‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 4)Chapitre 46 sur 203 · Voir ci-dessus, t. XI, p · texte numérisé non relu

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Le pouvoir exécutif appartenait au prince, irresponsable, assisté de ministres choisis par lui et responsables devant la Skoupchtina. Celle-ci, élue pour trois ans, partageait le pouvoir législatif avec le prince et votait le budget. Un conseil d*Ëlat, nommé par le prince, préparait les lois et contrôlait le budget. Une loi organique régla le mode d*élection des députés : tout contribuable était électeur et éligible à trente ans, s*il n*était ni fonctionnaire, ni avocat, ni professeur. Le prince nommait directement un tiers des députés.

On ne demanda pas la sanction du sultan. La constitution fut « une œuvre essentiellement nationale » destinée à < fermer le chemin pour toujours à Timmixtion de l'étranger dans les affaires intérieures de la principauté^ ».. Cette ferme attitude amena le sultan à reconnaître la loi successorale et Thérédité dans la famille des Obrenovitch. Grâce à la disposition qui assurait au prince la nomination du tiers des députés, grâce à Texclusion légale des hommes éclairés, les régents furent maîtres de rassemblée, réduite au rôle de commission d'enregistrement, et l'application du régime parlementaire ne suscita aucune difficulté. Des mesures utiles furent prises pour développer l'enseignement primaire et secondaire. Pour cdder au développement économique, on adopta le système décimal français, on créa des institutions de crédit populaire, une banque nationale, des caisses d'épargne; on établit quelques écoles d'agriculture. On codifia les lois et les ordonnances. En matière militaire, on proclama l'obligation du service pour tous et on transforma en partie l'armement de l'infanterie. Sur ce point cependant l'œuvre de la Régence fut assez imparfaite : la Serbie en devait acquérir la preuve douloureuse en 1876.

Les partis. — En remettant le pouvoir à Milan, majeur le 22 août 1812, les régents se félicitaient de laisser « l'exemple d'une concorde qui n'avait pas cessé un instant de régner entre tous les éléments politiques et entre ceux-ci et la nation ». En fait, pendant la régence, la Serbie avait été gouvernée par le parti libéral^ seul organisé à la mort de

i. Situation de la Serbie exposée par la régence princière à S. A. S, le prince de Serbie, à ^occasion de la proclamation de sa majorité (Belgrade, 1872).

LÀ SERBIE 42i

Michel. Mais dès la promulgation de la constilution il s'était formé un parti d'opposition composé des hommes instruits, écartés des affaires par la loi.

Parmi ces hommes on pouvait distinguer deux tendances. Les uns, sortant la plupart des écoles françaises» redoutaient Tesprit particulariste du paysan; ils savaient que la notion de TEtat lui faisait défaut, et qu'il ne voyait guère au delà des étroits intérêts de son village. Ils jugeaient tout progrès impossible et l'existence même de la nation en péril, si l'on ne resserrait ses éléments sans cohérence dans les cadres d'une administration très complète, dirigée par un pouvoir central très puissant. Ils étaient autoritaires et partisans d'une centralisation à la française. Les autres, généralement sortis des universités suisses, entendaient au contraire restreindre l'action du pouvoir central et le soumettre au contrôle le plus étroit; véritables conservateurs, ils voulaient que l'on respectât le plus possible la tradition serbe et que l'on laissât par conséquent une lai^e autonomie aux communes : on les a par la suite appelés les radicaux. Les premiers étaient disposés à engager de fortes dépenses pour amener la Serbie au même degré de civilisation que les vieux États européens, pour la pousser en avant, t Nafred » : de là plus tard leur nom de Naprednjaky traduit par progressistes. Les seconds estimaient aussi que des transformations étaient indispensables, mais ils entendaient les restreindre au strict nécessaire. Tous étaient d'accord pour combattre la constitution et tous marchèrent, groupés en un seul parti, à l'assaut du pouvoir, avec ce vague programme : la re vision.

Le règne de Milan. Constitution de 1888-1889. — 11 n'y avait pas là de quoi passionner le paysan; aussi, jusqu'en 1880, l'opposition demeura-t-elle.un état-major sans soldats. Le pouvoir resta aux constitutionnels, c'est-à-dire aux libéraux et à Ristilch. Milan le maintenait aux affaires parce qu'il était autoritaire, et le pays lui faisait crédit parce qu'il pratiquait une politique extérieure nettement russophile, parce qu'il poussait à la guerre sainte contre Je Turc et qu'il était sur ces deux pointa en parfaite communion d'idées avec le peuple.

D*autre part, les guerres malheureuses de 1876 et de 1817, la nécessité de résister à deux invasions, détournèrent l'attention des questions de politique pure. L'acquisition de Nich au traité de Berlin, la reconnaissance par TËurope de la complète indépendance de la Serbie, la proclamation de Tindépendance de rÉglise nationale (octobre 1879) valurent à Ristitch une large popularité.

Un incident de politique extérieure vint changer du tout au tout la situation. On négociait avec TAutriche un traité de commerce. Ristitch se refusait à subir la loi du plus fort et rappela de Vienne les négociateurs serbes (août 1880). L'Autriche menaça la Serbie d'un blocus économique. Milan, jugeant que la Serbie succomberait fatalement, demanda sa démission à Ristitch. Brouillé dès lors avec les libéraux, il dut appeler au pouvoir l'opposition. L'un de ses chefs, Pirotchanals, forma le nouveau cabinet. La Skoupchtina fut dissoute et les élections de décembre 1880 rendirent l'opposition maltresse de la Chambre.

La scission entre les éléments progressistes et radicaux qui composaient l'opposition se produisit presque aussitôt. Pirotchanats avait été choisi par Milan parce qu'il était progressiste, partisan d'un pouvoir central très fort, des grandes entreprises et des grandes dépenses : pareil programme allait parfaitement aux instincts autoritaires et aux appétits d'argent du prince. Le budget passa de moins de 20 millions à plus de 40. En sept ans la dette monta de 7 millions à 312. Si l'on construisit 500 kilomètres de chemins de fer, si la principauté fut érigée en royaume (6 mars 1882), en revanche on engagea aux banques étrangères toutes les sources de revenus de la Serbie, et les charges des contribuables furent plus que quadruplées.

A celte déplorable politique financière s'ajoutait une politique extérieure contraire au sentiment national. Milan imposait à ses ministres l'entente cordiale avec l'Autriche, mortellement haïe depuis qu'elle occupait la Bosnie et l'Herzégovine, Alsace- Lorraine serbes. Le mécontentement profita au parti radical, constitué en janvier 1881, puissamment organisé sur le modèle du parti socialiste allemand. Le parti réclamait une stricte économie et une large autonomie pour les communes. En 1883

il essaya de s'emparer du pouvoir par un soulèvement (soulèvement de Zaîtchar) impitoyablement réprimé, et suivi du désarmement complet du pays. Mais de nouvelles fautes de Milan, notamment en 1885 une guerre impie et malheureuse contre les Bulgares, permirent au parti de se reconstituer. Les scandales de la vie privée de Milan achevèrent de le perdre. Il avait épousé en 1875 une Russe, Nathalie Kechko. La reine avait su se mériter le respect et Taffection de tous. Sans motif avouable, Milan voulut divorcer. Les progressistes, dirigés par Garaschanine, Tabandonnèrent en 1887. Milan ne trouva plus pour le servir que des ambitieux comme Ristitch ou des hommes de main comme Nicolas Crislitch. En violation de toutes les lois de TEglise orthodoxe, le 24 octobre 1888, il prononça lui-même son divorce. Le mouvement d'opinion fut si violent que deux jours plus tard, pour faire diversion. Milan annonçait la prochaine réunion d'une constituante et la convocation immédiate d'une commission composée de représentants des trois partis, chargée de préparer une nouvelle constitution.

Les élections pour la constituante donnèrent 500 sièges aux radicaux, 79 aux libéraux, un siège aux progressistes. L'assemblée vota (21 décembre 1888/2 janvier 1889) une constitution qui laissait au roi, assisté d'un ministère responsable devant la Skoupchtina, le pouvoir exécutif, et donnait le pouvoir législatif et le vote du budget à une Chambre unique, élue directement par tous les contribuables, ce qui équivalait à peu près au suffrage universel. La constitution garantissait la liberté individuelle, assurait la liberté de la presse, de réunion et d'association. Le roi ratifia la constitution, mais n'essaya pas de l'appliquer.

Abdication de Milan. Alexandre V. Coups d'État d'août 1898 et avril 1893. — Le 6 mars 1889, Milan abdiqua en faveur de son fils Alexandre P^, âgé de douze ans, et confia la régence à Ristitch et aux généraux Protitch et Belimarkovitch. Le 12 février 1892, Milan, devenu le comte de Takovo, complétait son abdication en renonçant, moyennant deux millions, i ses droits de membre de la famille royale et même à sa qualité de citoyen serbe.

Les régents, se conformant à Tesprit de la constitution, appelèrent au ministère l*un des chefs du parti radical, le général Grouitch. Les radicaux s'efforcèrent de rétablir Tordre dans les finances et de revenir à la politique traditionnelle d'alliance avec la Russie. Le pays eut à peu près trois années de repos. Mais Tun des régents, Protitch, mourut en 1892. La Skoupchtina, en raison de sa composition, devait lui donner pour successeur un radical. Ristitch, chef des libéraux, craignant de voir ainsi sa prépondérance compromise, poussé en outre par Milan, à qui les radicaux ne voulaient plus donner d'argent,

procéda au mois d'août 1892 à un coup d'Etat. Il renvoya sans motif avoué le ministère radical où M. Pachitch avait remplacé le général Grouitch, et constitua un cabinet libéral Avakoumovitch'Ribarats. La Skoupchtina fut dissoute, et par la terreur les libéraux essayèrent de s'imposer au pays et de lui faire nommer une Chambre à leur dévotion. A Goratchitch on fusillait à bout portant, sans sommation, sans prétexte quelconque, des citoyens paisiblement et légalement assemblés. Les élections furent malgré tout favorables aux radicaux. Le ministère les annula en partie. On était à la veille d'une insurrection quand, le I^^'/IS avril 1893, le roi, alors âgé de seize ans, para au danger en faisant arrêter au milieu d'un dîner régents et ministres, et en constituant, avec son ancien précepteur Dokitch, un ministère de coalition radical-progressiste. Ce coup d'État fut accueilli avec enthousiasme par le pays.

Retour de Milan. Coup d'État de 1894. Mariage d'Alexandre ^^ — Malheureusement, la néfaste influence de Milan ne tarda pas à se faire sentir de nouveau. Le ministère Avakoumovitch-Ribarats avait été mis en accusation. Ribarats menaçait de verser aux débats une correspondance qui prouverait que tout avait été fait à l'instigation de Milan. D'autre part les radicaux se refusaient à voter un apanage à l'ex-roi. Malgré la loi qui lui interdisait la Serbie, Milan rentra à Belgrade le 21 janvier 1894. Le ministère radical se retira. La presse entama contre Milan une campagne terrible. Le roi rétablit d'abord son père dans ses droits et prérogatives. Puis, le 21 mai 1894, par un second coup d'Etat, il supprimait la

conslitulion de 1888-89, abolissait la liberté de la presse, les garanties de la liberté individuelle et remettait en vigueur la constitution de 1869. La faiblesse des chefs radicaux, Tabsence de grand centre où la résistance pût être organisée assurèrent le succès de Milan. En 1895, on put espérer que la crise touchait à sa fin. Milan avait quitté la Serbie. La reine Nathalie était revenue à Belgrade. Au mois de juillet 1895, le ministère fut confié àTun des chefs progressistes, M. Novakovitch, unanimement et justement respecté. Des négociations furent ouvertes avec les radicaux '; un projet de constitution fut élaboré avec soin. Une intrigue de Milan, qui trompa les radicaux, fit tout échouer. M. Novakovitch se retira (octobre 1897). Milan revint et se fixa à Belgrade. Nommé généralissime, il gouverna sous le nom de son fils, avec un ministère composé de ses créatures et présidé par Vladan Georgevitch. On fit voter à la Skoupchtina, à la session de 1898, des lois draconiennes sur la presse, les associations, le régime électoral. Le droit de vote fut retiré à tout ce qui pense en Serbie, journalistes, médecins, avocats, professeurs, fonctionnaires. En juillet 1899, Tattentat du Bosniaque Knejevitz servit de prétexte àMilan pour frapper les chefs radicaux, en les impliquant dans un complot forgé par sa police et en les faisant condamner, innocents, par des juges à ses gages. La Serbie était soumise au régime du bon plaisir pour Tunique profit d'un homme, lorsque brusquement le jeune roi se ressaisit et rompit avec son père à propos de son mariage. Malgré Milan, il épousa, le 5 août 1900, une Serbe, M""* Draga Machin, ancienne dame d'honneur de la reine Nathalie. Le ministère fut renvoyé et remplacé par un ministère de coalition radical-progressiste. Tous les prisonniers politiques ont été remis en liberté, et les exilés ont pu rentrer.

Par suite de ces crises, le développement de la Serbie n'a pas été dans ces trente dernières années ce qu'il aurait dû être. Le fait est singulièrement frappant si l'on rapproche la dette bulgare et la dette serbe et si l'on compare les travaux accomplis. La dette serbe monte à plus de 409 millions et les intérêts absor-

1. Sur rhistoirc des parlis et notamment du parti radical, voir : Albert Malet, U roi Milan (Revue de Paris, l" novembre 1899).

bent par an près de 21 millions, presque un tiers d*un budget de 69 millions. Le service de la dette bulgare ne nécessite pas 20 millions et le budget dépasse 84 millions. Cependant la Bulgarie a donné à ses troupes Tarmement le plus moderne, tandis que, si la Serbie a acheté environ 300 pièces françaises (de Bange), son infonterie attend encore ses fusils à tir rapide. La Bulgarie a construit 993 kilomètres de chemins de fer quand la Serbie en construisait 570 kilomètres. Les lignes établies par une société française furent occupées de force en 1889 par TEtat serbe, lequel remboursa les constructeurs après de laborieuses négociations. En dehors des chemins de fer, les créations importantes ont été, en matière administrative, Torganisation des communes en 1880; en matière d'instruction publique, la remarquable loi de 1882 (loi Novakovitch) organisant renseignement primaire gratuit et obligatoire; Tensemble des lois sanitaires et d*hygiène publique, promulguées en 1881 ; enfin les lois de 1886 et de 1896 sur Tarmée, qui rendent le service obligatoire pour tous les Serbes, de 21 ans à 51 ans, et permettent théoriquement de passer d*un effectif de 22 000 hommes à un effectif de 353 000 (?) hommes dont 160000 de première ligne \

//. — La Bulgarie.

La création de TEtat bulgare a diminué Timportance de la Serbie dans les Balkans. Le congrès de Berlin, sur la néfaste proposition de lord Salisbury et de son chef Disraeli, fit trois morceaux de la Grande Bulgarie constituée au traité de San Stefano. La Macédoine fut replacée sous Tautorité directe du sultan; de la région comprise entre le Despoto Dagh au sud et le Balkan au nord, on forma une province autonome, la Roumélie Orientale; le pays entre le Balkan et le Danube constitua la principauté vassale de Bulgarie. La Roumélie devait avoir un

i. Pour le Monténégro, dont la vie politique se résume dans son rôle pendant la guerre de 1876-1878, voir le chapitre suivant.

gouverneur chrétien, nommé pour cinq ans par la Porte avec Tassentîment de TEurope. La Bulgarie aurait un prince élu par la population et confirmé par la Porte et les puissances. Jusqu'à l'achèvement du règlement organique, un commissaire russe administrerait la Bulgarie; mais ce régime provisoire ne pouvait durer plus de neuf mois. Pendant le même délai les Russes occuperaient la Roumélie Orientale.

Constitution de 1879. Alexandre de Battenberg. — Le général Dondoukof-Korsakof, commissaire administrateur de la Bulgarie, réunit à Tirnovo une assemblée qui prépara la constitution : le texte fut voté le 16 avril 1879. La dignité princière était héréditaire de mâle en mâle par ordre de primogéni* ture. Le pouvoir exécutif appartenait au prince, irresponsable, assisté de ministres responsables devant la représentation nationale, le Sobranié. Le Sobranié faisait les lois, volait le budget et contrôlait les dépenses. Les députés, âgés d'au moins trente ans, sachant lire et écrire, étaient élus pour trois ans, au suffrage universel et direct, tout Bulgare âgé de vingt et un ans étant électeur. Quand il s'agit de nommer le prince, le général Dondoukof annonça que le candidat du tsar était le prince Alexandre de Battenberg, un jeune homme de vingt-deux ans, officier prussien, neveu de la tsarine. On déféra au désir du tsar libérateur y et, le 27 août 1879, Battenberg fut élu prince à l'unanimité.

La tutelle russe. Les partis. — Les premières années de l'existence de la principauté ont été fort troublées. La faute en fat surtout aux Russes. Ayant émancipé la Bulgarie, ils prétendaient la tenir en tutelle, la régenter comme un Etat mineur, en faire au point de vue politique une sorte de fief, au point de vue économique une colonie. Les Bulgares devaient payer en soumission le sang des soldats du tsar. La soumission, pensait-on à Pétersbourg, leur serait facile : on les jugeait en effet demi-barbares, incapables de se conduire eux-mêmes. En réalité, parmi ces barbares, beaucoup étaient assez instruits : on avait pu s'en convaincre à la constituante de Tirnovo, où l'on ne pensait trouver que des paysans mal dégrossis, et où les deux tiers des députés parlaient le français, une moitié le fran-

çais et rallemand. En outre, sous la domination turque, les Bulgares avaient joui, comme les Serbes, d*une assez large indépendance communale, en sorte que dans une certaine mesure ils se trouvaient préparés à la vie politique. Enfin beaucoup avaient étudié en Roumanie, en Russie, en Allemagne, en France ; ils avaient même acquis des grades universitaires supérieurs. Ils entendaient jouer un rôle actif dans leur patrie rendue à la liberté, et ne pouvaient longtemps consentir à n'être que les instruments d*une volonté étrangère.

Parmi eux, comme parmi les Serbes, il existait deux tendances très différentes. Les uns, anciens étudiants de France et d'Allemagne, estimaient qu'à un peuple émancipé de la veille, rusé, enclin aux conspirations, peu soucieux de la légalité et respectueux de la force seule, il fallait pour ainsi dire doser la liberté, et qu'il convenait de le soumettre à un pouvoir central puissamment armé et qui ne pût être gêné dans l'œuvre d'organisation générale par l'instabililé du régime parlementaire. A ces autoritaires, que l'on appela les conservateurs , la constitution paraissait trop libérale. Sur ce point les conservateurs se trouvèrent au début d'accord avec le gouvernement russe et les nombreux officiers et fonctionnaires que le tsar avait chaînés de façonner la Bulgarie nouvelle. Mais l'entente fut de courte durée. L'ingérence russe déplut rapidement aux conservateurs, qui, s'ils voulaient donner des maîtres aux Bulgares, entendaient être ces maîtres. Dès 1879 ils auraient pu prendre pour devise le mot que Stamboulof prononça plus tard : < La Bulgarie aux Bulgares 9, Les hommes les plus remarquables du parti étaient MM. Natchevitch, Grecof et Stoilof, venus des universités de Paris, d'Aix et de Heidelberg.

Quand les Russes découvrirent les intentions des conservateurs et comprirent qu'ils poussaient Alexandre à être un prince bulgare et non point un simple lieutenant du tsar, ils combattirent leurs alliés de la veille et cherchèrent un appui dans le parti libéral. Ce parti se composait de ceux qui avaient été en Russie, et de ceux qui au temps des Turcs avaient vécu réfugiés dans les divers Etats des Balkans. Partisans du régime parlementaire , ils réclamaient la stricte application de la

constitution. Us jugeaient en outre très légitime qu'une part d'influence appartint à la Russie dans la vie politique de la principauté. Leurs cliefs furent à l'origine MM. Zankof et Karavelof. Dans la suite le parti se désagréga, précisément à propos de la question de Tinfluence russe, en 1882, après la révolution de Philippopoli et la chute d'Alexandre. Beaucoup ne voulant plus alors < ni du miel, ni de l'aiguillon delà Russie* », formèrent avec Stamboulof le parti libéral national, dans lequel, en raison de la communauté de haine, vint se fondre le parti conservateur. Le reste du parti libéral, russophile avant tout, se morcela par suite de rivalités entre MM. Zankof et Karavelof ; mais ces divisions sont sans importance politique.

Coup d'État de mai 1881. — Le prince constitua son premier cabinet avec les chefs des conservateurs, MM. Grecof et Nalchevitch, et le général russe Parenzof. Mais les élections donnèrent la majorité aux libéraux, qui manifestèrent inimé* diatement leur hostilité au ministère. Six jours après sa réunion, le Sobranié fut dissous (novembre 1879). Aux nouvelles élections 138 libéraux furent élus contre 32 conservateurs. Le prince céda et confia le pouvoir à MM. Zankof et Karavelof. Les conservateurs restaient néanmoins ses conseillers dans la coulisse. Sous leur influence le prince demanda et obtint du tsar l'autorisation de procéder à un coup d'Etat. Le 9 mai 1881, il renvoyait le cabinet Zankof-Karavelof et formait un ministère dirigé par le général russe Ërnro'th. La constitution était suspendue; une constituante était convoquée, et le prince annonçait qu'il lui demanderait des pouvoirs extraordinaires pour sept ans. Pour préparer les élections, il parcourut les provinces, accompagné de l'agent russe Hitrovo. Grâce à ce voyage et à la pression administrative, on eut une Chambre en majorité conservatrice. Les chefs du parti libéral furent bien élus, mais crurent prudent de s'exiler. Seul M. Zankof osa venir siéger : il fut arrêté. L'assemblée donna au prince les pouvoirs qu'il demandait.

La Bulgarie fut alors gouvernée par les conservateurs et

1. Le mot est de M. Zankof, qui est cependant resté un • russophile » déterminé.

les généraux russes Remlingen, Sobolef et Kaulbars. Ces derniers s^efforçaient d'établir partout Tinfluence russe : on tenait déjà Tarmée par les officiers ; on réclamait Tadoption des codes russes, des programmes d'instruction russes, et la concession de grands travaux, notamment la construction des chemins de fer, à des spéculateurs russes. Les conservateurs inquiets poussèrent le prince à ne pas céder à ces exigences. Le tsar Alexandre III, qui n'aimait pas Battenberg, ne lui pardonna pas cette résistance, et Sobolef et Kaulbars eurent mission de préparer le renversement des conservateurs et du prince, en se rapprochant des libéraux et en rétablissant la constitution. Le projet fut éventé par M. Grecof, qui proposa à Battenbei^ de prendre les devants et de former un cabinet de coalition où les libéraux siégeraient à côté des conservateurs. L'entente se fit entre les partis sur le dos de la Russie. Le 19 septembre 1883 le prince résigna ses pouvoirs extraordinaires et remit en vigueur la constitution. Les généraux russes se retirèrent. Les libéraux ne tardèrent pas à évincer leurs collègues conservateurs et restent maîtres du pouvoir, avec M. Karavelof. On eut deux années de tranquillité relative, pendant lesquelles les rancunes russes parurent assoupies.

La Roumélie. Révolution de Philippopoll. — Mais une révolution à Philippopoli fut le point de départ d'une nouvelle et longue période de crise. Conformément au traité de Berlin, les Russes étaient restés en Roumélie jusqu'en juillet 1879. Le gouverneur de la Bulgarie profita de l'occupation pour organiser la Roumélie sur le même plan que la Bulgarie, sans tenir compte de la commission européenne constituée à cet effet : « Cette uniformité administrative, disait-il, me parait de la plus haute importance pour l'avenir de la Roumélie ». On ne pouvait plus clairement indiquer que le gouvernement russe espérait voir un jour annuler le traité de Berlin, en ce qui concernait la séparation de la Bulgarie et de la Roumélie. On ne pouvait pas plus nettement engager les Roumélioles à réclamer l'union et à la préparer. Le gouverneur nommé par le sultan (avril 1879), Aleko-Pacha, d'origine bulgare, n'eut garde de combattre les « unionistes >, que les divers consuls russes

encourageaient de leur côté. Ces derniers cependant changèrent d*attitude lorsque Battenberg eut cessé d*ètre agréable à Pétersbourg. Us essayèrent alors de retarder une révolution qui lui profilerait, grandirait son prestige, rendrait son renversement plus difficile. Gavril-Pacha, qui, à la demande de la Russie, avait remplacé en 1884 Aleko-Pacha, se fit Fagent de cette politique d*atermoiement qui mécontenta les Rouméliotes. Le consul d'Angleterre exploita la situation au profit de Tinfluence anglaise et poussa les Rouméliotes à l'action. Dans la nuit du 17 au 18 septembre 1885, Gavril-Pacha était enlevé et chassé de Philippopoli, et les Rouméliotes proclamaient TUnion. Batlenberg fut surpris par la soudaineté de l'événement, mais il accourut et prit le titre de « Prince des deux Bulgaries ».

Gruerre avec la Serbie. — Le tsar, parce qu'il craignait d'être compromis aux yeux de l'Europe, et parce qu'il détestait Batlenberg, rappela les officiers détachés en Bulgarie et déclara aux délégations, venues pour lui demander d'approuver le fait accompli, qu'il ne ferait rien pour la Bulgarie tant qu'Alexandre la gouvernerait. En même temps, en Serbie, Milan mobilisait l'armée (22 septembre 1885). Les relations entre Sofia et Belgrade étaient assez tendues depuis le mois de mai 1884. Milan reprochait au gouvernement bulgare de ne pas exercer une surveillance assez étroite sur les radicaux réfugiés en Bulgarie à la suite du soulèvement de Zaïtchar. L'agent serbe avait même été rappelé (juin 1884). Il parut à Milan que l'union de la Bulgarie et de la Roumélie bouleversait c l'équilibre des

forces des Etats des Balkans * » et que la Serbie « ne pouvait rester indifférente en présence de celte perturbation ». L'armée bulgare, désorganisée par le rappel des cadres russes, se trouvait en Roumélie en prévision d'une invasion turque. Battenberg, comptant sur l'amitié de Milan, ne se méfiait de rien. Milan profita de cette confiance pour entamer une campagne qui en deux jours, disait-il, le conduirait à Sofia : il attaqua brusquement (14 novembre). Tandis qu'un corps marchait sur Widdin, le gros des forces, dirigé par Milan, franchit le défilé

i. Manifests du 14 décembre,

deDràgoman. Mais, contre toute attente, Milan fut arrêté devant les positions de Slivnitza. Trois jours de combat (17, 18, 19 novembre 1885) aboutirent, grâce à l'énergie et à Tesprit d'offensive des jeunes officiers bulgares, à la complète défaite de Milan. Le 26 novembre les Bulgares entraient en Serbie et enlevaient Pirot (26-27 novembre). Le 28, le comte de KevenhuUer, au nom de rAutriche, imposait un armistice, à Batlenberg. Cette intervention sauva Milan d*un complet désastre. La paix signée à Bucarest rétablit le statu quo ante (8 mars 1886). Leurs victoires, en apparence, ne rapportaient rien aux Bulgares.

En réalité elles mirent la Turquie et les grandes puissances dans l'impossibilité de ne pas reconnaître le fait accompli^ et les contraignirent à sanctionner d'une façon détournée la révolution de Philippopoli. Le sultan proposa de nommer Battenberg gouverneur de la Roumélie; les puissances, sauf la Russie, acquiescèrent à la proposition. L'union de fait se complétait légalement d'une union personnelle (5 avril 1886).

Abdication de Battenberg. — La situation de Battenberg paraissait bien affermie. Mais la Russie poursuivait obstinément sa ruine. Elle trouva des complices parmi les ofHciers sortis des écoles russes, les vainqueurs de Slivnitza, mécontents de l'avancement donné à leurs dépens aux ofGciers de l'armée rouméliote. Avec la complicité du ministre de la guerre Nikiforof et du président du conseil Karavelof, dans la nuit du 20 au 21 août 1886 ils surprirent le prince au palais, le contraignirent à signer son abdication, puis l'expédièrent à Reni, en territoire russe, où ils pensaient qu'on le retiendrait. Ils constituèrent un gouvernement provisoire. Mais la plus grande partie de l'armée bulgare et la totalité de l'armée rouméliote étaient dévouées à Battenberg. En même temps un nouveau parti entrait en scène, composé des Rouméliotes et des libéraux qui se détachaient de la Russie en raison de son attitude intransigeante. Le chef du nouveau parti fut Stamboulof, président du Sobranié alors réuni à Tirnovo. D'accord avec son beau-frère Moutkourof, commandant de l'armée rouméliote, il marcha sur Sofia, où le gouvernement provisoire s'effondra de lui-même. Le 1"' sep-

lembre 1886, Battenberg élait rappelé. Mais sentant qu'il lui serait impossible de gouverner malgré la Russie, il essaya de désarmer le tsar : « La Russie m'ayant donné ma couronne, cest entre les mains de son souverain que je suis prêt à la remettre », télégraphiait-il en arrivant à Routschouk. Le 3 septembre, Alexandre III répondait : « Je m'abstiendrai de toute immixtion dans le triste état de choses auquel la Bulgarie a été réduite, tant que vous y resterez ». Le prince abdiqua sur Theure et remit le pouvoir à une régence que présidait Stamboulof. C'était pour ce dernier le commencement d'une dictature de huit années.

Stamboulof. — Stamboulof était fils d'un aubergiste de Timovo. Son instruction avait été des plus sommaires; il la compléta lui-même après l'émancipation de la Bulgarie. Attaché à la fortune de Karavelof, dont il fut l'agent électoral, il avait été poussé par son protecteur à la présidence de la Chambre. Il avait trente-trois ans. D'esprit net et prompt, d'intelligence très vive, f\ avait la connaissance précise des besoins de son pays et ^es conditions auxquelles un peuple demi-barbare, ignorant eil routinier, formant un Etat semianarchique, pourrait être transformé en une nation solidement organisée et capable d'un grand développement. Autoritaire d'instinct, il le fut en outre par nécessité : il traîna de force son peuple dans la voie douloureuse mais féconde du progrès. Sa première ambition était d'assurer l'entière émancipation de la Bulgarie, de réaliser « la Bulgarie aux Bulgares », de la délivrer et de la tutelle russe et de la suzeraineté ottomane.

Son programme, le dernier point excepté, il devait le réaliser malgré les colères et les menaces de la Russie et l'hostilité d'une partie de l'opinion européenne. Le sentiment exact des rivalités et des jalousies qui divisaient les puissances et les neutralisaient les unes par les autres, lui donna l'audace de tout oser et lui permit linalement de triompher.

Ferdinand de Saxe-Cobourg. — Il fallait d'abord échapper à une nouvelle mainmise de la Russie sur le gouvernement. Le tsar avait dépêché un envoyé extraordinaire, le général Kaulbars, frère de l'ancien ministre, pour préparer

Histoire GintRxuL, XII. 28

rélectioQ d'un sujet russe, le prince de Mingrélie. Slamboulof, afin de ne pas lui laisser le temps de grouper les russophiles, brusqua les élections pour rassemblée nationale. Les députés, presque tous amis de Stamboulof, se réunirent à Tirnovo. Vainement Kaulbars annonça que le tsar ne reconnaîtrait pas les décisions de rassemblée. Le 18 novembre elle élisait le prince Yaldemar, fils du roi de Danemark, puis confirmait les pouvoirs du régent Stamboulof. Aussitôt après la session était close. Le prince Yaldemar refusa la couronne; le tsar rappela Kaulbars et tous les agents russes. Stamboulof se trouvait maître du pouvoir. Il réprima avec une sauvage énergie les tentatives de ses adversaires pour le lui arracher. Toute liberlé fut supprimée après le soulèvement des officiers russopbiles à Routschouk : dix furent fusillés (mars 1881). Â Sofia, Karavelof était torturé dans son cachot par Panilza, et ses compagnons n'échappaient au même sort que grâce à Ténergie du consul de France M. Flech.

Cependant une mission dirigée par M. Stoïlof parcourait TEurope, pour plaider auprès des puissances la cause de la Bulgarie, et lui trouver un prince. Elle trouva à Vienne le prince Ferdinand de Saxe-Cobourg, petit-fils par sa mère de Louis-Philippe. Il avait vingt-six ans, le désir de jouer un rôle, et ce qu'il fallait d'intelligence, d'esprit de suite et de volonté souple pour réussir. Au même moment le sultan, qui, malgré les instances de la Russie, s'était refusé à intervenir mililairement, invitait les puissances à désigner un ou deux candidats à la couronne (21 mai 1887). Slamboulov^ précipita encore les événements, et, le 7 juillet, l'assemblée nationale élisait à l'unanimité le prince Ferdinand. Celui-ci arrivait à Sofia le 23 août et prêtait serment à la constitution, bien que le sullan lui eût signifié qu'il considérait son élection comme nulle et que les puissances ne l'eussent pas davantage reconnu. Toutefois l'Angleterre, l'Autriche et Tlialie lui étaient favorables : elles avaient intérêt à la formation dans les Balkans d'un état hostile âi la Russie. Les déclarations de Kalnoky à Vienne et de Tisza i Pesth (1888), ne permettaient pas de douter qu'une intervention de la Rjissie entraînerait la guerre avec l'Autriche-

Hongrie. La Russie ne voulait pas courir pareille aventure. Quant au sultan, il s'en tint à des protestations maintes fois répétées, mais toujours platoniques.

La dictature de Stamboulof. Les complots. — Le prince Ferdinand avait confié le soin de former son premier ministère à Stamboulof. Ce fut la continuation de la dictature qu'il avait exercée pendant la régence. Le prince, au début de son règne, ne pouvait rien sans lui ni contre lui. Toutes les fonctions publiques étaient occupées par ses créatures; une gendarmerie nombreuse et toute à sa dévotion tenait le pays, assurant la prompte et complète exécution de ses ordres; à la tète de Farmée il avait placé son beau-frère le colonel Moûtkourof, et les officiers rouméliotes, partisans déterminés de sa politique d^indépendance. Dès lors le rôle du prince devait être très effacé, jusqu'au jour où il aurait pour ainsi dire pris racine dans le pays, et où, ayant acquis une influence personnelle, il lui serait possible d'avoir sa volonté et de l'imposer. Jusque-là il fallait se résigner à n*ètre qu*un souverain selon le mode anglais et régner sans gouverner. Du reste Tabnégation fut rendue facile au prince, parce que les idées du ministre, en politique extérieure comme dans les questions intérieures, répon* daient beaucoup aux siennes; si Ton différait très souvent sur les moyens, on était généralement d*accord sur le but.

Maitre du pouvoir, Stamboulof s*y défendit avec une énergie souvent sauvage contre d'incessantes attaques; mais il usa du pouvoir pour le bien de la Bulgarie. Il traita ses adversaires sans pitié. En février 1890 on découvrait un complot organisé par Panitza, un aventurier peu recommandable. Il avait été des amis de Stamboulof : le ministre ne le fit pas moins exécuter. Un an après (27 mars 1891), le ministre des Finances Beltchef tombait foudroyé de trois balles destinées à Stamboulof. Ce fut pour celui-ci l'occasion d*en finir avec ses adversaires. On arrêta en bloc les ennemis connus ou supposés du ministre, plus de 800 personnes, parmi lesquelles M. Karavelof; beaucoup furent torturées et en moururent. L*iDstruction aboutit au bout de quinze mois à Texécution de quatre inculpés et à de nombreuses condamnations aux travaux

forcés. Celte répression sauvage terrorisa les conspirateurs : les haines demeurèrent inactives jusqu*à la chute du ministre (mai 1894) et au terrible drame où Stamboulof trouva la mort (18 juillet 4895).

La mise en valeur de la Bulgarie. — A Tintérieur de sérieux progrès furent accomplis et l'activité du ministre donna le mouvement au pays tout entier, provoqua partout le travail et la mise en valeur des ressources de la Bulgarie. L'œuvre législative et l'œuvre économique étaient menées de front. Le Sobranié, entièrement dans la main du ministre, ne s'occupait que de la préparation et du vote des lois. Ainsi, dans la seule session de 1889, en deux mois, quarante lois furent achevées, dont plusieurs d'importance capitale, comme les lois sur la police générale, sur l'instruction publique, sur les divisions administratives, dont le nombre fut diminué, et surtout la loi militaire établissant l'obligation de service pour tous, de 21 ans à 45 ans. Les troupes recevaient l'armement le plus moderne. L'administration financière était réorganisée d'après les plans préparés au temps de Battenberg, par M. Quille, inspecteur des finances délégué du gouvernement français. La construclion des chemins de fer était activement poussée. En dehors des 300 kilomètres établis par des compagnies, plus de 500 kilo-

mèlres construits par l'Etat étaient en exploitation lors de la chute de Stamboulof, et 108 kilomètres étaient en voie d'achèvement. L'aménagement du port de Bourgas élait commencé sous la direction d'ingénieurs français. On entreprenait l'exploitation des houillères. Sofia, malpropre bourgade turque, fut rasée et reconstruite en moins de cinq ans en une grande et belle capitale. Ces transformations s'opéraient avec l'aide de capitaux étrangers; mais les emprunts étaient négociés à de bonnes conditions, et l'indépendance financière du pays n'était en aucune manière engagée. Le commerce montait de 114 millions en 1886 à 172 millions en 1894.

A l'extérieur Stamboulof poursuivait patiemment la reconnaissance du prince Ferdinand par le sultan et par l'Europe. Le bon vouloir de l'Autriche se manifestait de jour en jour plus clairement. Dès 1889 l'empereur François-Joseph déclarait aux

Délégations que c Tordre et la tranquillité régnaient dans la principauté et qu'il était satisfaisant de constater les progrès continuels du pays ». La même année des agents officieux bulgares étaient autorisés à s*établir à Vienne et à Constantinople, où la diplomatie de Stamboulof obtenait peu après un éclatant succès. Le sultan accordait les bérals d'investiture pour quatre évoques bulgares en Macédoine (août 1890): c'était la reconnaissance officielle de la nationalité bulgare dans celle province, où elle avait été jusqu'alors persécutée par le clergé grec du Phanar. En 1891 le commissaire ottoman a Sofia se présentait officiellement au palais, et le prince était reçu à Vienne par François-Joseph.

Re vision de la constitution. Mariage du prince Ferdinand. — Le mariage du prince prouva et l'autorité de Slamboulof et l'attachement du peuple au souverain. Bien que, d'après l'article 38 de la constitution, le prince dût appartenir à la religion orthodoxe, Ferdinand était resté catholique. Fiancé a Marie-Louise de Bourbon, princesse de Parme, il désirait que les enfants à naître de ce mariage fussent élevés dans la religion catholique; d'où la nécessité de reviser la constitution. Nul sacrifice ne paraissait plus difficile à obtenir des Bulgares, étroitement attachés à l'orthodoxie. Stamboulof l'obtint, malgré les intrigues de la Russie. La revision fut volée à la presque unanimité par le Sobranié (décembre 1892), puis par la grande assemblée nationale (mai 1893). La revision fut plus large encore : pour diminuer les périls du régime parlementaire, on restreignit le droit de suffrage, on ramena le nombre des députés de 170 à 150 et la durée de leur mandat fut portée de trois à cinq années. On créa un ministère des Travaux publics et un ministère du Commerce et de l'Agriculture; enfin au titre iï Altesse sérénissime on substitua pour le prince régnant et l'héritier du trône le titre d^AUesse royale. Le 20 avril 1893 le mariage du prince était célébré à Villa Pianore, en Italie. Le 30 janvier 1894 naissait le prince Boris.

Chute de Stamboulof. — Cependant la dictature de Stamboulof pesait au prince et aux Bulgares. Son despotisme délachait de lui les partisans les plus déterminés de sa politique. Le

prince avait pris une sérieuse influence, en particulier sur l*armée ; la conscience avec laquelle il remplissait ses devoirs de souverain, les sacrifices pécuniaires qu'il avait faits au pays, et qui absorbèrent la plus lai^e part de sa fortune, lui avaient mérité une vive sympathie. Il pouvait désormais se passer du tout-puissant ministre et tenter de le briser, sans jouer sa couronne. En mai 1894 un scandale intime, habUement exploité par ses ennemis, força Stamboulof à offrir sa démission : elle fut acceptée. Le prince inaugura aussitôt une politique d'apaisement, tout en demeurant fidèle à la politique d'indépendance nationale. Les prisonniers furent graciés; Karavelof fut remis en liberté; Zankof, qui avait quitté la Bulgarie depuis 1886, fut rappelé. Le ministère fut confié à des hommes modérés et éclairés, aux chefs du parti conservateur, précisément à ceux qui en 1893 avaient composé la minorité opposée à la revision, MM. Natchevitch et Stoîiof. Celui-ci, président du conseil au mois de décembre 1894, n'a pas cessé de l'être depuis lors.

La Bulgarie et les puissances. — Le fait capital de celte dernière période a été la réconciliation avec la Russie et la reconnaissance du prince Ferdinand par la Turquie et les puissances. Quelque hostilité que leur eût marquée la Russie, de quelque haine qu'elle eût même poursuivi plusieurs d'entre eux, les conservateurs et le prince jugeaient nécessaire pour le bien du pays la réconciliation avec le tsar. On ne pouvait sortir autrement de la situation extra-légale où l'on se trouvait depuis 1886 : car aucune des puissances, si favorable qu'elle fût au prince, ne consentirait à une reconnaissance officielle qui aurait le caractère d'un acte peu amical envers la Russie.

La France, dans la circonstance, parait avoir joué un rôle utile et honorable, grâce à son consul M. Lacau. La mort d'Alexandre III, l'avènement de Nicolas II, dont l'amour-propre personnel n'était pas engagé, facilitèrent le rapprochement. Le prince, pour donner satisfaction aux orthodoxes, consentit à ce que son fils fût élevé dans la religion grecque. Le 14 février 1896 avait lieu le baptême du prince Boris, dont le tsar fut le parrain. Le 14 mars, un firman confirmait le prince Ferdinand et

le nommait gouyernear général de la Boumélie. Les puissances le reconnurent aussitôt.

Ainsi, après dix années de crise, la Bulgarie rentrait dans le concert européen. Elle avait établi définitivement son unité et son indépendance, le lien de vassalité qui la rattache à la Turquie étant purement nominal et la moindre crise en Orient devant le rompre. Avec une population laborieuse et qui s'accroît rapidement (en moyenne 45000 individus par an pour une population de 3 310000 personnes), des écoles partout multipliées, un réseau de voies ferrées habilement complété (993 kilomètres en exploitation et 736 kilomètres en construction en 4898), une armée forte de 43000 hommes sur le pied de paix, de 200000 hommes en cas de guerre, disciplinée, solide, bien équipée, la Bulgarie est aujourd'hui au premier rang des Etats balkaniques et parait promise i de brillantes destinées. De passagères difficultés financières, résultant de mauvaises récoltes autant que de dépenses trop rapides, ne peuvent faire douter de son avenir. Elle rêve d'émanciper la Macédoine à son profit : elle y fait une propagande active par ses évèques et les écoles qu'elle subventionne; mais elle s'y heurte aux prétentions rivales et légitimes de la Serbie, et à la propagande non moins énergique de la Société de Saint-Sava et des consuls serbes.

///. — La Roumanie.

La crise de 1870. Mlaistère Gatargi. — En Roumanie, depuis 1810 le régime parlementaire a régulièrement fonctionné; le pouvoir a successivement appartenu aux deux grands partis, parti libéral avec Jean Braliano, parti conservateur avec Gatargi. Les événements de 1870-1871 en France eurent leur contre-coup a Bucarest. Au début de la guerre des manifestations contre la Prusse se produisirent jusque dans le Parlement : le ministère, pour échapper à un vote de défiance, dut proclamer que « li où flottaient les drapeaux de la France, li étaient aussi les intérêts et les sympathies des

Roumains ». On ajourna la Chambre. Une tentative de révolution, le 20 août 1870 à Ploiesti, échoua; mais les conspirateurs mis en jugement furent acquittés et la Chambre votait une adresse presque injurieuse pour le prince. Il songea à abdiquer. Il mit un moment son projet à exécution, lors de la grande émeute que provoqua, le 22 mars 1871, un banquet organisé par la colonie allemande pour célébrer les victoires remportées sur la France. La crise dura trois jours. Le prince remit le pouvoir à Catargi, qui forma un ministère conservateur, supplia le prince de revenir sur sa décision et procéda à la dissolution de la Chambre. Mais Tidée de Tabdication ne fut définitivement écartée qu'après les élections de mai, qui assurèrent au cabinet une forte majorité. Le ministère dura jusqu'à 1876.

Pendant ces six années le prince organisa Tarmée et le ministère travailla à mettre en valeur le pays. L'armée fut organisée sur le type prussien ; le service obligatoire pour tous durait trois ans dans Tarmée active; les ressources financières ne permettant pas d'appeler la totalité du contingent, celui-ci fut divisé en deux portions, Tune servant effectivement trois ans, l'autre formant la réserve des Dorobantzi^ soumis pendant cinq ans à des appels annuels de cinq ou six mois (lois de 1868 et de 1876). On eut ainsi 120000 hommes, dont 50 000 de première ligne lors de la guerre d'Orient.

Au point de vue économique, la construction des chemins de fer n'alla pas sans difficultés par suite de la banqueroute (décembre 1870) du concessionnaire Slrousberg; une bonne partie des souscripteurs étaient des Allemands; de là de vives réclamations de la part de Bismarck. Cette intervention du chancelier fut habilement exploitée par les libéraux contre le prince et l'Allemagne. L'affaire fut enfin réglée au début de 1872. En 1873 on créait le Crédit foncier roumain. En 1875, sans demander l'assentiment du sultan, on signait, après de longues négociations, un traité de commerce avec l'Autriche. La question Juive. — La question juive causa de graves soucis au ministère. Les Juifs, très nombreux en Moldavie, où ils représentent près du tiers de la population et la majorité de la population urbaine, forment en Roumanie un peuple absolu-

ment distinct par les mœurs, le costume, la langue même, hostile et réfractaire à tout ce qui Tentoure et menant une lutte sourde contre le christianisme. Les Juifs exploitent la situation embarrassée du paysan et du propriétaire; par Tusure et par le cabaret ils ruinent le peuple et tendent à accaparer la terre. Enlre le Roumain et le Juif il s*agit non d*une guerre de religion, mais réellement d*une guerre de race. La misère, à diverses reprises, a provoqué chez le paysan, généralement doux, de terribles explosions de colère, dénoncées bruyamment à rindignation du monde civilisé par la solidarité juive, maltresse de la presse, mais dont on a toujours soigneusement caché les causes. En février 1872 des troubles antisémitiques éclatèrent en Bessarabie. La répression fut rapide; mais, dans les poursuites qui suivirent, des Juifs innocents furent condamnés. L'Angleterre invita alors les puissances aune démarche collective auprès de la Turquie contre la Roumanie : la proposition n*eut pas d*effét, par suite du refus de la Russie de s'associer à cette démonstration. En février 1873, la promulgation d'une loi interdisant aux Juifs le commerce et le débit des spiritueux dans les campagnes amena de nouvelles difficultés et une intervention de la Porte.

Celle-ci du reste multipliait les taquineries. Elle était intervenue déjà à propos des chemins de fer. Elle prétendait à tout instant, à titre de puissance suzeraine, s'immiscer dans les moindres affaires de la principauté. Elle s'opposait à ce qu'elle eût des représentants auprès des puissances, à ce que la monnaie fut frappée à l'effigie du prince, même aux armes de Roumanie. Elle voulait régler seule avec le gouvernement autrichien la question de la régularisation du Danube. Aussi le prince n'attcndait-il qu'une occasion favorable pour proclamer l'indépendance, et cherchait-il à gagner les puissances à ses intentions. La signature du traité de commerce avec l'Autriche, sans que la Turquie eût été consultée, fut à ce point de vue un premier et éclatant succès.

Ministère Bratiano. L'Indépendance de la Roumanie. — Les élections législatives de mai 1875 avaient encore donné la majorité au ministère Gatai^i; pourtant l'on commençait

à trouver que ce ministère « avait assez duré ». Aussi les élections sénatoriales davril 1876 lui furent défavorables. M. Catargi démissionna aussitôt. Après quelques mois d'agitation parlementaire, les libéraux prirent le pouvoir avec Bratiano (5 août 1876), au milieu de la crise orientale. Bratiano ne put éviter d engager la Roumanie dans la lutte. Elle y gagna son indépendance (21 mai 1877), mais elle y perdit la Bessarabie.

Encore les puissances mirent-elles à la reconnaissance de rindépendance cette condition que Ton reviserait Tarticle 7 de la constitution, en vertu duquel les étrangers de rites non chrétiens ne pouvaient être naturalisés. Cétait la question juive qui apparaissait ainsi de nouveau.

Elle fut difflcile à résoudre, en présence de la révolte très légitime de Topinion roumaine. La naturalisation des Juifs en bloc eût réduit les Moldaves à n*ètre plus dans leur pays qu'une minorité politiquement et économiquement impuissante : € L'Europe comprendra, disait Bratiano, que ce serait nous suicider ». Après quatre mois de discussions passionnées, les Chambres spécialement élues pour la revision votèrent (octobre 1879) que les différences de croyances religieuses ne constitueraient pas un empêchement a l'acquisition et i l'exercice des droits civils et politiques. Mais on rendait la naturalisation fort difficile et Ton prenait, sous forme de dispositions visant tous les étrangers, une série de mesures destinées à parer au sérieux péril que fait courir à la Roumanie la puissance d'accaparement des Juifs. De là l'interdiction aux étrangers d'acquérir et de posséder des immeubles et de tenir des cabarets dans les campagnes. Les puissances, sur l'intervention de l'Autriche, acceptèrent la rédaction nouvelle.

Elles reconnurent au début de 1887 l'érection de la principauté en royaume, votée le 26 mars. Le couronnement du roi eut lieu à Bucarest le 22 mai. Quelques mois auparavant avait été réglée la question de la succesion au trône : à défaut d'héritiers nés du roi Charles, la constitution appelait i lui succéder son frère atné le prince Léopold de Hohenzollern ; mais celui-ci avait renoncé à ses droits éventuels; ils furent transférés à son fils aîné, qui imita l'exemple paternel. Les Chambres roumaines

désignèrent alors comme héritier son frère, le prince Ferdinand, qui se fixa en Roumanie (avril 1889).

En dehors de deux lois sur l'armée, en 1882 et 1883, l'œuvre législative principale du ministère Bratiano consista dans la revision de la constitution en 1884. On supprima la garde nationale, et on abolit le collège spécial des électeurs payant 3000 francs de cens. On toucha en môme temps à la grave question des terres*. En 1864, lors des distributions de terres aux paysans, le prince Gouza avait décrété que les lots seraient inaliénables pendant trente ans. On avait voulu défendre ainsi le paysan contre lui-même, contre les usuriers et les spéculateurs. En 1884 il parut nécessaire de prolonger de 25 ans, soit jusqu'à 1919, l'eflet de ces restrictions au droit absolu de propriété. D'autre part les lots étaient trop petits pour assurer la vie du paysan, et l'on n'avait pas prévu l'accroissement des familles. Les paysans étaient donc contraints de louer leur travail. On exploita leur misère : moyennant le paiement anticipé d'une partie de leur salaire, on leur faisait accepter des contrats à longs termes avec rémunération dérisoire. Pour remédier au mal, on décida qu'aucun contrat de louage ne pourrait avoir une durée de plus de deux ans. La misère restait grande et fut aggravée par le rude hiver de 1887-1888. De là un mouvement insurrectionnel qui dégénéra sur certains points en jacquerie et nécessita l'emploi de la force armée. En 1889 les Chambres ordonnèrent la vente de nouvelles terres et autorisèrent la Société de crédit agricole à faire aux paysans des avances, remboursables par annuités, pour subvenir aux frais de première installation.

CSrises ministérielles. — Le ministère Bratiano était tombé quand cette loi fut votée. On lui reprochait sa politique extérieure, toute favorable à l'Allemagne, suivant les désirs du roi, sa politique intérieure toute de corruption et de violence. Des incidents scandaleux se produisirent à la Chambre (27 mars 1 888) . Des manifestations dans Bucarest firent craindre une révolution. Bratiano voulait faire donner la. troupe; le roi s'y opposa. Le ministère se retira. On entrait dans une nouvelle

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