dynasties avaient été changées trop souvent pour ne pas rester indifférentes et étrangères aux populations. A Venise et à Gènes l'oligarchie réussissait à faire supporter sa domination en évitant de la faire sentir et avait trouvé, dans l'art d*enrichir ou de distraire ses sujets, le secret de les maîtriser. Sur le territoire pontifical, Taulonomie laissée aux villes servait de compensation à larbitraire existant dans l'Etat. Partout Tesprlt local tenait
lieu d esprit public, les privilèges partiels de libertés générales, et les habitudes de principes.
Une autre cause aurait pu donner naissance à un mouvement révolutionnaire : les injustices et les inégalités de Tordre social; mais les deux classes qui en occupaient les extrémités étaient intéressées à les maintenir ou habituées à les subir. Les privilèges et les droits féodaux, supprimés d'ailleui*s en Lombardie, étaient parfois pesants, mais Tadmirable fécondité du sol les rendait partout supportables. Ils trouvaient d'ailleurs leur tempérament et leur correctif dans le contact permanent des nobles et de leurs vassaux. L'aristocratie, vivant sans cesse de la vie des paysans, conservait son rôle social et sa raison d'être. Elle leur rendait en protection ce qu'elle leur demandait en contributions, et avait acquis sur eux une autorité morale qui devait survivre i ses privilèges politiques. Elle pouvait d'ailleurs compter sur l'appui du clergé, dont l'influence était restée entière au milieu d'un peuple superstitieux et ignorant, qui demandait a la religion non seulement des consolations pour son âme, mais des spectacles pour ses yeux.. Le caractère rationaliste de la Révolution rangeait en effet parmi ses adversaires les défenseurs même des projets de réforme intérieure qui avaient agité l'Église.
Les idées révolutionnaires se heurtaient donc, non seulement, comme en France, aux résistances des privilégiés, mais encore à l'indifférence du bas peuple. Si elles parvinrent néanmoins à se répandre et à trouver des partisans, ce fut par l'action de deux causes réunies : les ambitions de la classe moyenne et la persistance de l'esprit local.
La classe moyenne, très clairsemée dans le Midi, plus nombreuse dans le Nord, se composait de tous ceux qui ne vivaient ni des revenus de leurs terres comme les nobles, ni du travail de leurs mains comme les cultivateurs : c'est-à-dire les hommes adonnés, soit aux professions libérales (avocats, médecins, artistes ou littérateurs), soit au commerce et à l'industrie. Supérieurs aux nobles en intelligence et en capacité administrative, ils devaient supporter la hauteur de leurs dédains, leur laisser l'exercice exclusif des fonctions publiques, et contenir
iin bedoin d^activité qu*ils cherchaièat vainement à employer. Il y avait trop de disproportion entre leur situation et leurs besoins, leur rôle effectif et leur valeur réelle, pour que la lecture deâ philosophes français ne transformât pas leurs désirs ea doctrines, et pour que la Révolution ne fît pas d*éux ses parlîisàns.
Ce parti comprenait deux groupes, déjà distincts, plus tard ppposés : celui des avancés et celui des modérés ; les uns portant leurs aspirations aussi loin que s'étendaient leurs idées, les autres les arrêtant à la limite où elles commençaient à comproçiettre leurs intérêts. Parmi les premiers, on pouvait ranger les étudiants des Universités, audacieux en raison de leur jeunesse,les artistes, les hommes de lettres et les savants, enfin les déclassés de toutes catégories, qui n'avaient rien à perdre et tout à gagner à un bouleversement. Comme ils n'étaient retenus par aucune préoccupation matérielle, ils devaient se distinguer par une continuelle exagération dans les idées, une exaltation impatiente dans leurs projets et une étrange inconscience des obstacles. Les modérés, parmi lesquels se plaçaient tous ceux que leur expérience tenait éloignés des utopies et leur fortune des agitations, formaient la classe plus propremeot bourgeoise. Unis aux radicaux dans leur mécontentement contre les abus, ils se distinguaient d'eux par leur désir de prévenir les violences d'une révolution par l'accomplissement d'une réforme, leur défiance à l'égard des conceptions irréalisables et ses solutions violentes. Chacun des deux groupes avait son rôle marqué dans la Révolution, les audaces de l'un étant propres à la faire naître, les qualités pratiques de l'autre à la faire durer.
Si les ambitions de la classe moyenne assuraient des représentants aux nouvelles idées, la persistance de l'esprit local devait leur donner des centres et des foyers de propagande. Pendant la paix comme pendant les guerres du moyen âge, les rivalités de province à province, de cité à cité, ou même de faubourg à faubourg, étaient restées pour l'Italie non un accident, mais une manière d'être. Elles étaient assez fortes dans certaines villes pour tenir lieu de principes politiques : dans chacune, toute cause qui paraissait odieuse à une cité rivale était assurée par ce seul fait de trouver des défenseurs passion-
nés parmi toutes les classes de la société ; c*est ainsi que la vieille haine de Reggio contre Modëne ou des villes vénitiennes contre la métropole devait, bien plus que le prestige des nouvelles doctrines, rendre ces cités favorables à un mouvement dans lequel elles voyaient une occasion de secouer un joug délesté. Tels étaient les éléments de succès et les obstacles que devait rencontrer eh Italie Tidée révolutionnaire. L*idée nationale trouvait un terrain moins favorable encore à son développement. Si les guerres civiles l'avaient fait méconnaître au moyen ftgc, ramollissement d*une longue paix Favait fait oublier au xvui* siècle. Les idées dlndépeiidance et d\mité n'éveillaient plus d*écho dans Tâme des masses. Comment celles-ci auraient-elles pu connaître le prix de Tindépendance dans un pays dont les provinces les plus heureuses étaient soumises a des dominations ou à des dynasties étrangères? Comment auraient-elles pu désirer une unité à laquelle les rivalités locales donnaient chaque jour un vivant démenti? Pourtant, si les aspirations nationales n*existaient pas à Télat d*idée pratique et raisonnée, elles subsistaient dans toutes ces classes de la société sous la forme d*un instinct obscur. Elle devenait dans Timagination des hommes de lettres et d*élude un dogme aussi vague qu'absolu, fait surtout de souvenirs de la Rome impériale et aboutissant a celte assertion générale que tôt ou tard jlt^lic redeviendrait une nation. Pour que ces aspirations se transformassent en volontés et cet idéal en un but précis, deux conditions étaient nécessaires : tout d'abord une dernière et solennelle expérience de nature à prouver que Tltalie ne serait heureuse qu'en étant indépendante; — cette expérience devait être faite par la Révolution; — il fallait ensuite que la constitution d'un Etat national durable vînt démontrer que l'Italie était digne de s'appartenir et capable de se gouverner : — celte démonstration devait être l'œuvre de l'Empire.
//. — L'Italie et la Convention nationale.
Inutiles essais de confédération. — Au moment où éclata la Révolution française, les divers Élats de Tltalie avaient à choisir entre deux politiques : la politique égoïste de Fisolement, et la politique nationale de Tunion. La première, si souvent adoptée et si souvent déplorée dans le passé, avait eu pour mobile Tintérèt local, pour but Tagrandissement de chacune des souverainetés aux dépens de ses voisines et à Taide de Tennemi de toutes, pour résultat de continuelles guerres civiles et de fréquentes interventions étrangères. La seconde consistait à grouper dans une étroite union de vues et d'efforts toutes les forces morales et matérielles de la Péninsule, pour en interdire l'accès, soit aux doctrines destinées à en troubler la tranquillité, soit aux envahisseurs disposés à en occuper le territoire. A toutes les périodes critiques de l'histoire dltalie, cette politique avait également trouvé de grands esprits pour la concevoir et des traîtres pour en empêcher le succès : il était naturel qu'au début de la Révolution elle se présentât à l'esprit des princes les plus menacés par son expansion.
Le premier à donner l'alarme devait être le pape, atteint dans ses doctrines par la Constitution civile du clergé et dans ses intérêts par l'annexion du Comtat-Venaissin. S'il n'est pas certain, comme l'affirme Gérant, que, dès 1791, le cardinal Orsini ait conçu le dessein de former une ligue de tous les Etats italiens sous la présidence du pape, ce projet répondait en tout cas aux secrètes pensées de la cour de Rome.
Bientôt un péril plus pressant allait dicter à la cour de Turin des projets plus précis. Dans les Etals sardes, la diffusion des nouvelles doctrines, favorisée par le voisinage de la France, la présence d'infatigables agitateurs, l'existence d'irritants conflits économiques, avaient suscité à Turin une révolte d'étudiants (juin 1791); à Verceil, une lutte entre patriciens et bourgeois, à laquelle le professeur Ranza donnait un caractère nettement politique; dans le Chablais, des rixes fréquentes entre militaires
et civils et une agitation d'autant plus dangereuse qu'elle dégé* nérait en mouvement séparatiste. Alarmé comme souverain de pareils symptômes, livré comme parent aux sollicitations du comte d'Artois réfugié à Turin, Yictor-Amédée III estima que, dans la lutte contre la Révolution, l'enlente était la condition du succès. Réunir tous les Etats de la Péninsule en une ligue gouvernée par un congrès unique et régie par des lois de finances et de douanes communes; établir désormais entre eux un échange permanent d'informations sur les menées révolutionnaires : tel fut le projet qu'en octobre 1791 le ministre Napione soumit aux gouvernements italiens. Mais duquel pouvait-il attendre une réponse favorable? De Gênes? la direc* tion de sa politique était subordonnée au placement de ses capitaux, dont beaucoup se trouvaient en ce moment engagés en France. De Venise? comme Gênes, elle déclina une proposition inutile, en raison de la tranquillité, de ses sujets, dangereuse en ce qu'elle pouvait attirer sur son territoire la guerre et les armées étrangères. De la Toscane? comme les petits Etats, elle n'aspirait qu'à la tranquillité et le ministre Manfredini n'accepta la ligue qu'avec la neutralité pour but. Du pape? il n'y voyait qu'une nouvelle entreprise de l'envahissante ambition du Piémont. De Naples? malgré la violence de ses passions dynastiques, la cour était contenue par le voisinage d'une flotte française réunie à Toulon. Ces laborieuses négociations échouèrent donc et n'eurent d'autre résultat que de mettre en relief les divergences de vues des princes, leur inconscience du péril révolutionnaire, et la justesse de celte épigramme d'Alfieri : « On travaille à former une ligue italienne : elle sera conclue quand les Français boiront l'eau de la Trebbia et du Panaro. » Le Piémont seul contre la France. — La politique nationale n'ayant pu prévaloir sur les intérêts particuliers des gouvernements, chacun d'eux se trouve livré à ses propres inspirations. Le roi de Naples, revenu de ses •frayeurs, suivit l'impulsion de ses haines; il ne négligea rien pour les manifester et les satisfaire : demande des secours à l'Autriche et de coopération à Venise, asile offert aux émigrés, refus de recevoir un envoyé de la France. Soudain, le 17 décembre 1792, il vit
une flotle française de 14 vaisseaux mouiller devant Naples, un parlementaire en descendre et lui demander impérieusement de rester dans la neutralité et de reconnaître la République française. Les préparatifs de défense étaient insuffisants, la flotle anglaise au loin, les disposilionà du peuple inquiétantes. Le roi dut signer la convention qu*on lui imposait.
Le roi de Piémont restait donc sans alliés, mais aussi sans obligations avec personne, libre de suivre la vieille politique de sa maison et de profiter du choc de ses deux puissants voisins, pour vendre son alliance au plus offrant. L'Assemblée législative, désireuse de réduire le nombre de ses ennemis, lui faisait précisément proposer la possession de la Lombardic en échange de son alliance* Acceptée avec empressement, utilisée avec adresse, cette proposition lui aurait permis de devancer de trente ans les événements en constituant au nord de Tltalie un royaume assez considérable pour la dominer tout entière. L*ardeur de ses préjugés et les sollicitations de son entourage Tcmpêchèrent de le comprendre; il fit arrêter Sémonville au lieu de Técouter, signa avec TAutriche (25 juillet 1792) Talliance que lui demandait la France, et envoya en Savoie les troupes qu*il aurait dû diriger vers la Lo m bar die. Mal conçue au point de vue politique, cette entreprise fut mal conduite au point de vue militaire. Quinze jours suffirent à Montesquiou pour occuper la Savoie, huit à Anselme pour envahir le comté de Nice, un seul aux populations pour sanctionner, par un vote d*annexion à la France (27 novembre), la perte des plus vieilles provinces de la monarchie '.
Les États italiens dans la coalition. — Bientôt 1 occasion allait se présenter au roi de réparer par Téclat d'une invasion en France la honte de ces défaites. La mort de Louis XVL en fournissant à TAutriche un motif pour continuer la guerre et à l'Angleterre un prétexte pour en profiter, les mettait dans l'obligation de chercher partout des alliés. Il leur fut aisé de décider Victor-Amédée à signer un traité politique (25 avril 1793), lui imposant l'obligation d'entretenir 50 000 hommes, en échange
i. Voir cî-dessiis, p. 234 cl suiv.
d*un subside anglais, et une convention militaire lui accordant le concours d*un corps auxiliaire et d*un généralissime autri* chiens. L*assassinat de Bassville (13 janvier), en provoquant une déclaration de guerre de la Convention, rangea le pape parmi les coalisés. On recourut à Tinlimidalion auprès de la Toscane, de Gènes et de Venise, qui avaient reconnu Texistence et reçu les envoyés de la République française. L'archiduc Ferdinand finit par céder aux sollicitations pressantes de son frère et aux hautaines sommations de TAnglcterre; il rompit toutes relations avec la France. La flotte anglaise, en poursuivant dans le port de Gènes une frégate française, réussit à brouiller momentanément cette république avec la Convention. Venise, seule, persista dans son attitude de neutralité. A cette exception près, tous les Etats italiens se trouvaient enrôlés dans une ligue contre une puissance qui désirait leur amitié, et entraînés dans une lutte qui allait les exposer aux maux de la guerre et aux calamités de Tinvasion.
Leur situation militaire présentait du moins des avantages dont eût pu profiler un général habile. Diriger avec rapidité le gros des forces de terre vers Lyon révoltée, le gros des forces de mer devant Marseille et Toulon, forcer le blocus de ces places, en réunir les garnisons pour marcher sur Paris, tel était le moyen le plus sûr de rendre la victoire facile. Cette nécessité ne fut pas comprise. Le roi de Naples, par insouciance, laissa succomber Toulon. Le roi de Piémont, par rancune contre les Savoisiens, voulut délivrer d'abord les Niçois; il n*aboutit qu*à se faire battre a la fois dans les Alpes pennines, où il perdit le val d*Aosle, et dans les Alpes maritimes, où les batailles de Saorgio en 1794 et de Loano en 1795 marquèrent les principales étapes des vainqueurs, qui de tous côtés couronnèrent les crêtes des montagnes.
Les premières défections. — Cette série d*échecs, en rendant possible une invasion française, devait avoir une influence décisive sur les décisions des gouvernements et les sentiments des peuples. Elle détermina d*abord les princes a se dégager de la coalition si la violence les y avait attachés, à s'y inféoder plus complètement si l'intérêt dynastique les y tenait
assujettis. Tandis que le grand-duc de Toscane en profitait pour recouvrer sa liberté d'action et renouer ses relations avec la France (février 1795), Victor-Amédée, sourd aux avances delà Convention qui à deux reprises lui offrit la Lombardie en échange de sa coopération, infidèle à la mission historique de sa maison qui, depuis deux siècles, tendait à devenir une puissance italienne, signait avec TAutriche le traité de YalencieuDes (23 mai 1794) et lui cédait le Novarais, gagné avec tant de peine par ses prédécesseurs, en échange de conquêtes éventuelles à opérer en France.
Progrès des doctrines révolutionnaires. — Les succès de la Révolution avaient une autre conséquence plus importante encore. Us encourageaient les aspirations que les princes s*étaient montrés aussi impuissants à contenir qu'incapables de satisfaire, et provoquaient une série de manifestations significatives de la part des deux grandes classes de mécontents que nous avons distinguées. Tandis que les modérés éprouvaient moins de sympathie pour les bienfaits de la Révolution que d'horreur pour ses excès, le parti avancé comptait sur le concours des armes françaises pour le renversement des vieilles dynasties, et le préparait au moyen de conspirations. Encouragés par le ministre de France à Gênes, Tilly, ils commencèrent leur propagande en Piémont. Les petites villes telles que Salaces, Biele, Asti, devinrent le foyer d'une effervescence qui se traduisait par la formation de sociétés secrètes, l'impression de libelles anonymes ou d'affiches incendiaires. A Turin se formèrent deux clubs en relations suivies avec le Comité de salut public. En Lombardie, à Milan et à Varèse, des prêtres, des avocats, des savants, des nobles se groupaient autour d'hommes tels que Lattuada, Porro, Sopransi, auxquels leur énergique exaltation réservait un rôle prépondérant dans la Cisalpine. A Bologne, deux jeunes gens, Zamboni et de Rolandis, descendaient dans la rue, arboraient pour la première fois la cocarde tricolore italienne, et appelaient le peuple aux armes contre le gouvernement des papes (novembre 1794). A Naples, où la présence passagère de la flotte française avait encouragé les mécontents, un parti d'action s'était détaché des loges maçon-
niques, et, constitué en comité révolutionnaire, poursuivait rétablissement de la république.
Si les princes n'avaient pas été aveuglés par leurs préjugés dynastiques, ils auraient pu triompher de cet esprit d'insubordination par des concessions propres à le rendre sans objet. Ils préférèrent prévenir les complots par des tribunaux d'exception et répondre aux revendications par des supplices. A Turin, une cour spéciale commençait contre les chefs d'une conjuration destinée à révolutionner la ville un procès qui devait durer deux mois, envelopper cent dix personnes et se terminer par l'exécution de quatorze d'entre elles (mai-juillet 1194). A Bologne, les chefs insurgés et leurs complices étaient pendus sans miséricorde. A Naples, une junte d'État, instituée contre les crimes de haute trahison, entreprenait 813 procès de 1792 à 1794, envoyait à l'échafaud 51 membres du comité révolutionnaire, et ajoutait à l'éclat de ces exemples le poids d'une tyrannie occulte qui épiait les relations ou les lectures des citoyens et envoyait aux galères des hommes convaincus de posséder une édition de Voltaire ou un journal défendu par le pouvoir.
L'exagéralion même de ces rigueurs en démontrait l'insuffisance ; de plus, elle présentait l'inconvénient de détacher peu à peu des trônes la classe moyenne qui en avait été jusque-là le plus ferme appui. Eloignés par instinct de tout bouleversement, les hommes qui la composaient voyaient dans la conservation des gouvernements la condition du maintien de la paix; or une guerre interminable avait été déclarée sans motif et poursuivie sans succès. Attaches à leurs intérêts matériels, ils pensaient les sauvegarder en évitant à tout prix un mouvement populaire; et l'entretien de fortes armées avait nécessité l'établissement d'impôts accablants. Pénétrés des doctrines philosophiques, ils espéraient que la Révolution servirait d'avertissement aux princes et les amènerait à opérer les réformes réclamées depuis longtemps par l'opinion; or ils les voyaient repousser toute innovation, remplir les prisons, comme Ferdinand à Naples, revenir sur des améliorations qui semblaient acquises, comme François II en Lombardie, se soumettre à l'influence exclusive de l'aristocratie militaire, comme Victor-Amédée III en Pié-
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mont. La grandeur de leur déception proportionnée à Télendue de leurs espérances passées, rompit les derniers liens qui les attachaient aux dynasties régnantes et les amena peu à pea à prévoir comme possible et à regarder comme acceptable lelablissement d*un nouveau régime. Ils résolurent donc d*assisler en spectateurs passifs aux derniers efforts des gouvernemenls et de réserver leur activité pour le moment où ils s'organiseraient soùs une autre forme. Telle était notamment la pensée de Verri, de Beccaria, de Parini, du patricien Melzi, qui se réunissaient à Milan dans la maison de Tun d'eux pour suivre la marche des événements politiques.
Au moment où allait s*engager la lutte suprême, les princes s'étaient donc aliéné et les avancés, qu'ils n'avaient pu anéantir par les supplices, et les modérés, qu'ils n'avaient pas voulu ramener par des concessions. Le parti révolutionnaire comptait désormais des novateurs audacieux pour le conduire, et des hommes de tête pour l'organiser. Pour qu'il triomphât, il lui fallait toutefois ce qui lui avait fait défaut jusque-là : le concours d'une armée assez puissante pour abattre les trônes, et la présence d'une autorité assez forte pour s'élever au-dessus de ses divisions intérieures et terminer ses conflits. Un homme allait paraître qui lui apporterait l'un et l'autre, ferait aboutir à un résultat posilif le sourd travail qui s'opérait depuis trois ans dans les esprits, et inaugurerait une nouvelle période dans l'histoire de la vie et do la pensée italienne : le 27 mars 11%» le général Bonaparte prenait le commandement de l'armce d'Italie.
///. — V Italie et Bonaparte.
De ce jour jusqu'au moment où il retourna en France, Bonaparte disposa en maître des destinées de l'Italie; ses volontés devinrent des lois, ses généraux des souverains, ses idées des institutions. Quelles qu'aient été les aspirations des peuples, leurs vicissitudes s'expliquent par ses intentions successives cl
leur hisloire a passé par les mêmes phases que sa pensée. On peut en distinguer trois principales pendant celte période.
Pendant la première (mars-avril 1796), Bonaparte, tout entier au souci de préparer la luKe décisive contre rAutricIie, n^occupe les provinces qu*il parcourt que pour en chasser l'ennemi ou en tirer des approvisionnements, et ne donne que des espérances aux patriotes italiens.
Pendant la seconde (août 1796-avril 1797), ses intentions se précisent en même temps que son triomphe s'affirme, et il constitue, sur les territoires envahis des embryons d*Ëtats souverains qu'il se réserve de fortifier ou de supprimer selon les exigences de la politique générale du Directoire.
Pendant la troisième enfin (avril-octobre 1797), la nécessite de conclure la paix avec l'Autriche l'amène & fonder définitivement un nouvel Etat, à en détruire un ancien, à en modifier un troisième.
Première phase (mars-avril 1796) : l'occupatioa française en Lombardie et à Bologne. — Le 9 mai. Milan était évacué par l'archiduc Ferdinand, et l'approche du vainqueur de Montcnotte, Mondovi et Lodi devenait le signal de nombreuses démonstrations populaires. Les révolutionnaires exaltés et les membres des sociétés secrètes arboraient la cocarde française, tentaient un assaut infructueux au château occupé par une garnison autrichienne, plantaient un arbre de la liberté et envoyaient une députation à Bonaparte. Le par!i des réformateurs modérés, composé de quelques nobles regrettant leurs privilèges, de membres de la classe moyenne aspirant aux honneurs et aux emplois, de prêtres imbus des doctrines jansénistes, se résignait facilement à un changement qui ouvrait une porte à ses espérances. Aussi le vainqueur trouvait-il un accueil sympathique à son entrée dans la ville (13 mai). A peine arrivé, il ne négligeait aucun effort pour exciter les espérances des novateurs, et dissiper les préventions des partisans de l'Autriche; aux prêtres il promettait la liberté du culte;, aux modérés, une part dans les affaires; aux patriotes, laconslitiition d'un Etat unitaire dont Milan serait la capitale; sur tous il exerçait le prestige de ses victoires et la fascination de sa
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personne. L^efTet produit par ses discours, la séduction de ses manières, Theureuse impression laissée par ses soldats, si joyeux dans leur dénuement et si disciplinés dans leur misère, la nouveauté des spectacles qui frappaient les yeux ou des émotions qui traversaient les âmes, Tétendue des horizons qui s*ouvraient pour les esprits, tout cela était de nature à satisfaire également Télite de ceux qui saluaient Tinvasion comme un bienfait et la masse des hommes qui la regardaient comme un speclacle. II y eut un moment d*allégresse universelle; moment unique, dont Stendhal a fixé pour nous le souvenir, et qui ne devait ni durer ni se renouveler.
Le 24 mai, en effet, Bonaparte quittait Milan, dont il confiait Tadministration à une Congrégation d'État^ où figuraient, à côté de quelques agitateurs, des hommes tels que Melzi, Serbelloni, Verri, Parini, que leur naissance, leur richesse ou leur mérite avaient désignés à la confiance du pays. Les circonstances dans lesquelles cette assemblée recevait le pouvoir allaient faire de son existence une crise perpétuelle, en la mettant successivement aux prises avec les intraitables exigences du vainqueur, avec les violences d'une opposition irréductible, avec les compromettantes exagérations des révolutionnaires exaltés.
Tout d*abord Bonaparte n*était disposé à laisser la Lombardie jouir de sa liberté qu*après la lui avoir fait payer; il comptait sur ses richesses pour nourrir Tarmée et entretenir la guerre; il eut donc recours à une série de mesures aussi onéreuses dans leurs résultats que vexatoires dans leurs formes. Pendant son séjour, une première contribution de 20 millions avait été facilement supportée, parce qu'elle pesait presque uni* quement sur les riches ou les biens ecclésiastiques; une autre imposition avait revêtu un caractère particulièrement odieux, puisqu'elle consistait dans la saisie de tous les objets laissés en dépôt aux monts-de-piété. — Après son départ, une agence militaire et de nombreuses entreprises civiles enlevèrent l'excuse de la nécessité à des extorsions qui servirent dès lors a entretenir le luxe insolent de fournisseurs ou de généraux. L'arrivée de la commission chargée de transporter à Paris les plus belles œuvres d*art vint atteindre dans ses goûts artistiques
la Lombardie déjà blessée dans ses intérêts. Les campagnes enGn ne cessaient de souffrir des dévastations inséparables du passage d'une armée.
A toutes les charges de Tinvasion s'ajoutaient pour les Milanais tous les maux de l'arbitraire. Aux yeux des généraux français, ils apparaissaient moins comme des alliés à ménager que comme des sujets à contenir. Ce que leur situation avait d'humiliant et leurs souffrances d'intolérable, un fait suffira à le montrer. Le gouverneur militaire de Milan, Despinoy, irrité que la Congrégation d'Etat eût pris un arrêté sans son approbation, alla la sommer de le retirer et s'emporta jusqu'à dégainer son épée, dont il frappa violemment la table. Parini dut saisir son écharpe et la lui tendre en lui disant : « Serrez-nous-la donc autour du cou! » Cet ensemble de vexations ne pouvait que produire une impression défavorable sur la masse du public, qui commençait à se demander si elle devait acquitter par son asservissement à la France sa libération du joug autrichien.
Ce premier péril en faisait naître un second, et l'excès de ces rigueurs devait provoquer des actes de résistance. Dès les premiers jours de l'invasion, le mécontentement des campagnes s'était traduit avec une violence inaccoutumée et avait été comprimé avec une impitoyable dureté. La noblesse et le clergé, qui avaient tout à perdre et rien à gagner à la révolution, avaient formé le projet d'utiliser ces sentiments et d'abatlro par une insurrection aussi soudaine qu'inattendue la fortune encore chancelante du vainqueur, alors en marche vers l'Adige. Une première échauffourée à Milan fut suivie d'une véritable émeute à Pavie et de Tarmement de toutes les populations de la région. On sait quelle en fut l'issue : le siège du château de Pavie, où s'était réfugiée la petite garnison française, par une foule toujours croissante de paysans fanatisés, accourus au son du tocsin; la surprise et la colère de Bonaparte, déjà arrivé à Lodi; son retour à la tête d'une poignée d'hommes; la tentative de résistance de Binasco, aussitôt saccagé et livré aux flammes; la marche du vainqueur à la lueur des incendies, son fameux assaut et son entrée dans Pavie, sous une grêle de pierres et de tuiles; enfin, le pillage de la ville et les exécutions
sommaires qui le signalèrent, telles furent les scènes qu'a popularisées le beau récit de Bolla (25-26 mai). Ce sévère exemple terrifiait les paysans sans les ramener, et. la crainte de représailles toujours possibles était un sujet permanent d*inquiéludes pour les gouvernants.
Aux dommages et a Thumilialion de la tutelle française, aux calamités de la guerre civile, s'ajoutaient pour la Congrégation d'Etat les embarras causés par les excès de langage et de doctrine des agitateurs lombards et italiens. Tout en réservant l'avenir, Bonaparte, pour se créer un parti, avait donné au nouveau gouvernement, sinon une organisation, au moins des dehors démocratiques : la plantation d'arbres de la liberté, la formation de clubs, l'apparition de la cocarde tricolore, l'abolition de la noblesse, la'prohibilion de l'exercice public du culte, l'adoption même du vocabulaire révolutionnaire, indiquaient suffisamment l'orientation du nouveau régime. Ces mesures avaient enflammé les espérances des exaltés, aux yeux de qui elles constituaient des concessions moins que des promesses. Au début ils formaient un groupe dont la faible importance numérique était compensée par l'audace de leurs entreprises et la logique apparente de leurs doctrines. Leurs chefs étaient Latluada, curé de Varèse, le comte Porro, le poète Carlo Salvador, le juriconsuUe Sopransi, Tavocat Sommariva,unc grande quantité de médecins et d*hommes de loi, une plus petite de prêtres et chanoines. Leur nombre fut bientôt grossi par tous les révolutionnaires des Etals voisins, qui, n'ayant pu trouver dans leur patrie la liberté de répandre leurs doctrines, étaient venus la chercher à Milan. On vil aussi accourir : de Parme, le fameux médecin Rasori ; de Bergame, le chirurgien Callaneo; de Plaisance, le célèbre jurisconsulte Gioja; du Piémont, l'agi laleur Banza; de Rome, le poêle Lattanzi; de Naples, l'ancien moine Salfi. Quelques-uns devaient faire profiler le nouvel Elat de leur capacité et de leur expérience; la plupart n'apportaient à Milan que l'amertume de leurs souffrances passées, le désir de tout bouleverser et de tout refaire, l'exagération d'esprits aigris par la persécution, disposés à aller a l'exlrémilé de toutes les doctrines et de
tous les partis. Us prêchaient en religion Tathéisme, en poli* tique le terrorisme, et créaient une foule de journaux où la violence de la forme le disputait à l'ignorance des faits, et où les réminiscences de l'antiquité classique se mêlaient à de violentes diatribes contre les rois et les prêtres. Leurs excès de langage^ après n'avoir été qu'un objet de ridicule, devinrent rapidement un danger par l'effroi qu'ils inspiraient à la classe moyenne.
Tel était le spectacle fécond en contrastes que présentait Milan au début de la guerre ; les grandes idées qui y étaient agitées étaient démenties par l'amertume de tristes réalités, et des espérances sans Umite pouvaient s'y développer au milieu des maux de la guerre. Les mêmes scènes devaient se dérouler dans un plus petit cadre à Bologne.
Au moment où se préparait la lutte contre Wurmser, Bonaparte, pour couvrir son flanc gauche et renouveler ses approvisionnements, envoyait Augereau occuper Bologne (18 juin). II s'y rendait bientôt en personne, et profitait des différends du sénat avec la cour de Rome pour déclarer qu'il n'avait d'autre but que de lui rendre ses anciens privilèges et son pouvoir politique. Mais là, comme à Milan, les bienfaits du vainqueur parurent bientôt négligeables en comparaison de ses exigences. Bologne, ainsi que les cités qui l'avoisinaient, dut payer sa liberté par une forte contribution de guerre, de continuelles réquisitions, la saisie des monls-de-piété et l'envoi à Paris d'un grand nombre d'œuvres d'art choisies par une commission nommée à cet effet; elle supporta, en un mot, tous les maux inséparables du régime militaire ; militaire, tel était en effet le caractère saillant de cette première période, pendant laquelle le vainqueur, subordonnant les projets lointains de son génie au succès immédiat de ses armes, s'occupait, non de fonder des Etats, mais d'exploiter des provinces et n'éveillait des espérances que pour imposer des sacrifices '.
Deuxième phase (août 1796-avril 1797); la révo-> lution émilienne et la République cispadane. — Pendant la seconde période, au contraire, les préoccupations