CHAPITRE III
Depuis 1870
L'ancienne et la nouvelle politique coloniale. — Les
colonies anglaises, Tempire des Indes mis à part, se divisent en trois catégories : les colonies à parlement et à gouvernement responsable, les colonies à institutions représentatives y les colonies de la Couronne. Les premières (le Dominion, Terre- Neuve, les sept Etats d*Australasie, le Cap), organisées par les libéraux à partir de 18i0, sont de véritables républiques dont le président est un gouverneur nommé par la reine. Le gouverneur possède le droit de vélo, mais la tradition est de ne pas Texercer. Le gouvernement métropolitain s'est réservé le contrôle supérieur de Tadministration coloniale, mais il a pris l'habitude de ne pas la contrarier. En 1872, il a refusé de modiOer la constitution de Victoria. En 1878, il a rappelé un gouverneur qui voulait imposer un ministre au parlement de Québec. Il a concédé à TAustralasie une loi sur le divorce plus libérale qu'en Angleterre, et il n'est même pas intervenu pour empêcher l'application de mesures radicales relatives au droit de vote, à la répression de l'alcoolisme, à l'instruction publique, à la séparation des Eglises et de l'Etat, à la législation fiscale et industrielle. Sous ce régime les colonies à gouvernement responsable ont pris une allure très indépendante, tout en demeurant fidèlement attachées au Royaume-Uni. Le Dominion
€t TAustralasie ont fait bon accueil aux envoyés du parti nationaliste irlandais et leur ont donné de Targent, mais ils ont aussi manifesté leurs sentiments loyalistes lors des conflits russe, afghan et vénézuélien et aux deux jubilés de 1887 et de 1891. Dans l'état actuel, on ne peut plus guère parler de politique coloniale anglaise à propos des colonies autonomes, car chacune d'elles a son histoire propre, plus originale que celle de beaucoup d*Etats indépendants. Il faut donc, avec sir Charles Dilke, trouver déjà bien étroit Sumner Maine, qui a oublié de leur donner une place à part dans son ouvrage sur le régime parlementaire.
Les colonies à institutions représentatives sont celles où le pouvoir législatif appartient à une assemblée élue qui vote le budget, tandis que le pouvoir exécutif reste confié au gouverneur et à un conseil de fonctionnaires.
Les colonies de la Couronne sont demeurées sous Tadministration directe de la métropole : encore leur a-t-on donné des constitutions plus ou moins libérales, suivant Timportance de leur population européenne. Au plus bas degré, le gouverneur est maitre absolu; c'est Tancien régime, qui n'existe plus guère qu'à Gibraltar, sorte d'immense caserne. Dans les autres colonies le gouverneur partage son pouvoir avec un conseil exécutif de fonctionnaires, sorte de ministère qui peut exister «eul ou accompagné soit d'un conseil législatif partiellement composé de colons et nommé par la Couronne, soit d'un conseil mixte à moitié élu. Au-dessus vient le régime représentatif. Ces degrés sont ceux par lesquels ont passé les colonies qui possèdent aujourd'hui l'ensemble des institutions parlementaires.
Pour obtenir l'autonomie, il faut qu'une colonie puisse se suffire avec ses propres ressources ; aussi certaines colonies de la Couronne ne sont-elles pas disposées à conclure un pareil marché. Le Royaume-Uni ne fait des sacrifices que pour la partie des colonies soumises à son contrôle; il est arrivé à réduire ses dépenses coloniales à 25 millions par an, le quart environ de celles de la France, avec un empire dix fois plus étendu. Il n'entretient aux colonies (sauf l'Inde) que 33 000 sol-
i02 COLONIES ET DÉPENDANCES DU ROYAUME-UNI DEPUIS 1870
dats, dont près de la moitié à Malte (10 000) et à Gibraltar (5000). Les colonies à gouvernement responsable se défendent à leurs frais avec des milices. Sauf une garnison à Halifax, tète du chemin de fer canadien-pacifique, le Royaume-Uni n*a gardé à sa charge que les forces navales.
Pas d'annexions, le moins possible de frais et de fracas, laisser faire les colons et les commerçants : telle est Tancienno politique libérale que Gladstone a suivie tant bien que mal dans ses différents ministères. Au contraire Disraeli et les nouveaux conservateurs ont remis en faveur la politique de guerres et de conquêtes. On a occupé de nouveaux points sur la roule de Suez (Socotora, 1876; Chypre, 1878, etc.), dans Tocéan Indien et le Pacifique ; la frontière de Tlnde a été reculée ; le Royaume-Uni a pris d*énormes morceaux dans le partage de l'Afrique récemment opéré parles Etats européens. Aujourd'hui la politique d'expansion coloniale est en faveur, même parmi la nouvelle génération des libéraux; ses partisans rejettent l'optimisme d'autrefois, examinent l'éventualité d'une guerre coloniale, se préoccupent des moyens de défense et cherchent à englober les colonies autonomes dans une fédération impériale.
/. — U Amérique anglaise.
A partir de 1873, le Dominion comprend toute l'Amérique du Nord anglaise, moins Terre-Neuve. II est la plus étendue des colonies britanniques.
Le Dominion acquiert les territoires de la baie d'Hudson. — Lorsque le Dominion s'était organisé, l'un des vœux présentés au gouvernement métropolitain par les délégués des quatre colonies fédérées avait été l'ouverture à la colonisation des territoires de la Compagnie de la baie d'Hudson. Ces territoires comprenaient toute la prairie au delà des Grands Lacs jusqu'aux Rocheuses et tout le nord jusqu'à l'Océan Glacial. Ils furent cédés au Dominion en 1869; en échange, la Compagnie reçut une indemnité de 300 000 livres,
conserva la propriété de ses forêts et le vingtième des terres cultivables. Dans rimmense étendue de pays nouvellement annexée, il n'y avait qu'une région où la colonisation fût commencée, celle qui s^élend au sud du lac Winnipeg. Là s'étaient installés depuis le xvni'' siècle des Bois-brûléa^ métis de blancs et d'Indiens employés comme chasseurs de fourrures par la Compagnie. D'autre part, un grand seigneur philanthrope avait établi vers 18H des cultivateurs écossais autour de Fort Douglas (aujourd'hui Winnipeg). La colonie n'avait pas réussi; beaucoup d*Ëcossais étaient partis, mais des émigranls anglais et canadiens étaient venus les remplacer. Vers 1869, les rives de la Red River, aux environs de Winnipeg étaient habitées sur une longueur de 24 milles. On y trouvait environ 5 000 Bois-brûlés de langue française et de religion catholique, à peu près autant de métis anglais et protestants, et 2000 Anglais purs; chacune des deux confessions avait son école et ses églises.
Tel était le futur Manitoba lorsqu'il reçut en 1869 la visite de Mac Dougall, lieutenant-gouverneur des pays cédés au Dominion; Mac Dougall fit commencer le cadastre du pays. Les Bois-brûlés craignirent de voir leurs territoires de chasses saisis par la confédération et vendus par lots aux cultivateurs. Us se réunirent, rédigèrent une protestation contre la prise de possession du pays par le Dominion et établirent un gouvernement provisoire dont le président était un Ecossais, Bruce, et le secrétaire un métis franco-canadien et catholique, Louis Riel (novembre 1869). D'autre part, les colons anglais se prononçaient en faveur du Canada : beaucoup de métis anglais et protestants se joignirent à eux; le parti de la résistance resta surtout composé de catholiques et eut pour chef Riel. Celui-ci fil saisir et fusiller à Winnipeg le chef des colons anglais, Scott. Le Dominion envoya les troupes contre lui : 300 soldats et 700 volontaires, partis du Canada sous le commandement de Wolseley, arrivèrent à Winnipeg après trois mois de marche pénible, en août 1870. Les métis s'étaient dispersés avant leur arrivée et Riel s'était enfui aux États-Unis. L'annexion fut effectuée sans difficulté. La région de la Red River et du lac Winnipeg fut érigée en province sous le nom de Manitoba
i04 COLONIES ET DÉPENDAxNCES DU ROYAUME-UNI DEPUIS 1870
(15 juillet 1870) et devint le cinquième Etat du Dominion. Elle eut un parlement et un ministère responsable sous un lieutenant-gouverneur. Elle obtint dès le début une représentation dans les deux Chambres fédérales d*Otlawa. Le Manitoba est devenu un pays producteur de blé comme les Etats voisins du Dakota et du Minnesola. Il s*est peuplé avec une rapidité extraordinaire. La population a passé de 12000 habitants en 1870 à 108 000 en 1885. Winnipeg, qui avait 241 habitants en 1870, en compte maintenant cent fois plus. La valeur de la terre a augmenté considérablement. Une propriété estimée 15 francs en 1872 et donnée à cette époque par un paysan catholique en échange d*une place à TégUse, s'est vendue 130 000 francs dix ans plus tard. A la transformation économique a correspondu une transformation sociale et politique. Le Manitoba, peuplé surtout par des Ecossais et des Américains, est démocratique et radical. Il n'a pas de Chambre haute; il s'est prononcé pour le suffrage universel, pour la séparation des Eglises et de l'Etat, contre les subventions aux écoles confessionnelles.
Le reste du pays de la Compagnie d'Hudson fut divisé en 5 c districls », analogues aux t territoires » des Etals-Unis : Keewalin, administré par le lieutenant-gouverneur de Manitoba; AssintboïQy Sashatchewan^ Alberta^ Athabasca, avec une assemblée représentative, sans ministère responsable, et un lieutenantgouverneur particulier à Regina. Ces districts sont représentés au parlement fédéral d'Ottawa. On commence à y faire la culture et l'élevage. Enfin la partie la plus glacée et la plus déserte, désignée sous le nom de Territoire Nord-Ouest, a été divisée provisoirement en 4 districts (1896). Ce territoire ne semblait pas destiné à attirer les émigrants. La récente découverte des mines d'or au Klondyke a fait venir dans celle région une foule de chercheurs; mais comme le sol y reste toujours gelé, on ne sait si les émigrants resteront dans le pays, une fois les placcrs épuisés. L'annexion de ces régions à peine peuplées s'est faite sans difficultés, sauf une nouvelle révolte des métis en 1883. Elle eut la même cause que celle de 1870. Les chasseurs métis avaient quitté le Manitoba depuis que le gouverne-
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ment avait pris, moyennant indemnité, les terres vacantes pour les vendre aux colons ; plus de 4 000 d'entre eux étaient allés exercer leur métier dans le Saskatchewan ; mais ils virent bientôt arriver dans ce pays les employés chargés de préparer la division en lots et la vente du sol au profit du gouvernement. Ils se soulevèrent de nouveau sous la conduite de Dumont et de Louis Riel, battirent la police à cheval et les volontaires du district près de Batoche. En même temps les Indiens, excités par les métis, se soulevaient à l'autre extrémité du territoire, massacraient plusieurs Européens, y compris des missionnaires catholiques et obligeaient la police à cheval à évacuer Fort Pitt; Battleford, la capitale du territoire, était pris entre les deux agressions. Les ultra-catholiques du Canada étaient certainement favorables à Riel, mais les hommes politiques, même français et catholiques, se déclarèrent contre lui. Ce fut le cas des Franco-Canadiens qui faisaient partie du ministère fédéral; les préparatifs de la répression furent dirigés sans retard et sans protestation par Tun d'eux, Caron, ministre de la milice. On réunit 4 000 combattants pour la plupart volontaires; on les expédia par le chemin de fer du Pacifique, alors à peu près achevé; un mois après les premières victoires de Riel, ces troupes enlevaient Batoche, pendant que d'autres corps fédéraux soumettaient les tribus indiennes révoltées. Les auteurs du massacre des missionnaires furent exécutés, deux chefs indiens condamnés à deux ans de travaux forcés. Riel, pris à Batoche, fut jugé à Regina, capitale des territoires, et condamné à mort pour le meurtre de Scott à Winnipeg en 1869. Sa condamnation émut profondément les catholiques de Canada et de France. De nombreuses pétitions furent faites pour sa grâce au ministère fédéral et à la reine d'Angleterre, mais en vain. La condamnation fut confirmée à Ottawa, puis à Londres, et Riel fut pendu à Regina.
Depuis 1885, les territoires n'ont plus été agités. La police est faite par un millier d'hommes à cheval. Le nombre des métis diminue. Les Indiens sont à peine 30 000 (un tiers tout au plus de la population indienne du Dominion). Le gouvernement, suivant l'exemple des États-Unis, les a parqués dans des
réserves où ils peuvent chasser à leur gré, mais desquelles ils ne doivent pas sortir. II tâche de les faire instruire par des missionnaires et de les transformer en agriculteurs comme on a fait pour les Iroquois de TOntario.
La Colombie et File du Prince-Edouard adhèrent au Dominion. — La Colombie britannique, le plus étendu des États du Dominion (deux fois la France), est une contrée de montagnes élevées et de plateaux avec une côle rocheuse découpée en baies et en îles. Elle fit d'abord partie des territoires de la baie dlludson. Après qu*on y eut découvert des mines d'or, le gouvernement en fit une colonie de la Couronne (4858), à laquelle il réunit la colonie de Vancouver (1866). Entre la Colombie et le Dominion il n'existait aucune voie de communication. Pour alleindre Victoria depuis Québec ou Ottawa, il fallait traverser les Etats-Unis. Aussi le gouvernement de Colombie désirait-il Télablissement d'un chemin de fer Iranscontinenlal en territoire anglais; il entra dans le Dominion à condition que le chemin de fer serait construit (1871). La Colombie, qui possède des baies profondes et qui exploite d'importantes mines de charbon, depuis que l'or est épuisé, espérait établir au point terminus du chemin de fer un grand port sur le Pacifique.
En 1873, Tile du Prince-Edouard, la plus petite des colonies maritimes (100 000 hab. environ), adhéra au Dominion, à condition que les finances fédérales lui avanceraient les fonds nécessaires pour racheter aux squatters (colons sans titres) leurs droits d'occupation. Le Dominion fit un prêt au gouvernement local et s'engagea à construire un chemin de fer dans l'île.
Les partis canadiens : protection ou libre-échange. — A partir de 1873 le Dominion se trouve constitué comme il l'est encore aujourd'hui avec 7 Etats et plusieurs Territoires. L'histoire purement intérieure de chaque Etat est peu importante. La question qui domine la politique fédérale est celle des tarifs douaniers d'où dépendent les rapports avec les Etats-Unis. Les libéraux sont surtout des libre-échangistes, ou plutôt ils demandent que le Dominion fasse avec les Elats-Unis un traité de réciprocité commerciale, analogue à celui qui a
été dénoncé en 1866; ils veulent donner au Canada une clientèle américaine. Les conservateurs sont protectionnistes, surtout contre les Etats-Unis, et affirment que les bois, le blé et le bétail canadien se vendront très avantageusement en Europe. Les conservateurs tenaient le pouvoir au Canada en 1867. C'est le chef des conservateurs de Tancien Canada uni, Mac Donald, qui a été Thomme du Dominion ; il en est devenu le premier ministre et son parti a gardé le pouvoir jusqu'en 1873. Les libéraux, sous la conduite d*Alexander Mackenzie, ont pris le pouvoir au Dominion de 1873 à 1878; puis les conservateurs ont reconquis le ministère pour vingt ans avec Mac Donald (mort en 1891) et avec plusieurs autres leaders, dont le plus important a été sir Charles Tupper, un premier ministre de Nouvelle-Ecosse etTun des promoteurs de la fédération en 1887. Les conservateurs ont inauguré leur retour au pouvoir par rétablissement d'un tarif protecteur très élevé (1879). Sous ce régime le produit des douanes est arrivé à former plus de la moitié des revenus fédéraux. Le commerce a baissé de plus en plus avec les États-Unis, mais il a beaucoup augmenté avec l'Europe. A ses anciennes exportations, fourrures, poissons, bois, le Dominion a ajouté le blé, le fromage, le bétail sur pied. L'Angleterre, qui ne produit pas assez de viande pour sa consommation, reçoit des navires chargés de bœufs canadiens. Mais les industriels anglais se plaignent de voir le prix de leurs produits fort élevé par les droits qu'ils payent en entrant dans le Dominion. Du côté des États-Unis le mécontentement est plus vif encore. En 1866, c'étaient les États-Unis qui refusaient de renouveler le traité de réciprocité, craignant la concurrence des produits agricoles canadiens. En 1874, le gouvernement du Dominion étant libre-échangiste, les Etats-Unis faisaient échouer un nouveau projet de traité de commerce, parce qu'ils ne voulaient pas accorder la réciprocité aux marchandises anglaises arrivant par le Canada. Là-dessus les conservateurs reprennent le pouvoir au Dominion et se déclarent nettement contre la reprise des relations commerciales avec la République voisine. Un projet de réciprocité présenté en 1888 à la Chambre des communes d'Ottawa est combattu par le
ministère et rejeté par la Chambre, qui vote une déclaration approuvant le protectionnisme. Les Etats-Unis deviennent à leur tour protectionnistes à outrance; ils adoptent le tarif Mac Kinley; alors le premier ministre (conservateur) du Dominion, Mac Donald, déclare que le plan des États-Unis est de s'annexer le Canada, en commençant par le contraindre à former avec eux une union douanière, mais que son parti ne se prêtera jamais à celte manœuvre. Avec de pareilles dispositions de part et d'autre, il n*est pas étonnant que les conflits entre les deux Etats au sujet des pêcheries ne puissent se terminer. Il s'agit de savoir d'une part si les Américains peuvent continuer à pêcher dans les eaux canadiennes, d'autre part si les Canadiens ont le droit d'aller chasser les phoques sur les côtes américaines de la mer de Behring. Les deux questions ont été résolues par des arbitrages (1886 et 1890) qui n'ont satisfait aucune des deux parties et n'ont pas mis fin aux conflits.
L'attitude des conservateurs envers les Etats-Unis a mécontenté les provinces maritimes, qui désirent vendre leur poisson et acheter des produits manufacturés à leurs voisins les Américains.
En Nouvelle-Ecosse, les élections de 1886 donnent la majorité aux libéraux partisans d'un traité de commerce avec les Etats-Unis. Le parlement de cet Etat menace, si on ne lui donne pas satisfaction sur ce point, de se séparer du Dominion, c La fédération est vermoulue, déclare un ministre, elle tombera avant quinze ans. » Partout, le parti libéral forme les mêmes vœux qu'en Nouvelle-Ecosse (sauf la sécession). En 1895, -un grand congrès politique libéral, réuni sous la présidence de M. Laurier, rédige le programme électoral du parti; il réclame l'abaissement des tarifs autant que le permettra l'équilibre du budget et un traité de commerce avec les Élats-Unis; les autres articles du programme sont une réforme du cens pour les élections fédérales, des lois foncières pour favoriser les petits concessionnaires et combattre la spéculation, un plébiscite sur la question de la vente de l'alcool. On voit que le principal terrain de lutte entre les partis est toujours la question douanière. Le gouvernement conservateur a essayé d'enlever à ses adversaires
un peu de leur force en abaissant les tarifs. Mais, aux élections de 1896, les libéraux ont eu la majorité. Leur victoire a été assurée par la province française et catholique de Québec, qui leur a donné 50 sièges sur 65; c'est que les libéraux ne sont pas anticléricaux, c est aussi que leur leader, aujourd'hui premier ministre, est un Franco-Canadien. M. Laurier, appelé à présider le ministère fédéral, après la victoire de son parti, est le premier chef du cabinet fédéral qui ne soit pas un Anglais.
Le chemin de fer canadien-pacifique. — Le gouvernement conservateur a fait exécuter le chemin de fer canadienpacifique. La construction de cette voie avait été promise à la Colombie pour la décider à entrer dans l'union. Quand le parti conservateur revint aux affaires (1878), le chemin de fer n'était pas fait et la Colombie menaçait de se retirer de la fédération. Le ministre Mac Donald, le fondateur du Dominion, fut le créateur de la grande ligne transcontinentale. En 1880 le ministère traita avec une société de capitalistes anglais pour la construction du chemin de fer. L'année suivante, le projet était approuvé par le Parlement anglais. La ligne, avec ses embranchements, fut établie en quelques années : 23 000 ouvriers y travaillèrent à la fois. Le passage dans les montagnes Rocheuses nécessitait des travaux d'art nombreux; il fallut abriter une partie de la voie contre les avalanches. Les travaux, poussés activement, furent terminés cinq ans plus tôt qu'on ne s'y attendait. Le 26 juin 1886 partait de Montréal le premier train à destination de Vancouver. L'année suivante, la malle d'Angleterre en Chine prenait cette voie. C'est la route la plus courte de Grande-Bretagne en Extrême-Orient : par elle des troupes pourraient aller en vingt et un jours d'Angleterre à Hong-kong (au lieu de quarante-trois jours par le canal de Suez) : par elle on pourrait envoyer des renforts aux Indes sans passer sur d'autres territoires que ceux de l'empire britannique. Ce chemin de fer est le plus important, mais non le seul des travaux publics accomplis depuis la fondation du Dominion. Le Canada, comme toutes les autres colonies anglaises, n'a pas craint d'engager l'avenir pour se procurer des voies de communication. Il a pu faire ce que des colonies isolées n'auraient jamais réalisé; il a
un crédit solide et trouve de l'argent à moins de 4 p. 100; grâce aux emprunts, il a construit des ports, des canaux, des chemins de fer. Il possède aujourd'hui près de 8 000 kilomètres de voies navigables et près de 25 000 kilomètres de chemins de fer. Les voies ferrées ont été presque toutes concédées à des compagnies, à la manière anglaise : la seule grande ligne entreprise par l'Etat, à la manière australasienne, est Y Intercolonial Railway^ la première entreprise du Dominion faite pour réunir les provinces maritimes au Canada proprement dit, et terminée en 1874. Cette ligne d'État fait aujourd'hui ses frais.
Le Dominion a facilité par des subventions l'établissement de lignes à vapeur entre la Colombie, le Japon, l'Australie. Toutes ces dépenses ont chargé lourdement le budget fédéral, et l'augmentation des recettes douanières n'a pas compensé l'accroissement des dépenses. Comme les autres colonies autonomes, le Dominion a un défîcit qu'il comble par des emprunts. Sa dette s'élève à 332 530 131 dollars, celle des différents États à 26 929115 dollars. La proportion de la dette par habitant est à peu près aussi forte qu'en France.
La question des écoles au Manitoba. — Les attributions du pouvoir fédéral avaient été assez clairement définies dans l'acte de 1867. Aussi les conflits des droits provinciaux et des droits fédéraux ne se sont produits que de temps à autre, sur des questions particulières. C'est ainsi qu'en 1887 le Dominion intervint pour empêcher l'Etat de Manitoba de construire une ligne qui croisait celle du Pacifique. Cette intervention provoqua, presque immédiatement, la réunion à Québec d^one conférence interprovinciale; les premiers ministres de tous les Etats, sauf la Colombie et le Prince-Edouard, y assistaient, ainsi que de nombreux députés. La conférence adopta les vœux suivants : le veto à la reine seule et non au gouverneur ; la moitié du Sénat élue à terme par les provinces ; le droit de vote pour le Parlement fédéral réglé par chaque province à sa manière; les Etals souverains en matière de chemins de fer et travaux publics; suppression des hautes Chambres provinciales; augmentation de la part attribuée à chaque province dans les recettes; traité de commerce avec les États-Unis. Ces vœux
furent en partie adoptés par les libéraux, qui triomphèrent des conservateurs en 4896.
Le ministère libéral Laurier eut dès son début à résoudre de nouvelles difficultés soulevées encore par le Manitoba. La construction du chemin de fer contesté avait été autorisée en 1888. Mais le gouvernement fédéral était en conflit avec le Manitoba sur la question des écoles primaires. L'instruction, dans le Dominion, n'est pas un service public. Le gouvernement s'est contenté d'accorder des subventions aux écoles privées de manière à pouvoir rendre l'école à peu près gratuite : c*est l'esprit du système anglais. L'Ëlat subventionne les écoles de toutes les confessions. Les catholiques se sont fait reconnailre le droit de recevoir des subventions pour des écoles à eux où les enfants catholiques seuls sont reçus et où l'enseignement est donné par des ecclésiastiques. C'est le régime des provinces de Québec et d'Ontario. Le Manitoba ne voulut pas l'accepter quoiqu'il fût fondé sur la Constitution de 1867. En 1890, le gouvernement de Manitoba déclara qU'il ne subventionnerait plus les écoles exclusivement catholiques : l'Etat comptait alors 132000 protestants contre 20 000 catholiques. Les évoques firent appel au gouvernement fédéral, qui leur reconnut le droit de réclamer des subventions pour leurs écoles. La législature du Manitoba refusa de se soumettre à cette décision et menaça de voter l'annexion de la province aux Etats-Unis. Le conflit se prolongea sous le gouvernement conservateur et ne fut terminé que par le ministère libéral, partisan, comme on l'a vu, des franchises provinciales. Dès novembre 1896, on accorda au Manitoba le droit d'exiger à peu près la neutralité des écoles subventionnées; elles sont ouvertes aux enfants de toutes religions; l'enseignement religieux, quelle que soit la religion, n'est donné dans l'école que s'il est réclamé par l'administration de l'école et par dix parents à la campagne ou vingt-cinq en ville; en dehors de l'instruction religieuse, les enfants ne peuvent être séparés par confessions. Pour la langue, l'enseignement est français ou bilingue dès qu'il y a 10 élèves français. Cet arrangement compliqué (on n'en donne ici que la substance) amena la suppression de la subvention à 51 écoles exclusi-
vement catholiques. « Nous sommes traités comme des Irlandais ou des Russes x>, disait Tarchevêque Langevin, et il résumait ainsi les « droits historiques » des catholiques canadiens : « Nous voulons : 1" le contrôle de nos écoles; 2** des administrations scolaires catholiques partout; 3° des livres d'histoire et de lecture catholiques; 4° des inspecteurs catholiques; 5^ des instituteurs catholiques instruits par nous ; 6^ nos taxes à nous et ne payer aucun impôt pour les écoles qui ne sont pas les nôtres. » Le programme de l'archevêque Langevin continue à être réalisé en Québec et en Ontario. Partout ailleurs l'enseignement catholique est libre, mais les écoles subventionnées doivent être à peu près neutres comme en Manitoba.
La population et rémigration. — Une des difficultés les plus graves pour Tavenir du Canada, c'est la diminution de rimmigration. Le Dominion a augmenté sa dette, construit beaucoup de travaux en comptant sur un afflux d'habitants et par conséquent de contribuables. Or le cens de 1891 a été une déception. De 1881 à 1891 la population n'a augmenté que de 11,76 p. 100 au lieu de 18,97 de 1871 à i881. L'émigration des Canadiens aux Etats-Unis, où les attirent les forts salaires industriels, reste considérable malgré l'ouverture des territoires de l'ouest à la colonisation. L'accroisement de population du Manitoba a été de 144,95 p. 100 de 1881 à 1891, mais il avait été de 247 p. 100, dans la décade précédente. La population du Québec et de l'Ontario s'accroît peu; celle des provinces maritimes pas du tout. Seule la population colombienne, à cause du chemin de fer, s'est accrue davantage de 1881 à 1891 (98 p. 100) que de 1871 à 1881 (36 p. 100). En 1891 le total des habitants du Dominion était 4833239, dont 1992016 catholiques. Les Franco-Canadiens, malgré leur forte natalité, sont de plus en plus débordés par l'immigration britannique.
Le Canada est un pays où la population est clairsemée, presque exclusivement agricole et où les anciennes provinces ont conservé des traditions catholiques ou aristocratiques : l'esprit laïque et démocratique y pénètre lentement par les colons des nouvelles provinces et surtout par l'influence des Etals-Unis.
Terre-Neuve. — Terre-Neuve avec le Labrador, qui dépend d*elle, a 202000 habitants; jusqu'à ces dernières années sa population se composait exclusivement de pêcheurs de morues et de homards. L'intérieur de l'île était à peine exploré; on commence maintenant à y faire de l'élevage ; on vient d'y découvrir des mines de métaux précieux, de houille, de pétrole qu'on compte exploiter. Si ces espérances se réalisent, Terre-Neuve trouvera peut-être l'augmentation d'habitants et de recettes dont elle a besoin. Les impôts jusqu'ici ont fort peu rendu et la principale ressource du budget a été les douanes; les pêcheurs sont misérables quand la pêche ne rend pas et le gouvernement est obligé de venir à leur secours. La dette de Terre-Neuve est considérable. Son gouvernement ne peut construire les travaux d'utilité publique qui manquent à l'île. Il penche sans cesse entre deux solutions : ou bien entrer dans le Dominion pour laisser au gouvernement fédéral le soin de payer la dette et de faire des voies ferrées et des postes; ou bien décider l'annexion aux Etats-Unis, dont Terre-Neuve a besoin, comme les provinces maritimes, pour leur vendre son poisson et leur acheter des produits manufacturés. Terre-Neuve n'a pu se décider a choisir, elle est restée une colonie misérable, isolée en face de deux grandes fédérations. Elle a depuis 1855 un gouvernement responsable. Le seul événement important auquel ait été mêlée Terre-Neuve c'est la question des pêcheries françaises. Depuis le traité d'Utrecht qui a cédé l'île aux Anglais, ses anciens possesseurs, les Français, ont conservé le droit de venir pêcher la morue au bord de la côte ouest et d'y construire des abris provisoires. Comme la morue fait défaut, les Français ont construit des parcs d'élevage pour les homards. Le droit de le faire, contesté par les Terre-Neuviens, leur a été reconnu par un arbitrage (1890). A présent les Terre-Neuviens refusent de vendre des amorces aux Français, pour répondre aux primes que le gouvernement français accorde à ses pêcheurs; ils prétendent disposer du rivage français comme d'une terre vacante et y établir des colons. De là viennent les difficultés pendantes.
Le déclin des Indes Occidentales. — Les noirs étaient
HiBTOins oén£rale. XII. 8
plus nombreux que les blancs aux Indes occidentales (à la Jamaïque, 300 000 noirs contre 30000 blancs). Après rémancî* pation, les nègres se plaignirent d'être toujours traités en inférieurs, surtout devant les tribunaux, et réclamèrent des concessions de terre. Les rapports entre les deux races étaient 1res tendus. En octobre 1865, quelques nègres de la Jamaïque délivrèrent un des leurs traduit devant un tribunal. Les fonctionnaires et les créoles crurent à une révolte générale et traitèrent les insurgés ou prétendus tels avec la plus grande cruauté. Le gouvernement métropolitain fit une enquête qui aboutit à la suppression de l'assemblée législative élue de la Jamaïque, la plus ancienne (1661) des institutions représentatives coloniales. Malgré les apparences , cette mesure était une satisfaction donnée aux blancs, qui aimaient mieux perdre leurs franchises que voir une majorité nègre à l'assemblée.
L'émancipation des esclaves a eu une autre conséquence qui s'est fait sentir dans toutes les Antilles anglaises : c'est la crise sucrière. Le gouvernement métropolitain a bien essayé de remplacer la main-d'œuvre des esclaves en subventionnant l'immigration de coolies indous et chinois. La mesure a profité surtout à la Trinité et à la Barbade, qui produisent chacune plus de sucre que la Jamaïque, quoique moins étendues et moins peuplées. D'ailleurs les sucres de canne n'ont plus de débouchés en Europe depuis que les Etats à betteraves encouragent par des primes l'exportation du sucre produit chez eux. Les Antilles anglaises ont dû chercher d'autres ressources. Les Bahamas et les îles du Vent (la Dominique) cultivent les oranges, les citrons, les ananas. Trinité, Tobago, les îles Sous le Vent (Grenade) cultivent le cacao. Toutes ces îles, sauf la Trinité, ont besoin des subsides du gouvernement métropolitain pour équilibrer leur budget. Elles lui coûtent plusieurs millions par an. Leurs dettes sont considérables. On s'applique à y réduire les dépenses. Tobago, sur sa demande, a été réunie à la Trinité (1889) pour avoir moins de fonctionnaires à payer; pour la même raison d'économie, on a parlé de faire une fédération des petites Antilles. L'ambition des fédéralistes va plus loin : ils voudraient réunir en un seul État toutes les Antilles