‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 4)Chapitre 28 sur 203 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De 1848 à nos jours.

/. — Retour sur Vhistoire antérieure. La Suisse et la politique étrangère (1848-18^0).

Mise en œuvre de la constitution de 1848. Affaire de Neuchâtel. — La constitution de 1848 avait substitué à la Confédération de vingt-deux cantons, pleinement souverains, un Etat fédératif composé de vingt-deux cantons jouissant d*une simple autonomie. Depuis i291 jusqu'en 1814, ces cantons s'étaient agglomérés à la Confédération dans Tordre suivant : SchwytZy Uri, Unterwalden, les trois cantons primitifs, puis Lucerne, Zurich, Claris, Zoug, Berne, Fribourg, Soleure, Bàle, SchafThouse, Appenzell, enfin Saint-Gall, Grisons, Argovie, Thurgovie, Tessin, Vaud, Valais, Neuchâtel et Genève. Chacun de ces cantons constituait et constitue encore un État distinct, sauf trois d entre eux qui se sont séparés en deux États ou demicantons : Unterwalden (Obwald et Nidwald), Appenzell (Rhodes Intérieures et Rhodes Extérieures), Bàle (Bâle-Yille et Bàle- Campagne). Ces demi-cantons s'administrent chacun d'une manière indépendante. La Confédération compte donc vingtdeux cantons ou vingt-cinq États, mais au point de vue fédéral il n'y a que les cantons qui comptent.

Depuis 1848, le pouvoir central en Suisse réside dans un Conseil fédéral de sept membres, qui est à la fois un directoire exécutif et un cabinet de ministres entre lesquels se répartissent divers départements d'affaires. Il dispose d'une chancellerie qui constitue un important service d'expédition. Le pouvoir législatif incombe à l'Assemblée fédérale, chargée d'élire le Conseil fédéral. Celte assemblée est un parlement divisé en deux chambres, diverses par l'origine : le Conseil des Etats se compose des députés des vingt-deux cantons, à raison de deux par canton ; il représente donc l'ancien élément fédératif ainsi que le faisait l'antique Diète, avec cette différence que les députés des cantons ont cessé d'être des ambassadeurs d'Etats souverains, traitant d'après des instructions spéciales, pour devenir les membres d'un corps délibérant ou d'un sénat, indépendants de tout mandat. L'autre chambre, c'est le Conseil national, sorte de corps législatif- ou de chambre de députés élus par tous les électeurs suisses, répartis à cet effet en arrondissements de 20 000 habitants. Enfin le pouvoir judiciaire suprême se trouve confié à un collège nouveau, le Tribunal fédéral, dont les attributions furent restreintes, au début. Les membres de ces différents corps sont nommés pour le terme de trois ans.

Les droits conférés au pouvoir central, ainsi constitué, furen t assez étendus, déjà «n 1848. C'est à la Confédération (ainsi désigne-t-on ce pouvoir central) qu'appartiennent la direction des relations extérieures, le droit de paix et de guerre, l'armée et notamment la tâché d'instruire les armes spéciales, autres que l'infanterie. Elle se trouve chargée du soin d'unifier le système des poids et -mesures et des monnaies, qui variait jusqu'alors de 'Canton à icanton. Enfin le service des postes dépend d'elle. En même temps que se constitue un gouvernement central, le peuplo obtient la plénitude de ses droits civils et poKti({ûés, sans plus distinguer les cantons que les classes sociiales. L'égalité civile et politique ^ été garantie à tous les citoyens de là Suisse, en même temps que la liberté de la presse, celle d'association, de réunion, de pétition. La liberté d'établissement, celle du èulte^ le «ommercé et l'industrie ont souffert néanmoins de quelques restrictions, même après 1848,

en ce sens que les juifs ne jouirent pas tout de suite de la première, que les jésuites ont été exclus définitivement de la Suisse et que certains péages ou octrois intérieurs demeurèrent encore en vigueur. Néanmoins une nation libre était organisée avec un gouvernement central chargé de la défendre au dehors^ de maintenir ses droits an dedans, et de protéger, dans les cantons, les minorités opprimées. La Confédération doit interdire toute alliance particulière des cantons entre eux ou avec Tétranger, accorder ou refuser sa garantie aux constitutions cantonales, qui peuvent être revisées à la condition de se conformer au système de la démocratie directe ou représentative.

Quant aux pouvoirs que la constitution de 1848 laisse aux cantons, ce sont ceux que la Confédération n*a pas absorbés elle-*mème. Dans ces limites, les cantons gardent encore une sorte de pouvoir exécutif souverain, exercé par leurs conseils d*Ëtat respectifs, puis une part plus grande de pouvoir législatif intérieur avec contrôle des finances, remis à leurs Grands Conseils. Somme toute, les cantons s'administrent eux-mêmes et leur pouvoir judiciaire est demeuré à peu près intact. S*ils doivent abandonner à la Confédération la recette des douanes et lui fournir un contingent en tfoapes et en a^gcatt la. coostifaition de 1848 leur aecorde en revanche diverses indemnités.

La constitution de 1848, on le voit, établit en Suisse un régime intermédiaire entre une ligue, alliance ou confédération perpétuelle d'Etats souverains traitant entre eux par Tentremise d'ambassadeurs (les anciens députés de la Diète) d'une part, et, de l'autre, une république démocratique une et indivisible, dont le gouvernement est confié au choix et au contrôle d'assemblées représentatives, composées des députés de la nation. Pendant la seconde partie du xix* siècle, l'esprit public devait faire toujours plus prévaloir ce second caractère contre le premier.

La constitution avait été acceptée le 12 septenibre et elle fut promulguée le 12 décembre 1848; l'antique Diète s'était séparée le 22 septembre; les nouvelles chambres se. réunirent le 6 novembre à Berne, déclarée ville fédérale» et, s'étant constituées en Assemblée, elles élurent, le 16 novembre» le Conseil fédéral. Ce gouvernement, composé au début de MM. Furrer ,

Ochsenbein, Druey, Munzinger, Franscini, Frey-Herosee et Naef, présida à une époque relativement heureuse de Thisloire do la Suisse, de i848 à 1856. La constitution répondait aux aspirations démocratiques de la nation, qui s'étaient manifestées dans les révolutions précédentes. Il s'agissait de l'appliquer. L'Assemblée fédérale vota, pendant cette période, les lois organiques destinées à la mettre en vigueur. Dès lors, la Suisse cessa de compter des habitants sans domicile fixe {heimatlosen)^ privés de droits publics ; et, depuis 1850, tout citoyen suisse doit appartenir avant tout à une commune, principe destiné à affaiblir l'importance du canton. Les mariages mixtes ont été décla^ rés valables, malgré la résistance des évoques. La liberté de commerce a fini par être accordée aux juifs. Bien que Finstruc^ lion publique concernât surtout les cantons, une École polytechnique fédérale, prévue par la constitution, a été créée i •Zurich et ouverte en 1855. Le système décimal fut adopté pour la nouvelle monnaie fédérale. Les postes et télégraphes furent sérieusement organisés par l'autorité centrale, qui n'a cessé de réaliser d'énormes progrès dans ce département. Quant au chemin de fer, il avait fait pour la première fois son apparition à Bàle en 1844. On pensa, un moment, confier à la Confédération la création et l'entretien des lignes, mais à cause des diffi^ cultes du système, on laissa à l'initiative privée le soin de les construire et de les exploiter.

Au début, l'administration centrale, d'une grande simplicité dans les rouages, satisfit tout le monde. La liberté commerciale enrichissait la Suisse. Les cantons ne semblaient pas regretter leur souveraineté passée. Ce ne fut que dans un petit nombre d'entre eux que l'on assista à des tentatives de réaction. En 1850, à la suite de la mauvaise gestion des finances par les Conseils radicaux, le gouvernement local passa, pour quelque temps, à Berne, aux mains des conservateurs ; pareil fait devait se produire, quinze ans plus tard, à Oenève, où M. James Fazy se trouvait revêtu d'une espèce de dictature depuis la révolution cantonale de 1846. A Fribourg, l'arrestation de l'évèque Marilley par le Conseil d'Etat provoqua une insurrection, puis une victoire définitive des conservateurs sur les radicaux de ce canton.

Au Tessin, pays aux passions plus vives, ragitaiion est restée à Tétat chronique. Des difficultés plus graves surgirent à Neuchâtel.

Cette ancienne principauté de Neuchâtel, possédée à titre héréditaire par le roi de Prusse, avait été déGnitivement incorporée par le congrès de Vienne à la Suisse, à laquelle ne la rattachaient que des liens d'alliance d'une nature particulière. Elle forme le vingt et unième canton de la Confédération. Sa situation hybride avait provoqué des troubles déjà en 1833. Le 1""^ mars 1848, à Tinstar de Paris, Neuchàtel proclama la république. Le prince dépossédé n'avait fait entendre que de platoniques protestations à l'Europe, quand son zèle fut dépassé par celui de ses partisans.

Dans la nuit du 2 au 3 septembre 1856, un chef royaliste, le comte Frédéric de Pourtalès, après s'être assuré le concours de nombreux amis, s'empara du château de Neuchàtel et de l'important village du Locle. Mais les royalistes ne surent pas conserver leur conquête et. le 4 septembre, les républicains reprenaient le château avant même l'arrivée des troupes fédérales suisses. Par point d'honneur, le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume IV, ne pouvait renoncer à ses droits, ni surtout abandonner ceux de ses anciens sujets qui s'étaient compromis pour lui. Il recourut à la médiation de Napoléon III, alors l'arbitre de l'Europe, pour obtenir tout au moins la délivrance de quatorze royalistes arrêtés à la suite de l'échauffourée. Mais la Confédération fit des objections et elle députa à Paris le général Dufour, de Genève, bien connu de l'empereur, qui avait été autrefois capitaine d*artillerie en Suisse. Ce n'était pas de médiation qu'il s'agissait, mais bien d'une guerre. On arma des deux côtés. La Prusse pouvait mettre sur pied 300000 hommes; la Suisse 200000 seulement, mais animés de profondes convictions patriotiques. Ce fut avec confiance que l'Assemblée fédérale donna, à la fin de décembre 1856, le commandement suprême au vainqueur du Sonderbund, le général Dufour, et 30 000 hommes furent échelonnés aux frontières d'Allemagne,

lé long du Rhin, de Bàlc à Romanshorn.

L'intervention de l'ancien citoyen d'Argovie, Napoléon lil,

et l'esprit de conciliation de Tex-prince de Neuchâtel, Frédéric- Guillaume lY, arrêtèrent le conflit. Rassurée par les promesses verbales de Tempereur des Français, qui se portait garant de l'indépendance absolue du canton de Neuchâtel, l'Assemblée fédérale renonça à intenter un procès aux conjurés royalistes; elle donna l'ordre de libérer les prisonniers et même de licencier les troupes (16 janvier 1857). Une conférence de quatre puissances neutres s'étant réunie à Paris au mois de mars, elle obtint du roi de Prusse la renonciation à ses droits do souveraineté à Neuchâtel. Le 9 juin 1857, ratification générale était accordée au protocole final, et TaO'aire se termina pour l'honneur de tous ceux qui s'y trouvaient impliqués.

La neutralité suisse depuis 1848. Question de Savoie. — La question de Neuchâtel avait failli mettre la Suisse aux prises avec les puissances étrangères. Depuis 18i8 cependant, la Confédération a chaque jour mieux compris ses devoirs de n.eutralité. Ce qui a pu l'entraver dans cette tâche, c'est l'abus du prétendu droit d'asile qu'elle exerce à l'égard des réfugiés politiques. Ce droit d'asile, que Ton peut considérer plus comme un devoir de protection qu'un droit, s'arrête là où, cessant d'être une œuvre d'humanité à l'égard des proscrits, il devient un moyen dont les agitateurs se servent pour se lancer dans de nouvelles tentatives de troubles. Il ne doit pas être permis à d'égoïstes brouillons, venus de l'étranger, de compromettre l'indépendance du pays, qui leur donne l'hospitalité, en l'exposant aux représailles des voisins. A cet égard la Suisse n'est pas tenue à des devoirs, ni à des sacrifices plus grands que les autres nations.

Le gouvernement central, créé à la suite des révolutions du milieu du siècle, ne fut pas toujours aidé dans l'observation des devoirs de la neutralité par tous les cantons; certains gouvernements locaux favorisaient les agitateurs. Malgré tout, le Conseil fédéral parvint à faire respecter dans le pays les principes du droit international. Il sut empêcher la violation du territoire suisse dans des crises redoutables, telles que la révolution de Lombardie, en 1848, et l'insurrection badoise et palatine de 1849. Il déclina les offres intéressées d'alliance du roi Charles-Albert,

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obtint le désarmement et Tinternement des garibaldiens et des mazzinistes, réfugiés en Suisse, en levant des milices pour protéger les frontières contre le passage des bandes révolutionnaires ou des armées impériales. Dans le grand flot des réfugiés politiques, il ne laissa passer que ceux qui lui promirent le respect des institutions nationales et repoussa les autres. Napoléon III, parvenu lui môme au trône par des procédés révolutionnaires, n'en devait pas moins protester contre ce droit d'asile dont il avait profité jadis. Après 1852, Mazzini, plus populaire dans la Suisse française, devait causer bien des ennuis au peuple chez lequel il s'était réfugié.

A la période relativement calme de 1848 à 1856 succèdent les temps troublés de 1856 à 1864. La Suisse eu efl<et se trouva directement intéressée à la guerre dltalie et à l'annexion de la Savoie par la France. A la veille de l'ouverture des hostilités entre la France et la Sardaigne, d'une part, et l'Autriche, de l'autre, le Conseil fédéral réclama des belligérants le respect de la neutralité. On le lui promit. Considérant que la Savoie du nord participe à la neutralité suisse, il déclara en outre que l'occupation de ce pays était un droit en faveur de la Suisse et non un devoir pour clic. Dans la région suisse qui confine aux lacs italiens, toute violation de territoire fut réprimée, et les garibaldiens, aussi bien que les Autrichiens fugitifs qui s'y présentèrent, furent énergiquement désarmés, internés ou renvoyés à condition de ne plus servir dans cette guerre. Enfin les préliminaires de Yillafranca, de juillet 1859, et la paix, signée à Zurich, mirent fin à ces hostilités dangereuses pour la sécurité helvétique.

Une question très grave ne tarda pas à surgir. La Savoie du nord, c'est-à-dire les anciens pays de Chablais, Faucigny et Genevois, jusqu'au sud des lacs de Savoie, avait été définitivement neutralisée par le congrès de Vienne à l'avantage, soit de la Suisse, soit du roi de Sardaigne. A la suite de la transformation politique de l'Italie et de l'annexion de la Savoie à laFrance, la Confédération estima que cette région devait lui être remise, afin que la situation internationale de la Suisse et sa neutralité restassent telles que les avaient créées les traités de 1814 et

de 1815. Au mois de mars 1860, le Conseil fédéral adressa à ce sujet une note conforme aux puissances signataires du congrès de Vienne et la fit appuyer par Tenvoi de missions extraordinaires, entre autres celle du physicien genevois Auguste de la Rive à Londres. Napoléon III lui-même n'avait pas mal pris les observations que le général Dufour et le ministre plénipotentiaire Kern avaient été chargés de lui soumettre à Paris ; mais une note de son ministre Thouvenel sembla réduire à néant les prétentions suisses. Enfin le puissant empereur consentit à déclarer que la France s'engageait à respecter la neutralité politique du nord de la Savoie, en même temps que Taffranchissement douanier de la zone, dans les limites fixées par les traités précédents.

Cependant il existait en Suisse un parti assez exalté pour réclamer la solution du conflit par la voie des armes. Les meneurs étaient les chefs des sociétés patriotiques THclvétie et le Grutli, le conseiller fédéral Staempfli à Berne, le conseiller d'Etat Fazy à Genève et ses amis radicaux. Le 30 mars 1860, quelques Genevois appartenant à ce parti firent, dans le dessein de surprendre Thonon, une folle équipée qui se termina de la façon la plus ridicule. Au mois d'avril, la Savoie vota son annexion à l'empire français, qui en prit possession au mois de juin 1860. Des rapports de bon voisinage reprirent d'une façon durable et se trouvèrent cimentés par de nouveaux accords, tels que le partage si longtemps insoluble de la vallée jurassienne des Dappes, en 1862, et surtout le traité de commerce franco-suisse du 28 juin 1864. L'observation delà neutralité du nord de la Savoie, qui tient à cœur aux Suisses, est une des meilleures preuves d'amitié que la France peut donner à ses voisins.

Certains incidents troublèrent encore l'horizon de la politique fédérale pendant deux ou trois ans. La théorie des nationalités, conçue par Napoléon III, constituait une menace pour la Confédération, où se rencontrent trois races distinctes, et les revendications italiennes, notamment en 1862, ont pu lui donner des inquiétudes. Les réfugiés italiens, les réfugiés polonais sont venus lui causer de nouveaux embarras. Toutefois, à partir

de 1864, une ère de tranquillité relative a commencé à régner dans la Suisse. Ses conseillers belliqueux do 1860 ont été remplacés, entre autres Staempfli à Berne et Fazy à Genève. Ce dernier, qui n*avait pas été réélu en 1861 au Conseil d'État de son canton, fut définilivement évincé en 1864 par son concurrent Chenevière, qui assura à Tancien parti conservateur, appelé indépendant, enfin démocratique, une existence telle qu*il n'a cessé depuis lors de balancer à Genève Tinfluence du radicalisme. Ce ne fut pas, il est vrai, sans provoquer, de la part des radicaux, TéchaufTourée du 22 août 1864, après laquelle le gouvernement fédéral s'appliqua à apaiser les esprits, un peu, il est vrai, au détriment de la justice qui devait être rendue aux victimes.

Bien que la Suisse ne dût pas être touchée par les guerres qui éclatèrent dans le monde civilisé de 1864 à 1870, elle continua à réaliser de grands progrès dans la pratique des prin-

cipes de la neutralité. Emancipée de toute tutelle extérieure, elle disposa de forces suffisantes pour les faire respecter. La constitution de 1848 ayant interdit les capitulations militaires avec les puissances étrangères, le Conseil fédéral obtint, en 1839, le licenciement des régiments suisses de Naples. Si le service étranger fournissait la Suisse d'officiers éprouvés, la Suisse, en le supprimant, gardait en revanche pour elle-même tous ses soldais, de sorte que son armée est devenue la meilleure garantie de sa sécurité. En cas de guerre entre les puissances voisines, elle se trouve assez forte pour arrêter chez elle le passage des belligérants, pour interdire la contrebande de guerre, pour empêcher les enrôlements, pour interner, non seulement les fuyards et les déserteurs, mais encore des armées en retraite qui voudraient se rabattre sur son territoire. Elle est apte à remplir ainsi les obligations que le droit international européen peut seul exiger d'elle. Et elle l'a prouvé dans la guerre francoallemande de 1870-1871. Après avoir, à la veille des hostilités, notifié aux puissances son état de neutralité, elle a mis sur pied des forces suffisantes sous les ordres du général Herzog, qui remplaça le général Dufour à la tête de l'armée fédérale. Le 1" février 1871, cette armée reçut aux frontières les troupes en

retraîle du général Bourbaki et, d'après une convention signée aux Verrières et suivie de leur désarmement, 85 000 soldats français trouvèrent sur le sol suisse le salut et le réconfort. Car la générosité suisse, déjà signalée par les secours en nature qu'elle avait apportés à Strasbourg assiégé, se manifesta encore dans les soins spontanés que la population compatissante accorda aux internés. La France a reconnu ce genre de services nouveau et elle a, du reste, loyalement remboursé le montant officiel des frais d'internement occasionnés par cette invasion inattendue.

La neutralité suisse a de la sorte accompli une belle œuvre d'humanité et de sympathie nationale.

//. — La Suisse de i8yo à igoo. Affaires intérieures. Constitution de 18 j 4.

Lutte pour la revision de la Constitution (1864- 1874). Le Kulturkampf. — A la période tranquille de mise en œuvre de la constitution fédérative, de 1848 à 1856, avait succédé une période plus agitée, de 1856 à 1864, pendant laquelle la Suisse s'était trouvée mêlée aux complications internationales. La paix extérieure assurée, la nation suisse s'adonna à un travail de réforme intérieure qui remplit une troisième période, de 1864 à 1814, et aboutit à une constitution nouvelle. La constitution de 1848 n'avait rien de définitif; elle admettait la faculté de la revision, qui, partielle ou totale, doit être toujours soumise au suffrage populaire, et, dans un pays où les votations politiques abondent, il est naturel que les revendications se fassent jour et aboutissent. Les novateurs essaient les réformes dans les cantons, champ limité mais précieux pour les expériences politiques, puis ils s'efl'orcent de les appliquer plus en grand dans toute la Confédération ; à cet efiet, les sociétés patriotiques qu'ils dirigent, Helvetia ou Grutli, les aident de leur active propagande intercantonale. C'est ainsi qu'à partir de 1848 des tendances nouvelles se font jour. On aspire à une

centralisation loujours plus marquée du pouvoir, à un exercice toujours plus complet des institutions démocratiques, enfin à Torganisation du socialisme d*Ëtat ou étatisme.

Ces désirs se manifestent déjà en 1865, où Ton tente une révision parlielle de la constitution. Elle est rejetée le 14 janvier 1866, sauf les articles accordant aux juifs la liberté d'établissement en conséquence du traité de commerce signé avec la France en 1864, et sauf les règlements qui concernent la législation uniforme des poids et mesures. Les cantons déploient plus de hardiesse. Chez quelques-uns d*entre eux, des re visions introduisent dans les constitutions locales trois principes nouveaux : le référendum ou appel au peuple, suivant lequel la majorité des citoyens peut approuver ou repousser les lois votées par les Grands Conseils législatifs; l'initiative populaire, qui permet à un groupe suffisamment nombreux d'électeurs de proposer une loi ou une revision partielle de la constitution; enfin l'élection directe du gouvernement exécutif non plus seulement par l'assemblée représentative, mais par le peuple entier.

En même temps, le parti socialiste, qui a fait son apparition dans le pays au milieu du siècle et pénétré peu à peu dans les chambres cantonales et fédérales, formule ses exigences comme partout ailleurs, quoiqu'il se défende en Suisse d'obéir au mot d'ordre des prédicateurs étrangers et de subir l'influence de l'Association internationale des travailleurs. Il s'attaque aux compagnies d'actionnaires qui se chargent des grandes entreprises d'utilité publique. Pour lutter contre les sociétés financières il crée, en attendant une banque fédérale officielle, des banques cantonales qui ne tardent pas à péricliter. Des essais du même genre, tout aussi malheureux, sont faits en matière de chemins de fer, que les socialistes regrettent de voir confiés à l'initiative privée. Les premières compagnies, d'abord gênées, n'ayant pas laissé de prospérer, excitent l'envie; mais bientôt les lignes rivales que les villes cherchent à créer ne réussissent pas. Toutefois, en 1872, le conseiller fédéral Dubs fait passer une loi sur les chemins de fer. L'Etat s'intéresse et participe aux grandes entreprises de ce genre. C'est notamment la ligne

du Goihard avec son tunnel, projetée à Lucerne, étudiée par des comités d*action qu*encourage le succès du percement des Alpes au Mont-Cenis et au Brenner. De 1869 à 1871, des conventions sont passées à cet effet entre rAllemagne, rilalie et la Suisse, et la grande œuvre commence.

Pour traiter de pair avec les grandes puissances qui Tavoisinent, la Suisse sent la nécessité de se centraliser elle-même. En 1870, le Conseil fédéral avait déjà préparé un projet de revision constitutionnelle. La guerre franco -allemande ayant empêché de Tétudier, la question se posa deux ans plus tard. Deux événements avaient montré la nécessité d'une réforme politique. Ce fut, d'une part, laguerrede 1870-1871, qui pénétra la nation de l'idée qu'elle devait renforcer son unité et son armée pour la sauvegarde de sa neutralité au cas qu'un nouveau conflit éclatât à ses portes. Ce fut, d'autre part, le décret de l'infaillibilité du pape, proclamé en juillet 1870, qui réveilla en Suisse, comme ailleurs, les anciennes prétentions du pouvoir spirituel aux dépens du temporel. Le /Cw/^MrÂ-am/)/' éclata. Des hommes d'Etat suisses, Augustin Keller et Vigier, dans les cantons de langue allemande; le conseiller d'Etat Carteret, le nouveau chef du radicalisme à Genève, se signalèrent dans cette querelle, où ils eurent pour antagonistes l'évêque de Bâle Lâchât, à Soleure, et l'évêque in partibus Mermillod à Genève. La situation de vicaire apostolique, faite à ce dernier dans la cité de Calvin, était contraire aux traités et semblait préparer la disjonction du diocèse unique de Genève-Lausanne, dont le siège est à Fribourg. Le mouvement catholique libéral ou vieux catholique se dessina, notamment à Genève sous l'action du Père Hyacinthe Loyson. Pour résister aux prétentions ultramontaines et se prémunir contre les menaces possibles de l'étranger, le peuple suisse voulut modifier sa constitution dans le sens de la nationalisation de l'éducation, de l'unification du droit, de la centralisation de Tarmée.

Une école, un droit, une armée! Tel fut le mot d'ordre des révisionnistes. Un premier projet de constitution unitaire, adopté par les chambres fédérales le 5 mars 1 872, parut cependant trop radical à l'ensemble du pays lorsqu'il fut soumis à la vota*

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tion populaire. Il fut repoussé, le 12 mai 1872, par 260859 voix contre 255 606 et par 13 cantons contre 9. L'échec n était pas considérable et le Conseil fédéral fut invité à présenter un projet plus modéré qui devait être accepté deux ans plus tard. La lutte toujours plus vive contre le clergé ultramontain préci> pita le mouvement révisionniste. Des assemblées de propagande centralisatrice furent tenues en 1873, année marquée par la déposition de Tévêque Lâchât et Texil de Tévèque Mermillod. De nouvelles lois ecclésiastiques furent votées; il fut décidé que les curés seraient nommés par les paroisses, et même un évèquc national suisse, indépendant de Rome, Tévèque Herzog fut élu. Au commencement de 1874, le nonce du Sainl-Père reçut ses passeports pour ne plus revenir jamais. Sous Tinfluence de ces événements, les centralistes allemands purent compter sur Tappui des anti-cléricaux welches. Une nouvelle constitution, qui est un compromis entre celle de 1848 et les projets des novateurs extrêmes, fut votée par les chambres fédérales, le 31 janvier 1874, et acceptée par le peuple, le 19 avril. Elle rallia 340199 suffrages contre 198 013, et 14 cantons et un demicanton contre 7 cantons. et demi.

La Constitution de 1874. Progrès delà démocratie et de la centralisation. — On a pu dire de la constitution de 1874 que c'est celle de 1848 mise au point. Elle la reproduit, mais avec les modifîcations qui la font mieux répondre aux goûts nouveaux, en assurant le succès d'une administralion plus centralisée, d'une démocratie plus directe et d'un socialisme d'Etat assez accentué. L'organisation des pouvoirs fédéraux reste la même, mais la compétence en est plus développée. L'unité y est en germe ; avant tout celle de l'armée ; celle du droit est promise et tous les cantons se voient d'abord forcés d'abolir la peine de mort. Le principe de la liberté est de nouveau proclamé, quoique il doive souffrir de certaines restrictions en matière de religion, de commerce et d'industrie. Les voies sont ouvertes pour l'unification de l'enseignement ainsi que pour l'établissement du référendum populaire. Les recettes garanties au gouvernement fédéral consistent dans le produit des péages, des posles, des poudres, dans la moitié du montant de la nou-

Yelle taxe militaire, payée par les Suisses qui ne servent pas sous les drapeaux, enfin dans le contingent en argent fourni par les cantons. Il va de soi que l'interdiction subsiste des. traités intercantonaux et des capitulations militaires avec l'étranger. La constitution énumère aussi les droits laissés aux cantons; elle insiste davantage sur les droits populaires et individuels des citoyens, le droit de cité, le droit d'établissement, la liberté de conscience.

Les lois organiques votées en conséquence des principes posés par la constitution nouvelle n'ont pas encore réalisé toutes les aspirations formulées essentiellement par la devise de 1872 : un droit, une armée, une école.

La centralisation de l'armée toutefois a été obtenue au moyen de la nouvelle organisation militaire, qui est surtout l'œuvre du conseiller fédéral Welli. Des instructeurs militaires, nom> mes par le gouvernement central, sont chargés de donner à toutes les troupes un enseignement et une discipline uniformes. Les armes spéciales, artillerie, génie, cavalerie, ne relèvent que de la Confédération; les cantons gardent encore le privilège d'organiser la gendarmerie à leur convenance, de lever au besoin un effectif de troupes très limité, enfin de nommer les officiers d'infanterie. Les officiers supérieurs reçoivent leurs brevets du Conseil fédéral. Depuis ces réformes, la Suisse a acquis une solide armée de milices, instruite dans les écoles de recrues et les cours de répétition, exercée dans de grandes manœuvres que les officiers étrangers suivent avec intérêt, capable enfin de se mesurer sans honte avec une armée permanente. Cette armée compte diverses classes : d'abord l'élite, où les citoyens servent de vingt à trente-deux ans, et la landvehr, de trentedeux à quarante-quatre, classes constituées toutes deux dès le début. Le landsturm, où figurent tous les Suisses valides qui ne rentrent pas dans les deux premières classes, a été, depuis, organisé militairement avec des inspections annuelles et des exercices de tir. La landwehr vient d'être divisée en deux bans, le premier faisant plus corps avec l'élite; le second destiné à encadrer le landsturm. Il y a tendance aujourd'hui à réduire l'effectif de celte dernière classe à seule fin d'en augmenter la

qualité. A Theure qu'il est, la Suisse peut mettre sur pied près de 150 000 hommes d*élite, répartis en quatre corps d*armée, environ 90 000 hommes de landwehr du premier et du second ban, enfin 275000 hommes de landsturm, dont 50 000 armés, soit en nombre rond 300 000 combattants et 200 000 pionniers et autres auxiliaires. Des sommes considérables ont été votées pour l'armement, l'équipement, l'approvisionnement des troupes et pour la construction de fortifications admirables : celles du Gothard ont coûté 13 millions. Le fusil à répétition Yetterli, qui date de la réorganisation militaire, a été remplacé par une arme plus perfectionnée, le modèle 1889, pour la construction duquel il a été voté un premier crédit de 20 millions. Les fortifications sont l'objet de soins constants et l'on pourrait reconnaître l'embryon d'une armée permanente dans la création du corps des gardes des forts, ainsi que dans celui des instructeurs militaires. Cette organisation a été bien accueillie.

Il y a plus d'opposition dans l'achèvement du système. Cependant l'unification du droit semble assurée, malgré la variété des législations cantonales et surtout la diversité des races suisses. 11 s'agit de fusionner l'élément germanique et l'élément roman. Déjà l'ensemble du pays a été soumis à un certain nombre de lois fédérales, comme le code des obligations, la loi sur la poursuite pour dettes et la faillite. Enfin le peuple suisse vient de voter le principe de l'établissement d'un code pénal et d'un code civil uniques dans toute l'étendue de la Confédération. A l'heure qu'il est, le Conseil fédéral en élabore le projet.

En matière d'éducation et d'instruction, les cantons comme les familles se montrent plus parlicularistes ; aussi les autorités fédérales éprouvent-elles de grandes difficultés à faire triompher sur ce point leurs visées centralisatrices. Certains Etats confédérés, justement fiers de la valeur de leur enseignement public, se refusent à l'abandonner aux mains d'une autorité centrale, qui le nivellerait sans doute au profit des moins bien partagés et aux dépens des plus qualifiés, et qui ne tiendrait pas suffisamment compte des traditions des difl'érentes races et des diverses confessions. En 1882, la proposition de créer un secrétaire sco-

laîre, sorle de grand maître de TUniversité, a piteusement échoué. L*école appartient encore à la commune.

Malgré ces desiderata, les unitaires peuvent se flatter de mener le pays. Les autorités cantonales perdent de jour en jour leurs attributions; leurs Grands Conseils ne légifèrent plus que dans un cercle limité, qui comprend essentiellement les finances locales, les impôts directs, les travaux publics, lajustice et police, rinstruclion publique; leurs conseils d^Ëlat disposent d*un pouvoir exécutif restreint, d'un caractère plus administratif que politique; les premiers risquent de devenir de simples conseils généraux de départements, les seconds des directoires départementaux, nommés par les électeurs respectifs des cantons. La commune seule restera vivante. Elle garde l'importance que lui attribuait Tantique Germanie, de sorle que, dans la Suisse allemande, elle est considérée comme Tunique intermédiaire entre le citoyen et le pouvoir central : ainsi se trouve menacée l'existence du canton, qui peut paraître un rouage inutile dans l'administration générale du pays. Le Conseil fédéral est le seul gouvernement digne de ce nom qui existe en Suisse; les chambres fédérales sont les seules qui conservent la plénitude du pouvoir législatif. De même que les cantons, les races aussi ne parviennent plus guère à y faire sentir leur influence. Al'exemple des parlements des puissances centralisées, les partis purement politiques sont en présence. La Suisse en compte quatre : la droite catholique, le centre conservateur libéral, la gauche radicale et l'extrême gauche socialiste : celle-ci grandit chaque jour, moins aux dépens de la droite que du parti radical, auquel elle contribue à arracher le pouvoir qu'il détient depuis 1848.

De même que le radicalisme autoritaire de 1848 est en recul, de même l'omnipotence des chambres fédérales va se trouver elle-même compromise par l'intervention populaire en matière législative. La démocratie directe devient un utile correctif de cette démocratie représentative, qui avait commencé à paraître dans les cantons vers 1830 et dans la Confédération en 1848. La démocratie directe se retrouve du reste dans les origines de la Confédération suisse. Elle a pour organes, dans les Etats primitifs d'Uri, Obwald, Nidwald, Glaris, Rhodes Intérieures

et Rhodes Extérieures d*Appenzell, les landsgemeinden ou assemblées générales des citoyens, tenues à époque fixe pour prendre des résolutions qui concernent d'ordinaire un conseil représentatif ou une chambre des députés. Dans un ou deux autres cantons, déjà avant 1848, il existait un droit de référendum ou de consultation populaire pour Tacceptation des lois et arrêtés de Tautorité. Après 1848, quelques-uns des Etats confédérés se sont mis à suivre cet exemple, et ce principe a été enfin admis dans la constitution fédérale. Le référendum législatif est obligatoire dans quelques cantons, facultatif dans les autres; il n'est que facultatif en matière fédérale. Quand 30 000 citoyens suisses, dont la qualité est dûment vérifiée par la chancellerie, signent la demande qu'un projet de loi des chambres fédérales soit soumis en dernier ressort au vote populaire, cette loi n'entre en vigueur que si elle rallie la pluralité des suffrages des citoyens réunis dans leurs comices généraux. Telle est la première intervention directe du peuple dans les questions législatives.

Il en est une autre, l'initiative législative accordée aux électeurs dans les questions cantonales, et, depuis le 5 juillet 1891, dans les affaires fédérales. Il suffit de recueillir 50 000 signatures de citoyens pour soumettre un projet de revision partielle de la constitution à l'acceptation ou au rejet de tous les électeurs suisses réunis. La nation n'abuse pas de son pouvoir législatif direct. Depuis 1848 jusqu'en 1898, dans l'espace d'un demisiècle, le peuple a été convoqué trente-quatre fois pour se prononcer, à divers titres, sur 53 projets de lois fédérales; il en a accepté 20 et repoussé 33, se montrant moins avide de nouveautés que ses députés aux chambres fédérales.

Quant au gouvernement même, il tend à être nommé non plus par les assemblées représentatives, mai» par le peuple. C'est le cas pour les cantons, en général, où les conseils d'Etat exécutifs sont élus directement à la pluralité des suffrages de l'assemblée plénière des citoyens. La même mesure est réclamée pour la nomination du Conseil fédéral.

Enfin une dernière disposition qui marque encore plus fidèlement le respect de la démocratie, c'est la représentation proportionnelle, d'après laquelle chaque groupe de citoyens, con-

stitué à volonté, a le droit de se faire représenter dans les conseils législatifs par le nombre de députés qui correspond à sa valeur numérique. Elle existe déjà dans les cantons de Soleure, Tessin, Neuchàtel et Genève, où, grâce à des combinaisons plus ou moins semblables, les Grands Conseils cantonaux représentent Timage de la force des partis. Ce mode de procéder sera sans doute adopté pour la désignation des députés au Conseil national.

Ainsi à la démocratie représentative, parfois menteuse, se substituera le système équitable de la démocratie directe.

Difficultés politiques et économiques. Progrès du socialisme d'État. — La constitution de 1874 a jeté le pays dans Tagitation électorale. Le Tribunal fédéral, devenu permanent, avec des attributions développées, fut nommé le 22 décembre 1814; le nombre de ses membres devait être augmenté à la suite des modifications apportées à l'organisation de cette cour suprême. Quant au Conseil fédéral, élu à la même époque, il déploya une activité législative extraordinaire, qui s'accrut encore par la suite. Le conseiller fédéral Ruchonnet, depuis son entrée en fonctions en 1881 jusqu'à sa mort douze ans plus tard, se signala dans ce travail. Plusieurs projets de lois furent rejetés par la voie du référendum, comme l'institution du secrétaire scolaire. Quatre projets fédéraux, repoussés en 1884, furent autant de défaites infligées à la politique fédérale qui décidément légiférait trop. En revanche, des projets de revision parlielle aboutirent; la loi supprimant la peine de mort fut rapporlée de telle façon que les cantons qui le désirent ont la faculté de la rétablir chez eux.

On peut reconnaître que la période de 1874 à 1890 a contribué à établir le crédit de la Suisse à l'étranger, mais la période qui suit, de 1891 à 1900, aura-t-elle des conséquences aussi heureuses? Du reste pendant la période 1874-1890, des difficultés ont déjà surgi, et tout d'abord d'ordre politique.

A Tintérieur du pays, le canton du Tessin n'a pas cessé d'être troublé. Le parti conservateur se trouvant au pouvoir sous la présidence du conseiller d'Etat Respini, les radicaux se mirent à protester contre l'arbitraire gouvernemental et clérical ; ils se

plaignaient surtout des restrictions apportées au droit électoral. Un conflit, qui surgit à Stabio entre les deux camps, provoqua un long procès qui fut suivi d*un acquittement général. Le Conseil fédéral intervint déjà pacifiquement pour provoquer une plus juste répartition des arrondissements électoraux et une nouvelle organisation diocésaine. Le Tessin, constitué en vicariat apostolique en 1883, fut rattaché, en 1888, à Tévêché suisse de Bàle etLugano. En 1889, de nouvelles élections ayant encore assuré la majorité aux conservateurs, elles furent contestées par les vaincus. Le 11 septembre 1890, les radicaux se révoltèrent à Bellinzonaet àLugano et s'emparèrent du gouvernement, dans une journée qui coûta la vie au jeune conseiller d*Etat Rossi. Le chef du gouvernement Respini, d'abord incarcéré, ne parvint pas à recouvrer son autorité légitime. Le Conseil fédéral fit occuper militairement le pays, où il délégua comme commissaire le colonel Kûnzli. Le procès, ouvert à Zurich, s'est terminé par un acquittement en faveur des révolutionnaires, et un gouvernement mixte a été institué suivant le système de la représentation proportionnelle.

Au dehors, la Suisse s'est vue en butte à de nouveaux embarras à cause du prétendu droit d'asile, cette pierre d'achoppement do la sécurité nationale. Après les carbonari et les révolutionnaires français, italiens et allemands, dont l'agitation en Suisse avait provoqué les réclamations de Metternich, aussi bien que de Louis-Philippe et de Napoléon III, de nouveaux réfugiés ont paru, sous l'espèce des nihilistes et des anarchistes, qui n'éprouvent aucun scrupule de compromettre la terre de refuge. Voilà le Conseil fédéral tenu de sévir contre eux, bien sûr, d'ailleurs, d'être appuyé par l'opinion publique. En 1878, il supprime le journal révolutionnaire V Avant-Garde imprimé àNeuchâtel; en 1881, il met dehors l'agitateur russe Kropotkine; en 1885, il procède à des expulsions d'anarchistes; le 18 avril 1888, il chasse les rédacteurs du journal Sozial Démolirai, imprimé à Zurich sous l'œil complaisant du capitaine do la police. En revanche, le 3 mai 1889, il n'hésite pas à expulser le policier allemand Wohlgemuth, dénoncé par un individu que ce dernier employait en qualité d'agent provoca-

teuF. A la suite de ces incidents, la nécessité de créer une police fédérale s*est fait sentir et un procureur général de la Confédération a été nommé en dépit des protestations des socialistes.

Aux complications politiques s'ajoutent les embarras d'ordre économique. L'excès de la production législative, l'agitation des politiciens, les revendications des socialistes sont pour inspirer un certain malaise dans les affaires. En 1878 déjà, on constate que l'armée coûte trop, que les postes et les douanes rapportent peu. Le krach des bourses étrangères a des répercussions fatales dans le pays. Des compagnies de chemins de fer, des villes même sont en voie de se ruiner. Il faut réorganiser ces compagnies ; la Confédération et les cantons doivent s'imposer des sacrifices pour terminer la ligne du Gothard. Le protectionnisme commercial menace la production nationale. L'Allemagne, qui inaugure le système des tarifs élevés, donne aussi l'exemple en prêchant le socialisme d'Etat et la Suisse étudie les moyens de l'appliquer chez elle.

Pendant la période 1891-1900, le parti socialiste parvient à réaliser quelques-uns de ces desseins. Des associations puissantes propagent dans le pays les doctrines nouvelles, si alléchantes; celle du Grulli, qui oi^anise des cours professionnels etdispose de nombreuses caisses de secours, compte 60 000 adhérents; la Ligue des travailleurs et le Pius-Verein collaborent à la même œuvre. Après le congrès d'Olten, du 7 avril 1890, la fédération ouvrière suisse s'est fondée et elle est arrivée à faire accepter la création d'un secrétariat ouvrier, avec deux agents, l'un pour la Suisse allemande, l'autre pour les pays romands.

Les mesures de protection à l'égard des ouvriers avaient été déjà votées en vertu de la constitution de 1874. La loi du 1" juillet 1875 établit la responsabilité des compagnies pour les accidents survenus au cours de l'exploitation des chemins de fer et des bateaux à vapeur; le 23 mars 1877, le principe s'est étendu aux fabriques; le 25 juin 1881 et le 26 avril 1887, la responsabilité des patrons a été fixée par la loi. Enfin le 21 novembre 1890, une loi nouvelle a rendu obligatoire l'assurance des salariés contre les accidents et la maladie. Aujourd'hui les chambres se disposent à promulguer une triple loi portant sur

Tassurance contre les maladies, Tassurance contre les accidents et Tassurance militaire, qui grèvera le budget fédéral d'une dépense annuelle, évaluée à huit millions de francs.

A ces dispositions justes, mais coûteuses, destinées à améliorer le sort des travailleurs, d*autres succèdent à seule fin d'enrichir TEtat aux dépens des commerçants, des capitalistes, des sociétés par actions. Dès 1891 un tarif douanier très élevé entrave les transactions commerciales, et le produit des douanes excite à tel point certains appétits cantonaux qu'en 1894 une campagne s'organise pour en donner une part à chacun des Etats confédérés. Cette campagne, qui a reçu le sobriquet de Beutezug, échoue devant le vote populaire. Les banques par actions subissent de formidables assauts. Leur droit d'émission est de plus en plus attaqué, et, en 1891, le principe du monopole des billets de banque au profit de la Confédération a été voté. Toutefois, en 1897, le peuple a rejeté un projet dç création d'une banque d'Etat unique; les partisans de cette institution n'en font pas moins étudier un projet de banque centrale conçu dans des dispositions plus conciliantes. Plus âpre encore est la lutte engagée avec les compagnies de chemins de fer, propriétaires des réseaux suisses. Le rachat des chemins de fer par la Confédération, souvent proposé, a fini par être voté le 20 février 1898. Une loi sur la comptabilité avait déjà placé les compagnies sous la tutelle de l'Etat.

Le socialisme triomphant met à la mode des prétentions plus grandes. Les ouvriers, d'accord avec d'autres partis pour réclamer le référendum obligatoire et l'élection du Conseil fédéral par le peuple, demandent en outre la création de syndicats obligatoires, l'institution de médecins et pharmaciens officiels, et de nombreux monopoles au profit de l'Etat, sur la vente des tabacs, sur celle des céréales, ainsi que cela existe déjà pour les spiritueux. D'après ces principes, l'autorité publique se met en devoir de monopoliser les services industriels, ceux du gaz, de l'électricité, des tramways, des forces motrices. Les cantons et les communes s'en disputent la propriété jusqu'à ce que la Confédération mette tout le monde d'accord en l'accaparant pour elle-même.

Avec ces divers projets, les rachats des chemins de fer, les entreprises officielles substituées aux entreprises privées, la dette publique s'accroit. Les villes suisses doivent dans leur ensemble 300 millions; les cantons autant; la Confédération devra un milliard. Les dépenses votées, on compte, pour les payer, d*abord sur l'augmentation des droits de douane, puis, en dernier ressort, sur le contribuable. Après Timpôt proportionnel, rimpôt progressif s'établit un peu partout, et il peut arriver que dans tel canton TEtat prenne au particulier jusqu'au tiers de son revenu annuel.

A leur tour les anarchistes s'encouragent dans leur œuvre absurde et criminelle. En mai 1898, les ouvriers italiens, si nombreux en Suisse, ont provoqué des troubles à l'occasion de l'émeute de Milan. Au mois de juillet, une grève a obligé l'Etat de Genève à mettre ses troupes sur pied, et, au mois de se{)tembre, l'assassinat de l'impératrice d'Autriche, perpétré par un vulgaire étranger italien, a souillé le sol de cette terre hospitalière.

État présent de la Suisse. Son rôle International. — La période de transformation politique et sociale que traverse la Suisse pourrait avoir un aspect inquiétant. Le pays se trouvet-il menacé par des commotions intérieures ou par les secousses du dehors? Les traditions du pays, le cantonalisme, les idées libérales semblent battues en brèche sous la poussée de la démo-

cratie socialiste. Les monopoles d'Ëlat s'établissent. L'abus de la réglementation, de la bureaucratie, du militarisme mécontentent le peuple, qui vit sous un régime presque tyrannique. La nation est tiraillée en sens contraires : il y a conflit entre les intérêts protectionnistes et ceux du commerce libre-échangiste, entre les vieux cantons conservateurs et les villes socialistes, entre les particularistes et les centralisateurs, entre l'esprit welche et l'esprit germanique, les Bourgondes et les Allémanes.

Mais on peut se rassurer en constatant que ces divers éléments s'équilibrent en Suisse plus qu'ils ne se combattent, parce qu'au-dessus de l'esprit de parti règne un ardent amour de la patrie, qu'éclairent un solide bon sens et une expérience

HitTOiRB oAnAralb. XH. '5

républicaine vieille de six siècles. Les traditions historiques de Tantique Confédération, fondée en 1291, ne tombent pas dans Toubli. La configuration même du sol, la forme de ses vallées, que séparent d'inaccessibles montagnes, cantonnent le pays aussi bien au point de vue politique qu*au point de vue géographique. La nécessité du système fédératif s'impose à l'administration nationale. Ce sont ces montagnes qui donnent aussi au pays son caractère propre et son unilé ethnologique. La Confédération suisse, c'est l'Etat alpestre par excellence. Les habitants d'un pays dont l'altitude moyenne est de 1 300 mètres, où un vingtième d'entre eux est établi à un niveau supérieur à mille mètres, ont forcément un genre de vie qui les distingue du reste de l'Europe. La Suisse est un Monténégro plus grand. Les montagnes, comme ailleurs la mer, sont une sauvegarde pour l'indépendance nationale, et encore la Confédération trouve dans ses montagnes non seulement une base solide de défense militaire, mais une fortune unique, grâce au développement des forces motrices, dont les puissants cours d'eau alpestres sont la source.

Le peuple suisse mérite sa place au soleil parce qu'il obéit i la loi moralisatrice du travail. Il présente un riant tableau d'activité laborieuse, et sa population, qui en un siècle a monté de deux à plus de trois millions d'habitants, ne compte guère de paresseux. L'agriculture y est pourtant pénible à cause des montagnes, où le terrain cultivé est rare, où la vie est âpre, où souvent les cataclysmes se produisent. L'autorité centrale lutte tant qu'elle peut contre les dangers des avalanches par d'inlelligents travaux de reboisement. Malgré la dureté des Alpes, le 50 0/0 du pays est occupé par des champs cultivés; le 19 0/0 par les forêts, nombreuses surtout dans les Grisons; le 1 0/0 par des vignobles, source de richesse pour les pays de Tessin, Neuchâtel, Vaud et Valais.

La vie industrielle est autrement remarquable. Elle fait des progrès gigantesques grâce aux forces hydrauliques, qui sont évaluées à ce jour â plus de 500 000 chevaux. Ces forces sont utilisées surtoutdansle pays du Jura et le plateau suisse. Genève, où le président de la ville Turrettini les a installées, est peut-

être, dans le monde entier, la localité où Ton peut le mieux en étudier l'organisation et la valeur. Les deux premières expositions nationales suisses, celle de Zurich, en 1883, et celle de Genève, en 1896, ont montré les ressources industrielles du pays, qui augmentent tous les jours. La Suisse a su conserver aussi ses anciennes fabriques. Le long du Jura, de Genève à Bâie, rhorlogerie, toujours florissante, produit cinq millions de montres par an. L'industrie du coton continue à faire la richesse des cantons de Zurich, Glaris, Saint-Gall, Appenzell, Thurgovie, Argovie et Zoug. Ceux de Saint-Gall et d'Appenzell s'enorgueillissent encore de leurs broderies. L'industrie de la soie, et celle du fer, sont plus particulières à Zurich. Celle des hôtels ne cesse pas de se développer dans un pays aux sites merveilleux que parcourent les touristes, l'hiver et l'été. L'avenir enfin est à l'industrie électrique, dont l'extension est prodigieuse en Suisse. Il est vrai que si la Suisse exporte annuellement pour 700 millions de francs, elle se trouve encore dans la nécessité d'importer pour un milliard de matières premières, de bétail et de vin.

Le pays est devenu assez riche pour entretenir de belles routes commerciales et des chemins de fer indispensables au transit international. La ligne du Gothard, qui fait communiquer le nord de l'Europe avec le midi, en constitue l'élément le plus important. Après l'élaboration de nombreux projets qui datent du milieu du siècle, son tunnel, percé dans le noyau des Alpes dès le mois de septembre 1872 par l'entrepreneur genevois Louis Favre, a coûté des sommes considérables. Après une convention internationale signée en 1877, de nouveaux crédits ont été votés en 1879; le directeur de l'entreprise, mort à la peine en 1879, n'a pu assister à la fin de son œuvre. Ce n'est que le 1*' novembre 1881 que le premier train a passé à travers le Gothard. Le tunnel du Simplon, longtemps préconisé par l'ancien président de la Confédération Ceresole, vient enfin d'être commencé et son succès intéresse à la fois la Suisse et l'Europe, plus particulièrement l'Italie, qui participe aux frais du percement.

Le commerce intérieur avait été facilité déjà par la constitua

lion de 1848, qui abattit les barrières cantonales, sauf certains octrois des villes, soit Vohmgeld, droit de consommation sur les vins suisses. Ces dernières taxes ont été abolies. Quant au commerce extérieur, un premier tarif avait été édicté en 1849. A la suite des traités de commerce signés, de 1862 à 1869, avec les puissances voisines, notamment avec la France en 1864, les affaires en Suisse passaient par une phase heureuse et l'industrie nationale trouvait de nombreux débouchés. Mais après la guerre franco-allemande et la paix de Francfort, le pays a souffert des restrictions toujours plus grandes apportées au libreéchange. De nouveaux traités de commerce ayant été conclus, la Suisse s'est vue dans Tobligation d'établir les tarifs de plus en plus protectionnistes, qui ont encore été réformés en 1891 sous l'empire de préoccupations fiscales. Le traité franco-suisse de 1882 prenait fin en 1892, à la réserve de la convention relative à la zone frontière, qui doitrester en vigueur jusqu'en 1911. Un projet de règlement commercial ayant été rejeté par la France en 1892, on assiste dans les années suivantes à une guerre de tarifs. En 1896, la Suisse n'en maintient pas moins les privilèges de la zone neutre, et il est à espérer que Taccord commercial se rétablira un jour.

L'activité intellectuelle des Suisses ne laisse rien à désirer. L'éducation nationale, tant physique que morale, a toujours été particulièrement soignée. Les sociétés de gymnastique, de carabiniers, le club alpin, les sociétés d'agriculture, les sociétés d'utilité publique, les sociétés d'étudiants, et tout d'abord celle de Zofingue, sont des centres d'éducation pratique. L'initiative privée a créé de nombreux foyers de culture, sociétés des sciences naturelles, d'histoire, d'art, de lecture. Une presse nationale, qui dispose de 500 organes, se donne pour but non seulement l'étude des questions politiques et sociales, mais encore le développement littéraire du peuple. Dans la patrie de pédagogues tels que M"' Necker de Saussure, Pestalozzi, Fellenberg, Girard, Naville, l'instruction, à tous les degrés, est arrivée à de beaux résultats. Les cantons les plus cultivés tiennent à honneur d'entretenir à grands frais des écoles supérieures d'agriculture, de commerce, d'industrie, d'art, de lettres et de

sciences. La vieille université de Bàle, célèbre au moyen âge, a vu s'élever près d'elle, dans les temps modernes, des écoles rivales : Berne et Zurich dans la Suisse allemande, avec le Polylechnicum fédéral, Genève, Lausanne, Fribourg et Neuchâtel dans l'autre partie du pays. L'école de Neuchâtel ne porte encore que le nom d'académie; les autres sont des université^ qui, sauf Lausanne et Fribourg, sont douées de leurs cinq facultés. Ces foyers de culture éclairent le pays et attirent de nombreux étrangers.

Les sciences physiques et naturelles ont été cultivées par des Suisses qui sont devenus, dans la seconde partie du siècle, des célébrités européennes. A cet égard la ville de Genève n'a cessé de briller au premier rang. Faut-il rappeler les noms du mathématicien Sturm, de l'astronome Plantamour, des naturalistes F.-J. Pictet, de Gandolle père et fils, Claparède, Vogt, Fol, Favre, Tschudi, Agassiz, Desor, Heer, Merian, Studer, des physiciens Auguste de la Rive et CoUadon? Les docteurs Kocher, Dufour, Reverdin, le professeur Raoul Pictet, soutiennent dignement le renom scientifique de leur patrie. Que si nous passons aux sciences morales et politiques et aux belles-lettres, nous citerons les théologiens Hess, Schultheiss, Schweizcr, Yinet, Cellérier, Bouvier et Monod, qui se sont fait connaître au milieu du siècle; les philologues Adolphe Pictet, Wyttenbach et Gaspard d'Orelli, après lesquels le professeur actuel Ferdinand de Saussure continue à travailler au progrès de la science linguistique. Ernest Naville est aujourd'hui le plus connu des philosophes de la Suisse, parmi lesquels on a compté les Bonstetten, les Prévost, les Secretan. Pour le droit et l'économie politique, Rossi, Bellot, Dumont, Odier ont fait école à Genève; Gonzenbach et Bluntschli dans la Suisse allemande. En histoire et en archéologie, les successeurs de Sismondi et de Jean de Muller ont été les Monnard, les YuUiemin, les Hotlinguer, Burckhardt, Merle d'Aubigné, Zellweger, Wyss, Segesser, Rilliet, Pictet de Sei^, Daguet, Daendliker, Hilly, Liebenau, H. Fazy, F. Keller, Meyer de Knonau, et tant d'autres parmi lesquels se distingue l'égyptologue Edouard Naville, actuellement professeur à l'Université de Genève. La littérature

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suisse du milieu et de la fin du siècle a été illustrée et Test encore, à Theure qu*il est, par Topfîer, Zschokke, Jeremias Gotihelf fiitzius, Goltfried Keller, Conrad-Ferdinand Meyer, les frères Olivier, Marc Monnier, Rambert, Amiel, Victor Cherbuliez, Edouard Rod. Les beaux-arts ont été cultivés par les musiciens Niedermeyer et Bovy-Lysberg, les sculpteurs Pradicr, Chaponnière, Vêla, Marcello (d'Affry, duchesse Colonna), le graveur Bovy, les peintres Diday, Calame, Bodmer, Lugardon, Hornung, Girardet, Léopold Robert, Benjamin Vautier, Gleyre, Anker, Bœcklin, Van Muyden, Giron, Hodler. A côté des musées cantonaux, où Ton admire les œuvres de ces artistes, un musée national vient d*ôtre fondé dans Topulente ville de Zurich, qui est, en réalité, la capitale de la Suisse allemande, comme Genève est celle de la Suisse française.

L'activité des Suisses est féconde, même pour le reste du monde; leur droit public les recommande à Tattention de l'Europe; leurs institutions sont vivantes et originales. Leur Conseil fédéral est tout à la fois un directoire et un ministère qu'un vote des chambres ne renverse pas et dont les membres, sauf le cas de démission fondée sur des motifs personnels, sont indéfiniment réélus. Leur Assemblée fédérale, composée de deux Conseils représentatifs, ne peut être dissoute, mais le référendum et l'initiative populaire en limitent l'autorité législative. A côté de ces Conseils, à l'abri de toute influence extérieure, le Tribunal fédéral incarne la justice souveraine, tandis qu'au-dessous les autorités cantonales, privées de leur souveraineté et constituées d'une façon toujours plus uniforme, n'en jouissent pas moins encore de l'autonomie administrative. Une solide armée de milices dépend du gouvernement fédéral que les relations extérieures concernent seul. Quoique le Kulturkampf ait cessé, la nonciature romaine reste supprimée en Suisse, sans que la réorganisation diocésaine du pays, qui compte les cinq évèchés de Sion, Coire, Saint-Gall, Soleure (soit Bâle-Lugano), Fribourg (soit Lausanne-Genève) en ait souffert. Avec les autres puissances les relations diplomatiques sont réglée^ d'une façon normale; la Confédération se trouve représentée auprès d'elles par six ou sept légations et un grand nombre de consulats. Elle se

LA SUISSE DE 1870 k 1900 231

trouve en effet liée à TËurope par de nombreux traités généraux et spéciaux.

Enfin la Suisse remplit un rôle international important en devenant le siège des grandes institutions des peuples civilisés. C'est à l'instigation d'un citoyen de Genève, Henri Dunant, que fut créé dans cette ville, en 1863, un comité international de secours aux blessés, dont le premier président fut le général Dufour. Des congrès ayant été réunis, les plénipotentiaires de divers Etats signèrent, en 1864, la Convention dite de Genève, qui a fait éclore dans presque tous les pays du monde ces sociétés de la Croix-Rouge, si utiles à l'humanité en temps de guerre. M. Gustave Moynier en est le président central. On aurait voulu aller plus loin et abolir la guerre même. A Genève, en 1830 déjà, le comte de Sellon avait fondé la première société de la paix; en 1867, il s'y réunit un congrès de la paix et de la liberté. Le V^ décembre 1891, Berne est devenu le siège du bureau international de la paix et, en 1892, celui du bureau des conférences interparlementaires pour la paix. Ces créations ont au moins pour effet de recommander aux puissances la solution des conflits par voie d'arbitrage. C'est ainsi qu'en 1872 fut résolue pacifiquement à Genève la contestation qui avait surgi entre l'Angleterre et les Etats-Unis au sujet des déprédations commises par des bateaux frétés en Angleterre pour le compte des Sudistes (affaire deVAlabama).

La situation géographique et la neutralité de la Suisse la désignent pour devenir ce que l'on a appelé le home des institutions internationales. On y trouve les bureaux de cinq unions universelles. A la suite de la convention relative à l'union télégraphique internationale, signée à Paris en 1865, Berne est devenu le siège du bureau international des administrations télégraphiques. En 1874, l'union postale universelle ayant été conclue à Berne, un bureau international y a été créé l'année suivante. La ville fédérale renferme l'office central des transports internationaux, dirigé dès 1893 par M. Numa Droz, ancien président de la Confédération; il a été institué en conséquence de la convention relative au transport international des marchandises par les chemins de fer, qui a été signée

à Berne en 1890. Le bureau international de la propriété industrielle ou des marques de fabrique y a été établi en 1885; celui de la propriété intellectuelle ou des droits d'auteur a été érigé à la suite de ce dernier durant Tannée 1888.

On voit que la Suisse doit sa sécurité non seulement à sa situation géographique, à son système politique, au patriotisme de ses habitants, mais encore à la confiance qu'elle inspire à l'Europe et aux services qu'elle rend à la cause de l'humanité.

BIBLIOGRAPHIE

Ouvrages généraux (voir ci-dessus, t. VIIl, p. 825; t. IX, p.- 476; t. X, p. 611; ajouter VHistoire Suisse de Morin, Genève, 1856, 3 vol. in-12|. — Oechsliy Bausteine zur Schwcizergeschichte, Zurich, 1890, îq-S. — Rambert, Études hisloriqueSy Lausanne, 1889, in- 12. — Mulinen, Prodromus einer Schweizer Historiographie, Berne, 1874, in-8. — Hilty, Constitutiom fédérales, NeuchâteL 1891, in-8. — Baumgarten, Die Schweiz v. 4830-4850, Zurich, 1868, 4 vol. in-8. — B. BuUe, Geschichte der neuesten Zeit, 1888.

— Kampf der Eidgenossen gegin Jesuitismus und Sondcrbund, Soleure, 1848, in-8. — Sieg^wart-Muller, Joseph Leu v, Ebersàll, Alldorr, 1863, iu-8.

— Bluntschli, Der Sieg des R>idicalismus, SchafRiouse, 1850, in-8. — Grétineau-Joly, Histoire du Sonderbund, Paiis, 1850, 2 vol. in-8. — Dufour, Campagfie du Sonderbund et événements de 4856, Paris, 1876, in-8. — Elgger, Luzerns Kampf gegen den Radicalismus, Schadliousc, 1850, in-8; autres ouvrages sur le Sonderbund et la constitution de 1848, voir ci-dessus, t. X, p. 612. — Hottinger, ^euenburg und seine geschichtliche Verhaeltnisse zur Schweiz und Preussen, 1853. — Schulze, Die staatsrechtliche Stellung des Fûrsientums Neuenburg, léna, 1854. — Mémoires de Bismarck, CaTouT, Ernest II de Cobourg. — Escher, MemorabUia Tigurina, 1850- 1860. — J.-C. Kern, Souvenirs politiques, Berne, 1887. — Rusto^v, Der itaiienisc?ie Krieg von 4859, Zurich, 1860. — Gonzenbach, La Suisse et la Savoie, considérées dans leurs relations de neutralité, Lausanne, 1860, in-12.

— VuÙiemin, La Suisse dans la question de Savoie, Paris et Lausanne, 1860.

— Clossmann, Die Savoyerfi*age vom europaeischen Standpunkt, Berne, 1860.

— Homung, Un mot sur la question de Savoie, Genève, 1860. — De la Rive, Le droit de la Suisse, Genève, 1860. — Schweizer, Die Schweizerische Aewtralitdt, FrauenPeld, 1895, in-8. — Simon Kaiser, Untei'suchungen ûber die Neulralitàt der Schweiz, 1894. — Sidney Schopfer, Le principe juridique de la neutralité, Lausanne, 1894. — Secretan, V armée de l'Est, 1894. — Davall, Les troupes françaises internées en Suisse, Rapport au département militaire rédéral, Berne, 1873, in-4. — Bluntschli, Biographie Herzogs {Heujahrsblatt, 1895). — Adams et Cunningham, La Confédération suisse, Genève, 1890, in-8. — La Suisse au J/X« 5., pub. par Seippel, Lausanne, 1898, in-4. Précis historique par Numa Droz (le reste en cours de publication).

— Gavard, Histoire de la Suisse au XIX^s., la Chaux-de-Fonds, 1898, in-4.

— En préparation : Oecbsli, Geschichte der Schweiz im XIX Jahrh., Leipzig.— Bluntscbli, Aus meinem Lehen, Nordlingen, 1884, 3 voL in-8. — • H. Escber, Erinnerungen, Zurich, 1867,in-12. — Bœchtold, 0. Kellers Leben,

Berlin, 1894-1897, 3 vol. in-8. — Rambert, Akx. Vinet, Lausanne, 1875, m-8. — De Cnie, Genève et la société de lecture, 1896, in-8. — Henri Fazy, James Fazy^ Genève, 1887, in-8, et Les constitutions de Genève j 1890, in-8. — Secretan, Galerie sitL^e, Lausanne, 1873-1880, 3 voL in-8. — Histoires littéraires suisses par Bsachtold, Rossely Ck>det. — En cours de publication : Histoire de la nation suisse, par Van Muyden. — Abschiede, 4814-4848, pub. par Fetscherin, 1874-1876, 2 vol. in-4. — Feuille fédérale, Berne, ann. 1849 et suiv. — Neue Zurcher Zeitung, Bund, Journal de Genève, Gazette de Laxisanne, et autres journaux suisses. — Archiv der Schtoeiierischen Geschichte, Zurich, 1843 et suiv. — Quellen zur Schweizer Geschickte, Bâle, 1877 et suiv. — Indicateur d^antiquités suisses, Zurich, 1855 et suiv. — Indicateur d'histoire suisse, Berne, 1870 et suiv. — Jahrbuch fiir Schweizeiische Geschichte, Zurich, 1877 et suiv. — Mémoires de la Société d'histoire de la Suisse romande, Lausanne, 1838 et suiv. — Mémoires de la Société d histoire de Genève, Genève, 1838 et suiv. — Bibliothèque universelle, Lausanne; Revue historique vaudoisc et autres revues et publications locales, Chroniques, Annales politiques, Étrennes, etc.

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