‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 4)Chapitre 29 sur 203 · LE GRAND-DUCHÉ DE LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

LE GRAND-DUCHÉ DE LUXEMBOURG

Depuis 1815.

/. — Le royaume de Belgique.

L'histoire contemporaine de la Belgique est d'abord la suite de l'histoire de la période précédente ^ Les libéraux luttent contre les cléricaux et sont définitivement vaincus en 1884. Une nouvelle époque commence après la revision de la consli> tution et l'établissement du suffrage universel (1893). C'est alors le parti socialiste qui devient le principal adversaire du régime catholique et monarchique au parlement et dans le pays.

Les catholiques au pouvoir (1870-78). — Aux élections du 14 juin 1870 les catholiques eurent une majorité de deux voix. Le ministère libéral céda la place à un ministère catholique, qui fit dissoudre les deux Chambres; les nouvelles élections (2 août) donnèrent au cabinet une majorité de 22 voix à la Chambre et de 6 au Sénat. Les catholiques conservèrent le pouvoir jusqu'en 1878. Leur gouvernement (ministère d'Anethan, puis ministère Malou) fut peu actif. A l'intérieur il ne prit que deux mesures importantes : 1^ Il déclara que le flamand

1. Voir ci-dessus, t. XI, chap. xi. Le roi Léopoid H, Gis de Léopold 1*% règne depuis 1865.

serait langue officielle, et qu'il pourrait être employé dans les actes administratifs et dans les débats judiciaires en pays flamand. C'était une concession aux habitants des campagnes des Flandres, zélés catholiques; c'était un obstacle à la propagande libérale faite presque toujours en langue française par des habitants des villes. — 2° Le ministère fit adopter une loi qui abaissait le cens électoral à vingt francs pour les élections aux conseils provinciaux, à dix pour les élections aux conseils communaux; mais il refusa l'adjonction des « capacités » sans condition de cens, qui était réclamée par les progressistes (1 870). La réforme profitait donc surtout aux petits propriétaires fonciers et elle n'accordait pas le vole aux personnes exerçant des professions libérales. Son application fut très favorable aux catholiques. Le renouvellement des conseils provinciaux en 1872 donna, dans l'ensemble, il5 voix de majorité aux catholiques, au lieu de 10 aux libéraux. Le renouvellement des conseils communaux dans la même année fit perdre aux libéraux les municipalités des nombreuses petites villes flamandes, qui devinrent catholiques comme celles des campagnes environnantes.

La Belgique était alors la seule nation de l'Europe occidentale où le pouvoir fût aux mains des catholiques. Partout ailleurs ils se trouvaient en minorité ou ne pouvaient venir à bout de l'opposition qui leur était faite. En Italie, le roi venait de prendre Rome et les débris des Etats pontificaux. En Allemagne, c'était la période du KuUurkampf; en France, le commencement de la lutte entre les républicains et les cléricaux alliés aux monarchistes.

L'ultramontanisme en Belgique. — La majorité des catholiques belges ne se contentait plus du catholicisme libéral et tolérant qui avait dominé dans les assemblées parlementaires de 1830 à 1847. En Belgique, les évèques — grâce aux catholiques libéraux — sont indépendants du gouvernement et relèvent directement du pape. Le clergé obéit donc aux directions de Rome et la grande masse des fidèles le suit. Or, Grégoire XYI avait condamné dès 1832 « cette maxime absurde et erronée, qu'il faut garantir à tous la liberté de conscience ».

Pie IX, dans TEncyplique Quanta cura, et dans le Syllabus qui la complète (1864), avait lancé Tanathème contre le libéralisme, même catholique, et affirmé que le pouvoir civil doit être subordonné à Tautorité de TEglise. Un professeur d*universilé catholique ayant attaqué publiquement « la liberté de Terreur », c'est-à-dire la liberté de conscience et celle de la presse, reçut du pape un bref où on lisait : < Plût à Dieu que ces vérités fussent comprises de ceux qui se vantent d*ètre catholiques tout en adhérant obstinément à la liberté de la presse et à d'autres libertés de la même espèce, décrétées à la fin du siècle -dernier par les révolutionnaires et constamment réprouvées par l'Eglise. » Les évèques belges adoptaient la politique pontificale «t se signalaient par leurs attaques continuelles contre les adversaires de leur parti. L'évèque de Liège déclara dans un mandement que « nul catholique ne peut en conscience voter désormais, dans aucune élection, en faveur d'un candidat affilié aux associations dites libérales et patronné par elles ». L'évèque de Namur déclarait indigne de recevoir les sacrements tous ceux qui seraient membres d'une société libérale. D'autres évèques interdirent aux fidèles d'envoyer leurs enfants dans les établissements laïques. L'un d^eux, usant jusqu'au bout des droits que lui donnait la convention d'Anvers, fit adopter au collège de Chimay un règlement qui autorisait l'aumônier à c combattre le libéralisme comme une hérésie », et défendait aux professeurs de faire partie d'une réunion libérale et de s'abonner aux organes libéraux.

Dans le parti catholique lui-même, les anciennes habitudes de tolérance et d'autonomie étaient réprouvées. La Croix, organe catholique belge, publiait un bref dans lequel le pape s'élevait « contre les doctrines coupables ou pour le moins fausses, et reçues en plus d'un lieu, telles que le libéralisme catholique qui tâche de concilier la lumière avec les ténèbres, la vérité avec l'erreur ». Dans un grand banquet à Malincs, présidé par l'archevêque-primat de Belgique, on porta la santé du pape avant celle du roi. Pie IX avait exprimé devant des pèlerins belges son désir de voir le gouvernement permettre que les unions fussent consacrées à l'église avant l'accomplis-

sèment des formalités civiles; un groupe de catholiques gantois fit une pétition pour demander la suppression du mariage civil sous prétexte que < c'est à la puissance ecclésiastique qu'il appartient exclusivement de régler les choses qui touchent au mariage :»• Le ministère ne donna aucune suite à cette demande. Il était embarrassé par les exigences des ultramontains. Les évêques commençaient à s'en prendre aux fonctionnaires et aux chefs politiques de leur parti. Un procureur qui avait fait appliquer la loi au désavantage d*un conseil de fabrique fut menacé d*ètre privé des sacrements. Un maire dut s'engager à prendre l'avis du curé pour les enterrements. L'évêque de Tournai blâma, dans une lettre publique, l'ancien ministre catholique d'Anethan pour avoir proposé une transaction dans la question des cimetières, dont les curés entendaient rester les maîtres. Le clergé recommandait aux Odèles la lecture des j.ournaux ultramontains qui accusaient les ministres de tiédeur. Un seul organe catholique soutenait la politique du gouvernement. Au Congrès de Malines, les évêques se plaignirent de « Tabandon » dans lequel le cabinet laissait les intérêts de la foi (1878). Il était évident que si les progrès du parti calholique continuaient, le pouvoir passerait aux partisans de l'Encyclique et du Syllabus.

La dernière victoire politique des libéraux. — C'est ce qui amena la réconciliation des deux fractions libérales,* les doctrinaires, c'est-à-dire les modérés, et les progressistes, c'està-dire les radicaux. Ils s'étaient brouillés sur la question du cens, que les premiers refusaient d'abaisser. Une tentative de rapprochement avait été faite entre les deux fractions en 1870, au moment critique où se décidait le triomphe des catholiques. A cette-époque, un Couvent libéral, où dominaient les progressistes, avait proposé comme programme commun l'adjonction des capacités sans conditions de cens pour les élections provinciales; l'extension de l'enseignement primaire de façon adonner à tout enfant la capacité requise pour voter sans condition de cens; la séparation de l'Etat et des Eglises, la revision de la loi de 1842 sur l'enseignement primaire, la sécularisation de l'enseignement, plus d'exemptions militaires aux ecclésiastiques»

Mais les doctrinaires avaient refusé d*accepter ce programme qui leur paraissait trop avancé, et la brouille avait contiuué entre les deux fractions libérales. Ce fut le progrès de Tultramontanisme qui les réconcilia. Les doctrinaires , menacés par la propagande des évoques, devinrent moins tolérants et moins respectueux des formes du culte. On vit, comme aux époques critiques de 1842-1847 et de 1887, les libéraux répondre au catholicisme intransigeant par un anticléricalisme militant. Ils recommandent la lecture des livres hostiles à l'Eglise, répandent des caricatures contre la robe et les habitudes des curés, recommandent et pratiquent le baptême, le mariage, Tenlerrement civils, donnent beaucoup de publicité aux fautes des membres du clergé, opposent aux pèlerinages des contre-manifestations qui amènent parfois des rixes. Le parti libéral recons* titué adopte comme devise : « Tunion par l'action ». La plupart des sociétés libérales se groupent en une Fédération. La lutle contre les catholiques s'engage partout, même en Flandre, où est fondé un journal important, la Flandre libérale. Malgré tous leurs efforts, les libéraux échouent au renouvellement par moitié de 1876. Alors la Fédération des associations libérales réclame une enquête sur les conditions du vote : elle révèle les faits de pression exercée par les prêtres, l'inscription de faux électeurs sur les listes avec la complicité du clergé, et elle réclame une réforme pour garantir la sincérité du scrutin. Le ministère accorda le système du balht australien, récemment adoplé en Angleterre; l'électeur devait recevoir, à son entrée dans la salle de vote, une liste imprimée portant les noms de tous les candidats, marquer sans témoins, dans le € couloir », le nom qu'il choisissait, et remettre le bulletin plié dans l'urne (1877). Au renouvellement par moitié de 1878, les libéraux gagnèrent une majorité de dix voix : ils restèrent au pouvoir six ans. Leur chef, Frère-Orban, à la fois anti-démocrate et anti-clérical , prit le pouvoir avec un ministère de doctrinaires et de progressistes.

La loi sur renseignement primaire laïque (1879). — Rupture avec Rome. — L'union des libéraux avait comme principal article de son programme l'abrogation de la loi de

1842 sur renseignement primaire. Le nouveau cabinet se consacra à rétablissement des écoles laïques. Il créa dès sa formation un ministère spécial de llnstruction publique qui fut confié à un progressiste; puis il fit voter après six mois de discussion la loi scolaire du 1*' juillet 1879, qui obligeait chaque commune à organiser et à entretenir au moins une école publique. L'État donne le programme, nomme les inspecteurs et oblige les communes à prendre des instituteurs pourvus d'un brevet. L'école devait être gratuite pour les pauvres et pouvait l'être pour tous les enfants si la municipalité le voulait. Elle était neutre, mais les prêtres y étaient admis en dehors des heures de classe pour donner l'enseignement religieux. Cette concession ne satisfit pas le clei^é, qui voulait le maintien de l'enseignement religieux obligatoire suivant la loi de 1842. Les évêques réunis à Matines condamnèrent par deux lettres collectives le nouveau système scolaire comme « pervers, impie, contraire aux lois divines ». Ils décidèrent en commun d'organiser partout des écoles catlioliques, d'excommunier les pères qui n'enverraient pas leurs enfants à l'école confessionnelle libre, les membres des comités scolaires laïques, les élèves et instituteurs des écoles normales, les instituteurs publics qui consentiraient à donner eux-mêmes l'enseignement religieux aux enfants. Le ministère, ne pouvant rien contre les évêques, qui en Belgique ne sont pas fonctionnaires, s'adressa au nouveau pape Léon XIII. Le pontifie fit déclarer au représentant de la Belgique à Rome qu'il ne pouvait désapprouver la conduite des évêques, mais qu'il leur recommandait le calme et la modération. Frère-Orban, satisfait de cette concession, maintint malgré son parti l'ambassade auprès du Vatican. Mais le3 évêques continuèrent leur opposition et le ministère apprit que l'archevêque-primat les avait avertis secrètement que le pape approuvait sans réserves leur conduite. Alors Frère-Orban se décida à rompre avec Rome; il rappela le représentant de la Belgique auprès du Vatican et renvoya le nonce (juin 1880). La lutte devint acharnée entre le gouvernement et l'Eglise. Les catholiques avaient des écoles partout; les procédés recommandés par les évêques et appliqués par les curés réussissaient si bien que renseignement clé-

rical avait deux fois plus d'élèves que renseignement public (quatre fois davantage en Flandre). La majorité libérale ordonna une enquête sur les moyens employés pour entrarer Texécution de la loi de 1879; on publia les refus d*absolution, les discours violents prononcés en chaire, Tinterdit jeté par les prêtres sur Técole publique, ses élèves, Tinstituteur et sa famille, la mauvaise volonté des communes et des provinces catholiques qui refusaient de voter des fonds pour l'enseignement public. Le gouvernement se fit donner le droit d'obliger les députations permanentes à acquitter les dépenses scolaires (1881). Il supprima le traitement des vicaires employés comme instituteurs catholiques. Il retira l'exemption du service militaire aux congréganistes en s'appuyant sur le fait que 40 p. 100 d'entre eux entraient dans les ordres (1883). Il augmenta le nombre des établissements laïques d'enseignement secondaire et proposa d'en créer pour les jeunes filles. La lutte contre le clergé pour l'enseignement laïque fut à peu près la même à cette époque en Belgique et en France.

Les catholiques reprennent le pouvoir (1884). — La nouvelle loi scolaire. — Gomme le gouvernement libéral avait revisé avec rigueur les listes électorales des campagnes, les renouvellements partiels des Chambres lui étaient favorables. En 1882, sa majorité s'était élevée à 18 voix à la Chambre et à 3 au Sénat. Mais les progressistes et les doctrinaires se divisaient de nouveau sur le suffrage universel. Les premiers le réclamèrent deux fois (1881 et 1883), et furent battus. Le ministère ne voulut accorder que l'adjonction des capacités aux électeurs provinciaux et communaux. Il fit des mécontents par l'augmentation de dépenses occasionnées par l'établissement des écoles, par les travaux publics : le déficit apparut dans le budget en 1881, et s'éleva en 1883 à 25 millions. On dut faire voter des impôts nouveaux sur les valeurs mobilières, l'alcool, le tabac. Un projet d'augmentation de l'armée fut très mal accueilli par l'opinion.

Les catholiques, hostiles à l'école laïque et aux dépenses militaires, se présentaient aux électeurs comme le parti des économies et de l'équilibre budgétaire. Au renouvellement

partiel de 1884 ils enlevèrent 66 sièges sur 69, obtenant ainsi à la Chambre une majorité de 34 voix, la plus forte que la Belgique eût connue depuis 1847. Depuis cette époque leur majorité. n*a cessé de s'augmenter à toutes les élections. Parmi les députés catholiques on distingue les modérés, dont le chef est Malou, puis M. Beernaert; et les ultramon tains, avec M. Wœste comme leader; mais, sous la direction du pape Léon XIII, le parti tout entier se déclare constitutionnel.

Le cabinet de 1884, sous la présidence de Malou, puis de M. Beernaert, fut formé de catholiques de toute nuance. Il commença par défaire Toeuvre du parti libéral. Les rapports diplomatiques avec Rome furent rétablis; llnstruction publique fut rattachée au ministère de Tlntérieur comme avant 1818. Une nouvelle loi scolaire votée en 1884 aboutit en pratique à mettre renseignement primaire sous la direction du clergé catholique. D'après cette loi, la commune peut, à son choix, entretenir une école publique ou « adopter » et subventionner une école privée, pourvu que celle-ci suive le programme officiel et se soumette à Tinspection. Les instituteurs n'ont plus besoin d'un brevet. Les instituteurs publics dont les écoles seront supprimées par les communes recevront une retraite de 1000 francs au moins; vingt pères de famille peuvent exiger de la commune l'organisation d'une école neutre ou d'une école confessionnelle, suivant le cas. L'enseignement religieux est obligatoire dans l'école, si la municipalité en décide ainsi; il est placé avant ou après la classe, de manière que les parents puissent en dispenser leurs enfants. Ces dispositions furent combattues par les libéraux; 29 municipalités signèrent une pétition au roi pour le prier de ne pas sanctionner la nouvelle loi. Il y eut à Bruxelles des manifestations et des bagarres. Mais la loi, ayant été adoptée à la Chambre et au Sénat, fut promulguée. Toutefois, après des élections communales peu favorables aux catholiques, le roi remplaça deux ministres ultramontains par des modérés.

Le socialisme. Formation du parti ouvrier belge. — Le parti libéral essaya de se reconstituer; mais les négocialions échouèrent parce que les doctrinaires (sous la direction

Histoire oÉKÉBALB. XI J. >C

de Frère-Orban) refusèrent d'adopter : 1* l'extension du sufTrage à tous ceux qui savent lire et écrire; 2** le service militaire personnel, — deux articles importants du programme des progressistes (sous la direction de M. Janson). Un nouveau parti d'opposition s'est constitué : c'est le parti socialiste. Il est sorti de plusieurs mouvements dont voici les trois principaux : 1^ A Gand, les ouvriers flamands étaient groupés en syndicats depuis 1857; des coopératives de consommation avaient été fondées : les socialistes eurent l'idée de s'appuyer sur ces associations qui étaient reconnues par la loi et ne pouvaient être dissoutes sans formalités. Ils fondèrent à Gand une coopérative d'un type spécial, le Vooruit (1880), dont l'originalité consiste dans le fait qu'une partie des bénéfices est consacrée à la propagande socialiste. — 2^ Dans le pays de la houille et des usines (Hainaut, Namur, Liège) les ouvriers wallons s'étaient groupés : on trouvait parmi leurs chefs des agitateurs républicains révolutionnaires opposés aux moyens paciflques, et une branche de l'ordre américain des c Chevaliers du travail ». — 3^ A Bruxelles vivait une élite d'écrivains et de penseurs en relations avec un grand nombre de réfugiés politiques. La littérature et la science belges ont pris un merveilleux développement depuis une vingtaine d'années. Une grande partie des écrivains sont des libres penseurs et des démocrates en opposition avec le régime officiel de leur pays. Bruxelles a été le centre des théoriciens socialistes dont le premier en date fut César de Paepe, un des principaux membres de l'Internationale, mort en 1890. C'est à Bruxelles que les socialistes gantois et brabançons se sont réunis en Parti ouvrier belge (1885). Le parti adopte les principes du marxisme et la méthode des démocrates socialistes allemands. Il a recruté rapidement des adhérents dans un pays comme la Belgique où près de la moitié de la population est occupée par la grande industrie. Pendant la crise économique de 1886, des grèves importantes ont éclaté à Liège et dans le Hainaut; il y eut des attaques d'usines, des explosions de dynamite. La troupe intervint, fit usage de ses armes, tua en diverses rencontres une centaine d'ouvriers. Après la répression militaire, les révolutionnaires les plus compromis furent poursuivis

et condamnés très sévèrement. Dans une nouvelle grève en 4888, les excitations et les voies de fait furent durement réprimées. Les socialistes wallons, ne pouvant rien obtenir par la violence, décidèrent après de vives discussions d'adhérer au Parti ouvrier (1889-90). Celui-ci réunit dès lors tous les socialistes belges à l'exception des petits groupes communistes-anarchistes.

Le parti ouvrier se mit à faire une agitation en faveur du suffrage universel, dont il avait besoin pour être représenté au Parlement; il réclamait en même temps l'abolition du remplacement et la réduction du service militaire pour remplacer l'armée professionnelle par une armée nationale et démocratique qui ne tirerait pas sur les grévistes. Les progressistes, qui avaient posé les deux questions précédentes, acceptèrent les solutions socialistes. En 1890 leur congrès se rallia au principe du suffrage universel sans restriction.

La revision (1890-93). — Le suffrage universel avec vote plural. — Depuis plusieurs années l'idée de la réforme électorale faisait des progrès. Tous les partis admettaient que le cens de 42 fr. 32 était trop élevé et que ce n'était pas assez de 135 000 électeurs parlementaires pour 6 millions d'habitants. Les doctrinaires consentaient à un abaissement du cens. La plupart des catholiques, toujours préoccupés de s'appuyer sur les paysans contre les ouvriers, voulaient un suffrage à peu près universel, mais attaché au domicile, comme en Angleterre et en Hollande. Les socialistes et les progressistes, profitant de la liberté de réunion, multipliaient les manifestations à l'anglaise, meetings, défilés avec drapeaux et emblèmes, plébiscites, signature publique de pétitions. Le gouvernement mit longtemps à céder. Après deux années d'hésitations et de débats, la revision fut votée et l'on élut une nouvelle Chambre chargée de la faire (1892). Le parti catholique eut une majorité de 26 voix, ce qui ne faisait pas les deux tiers de rassemblée : or les changements à la constitution doivent être votés par les deux tiers des représentants au moins. Les catholiques purent repousser les projets de l'opposition, mais ils n'étaient pas assez forts pour imposer les leurs. La Chambre

hr

24i BELGIQUE, PAYS-BAS, LUXEMBOLllG

discuta plusieurs mois sans aboutir à aucun résultat. Cependant Tagitation devenait de plus en plus vive. Les progressistes organisèrent à Bruxelles un plébiscite communal qui donna une forte majorité au principe du suffrage universel (février 1893). I Le parti ouvrier avait résolu depuis deux années de décréter la

i grève générale si la revision ne s*accomplissait pas. U donna

f suite à sa menace quand la Chambre eut rejeté le suffrage

universel (avril 1893). Beaucoup d'ouvriers cessèrent le travail, surtout dans les charbonnages du Hainaut. Les grévistes du Borinage essayèrent d'entrer à Mons et furent repoussés par la troupe, qui en tua plusieurs. La population de Bruxelles s'agitait, accueillait le roi par des cris hostiles; dans la capitale et dans plusieurs villes, la garde civique, composée de bourgeois, était en majorité révisionniste. Les gardes civiques de Bruxelles jetaient dans la voiture du roi des placards et des brochures en faveur du suffrage universel. La Chambre eut peur de l'émeute et elle se décida à adopter rapidement le système du vote plural. La revision était accomplie.

D'après la nouvelle loi, le suffrage universel est établi en principe à partir de vingt-cinq ans et après un an de domicile ; on accorde un voie supplémentaire aux pères d'enfants légitimes, aux propriétaires d'un immeuble de 2000 francs, à ceux qui pos-

sèdent un revenu de 100 francs provenant de rentes sur l'Etat ou d'un dépôt à la Caisse d'épargne; deux votes supplémentaires aux diplômés de l'enseignement supérieur et à certains fonctionnaires. Nul ne peut cumuler plus de trois votes. Le vote est obligatoire. L'âge d'éligibilité à la Chambre est fixé à vingt-cinq ans. La Chambre est comme auparavant renouvelée par moitié tous les deux ans. Le Sénat se compose en partie de membres censitaires (1200 fr. d'impôt ou 12 000 fr. de revenus) élus directement par les mêmes électeurs que la Chambre, mais à partir de l'âge de trente ans; en partie de membres nommés par les conseils provinciaux sans condition de cens.

Les partis depuis rétablissement du suffrage universel. — Le nouveau régime décuplait le nombre des électeurs et établissait en moyenne trois suffrages par deux citoyens. Depuis son établissement il s*est fait une élection générale

(1894) et deux renouvellements par moitié (1896 et 1898). Le résultat a été Técrasement du parti libéral, réduit à 18 députés après 1894, à 12 en 1898; ces 12 sont à peu près tous des progressistes; les doctrinaires ne sont plus représentés à la Chambre. La majorité catholique s'est augmentée de plus en plus; elle compte 112 députés sur 152 (1898). Dans ce nombre sont compris les représentants démocrates-chrétiens élus par les paysans des campagnes flamandes. Ces démocrates sont partisans comme les socialistes de Tintervention de TEtat en faveur de la classe pauvre; ils s'appuient sur les syndicats de paysans, attaquent les grands propriétaires et les patrons, et sont en lutte avec les évêques et la haute bourgeoisie catholique. Leur chef, Tabbé Daëns, avait été élu député d'Alost en 1894 contre la liste de Woeste. En 1898 son évoque lui a interdit de se représenter. Ses amis sont au nombre de 8 ou 9 à la Chambre. Le nombre de suffrages exprimés en leur faveur a passé de 23 000 (1894) à 58 000. L'augmentation eût été plus considérable si le renouvellement de 1898 n'avait pas été fait au moment où beaucoup de paysans flamands sont occupés comme ouvriers agricoles à l'étranger. La principale innovation amenée par le suffrage universel a été l'élection de députés socialistes. On n'en comptait pas un avant la revision; les élections de 1894 en envoyèrent d'un coup 29 (28 après 1898). Le leader du parti est un jeune avocat et publiciste de Bruxelles, M. Emile Vandervelde. Les députés socialistes sont presque tous élus par les ouvriers wallons, sans alliance dans le Ilainaut, avec l'appui des progressistes à Namur et à Liège. A la Chambre, les socialistes et les progressistes sont d'accord pour réclamer une nouvelle revision abolissant le vole plural, la représentation des minorités, le service militaire court et sans remplacement. En somme c'est le parti socialiste qui mène l'opposition parlementaire. Le total des suffrages exprimés en sa faveur a passé de 334 000 en 1894 à 534 000. La majorité catholique ne se maintient que grâce au vote plural et, dans plusieurs grandes villes, grâce au concours de vieux libéraux hostiles à la coalition radicale-socialiste.

Les principales lois votées depuis 189i ont le caractère de

mesures contre les radicaux-socialistes, ou en faveur de la clientèle catholique. Telle est la loi de 1895 sur le vote communal. Pour être électeur dans une commune, il faut désormais avoir trente ans (au lieu de 21) et trois années de résidence (au lieu d'une) ; des votes supplémentaires sont accordés suivant un cens beaucoup plus faible dans les campagnes que dans les villes. Un seul électeur peut cumuler quatre voles. C'était « la loi des quatre infamies », a déclaré un député socialiste. Le parti ouvrier essaya de recommencer la grève générale pour empêcher le vote de celte loi, puis il y renonça devant les préparatifs de répression militaire faits par le gouvernement. Dans la même année 1895 une loi scolaire rétablit l'obligation de l'enseignement religieux dans les écoles publiques comme en 1842, et interdit aux communes d'accorder la gratuité aux parents qui peuvent payer une rétribution, de manière que les écoles publiques ne fissent pas concurrence aux écoles confessionnelles. Des subventions ont été accordées aux écoles libres qui ne se conforment pas au programme officiel.

Une nouvelle loi sur les associations a accordé la personnalité civile aux syndicats, mais leur a refusé le droit de se transformer sans formalités en coopératives de production (1896-91). Le flamand est devenu officiel dans tout le royaume. Les lois sont publiées dans les deux langues (1897).

Parmi les questions pendantes il faut signaler :

1° Les propositions de tarifs protecteurs, demandés par les députés des campagnes, rejetés par les représentants des villes industrielles et commerciales. Sauf quelques droits sur la margarine, le beurre, la farine, la Belgique est jusqu'ici demeurée libre-échangiste pour les mêmes raisons que l'Angleterre, parce qu'elle a besoin de vendre librement à l'étranger les produits de son industrie si considérable.

2"" L'établissement du service militaire personnel, désiré sous la forme allemande par le roi et le parti militaire, combattu par la plus grande partie des catholiques, accepté par les progressistes et les socialistes sous la forme suisse.

3^ La question du Congo. Le roi a accepté la présidence de l'Etat libre, avec l'assentiment des Chambres, sous la condition

que Tunion serait personnelle et que la Belgique ne conlri huerait pas aux dépenses du Congo; mais la majorité a consenti des emprunts à TÉtat libre. Un parti demande que la Belgique accepte comme remboursement TEtat libre lui-môme, qu'on présente comme un excellent débouché pour l'industrie belge.

La majorité se divise sur ces questions, mais forme un bloc où sont compris même les démocrates chrétiens quand il s'agit de faire opposition à la coalition radicale-socialiste. Le Parlement belge est coupé en deux partis extrêmes depuis la disparition des doctrinaires. Aussi les discussions y prennent-elles beaucoup d'àpreté et parfois une forme violente. La vie politique belge s'est complètement transformée depuis d830; il n'y a presque plus de catholiques libéraux, plus guère de libéraux doctrinaires. Les partis en présence n'ont plus pour la constitution le même respect que les fondateurs de l'indépendance. La constitution de 1831 n'existe plus, à force de modifications et de remaniements. L'opposition réclame avant tout une revision, qui serait sans doute dirigée contre la monarchie et l'Eglise. L'ancienne Belgique était le paradis du libéralisme. La nouvelle est le champ de bataille du cléricalisme et du socialisme.

//. — Le royaume des Pays-Bas.

Depuis 1870, la majorité dans les Chambres (sauf en 1888- 1891) et le ministère ont appartenu presque toujours au parti libéral qui tient encore le pouvoir aujourd'hui après la réforme électorale de 1887-1896 et après les élections de 1897 *.

Les partis politiques. — Les libéraux sont les députés de villes commerciales; ils se divisent en modérés et en progressistes. Un parti radical s'est formé en Friso, mais il n'est presque pas représenté dans le Parlement, élu au suffrage cen-

1. Le roi Guillaume III, qui régnait depuis 1849, étant mort en 1890, après tous ses Qls, a eu pour successeur sa fille Wilhelmina, née en 1880, qui a atteint l'âge légal et a été couronnée solennellement en 1898.

silaire. Les adversaires de la coalition libérale forment deux partis : 1® les conservateurs protestants, qui ont pris le nom général (ï anti-révolutionnaires \ 2** les catholiques. Les anti-révolulionnaires accusent le libéralisme d'être « un régime païen qui détourne les esprits du christianisme et infiltre des principes révolutionnaires dans les lois ». Ils s'appuient sur les paysans calvinistes. Les uns sont des aristocrates très conservateurs (fraction de Savornin-Lohman), les autres acceptent un élai^issement du suffrage (fraction du D''Kuyper). Le parti catholique, appuyé sur le Brabant et le Limbourg, est le seul qui soit oi^anisé fortement et qui ait conservé son unité. Encore a-t-il depuis quelque temps une gauche assez semblable à la démocratie chrétienne de Belgique, sous la conduite du D** Schaepman. Les catholiques ont été autrefois les alliés des libéraux; mais ils ont suivi les instructions de l'Encyclique et du Syllabus, ils ont commencé une lutte ouverte contre la société civile, et ils ont formé avec les anti-révolutionnaires une coalition dirigée surtout contre l'école laïque. Quelques pasteurs ont protesté récemment contre l'accord des calvinistes et des papistes. Ils ont essayé de refaire un mouvement anti-romain analogue i celui de 4853 et de ressuciter l'ancien parti chrétien historique^ hostile à la fois au libéralisme et au catholicisme. Le centre des nouveaux chrétiens historiques est Utrecht. Avec des partis aussi divers et aussi divisés, les ministères sont très peu stables. De 1871 à 1888 les libéraux ont la majorité et les ministères sont formés par leurs chefs ou partagés entre eux et les conservateurs. De 1888 à 1891, la coalition anti-révolutionnaire catholique a la majorité et le pouvoir (ministère du baron Mackay). La grande question est alors la réforme électorale. La coalition cléricale ne la fait pas. Elle est renversée aux élections de 1891 par les libéraux, et l'un des membres du nouveau cabinet Tak van Poortvliet propose un mode de suffrage presque universel qui divise tous les partis sans exception et amène la formation de deux coalitions opposées, les < takkiens » et les < antitakkiens ». Les « takkiens » sont battus aux élections de 1894, qui donnent la majorité aux modérés. Après les élections de 1897, le pouvoir a été pris par un cabinet recruté dans toutes

les nuances de Topinion libérale et présidé par M. Pierson. Les partis en 1898 sont représentés à la seconde Chambre de la manière suivante : 47 libéraux, en majorité progressistes; 5 radicaux; 1 chrétien historique; 22 anti-révolutionnaires; 22 catholiques. Ces deux derniers partis sont toujours alliés. Ils ont conquis la majorité dans trois provinces sui^ onze; il leur suffirait d'en gagner une nouvelle pour dominer la première Chambre, dont les membres sont élus par les conseils provinciaux. Le socialisme aux Pays-Bas. — La seconde Chambre hollandaise de 1897 compte trois députés socialistes. Le parti socialiste hollandais date de V Internationale des travailleurs (1864-1872). Il s'est développé lentement et il a recruté ses principaux adhérents parmi les ouvriers des villes commerciales, surtout à Amsterdam, et parmi les paysans et journaliers agricoles de la Frise, qu'il dispute au radicalisme. Son principal organisateur a été Domela Nieuwenhuis, un pasteur qui avait abandonné son ancienne foi et son ministère pour se consacrer à la propagande socialiste (1879). Les socialistes profitèrent de la crise économique de 1886 pour créer une agitation parmi les ouvriers. Ils tinrent à Amsterdam un grand meeting de c sans-travail » qui fut chargé par la police et Tarmée ; quelques jours après, ils tentèrent de transformer en émeute une manifestation populaire dirigée contre l'interdiction d'une réjouissance; après trois sommations la troupe fit feu sur la foule, tua 35 personnes et en blessa 90. Les libéraux n'hésitèrent pas à restreindre le droit de réunion en plein air accordé après 1848. On se mit à appliquer la loi de lèse-majesté aux révolutionnaires. Le parti socialiste ne renonça pas aux tentatives de révolution violente, car le suffrage restreint lui enlevait tout espoir d'arriver par les moyens pacifiques. Domela Nieuwenhuis avait bien été envoyé à la Chambre par une circonscription frisonne pendant une législature (1888-1891), mais les libéraux et les radicaux unis l'avaient empêché d'être réélu. Son parti se mit à prêcher l'emploi de la force. Le congrès socialiste de Zwolle proclama la nécessité de supprimer la propriété privée par tous les moyens possibles (1892). La municipalité dénonça les organisateurs du congrès, mais les tribunaux déclarèrent

que la loi ne leur donnait pas le moyen de les condamner. Alors le gouvernement prononça la dissolution du parti socialiste, qui se reforma sous le nom de socialisten Bond, Mais une fraction des socialistes adopta la conquête des pouvoirs publics par le suffrage universel et s'organisa en parti ouvrier socialiste démocratique, sur le modèle et avec Tappui des marxistes allemands. Aux élections de 1897, cette fraction a fait élire ses deux chefs. Le Bond s'est disloqué. Domela Nieuwenhuis et ses fidèles sont toujours opposés à Faction parlementaire. D'autres veulent agir à la fois par les moyens légaux et par les moyens révolutionnaires; ils ont depuis 1892 un représentant à la deuxième Chambre. Les partis socialistes hollandais sont remarquables surtout par l'activité de leurs chefs. Ils n'ont pas encore d'imporlance politique. Néanmoins leur agitation a décidé la gauche libérale à rompre avec l'ancienne orthodoxie du « laissez faire ». Le gouvernement a fait voter depuis 1887 une série de lois pour protéger les femmes et les enfants employés dans l'industrie, pour faciliter l'organisation syndicale et en général pour améliorer la condition des ouvriers.

Les questions coloniales et le déficit. — On a vu dans le tome précédent* que l'abandon presque total du système des cultures et l'entreprise de travaux publics avaient fait disparaître l'excédent de revenu colonial dont la métropole avait absolument besoin pour équilibrer son budget. Le déficit avait donc été la principale conséquence des réformes aux Indes orientales. Il a été accru à la suite d'une tentative d'expansion malheureuse. En 1871-72, la Hollande a cédé ses possessions de la côte de Guinée à l'Angleterre, qui lui a reconnu en échange le droit d'occuper le nord de Sumatra. Là se trouvait un état musulman indépendant, celui du sultan d'Âtjeh (Atchin). Les Hollandais lui font la guerre depuis 1873 sans pouvoir le réduire; ils ont dû augmenter leur armée coloniale; ils ont perdu beaucoup d'hommes, surtout par les fièvres et le choléra, et ils ont dépensé à Sumatra des sommes considérables. Le déficit colonial s'est ajouté au déficit métropolitain, et tous deux ensemble ont Uni

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