LA TRIPLE ALLIANCE
L'alliance austro-allemande. — M. de Bismarck n avait rien oublié; mais, tout en apercevant clairement les diffîcuUés de la situation, il espérait que, grâce à son habileté diplomatique, grâce aussi à Tinfluence personnelle du vieil empereur sur son neveu Alexandre II, il pourrait arriver à une entente par un partage équitable d'influence dans la péninsule des Balkans et maintenir Talliance des trois empereurs. Les nécessités politiques auxquelles se trouva forcément entraînée TAutriche, le juste sentiment qu'avait la Russie que les sacrifices supportés exigeaient des compensations, ne le permirent pas. A la fin de 1879, le moment vint où il fallut que TAUemagne choisît entre ses deux alliées de la veille. Avec sa déci- « sion habituelle, M. de Bismarck prit rapidement son parti. Les bases d'une alliance austro-allemande furent arrêtées dans une entrevue qu'il eut avec le comte Andrassy à Gastein, en août 1879, et, malgré les longues hésitations que lui causa l'idée d'apposer sa signature au bas d'un document qui prévoyait une guerre possible avec la Russie, le vieil empereur Guillaume ratifia le traité le 15 octobre suivant.
Mais, dès l'instant que l'Allemagne et l'Autriche prévoyaient une guerre avec la Russie, il était naturel de prévoir également que cette puissance chercherait un allié éventuel contre ses deux adversaires, et cet allié (la presse russe l'annonçait déjà) ne pouvait être que la France. De là. la nécessité pour l'Allemagne et l'Autriche de chercher un troisième allié qui pût les aider à lutter contre cette coalition possible de la France et de la Russie, et de remplacer ainsi par une nouvelle triple alliance celle dont les événements d'Orient avaient amené la dissolution. Cet allié, l'Allemagne et l'Autriche le trouvèrent dans l'Italie, et c'est encore au congrès de Berlin qu'il faut remonter pour saisir les motifs qui déterminèrent l'Italie à cet acte décisif de sa politique.
La Tunisie. — On a accusé le prince de Bismarck d'avoir, au congrès de Berlin, offert simultanément la Tunisie à la France et à l'Italie afin de créer entre ces deux puissances un conflit qui lui permettrait d'attirer la dernière dans l'orbite de l'alliance austro-allemande et de constituer ainsi la Triplice, La légiti-
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mité de celte accusation n'a pas été démontrée ^ La réalité est que Tltalie,. revenue mécontente du congrès de Berlin, voyait alors dans la Tunisie, ainsi que le disait M. Damiani à la Chambre italienne, < la dernière porte ouverte à l'expansion de ritalie ». La vérité est aussi que la France, étant données la configuration géographique et la situation politique des deux pays, ne pouvait laisser une autre puissance s'installer en Tunisie aux portes de l'Algérie, Tout le monde l'avait pensé au congrès de Berlin, et lord Salisbury l'avait laissé entendre en l'écrivante lord Lyons, le 1 août 1878 : « En ce qui concerne un événement qui peut encore être assez lointain, je me # bornerai à dire que l'attitude de l'Angleterre n'en sera pas modiGée. Elle continuera à reconnaître, comme elle le fait à présent, les effets naturels du voisinage d'un pays puissant et civilisateur comme la France, et elle n'a pas à mettre en avant de prétentions contraires j>. La sincérité de ces paroles avait été prouvée par le rappel du grand adversaire de l'influence française en Italie, du consul anglais M. Wood.
Au lendemain du traité de Berlin, la situation en Tunisie était donc celle-ci : l'Italie, mécontente d'être revenue les mains vides du congrès et de l'accroissement d'influence que l'occupation de la Bosnie et de l'Herzégovine donnait à TAutriche- Hongrie dans l'Adriatique, cherchait de l'autre côté de la Méditerranée une compensation. Jja France, obligée d'ailleurs de défendre les grands intérêts économiques qu'elle avait en Tunisie, ne pouvait songer à laisser s'établir une autre influence que la sienne dans un pays qui est le prolongement naturel de l'Algérie et où tous les fauteurs d'insurrection auraient pu trouver un refuge.
Avec le sens politique propre aux Italiens, ceux-ci comprirent qu'il fallait aller vite, mais ils ne sentirent pas qu'en agissant ainsi ils obligeaient la France à défendre ses intérêts avec plus de vigilance et d'énergie. Des deux côtés on était fatalement amené à précipiter la solution, et c'est ainsi que l'événement qui paraissait en 1878 lointain à lord Salisbury, se
1. Voir notamment dans le livre de P. H. X. (p. 86) les extraits d'un article décisif de M. F. Charmes dans les Débais du 29 octobre 4889.